LA VF.ILLE DES NOCES
Au rez-de-chaussée étaient les chambres do M. et (le madame Wil et de Jenny.
(ne dou])le persienne et une jalousie les dérendaient de la chaleur dévorante du ciel des tropiques.
Théodrick. .. s'approcha sur la pointe du pied, car il trouva la persienne à demi ouverte...
Jenny n'était pas dans sa chambre, elle priait sans doute avec sa mère. . .
Alors Théodrick, écartant le store, enjamba la plin- Ihe de la fenêtre, prit le serpent des mains d'Atar- (îull, qui, par une dernière mesure de précaution, voulut écraser encore le cou du reptile sur les dalles qui servaient d'appui au chambranle.
Puis Théodrick cacha le serpent, dont les vives couleurs étaient déjà ternies par la mort, sous une petite table, remit la jalousie, la persienne et le store en place, puis se retira.
Comme il se retournait vei's Atar-(iull, qui suivait tous ses mouvements avec une singulière attention... on lui saisit violemment le bras...
u Ah ! je vous y prends, monsieur le séducteur, — dit une bonne grosse voix avec un bruyant éclat de rire ; c'était le colon...
— Plus bas, monsieur Wil, plus bas, — dit Théodrick, — .Jenny peut nous entendre...
— Eh bien... monsieur l'amoureu\?
— Eh bien, il ne le faut pas, je viens de faire ce que nous aïons fait vingt fois... pour la guérir de sa malheureuse frayeiu'. .,
— Vrni... un serpent, oh! la bonne fiirce ! ;ili !
nous allons r'ivo, . . mais il n'y a rien à craindre au moins...
— La tète coupée et écrasée en deux endroits... monsieur Wil...
— Je suis tranquille, mon garçon... viens, nous allons nous cacher derrière la porte de la chambre, la !)ien tenir, et nous entendrons ses cris de Mélusine ^ 5) dit le bon homme en tâchant de marcher légèrement... pour gagner sans bruit la galerie sur laquelle donnait une des portes de l'appartement de Jenny.
li' autre porte donnait chez sa mère...
El suspendant leur respiration, serrant le boulon de la serrure, échangeant de joyeux regards , ils attendirent...
Atar-Cîull sourit plus que d'habihidc en se rendant à son service.
C'était un ravissant réduit que la petite chambre de .lenny !
On voyait bien que la tendresse maternelle avait passé par là. — L'amour, l'idolâtrie que celte belle et douce fdle inspirait à son père et à sa mère étaient signés partout, dans les moindres détails, dans les plus minutieux arrangements de cet asile élégant et complet d'un véritable enfant (jntè, comme on dit.
Suivant l'usage , aucune tapisserie ne cachait les murailles nues , mais l'enduit qui les couvrait était d'un stuc si pur, si poli, si luisant, qu'on l'eut dit du plus beau marbre de Parus...
LA VKlLLE DES XOCkS. -JAi
Dans le fond se dressait un petit lit de bois de citronnier, blanc , virginal , entouré d'une gaze transparente, soutenu par ([uatre colonnettcs de cuivre ciselé.
Et puis, tout autour de l'appartement, on avait dispose des caisses d'acajou , assez profondes , supportées sur des pieds de bronze et remplies d'une foule de ces beaux camélias sans odeur que l'on peut conserver près de soi pendant la nuit...
Enfin, de jolies cliaises, tissées d'une précieuse ccorce d'arbres , reposaient sur une natte faite des joncs les plus fins et les plus variés dans leurs couleurs vives et brillantes qui l'cmaillaient comme un parterre.
Le jour n'arrivait que faible et douteux au travers des jalousies , des persiennes et des stores de soie... seulement la fenêtre était entrouverte à cause de la chaleur.
Il régnait dans cette jolie pièce je ne sais quelle suave et douce senteur, quel parfum de jenne 1111c , quel aspect candide , qui réjouissaient l'àme.
Ce petit lit si frais, si blanc , ces murs polis et ces Heurs étincelantes, cette douce obscurité, cette harpe silencieuse , ces vêtements de fête jetés çà et là , ce petit miroir et cette croix sainte, ces rubans et ce rameau bénit, ces simples bijoux, en un mot tous ces riens qui sont si précieux pour une jeune fille, tout cela disait une vie de bonheur, d'innocence et d'amour. . .
La porte s'ouvrit , et Jenny entra.
■m ATAU-GLLL.
Sa mère, qui l'acconipaguait, avait teiidreiiient lie son bras à la souple et gracieuse taille de sa lille , qui, tout en marchant, appuyait sa tète sur le sein maternel. . .
« Allons, recouche-toi, dit madame W'il, nous avons prié ; il est encore de bonne heure, et tes yeux sont un peu battus... je suis sûre que tu as mal dormi... n
Et elle fit asseoir sa fille sur le lit, et se mit près d'elle...
u C'est vrai, maman, j'ai peu dprmi... car le bonlieur, vois-tu. . . empêche de dormir. . . je l'aime tant. . . il est si bon pour toi, pour mon père... mon Théodrick. .. — dit la jeune fille d'une voix argentine et pure , eu baisant les cheveux gris de sa mère qu'elle mêlait en souriant aux grosses boucles de sa belle chevelure blonde.
— Fiuis donc, Jenny, tu me décoifles toute...
— Tiens, maman, je voudrais avoir tes cheveux . et que tu eusses les miens...
— Oh! la folle... je vais la battre ,... — disait la bonne mère en tapant légèrement les jolies épaules blanches de Jenny à moitié découvertes...
— Mais oui, maman, car alors tu serais jeune... moi , je serais vieille,... et ainsi je mourrais avant toi... î)
Va ses deux bras caressants attiraient sa mère, (pii détournait la tête pour que sa lille ne vît pas les larmes de tendresse qui roulaient dans ses yeux...
LA V LILLE UES NOCES. il&
* Ahl maniaii... lu pleures... mon Dieu, t'auruisjc l'ait de la peine?... '
Et Jenny, les jeux suppliants , les mains tendues, regardait sa mère avec anxiété.
it Cher, cher enfant adorée... n murmura madame U'il , en couvrant sa fdle de ces baisers maternels qu'on payerait par des années de souffrance... quand on n'a plus de mère!...
Cette expansion un peu calmée , madame W il se retira en ordonnant à sa fille de dormir encore un peu...
« Je dors , maman , y répondit-elle en s'étendant .•^ur son lit et en fermant tout à coup ses beaux yeux ; mais un malin sourire qui errait sur sa bouche dévoilai! son vilain mensonge.
La porte de la chambre de sa mère se referma. . .
Alors Jenny ouvrit un (eil altentif, puis l'autre, dressa sa jolie tète... son corps... écouta... les yeuv grands, grands ouverts, conmie une jeune biche auv aguets, et, n'entendant rien, fut d'un bond auprès d'un petit meuble surmonte d'une glace.
Puis elle prit dans ce meuble des rubans, des llcurs, de la ga/e, .. et, chantant à demi voix la chanson que Théodrick aimait tant, elle essayait la coiffure qui plaisait aussi à Théodrick.
^ Voyons, disait-elle, il faut qu'aujourd'hui je me lasse belle ; mais demain... oh ! demain... Quel beau jour... quel bonheur... et pourtant le cœur me bat l)ien fort (piand j'y pense , mais ce n'est pas de
frayeur... non... je ne crois pas... ô mon Théodrick ! serai-je bien comme cela, dis?... s
Et elle s'approchait si près , si près du petit miroir, pour juger de l'effet de la fleur, de la gaze qui devait tant plaire à son amant, que sa pure et fraîche haleine ternit d'une légère vapeur la surface brillante de la glace.
Alors , elle , promenant son joli doigt blanc sur cette humide rosée... y traçait, rêveuse et souriante, le nom de son Théodrick...
Un léger frôlement qu'elle entendit du côté de la fenêtre la fit tressaillir... elle tourna vivement la tête... les joues colorées, toute honteuse de se voir peut-être surprise dans ses secrets les plus chers. . .
]\Iais lout à coup ses lèvres pâlirent... elle jeta violemment ses mains en avant. . . essaya de se lever. . . mais ne le put...
Elle retomba sur sa chaise, agitée d'un affreux tremblement. . .
La malheureuse enfant venait de voir la tète hideuse d'un monstrueux serpent qui se glissait à travers la jalousie et les persiennes , soulevait le store et s'avançait en rampant...
Il se cacha un moment dans la caisse de fleurs qui encadrait la fenêtre.
La disparition momentanée de cet affreux reptile semblant donner des forces à Jenny, elle se précipita vers la porte de la galerie , s'y cramponna , tâcha de l'ouvnr eu criant : k Au secoiu's ! ma tnère... au secours!... un serpent... »