‹ Atar-GullChapitre 34 sur 59 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Le» élreiules c;ircs,sim(«;s , le frcnnssciiieiil de leurs niiiins rnlacées , l'expression si i'loi(ueiile de leurs i'P3ai(ls , ([iii (lisaient loul , et ne disaient jamais liojj ; ce langage, semblaMe à celui des oiseaux , connu des ainanls , ou du inniux n'ayant un sens <[ue pour eux , ces phrases qui fout sourire, et qui sembleraient absurdes à ceux qui ont cessé de les entendre ou qui ne les ont jamais entendues. — Tels étaient leurs plaisirs. — Car c'étaient encore deux enfants.

lîYniis. — Don Juan, ch. IV, st. \iv.

(]et(e ànie tomba dans uu(; nuit profonde , la mélancolie du misérable devint incuiable et complète.

ViCTou Hi(;o. — Xolre-Duinr de Paris.

Heureux Théodi'ick!... heureuse Jenny, voici donc enfin ce jour de finançaillcs silmpatiemment désiré... ne baisse pas tes beaux yeux...' Jenny... laisses-y briller tout le bonheur tjue tu ("prouves, cette expression rayonnante le rend si heureux, ton aniaul... (|ui, retiré dans un coin obscur des immenses salons du bon homme Uil, ne te i|Uitte pas du re<{ard.

Si tu savais comme son cœur se dilate, s'épanouit,

l'Ki AT.\U-(JL M..

en \oyaat les hommajjcs (jui tL'mirouuenl et I iiillucncc que fa beauté , que ta douceur exercent siu' cette foule toujours envieuse ou injuste !

Il se dit , mon avenir est à jamais fixé ! c'est une longue suite de jours riants et paisibles. .. Fille et ///o/, n ma vie se résume dans ces deux mots ; vrai , je suis trop heureux.

Et ses yeux se mouillaient de larmes en la conlemplanl avec amour et reconnaissance.

Or, cette impression douce et pleine de charmes fut comme sympathique. . . car au même instant Jenny fixa sur lui ses deux grands yeux humides aussi...

Mais un troisième regard, se bifurquant, pour ainsi dire, se partageait entre les deux fiancés.

C'était celui d^ Atav-liiill.

Placé dans l'embrasure d'une fenêtre, tout en activant le service des nègres , sa bouche conservait toujours ce sourire stéréotypé que vous connaissez... et il regardait Théodrick et .lenny d'un air joyeux.

(i Oh ! — pensait-il en lui-même, — que les voilà satisfaits, riches, beaux et jeunes... et leur père... lui aussi' est heureux de leur bonheur... un père ! — un père... c'est pour ce blanc un ami tendre , un homme qui lui donne de l'or et une belle jeune fille... une riche habitation et beaucoup d'esclaves.

1 Pour moi!... un père, c'est un cadavre, pendu ;i un gibet '....

Pour eux, \\\ vie, ( «' sont des instants (|iii hiicnl

FKTK. , l'.M

rapidos... Ctir ils comptent le (einps, non pai* heure, niais par plaisirs...

^ Pour moi, la vie, c'est l'eseiava'je , le travail cl les coups. ..

) Ohl mais aussi j'ai un bonheur, moi: c'est de tenir ces brillantes et joyeuses destinées dans une; main d'esclave , au bout de mon couteau ; c'est de pouvoir me dire : à l'instant, si je veux, je fais un cercueil de ce lit nuptial, une orpheline de cette fille, un \eu('de ce jeune bomme, des larmes de ces rires. . .

■1 Mon bonheur, c est de me dire : et ce sera un jour, un jour! par moi, moi seul! cette famille sera exterminée ! et pourtant le dernier me serrera encore la main , en me disant : brave et di<{ne serviteur, je te bénis. ^

Kt il continuait son bon et touchant retjard , de telle façon que Tliéodrick et .leniiy , le rencontrant livé sur eux, se dirent d'un coup dw'\\ : brave Atar- (inll ! loilàun esclave sûr et dévoué...

>. .Allons donc , allons donc, paresseux , — dit le bon homme U il en prenant doucement le nègre par l'oreille^ — le service languit par là... on voit bien cpie tu n'y es pas. n

Unr-(iidl ^ saluant, disparut vite, et obéit a\ec une admirable activité...

Tous les colons de la Jamaïque semblaient s'èlre doimé rendez-vous dans la maison vaste et conmiode i\y\ père de Jcnny , et c'esl à j)einc si la belle liabiliilioii poiivail contenir ((((c Idulc de \ isi(enr>-. . .

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Au milieu de la grande galerie boisée de cèdre et d'acap , éclairée par mille bougies odorantes , des nègres ricbement babilles offraient tour à tour les ananas et les pastèques sortant des glacières, les longues bananes si douces au goût, l'avocat ou beurre végétal qui renferme une crème parfumée et le poison le plus subtil, la goiavre, le gingembre, la.pomme rose et une foule de fruits cristallisés dans un sucre brillant et candi qui étiucelaient comme des diamants , et puis deux maîtres d'bôtel mulâtres faisaient circuler de larges jattes de puncb au rhum et au tafia, que l'on servait avec de petites tranches de choux-palmistes saupoudrées de sucre et de vanille ; vrai , c'était alors un élysée que le salon du bonhomme W'il,

Là se pressaient, se heurtaient de fringautes créoles aux yeux noirs et brillants, rieuses, souples et légères comme les fdles de Grenade ; à leur gai sourii*e, au piquant abandon de leur toilette, on reconnaissait les brunes Jamaïquaises.

Les unes, couchées dans des hamacs de mille couleurs, se laissaient mollement balancer, et, rapides, effleurant le sol de leurs jolis pieds, agitaient en riant les plumes bigarrées de leurs éventails.

liCS autres , réunies ensemble , se faisaient de ces naïves et joyeuses confidences de femmes ; c'étaient de petits éclats de rire doux et frais , un peu comprimés par la présence de graves parents.

Et puis, si un indiscret et hardi jeune homme s'approchait de ce ravissant groupe de figures malignes

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et vives, de blanches épaules, de cheveux parfumés, de gazes, de rubans et de fleurs... tout cela se divisait, disparaissait, fuyait comme une volée de tourterelles àH'approche d'un milan.

Et le bon homme W'il et sa femme allaient et venaient, recevant les félicitations de chacun avec franchise et cordialité... ivres qu'ils étaient du bonheur de leur enfant.

tt \'otre fête est charmante , mon cher W'il

lui dit le colon Beufry (Thomme qui faisait pendre ses nègres pour 1,500 fr. ) ; — mais permettez-moi de vous présenter M. Pleyston , lieutenant en pied de la frégate le Cambnan , qui vient de mouiller dans notre rade ; ^I. Peel, médecin du même navire, et M. Delly, commissaire du bord.

— ilessicurs, soyez les bienvenus ; votre présence ne peut que m'étre infiniment agréable, et surtout dans un jour conime celui-ci. -n

C'était une partie de l'état-major de la frégate que Bfulart avait tenté de faire sauter au moyen de la pauvre (latlicrhie , qu'il avait installée en brûlot , comme on sait.

.Après quelques civilités, le colon, s'adressant au commissaire , dont la petite v oi\ et l'air féminin lui inspiraient j)his de confiance...

u Pardon, monsieur, de l'indiscrétion; mais mon correspondant de Portsmouth m'avait annonce* (ju'un des ofliciers les plus distingués de notre marine, sir lOdvvards Uiii-nell, commandait le Cnniln-iaii, et i'au-

rais même quelques commissions pom*lui... ne le verrons-nous donc pas aujourd'hui?

— Hélas! monsieur, — dit le petit jeune homme en pâlissant, — je vous en supplie... par pitié... parlons d'autres choses... tenez... voyez comme je suis agité... seulement que de penser à cet horrible événement, n

Et , au fait , le pauvre commissaire tremblait de tous ses membres...

a Mon Dieu, je suis désolé, monsieur , — reprit l'honnête colon, — d'avoir, sans y songer, éveiUé sans doute de pénibles souvenirs... Est-ce qu'un malheur serait arrivé à. . .

— Grâce... monsieur... ne m'en parlez pas... — dit le jeune homme qui se percHt au milieu de la foule...

— Diable, — se dit W il , — cela m'inquiète... voyons, il faut en interroger un autre qui soit moins nerveux, — et justement il avisa la figure pleine et vermeille du docteur Peel , qui causait avec Beufry, tenant d'une main un verre de punch, et de l'autre une tranche de chou-palmiste.

— Ah ! monsieur , — répondit l'Esculape , après avoir entendu la question du colon, — ah ! monsieur,

— et il vida son verre avec un long et bruyant soupir, essuya sa bouche, et prit \\ il par le bras...

— c'est une bien affreuse histoire : écoutez-la donc, vous frémirez. ..

« Sachez que nous rencontrâmes, il y a environ cinq mois, à cinquante lieues de la Jamaïque, un ma-

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trlot a((aché sur deux cadavivs de négresses, et abandonné en pleine mer sur une cajje à poules...

— C'est affreux, — dit Wil.

— \e m'interrompez pas , s'il vous plaît. Xous recueillons ce misérable , et il nous apprend qu'un infâme pirate, à bord duquel il éiait d'ailleurs engagé, que l'infâme pirate, dis-je, pour le punir d'une légère infraction à ses ordres, l'a fait jeter à la mer, ainsi que vous savez, et que le forban a le cap sur la Jamaïque... notre pauvre commandant, un digne et brave jeune homme , fait tenir la même route... Or, la nuit même, sur les quatre lieures... on signale deux voiles à bâbord... et bientôt on les reconnaît pour le ])rick et la goélette montés par cet infâme scélérat et par un de ses acolytes

» Xous faisons force de voiles, et au point du jour nous n'en étions qu'à deux portées de canon.

)) Alors... que voyons-nous? la goélette matée d'une inconcevable hauteur, fder vent arrière... mais d'une vitesse... d'une vitesse dont on n'a pas d'idée... laissant le brick en panne. Il n'y avait pas à balancer, il fallait choisir entre l'une ou l'autre, comme vous pensez...

1) Le commandant fit donc tenir le travers, afin de mettre garnison à bord du brick pour pouxoir continue^ de donner la chasse à la goélette.

» Xous nous approchons à portée de fusil, et l'on envoie quarante hommes bien armes dans la chaloupe, sous la conduite d'un lieutenant, pour s'em-

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parer du brick, qui ne boupeait pas plus qu'un poisson mort...

r) Mon Dieu, je les vois comme si j'y étais; ils accostent et montent tous sur le pont de l'infernal bâtiment, quatre liommes seulement restent dans la cbaloupe... Le lieutenant, arrivé sur les passe-avant, divisa son monde en deux escouades, et, entendant des cris dans le faux-pont , ordonna à la première d'y descendre par le petit panneau ; on essaie en vain, il était verrouillé en dedans.

;> In jeune aspirant s'écria : — a Lieutenant , le grand panneau est à moitié ouvert !

— I) Eh bien! ouvrez-le tout à fait,... n dit l'ofiicier : le pauvre enfant se baisse, attire la lourde planche... c Ah! monsieur!... — dit le docteur en pâlissant.

" — Eh bien!... eh bien! — fit l'honnête W'il.

» Eh bien ! monsieur, une effroyable détonation se fait entendre, nous sommes à l'instant couverts de débris, de flammes et de feu ; le pont de la frét^ate est jonché de cadavres, d'éclats de mâts et de vergues ; notre beaupré et notre guibre sont fracassés, et notre brave et jeune commandant écrasé sous une énorme poutre lancée en l'air par l'explosion du brick.

T — Dieu du ciel.... C'était donc un brûlot.

T — Hélas ! oui, que cet infâme négrier avait laissé là, espérant qu'à l'aide de cette horrible, infernale invention, il aurait le temps de disparaître. Le monstre ne se trompait malheureusement pas : nous cù-

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mes cinquante blessés , treute-eiuq morts , sans compter notre jeune commandant... un olïicier d'une si haute et brillante expérience...

1 Enfin, le misérable pirate nous échappa, conjnie bien vous pouvez penser; nous lûmes relâcher à Porto-Rico , dont nous étions heureusement près, pour nous radouber, et nous venons ici faire de l'eau et repartir pour lAngleterre.

^ Voilà, monsieur, tout ce que je puis vous apprendre sur notre l)rave et malheureux sir Edwards... — dit le docteur en essuyant une larme et en demandant un verre de punch.

T D'après tout ce que je vois, — se dit le colon, — ce gredin-là n'était autre que Brulart ; c'est un de ses tours... Mais aussi pourquoi s'avisent-ds d'empêcher la traite?... c'est le bon Dieu qui les punit... ^

Peu à peu les invités de M. W'il se séparèrent, cl avant minuit il restait seul avec sa i'emme , Théodrick et Jenny...

Suivant son antique et respectable coutume, il baisa sa fdle au front et la bénit après la prière du soir, qu'ils firent ensemble.

Bientôt toute cette honnête famille dormait profondément, bercée par l'espérance du lendemain, car le lendemain était la veille du jour de noces, du beau jour de noces de Théodrick et de Jenny.

« Atar-(jull , — avait dit le bon Wil , avant de •* endormir, — comme tu t'es surpassé aujourd'hui, \ («ici p<»iir' loi. . . t,

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Et il lui donna une fort belle chaîne de montre...

Le nègre se jeta aux pieds de son maître, qu'il baisa en sanglotant.

« Allons, va, — reprit le colon, — va dormir, mon garçon, car tu dois avoir besoin de repos... »

Atar-Gull se retira...

Et, sortant de l'habitation avec mystère, il se dirigea lers le bois du Morne-ain-Loup.s ; car c'est là que les empoisonneurs tenaient leurs séances cette nuit même.

Il arriva bientôt au pied du ravin et des rochers qui servent de base à cette montagne.

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