‹ Atar-GullChapitre 36 sur 59 · LES E.MI'OISO.N XEL'KS · texte numérisé non relu

LES E.MI'OISO.N XEL'KS

rail jamais pu pénétrer ù travers ces milliers de plantes qui se croisaient et s'étreignaient en tous sens, s'il n'avait eu l'aide de son bon coutelas, qui lui IVaya bientôt un passage au milieu de cet épais lourré.

l']t connue il commençait à apercevoir au loin une lueur rougeàtre qui éclairait les haziers, il se prit à sourire d'une étrange façon, s'arrêta, remit son couteau à sa ceinture, et prêta l'oreille...

On n'entendait que le cri des anolis ou le chant plaintif des ramiers. . .

Atar-Gull se trouvait dans une espèce de chemin IVayé : il le suivit assez longtemps , écoutant toujours avec attention.

Il distingua bientôt un chant bizarre et solennel, TTiais faible et éloigné... Il doubla le pas.

Le chant devint plus distinct... Atar-(iuII avançait toujours avec rapidité.

• Tout à coup on cessa de chanter, il se fit un moment (le silence...

Puis on entendit comme des cris d'enfant, d'abord horriblement aigus , ensuite mourants et convulsifs.

Et le chant bizarre et solennel devenait de plus en plus éclatant, et Atar-GuU courait toujours vers la lueur rougeàtre qui teignait de pourpre une parlie des arbres gigantesques de la foret, tandis que les autres se dessinaient noirs sur ce fond enflammé.

Le nègre arriva enfin, se fit reconnaître à un signe mystérieux qui consistait à se mordre les deux in-

•iOJ ATAR-lilLL.

tlex , tandis que le petit doigt de chaque main revenait se poser sur le coin de l'œil.

Il s'assit ù sa place, attendit son tour, et regarda.

Au milieu d'une vaste clairière étaient rassembles une assez grande quantité de nègres, tous accroupis, les bras croisés, les yeux ardemment fixés sur trois noirs qui entouraient une cuve d'airain posée sur un brasier ardent.

Auprès, posée au bout d'un long roseau, était une tête fraîche et saignante.

C'était la tête du fils de Cham, du nègre qu'Atar- (jull avait remplacé dans les bonnes grâces du colon, depuis que la perte de son enfant lui avait fait si cruellement oublier ses devoirs.

Le reste du jeune négrillon bouillait dans la chaudière.

Car, outre deux pintades blanches , cinq têtes de serpents mâles , trois verts palmistes , un ramier noir, un bon nombre de plantes vénéneuses, pour (jue le philtre fût complet, il avait bien fallu se procurer le corps d'un enfant de cinq ans, ni plus ni moins, cinq ans juste...

Aussi les empoisonneurs s'étaient-ils emparés du pauvre petit un jour qu'égaré, au coucher du soleil, il poursuivait de belles perruches bleues sur les bords déserts du lac Salé.

Les trois noirs, ayant fini leur opération, retîrèrenl la cuve du feu et se placèrent sur les blocs de rochers. . .

Atar-Gull s'avança...

LES KM POISON NE LUS. iO-i

Il Oue veux-tu, mon fils? — dit un des (rois nc- ;|res, dont le front était presque caché sous des cheveux hlancs et crépus.

— Aiort et l'uine sur rhal)itatioii de l'anse \e!sou, mort sur les hestiaux , ruine sur les récoltes et les hàtimenfs.

— ^lais on ilit que le colon Wil est humain pour ses noirs... Songe, mon fils, que les empoisonneurs sont justes dans leurs vcnfreances. ..

— Aussi, mon père, — dit A(ar-(îull, qui avait prévu l'espèce d'intégrité sauvage qui a de tout temps pn'sidé à ces tcrrii)les associations du faihlc contre le Tort , depuis les chrétiens jusqu'aux carhonari ; — aussi, mon père, je ne demande pas mort sur ses hahitants. Le maître est hon , nos cases sont saines et propres , les fruits de nos jardins sont à nous , et jamais on ne sépare nos femmes de leurs enfants avant qu'ils aient atteint leur douzième année.

1» La morue sèche et le manioc se distrihucnt ahondamment , et tous les dimanches il fait beau de nous voir sauter et bondir sur le bord de la mer, ou plonger au fond de l'eau pour rapporter les gourdes que le maître abandonne au j)lus adroit nageur.

— Quant aux fouets du commandeur, — dit Atav- (iitll avec son soui-ire, nos enfants s'en servent pour retourner les tortues sur la grève, et vingt d'entre nous ont refusé l'anVanchissement pour l'cster avec \\\\ aussi bon maître.

— Que veux-tu donc alors? — dit le vieux nègre avec impatience.

•20i AiAR-GLLL.

— M'y V oici , mon digne père : le planteur Wil est riche : maintenant il vent , dit-on, retourner en Europe , alors l'habitation sera peut-être achetée par un mauvais blanc , qui ferait remettre des lanières neuves au fouet du bourreau ; aussi les noirs de l'anse de Xelson m'envoient vers toi pour demander de frapper notre bon maître dans ses récoltes et ses bestiaux, alin de le ruiner assez , ce bon maître, pour qu'il ne puisse quitter l'île et que nous le conservions encore longtemps , ce maître chéri. -

11 y avait dans tout ceci une conséquence logique, A ta l'-G II // ']Ouait prudemment son rôle ; car, même au milieu des ennemis les plus acharnés des blancs, il pouvait se glisser un espion , un traître. En appelant de cette façon la terrible et siire vengeance des empoisonneurs sur son maître , Atar-GuU se réservait encore un jnoyen de défense auprès du colon ; il pouvait trouver une excuse dans son attachement sauvage et égoïste, il est vrai, mais qui, après tout, prouvait sa violence même par l'étrangeté des moyens qu'il employait ; c'est encore pour cela qu'il ne pouvait y voir un ressentiment personnel.

Alors le vieux nègre poussa un cri singulier que ses deux compagnons répétèrent avec recueillement, il s'écria :

IL Comme rien n'est aussi rare qu'un bon blanc , (lu'un bon maître , et que nos frères sont exposés, par le départ du colon Wil , à voir remplacer cet honnne humain par un honmie cruel , nous consentons à envoyer la ruine et la mort sur ses habita-

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lions et ses bestiaux, pour l'empocher de quitter la colonie ; les bons sont trop rares , on doit à tout prix les garder, -n

Puis il fit agenouiller Atar-Gull, et lui dit : n Jures-tu par la lune qui nous éclaire , par le sein de ta mère et les yeux de ton père, de garder le silence sur ce que tu as vu ?

— Je le jure...

— Sais-tu qu'à la moindre révélation , tu tomberas sous le couteau des fils du AIorne-aux-Loups ?

— Je le sais.

— T'engages-tu par serment à servir la haine de (es frères, même sur ta femme et tes enfants, s'il fallait en arriver là, pour se venger plus sùremeni d'un colon injuste et rruel?

— Je le jure.

— Va donc, et que justice soit faite. y>

Alors un des deux nègres qui étaient auprès du vieillard alla chercher plusieurs paquets de piaules vénéneuses d'un effet suret rapide.

Le nègre les trempa dans la chaudière , les retira aussitôt, et les remit à Atar-Gull en lui expliquant leurs propriétés...

Puis, trempant un roseau dans la chaudière, il le stigmatisa aux yeux , au front et à la poitrine,

Kn lui disant :

a Grâce à ce charme, l'effet de les poisons esl sùi"... Adieu, fils... Justice et force... \ous l'aidel'ons, et le bon maître sera ruiné.

Justice el force, — dirent les nègres en chccur.

Alors le brasier ne jetait plus qu'une lueur paie et incertaine. Les nègres se séparèrent en se donnant rendez-vous à dix-sept jours de là, et Atar- Gull regagna l'habitation du bon homme W'il.

tt Enûn la veiigearice approche , — disait le noir en rugissant comme un chacal, — je te frappe d'abord dans ta richesse ; car il faut que tu restes ici, ici, que je voie tomber tes larmes une à une , que la misère t'atteigne devant moi , que tes noirs meurent, que tes bestiaux meurent , que tes bâtiments s'écroulent incendiés, et que tu arrives enfin à ce point de malheur de n'avoir plus que moi, moi seul, pour brave et dévoué serviteur, et alors... d

Ici Atar-Gull poussa un horrible cri de joie in- ^ fernale...

Et le soleil s'annonçait déjà par une éclatante lueur, lorsque le nègre arriva près de la maison du colon.

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