LA RIE TI RECHAPE
donner passage à une grosse tète noire et crépue , coiffée d'une casquette rouge...
C'était Atar-(iul!...
tt Que voulez-vous , madame ? — demanda-t-il d'uu ton bi'usque.
— Monsieur Targu, — dit la Bougnol en faisant l'agréable, — je voudrais savoir des nouvelles Ao votre bon maître.
— Mon maître est souffrant, très-souffrant, — dit l'honnête serviteur avec un soupir qui fendit
le cœur de la portière et mèjue il essuya une
larme.
— Que voulez-vous, monsieur Tarcju, il faut bien se faire une raison; tout le monde d'abord sait ici que vous nourrissez votre maître... et M. le maire, qui est venu pour cet iudigent de là-haut, a dit ((u'il écrirait de votre conduite au gouvernement , que tôt ou tard un bienfait trouve sa récompense... et (|ue...
— Merci, » dit Atar-(jull en poussant brusquement sa porte au nez de la portière, qui redescendit en grondant.
Quand Atar-Clull se fut renfermé, il s'arrêta un moment dans la petite pièce qui donnait sur l'escalier... écouta avec attention... avant que d'entrer dans l'autre chambre , qui paraissait plus grande.
Dans celle où il se trouvait, on voyait den\ vieilles malles vides, une chaisp et une natte sur l<i- ([uelle il se couchait...
Il poussa doucement la porte de l'autre pièce , et entra.
C'était le tableau le plus complot de la misère, mais non une misère sale et repoussanle, car le peu de meubles qui garnissaient cette diambre nue étaient pi'opres et cirés , les carreaux nets et transparents ; puis on voyait en outre un fauteuil de paille , garni de deux minces coussins , placé près de la fenêtre ombragée par des feuilles vertes et les fleurs rouges de liantes capucines, qui couraient sur un treillage de corde.
Enfin , sur un lit , composé d'un seul matelas et d'une paillasse , mais soigneusement tiré , rangé , bordé, dormait AI. \\ il.
Quel cbangement , mon Dieu ! ce n'était plus que l'ombre de lui-même ; cette figure , autrefois si riante, si joyeuse, si vermeille, était maintenant jaune, osseuse, allongée ; ses cheveux, rares, étaient tout blancs, et même pendant son sommeil un tremblement convulsif, presque continuel, agitait s?s sourcils et sa lèvre supérieure, qui, en se retroussant laissait voir ses dents serrées. . .
Atar-Gull debout au pied du lit , les bras croisés, le considérait avec une inconcevable expression de joie et de haine satisfaite ! car il était enfin satisfait... sa vengeance était complète...
Oui , vous saurez que le cachot le plus noir, le plus infect, le plus horrible... eût été un palais, un Louvre pour le colon auprès de cette chambre Iroide et propi'e
LA RUE TIREGHAPE. 240
Oui , VOUS saurez que les tortures les ])lus lentes et les plus affreuses, la mort la plus cruelle eussent été des délices ineffables pour le colon auprès de la soumission humble et attentive de son esclave !
Jugez :
La sonmie que AI. W'il avait réalisée s'était trouvée tellement modique qu'elle ne put , on le sait , le faire subsister en Angleterre, et qu'il fut obligé de prendre la résolution de venir habiter Paris...
Gomme il cherchait une rue sombre, retirée, pour s'y loger à bon compte , le maître de la modeste auberge où il était descendu l'adressa rue Tirechape.
W il , dont la tristesse et la mélancolie s'augmentaient de jour en jour, insouciant et chagrin, prit ce logement, parce que ce fut le premier qu'il vit.
Il était bien malheureux, et pourtant les soins d'Atar-GuU faisaient parfois luire une larme de bonheur dans ses yeux , et le dévouement incroyable de cet esclave le reposait un peu des horribles souvenirs de la Jamaïque.
Le zèle du noir ne se démentit pas pendant les deux premiers mois du séjour de AI. W'il à Paris ; seulement il usa d'une adresse prodigieuse pour éloigner toutes les personnes qui auraient pu s'approcher de son maître, ce qui lui fut d'autant plus facile que le colon n'entendait pas un mot de français et qu'Atar-(îull ne savait de cette langue que juste ce qu'il fallait pour demander les objets de première nécessité.
250 ATAR-GLLL.
Bientôt je ne sais quelle banqueroute diminua tellement la modique existence du colon que son mince revenu ne lui eût pas suffi, si Atar-Gull, en faisant dans le jour quelques commissions , en rendant de légers services aux locataires, n'eût pas augmenté un peu le bien-être de M. W'il , à la grande édification du voisinage et du quartier.
Or yi: \\ il n'avait d'autre distraction que quelques rares promenades qu'il faisait, appuyé sur le j)ras d' Atar-Gull , et le temps qu'il employait , le pauvre homme, à écrire une relation de ses malheurs, dans laquelle il ne tarissait pas d'éloges sur la belle conduite de son esclave et sur les admirables soins qu'il lui prodiguait, surtout depuis son séjour en France...
In jour, environ deux mois après son arrivée à Paris , il lit signe à Atar-Gull de s'asseoir près de son lit, et lui fit lire l'espèce de journal dont nous avons parlé, qui à chaque page portait le nom d' Atar-Gull pompeusement entouré d'épithètes flatteuses et touchantes.
Enfin ce journal finissait par ces mots :
tt Au moius , après ma mort , mon bon serviteur » gardera ce témoignage de mon attachement et de y> ma reconnaissance ; car, le ciel m' ayant retiré ma «1 famille, je reste tout seul au monde, isolé sur une » terre étrangère , et je ne serais pleuré par per- 5) sonne, si le fidèle ami qui me sert, me nourrit » même du peu qu'il gagne... n'était là pour me n fei*mer les yeux et me donner une larme... "
AT AU -(î ri. I.. -ir-l
Quand Atar-Gull eut lu cos pages, ii les prit , et les serra, d'après l'ordre du colon , dans une petite cassette dont il avait seul la clef...
Mais le lendennain il se passa dans cette cliambi-e triste et retirée , entre ce bon et digne homme e( son fidèle serviteur, l'horrible et inconcevable scène qu'on va lire.