Souvenirs de M™» de Caylus, p
.3. Lettres sur divers sujets de morale et de piété, t. vi, p. 347.
ments que nos demoiselles en avaient reçus, la fréquentation des gens du bel esprit, leur avaient beaucoup enflé le cœur, et donné une telle vivacité de goût pour l'esprit et les belles choses, qu'elles devinrent fières, dédaigneuses, hautaines, présomptueuses, peu dociles... Il n'était plus question entre elles que d'esprit et de bel esprit ; on se piquait d'en avoir et de savoir mille choses vaines et curieuses ; on méprisait les demoiselles qui étaient plus simples et moins susceptibles de ce goût. Une grande partie des bleues étaient devenues insupportables par cette haute opinion qu'elles avaient d'elles piêmes, et ce goût s'était communiqué à la communauté. « Saint-Cyr est maintenant à la mode », disaient -elles ; et elles croyaient que le monde entier avait les yeux fixés sur eUes. Elles en vinrent à ne plus vouloir chanter à l'éghse pour ne pas gâter leurs voix avec des psaumes et du latin. »
Enfin, comme le remarque fort bien M. Moland, ce n'était pas sans danger que toute cette jeunesse innocente et charmante était exposée aux yeux de la cour. Le blâme se fit entendre. Si Bossuet, Fénelon, l'abbé Gobelin, les plus fameux jésuites, excusèrent ces amusements, d'autres prêtres, plus rigides, les désapprouvèrent. M™^ de Maintenon s'alarma et parla au roi de mettre fin aux représentations de Saint-Cyr. Louis XIV ne voulut pas brusquer l' affaire. On laissa donc Eacine achever sa pièce, et on la fit apprendre aux demoiselles; mais elle fut jouée, sans théâtre, sans pompe, sans décorations, dans la classe bleue, les actrices n'ayant que leurs habits de Saint-Cyr, auxquels elles trouvèrent moyen d'ajouter quelques rubans et quelques perles. Cette première représentation eut Heu le 4 janvier 1691, devant le roi. Il y eut une seconde représentation le jeudi 8 février, et une troisième, un peu plus solennelle, le 22 du même mois. A celle-ci assistèrent le roi et la reine d'Angleterre, plus cinq ou six personnes, au nombre desquelles étaient l'archevêque de Cambrai et le Père La Chaise.
Cette troisième représentation fut la dernière. Le roi déclara que, dès lors, ni lui, ni personne de la cour ne viendrait
plus aux spectacles de Saint-Cyr, lesquels se passeraient dorénavant devant les demoiselles seules et la communauté. M"^6 de Maintenon fit à ce sujet les recommandations les plus sévères. « Eenfermez, disait-elle, ces amusements dans votre maison, et ne les faites jamais en public sous quelque prétexte que ce soit... N'y souffrez aucun homme, ni pauvre, ni vieux, ni jeune, ni prêtre, ni séculier... »
Toutefois, en 169P, et les deux années suivantes, le roi demanda à M^^^ de Maintenon que les demoiselles vinssent quelquefois à Versailles pour jouer, sans appareil, dans sa propre chambre, en présence des princes du sang et de quelques seigneurs de distinction. Les représentations se firent comme il l'avait demandé. Les demoiselles étaient amenées dans les carrosses du roi et gardées par les dames de la cour, pieuses et âgées ; elles jouaient sans autre parure que leur habit ordinaire, et n'en étaient pas moins applaudies. « On trouva même, disent les Mémoires de Saint-Cyr, que la simplicité de leur habit ne gâtait rien, et qu'il avait son agrément. Celles qui restaient ici donnèrent en cette occasion des marques de la noblesse de leurs sentiments ; car, sans porter envie à celles qui allaient à Versailles et qui étaient de la tragédie, elles se dépouillèrent de ce qu'elles avaient de plus neuf en habits, gants, rubans, etc., et les prêtèrent à leurs compagnes, se faisant un plus grand plaisir de les parer, et de faire par là honneur à la maison, que si c'eût été ellesmêmes ; elles demeuraient ici fort mal vêtues ces jours -là, sans s'en souvenir. Au retour, elles s'empressaient bien davantage à prendre part aux applaudissements qu'avaient eus leurs compagnes qu'à reprendre ce qu'elles avaient prêté.. Quant aux spectacles de Saint-Cyr, ils ne cessèrent pas, mais devinrent rares: on jouait quelquefois, dans la classe l)leue, pour quelques dames que M'^c de Maintenon amenait et qu'elle voulait amuser agréablement ; mais on ne jouait plus du tout avec appareil ni en autre habit que celui de Saint-Cyr. »