‹ Athanase Coquerel filsChapitre 10 sur 21 · LA QUESTION ECCLÉSIASTIQUE · texte numérisé non relu

LA QUESTION ECCLÉSIASTIQUE

La loi de germinal, en reconstituant l'Église réformée de France, ne lui imposa aucune base dogmatique. Si la confession de foi de la Rochelle ne fut pas expressément abolie, tout au moins était-elle depuis longtemps tombée en désuétude et son abandon est un fait tellement évident qu'il n'est aucun besoin de le démontrer. Le législateur de 1802 l'ignora et il est certain que, si les consistoires eussent été mis par lui en demeure de lui présenter un exposé de leurs croyances, ils auraient apporté au vieux document huguenot les plus graves modifications. Il fut tout aussi peu proposé un formulaire nouveau, en sorte qu'aucune autorité dogmatique ne fut instituée dans l'Église. La rigueur en ces matières était si peu habituelle à cette génération, encore imbue des maximes latitudinaires du XVIIIme siècle, qu'elle entendait chaque dimanche du haut de la chaire et sans en être aucunement gênée des liturgies sociniennes.

Le législateur attribua, il est vrai, une autorité doctrinale aux synodes particuliers, mais il s'arrangea d'autre part pour que ces vénérables assemblées ne pussent jamais se réunir, si bien que l'article resta lettre morte. A vrai dire, Napoléon avait entendu confisquer à son profit toute l'autorité dogmatique, puisqu'il refusa la

•convocation d'un synode général et que les synodes particuliers ne purent se tenir qu'avec son assentiment, sous la surveillance d'un de ses délégués. Aucun objet ne pouvait être mis par eux en délibération sans son agrément préalable, et leurs décisions devaient être approuvées par lui pour acquérir force de loi. Autant dire que le gouvernement impérial s'érigeait en juge souverain des croyances de tous les protestants français. Aucun membre de l'Église ne se soucia de cette immixtion indiscrète et Napoléon lui-même aurait été fort embarrassé d'user des pouvoirs qu'il venait de s'arroger par le Concordat. Ces articles ne servirent donc qu'à mettre en pleine lumière l'inintelligence du despotisme impérial.

Restrictive des libertés et des droits de l'Église protestante, la loi de germinal nuisit d'une manière tout aussi grave à son développement en liant l'éligibilité à des conditions pécuniaires, en formant les consistoires avec les membres les plus imposés au rôle des contributions directes et en leur permettant de se renouveler eux-mêmes. Cette disposition fut vivement critiquée dès l'origine par Rabaut-Pommier et les plus autorisés parmi ses collègues ; mais l'Église réformée avait pendant une longue période d'épreuves contracté l'habitude de l'obéissance. Elle accepta la loi de germinal, malgré de graves lacunes, parce que, tout en intervenant d'une manière abusive dans les questions d'organisation et de discipline, celle-ci n'empiétait pas sur le domaine religieux et ne portait à la liberté de conscience aucune atteinte.

Pendant toute la période qui s'étend de 1 802 jusqu'en \ 850 et cà la publication de la Revue de Strasbourg, les divergences entre les partis portèrent beaucoup moins sur le dogme que sur la discipline. Les adhérents du

christianisme progressif repoussèrent toute contrainte en matière de foi et prirent pour devise ces belles paroles de Samuel Vincent : « Le fond du Protestantisme, c'est l'Évangile, la forme c'est la liberté d'examen, » tandis que les orthodoxes, ou comme on les appelait alors, les méthodistes, s'efforcèrent d'imposer à l'Église une confession de foi. Les premiers cherchèrent à maintenir l'union au moyen des corps constitués et témoignèrent à l'égard de l'initiative individuelle et de l'activité des laïques une défiance souvent excessive, tandis que le désir de faire prévaloir leurs opinions particulières l'emporta chez les seconds sur la crainte de susciter le désordre, et que le défi porté aux consistoires par le comte de Gasparin : « Nous agirons sans vous et malgré vous » trouva dans leurs rangs un sympathique écho. Quant à ce qui concerne enfin le prosélytisme vis-à-vis de l'Église romaine, les deux partis, tout en étant d'accord sur le but à poursuivre, différèrent sur le choix des moyens, les uns persévérant malgré le reproche de pusillanimité dans une ligne de conduite sage, prudente, respectueuse des lois et des coutumes établies, les autres recourant volontiers, sans craindre de compromettre les résultats déjà acquis, à des procédés brusques, sommaires, agressifs \

L'antagonisme se manifesta dans toute son acuité en 1842, lorsque la Société dite des Intérêts généraux prétendit grouper les fidèles sous l'étendard d'un formulaire, qui différait toutefois sur des points importants de la Confession de la Rochelle, et exclure les récalcitrants. Cet essai de schisme fut repoussé par l'immense majorité des consistoires et des pasteurs de l'Église na-

1 Voir les traités polémiques de M. Napoléon Roussel.

tionale, 415 contre 184. Il est intéressant, pour se convaincre de la légitimité des motifs qui les animaient, de relire deux discours prononcés aux conférences de Paris, à trois ans de distance, le premier par l'un des plus brillants défenseurs des idées libérales, le deuxième par un pasteur élevé au sein de l'orthodoxie, mais parvenu à une conception du christianisme beaucoup plus haute et complètement indépendant à l'égard de la tradition.

Messieurs, s'écriait le 22 avril 1842 M. Martin-Paschoud, nous sommes chrétiens, nous sommes [protestants, nous sommes pasteurs des Églises réformées de France. Nous ne pouvons abdiquer le privilège ou pour mieux dire le devoir, le devoir impérieux et sacré, de nous occuper des intérêts, non seulement de l'Église particulière qui nous est confiée, mais aussi des intérêts généraux de nos Églises. Pour fonder un journal qui doit soutenir telle ou telle orthodoxie, nous nous unissons chacun a ceux de nos amis qui ont la croyance que nous avons, cela se comprend. Mais pour soutenir nos Églises, mais pour réclamer leurs droits, mais pour défendre leurs intérêts, mais pour assurer à nos enfants, à nos prisonniers, à nos malades toutes les garanties d'instruction, d'amélioration, de secours, qui leur sont dues, mais pour obtenir plus de temples et de pasteurs, pour être traités justement, équitablement par l'État, selon qu'il traite une communion rivale et toujours envahissante et non selon que nous avons été traités jusqu'ici, enfin pour faire vivre et grandir notre sainte communion, ce qui ne se comprendrait pas, c'est que nous fussions désunis, c'est que nous nous partageassions en misérables fractions, c'est que nous nous fissions réciproquement et publiquement cette cruelle insulte ou de ne pas nous intéresser au bien de nos Églises ou d'être incapables d'y travailler utilement.

Frère Monod1, il n'est pas vrai, quoique vous l'ayez dit

1 M. Frédéric Monod.

malheureusement hier, il n'est pas vrai que vous ne puissiez pas demander la bénédiction de Dieu sur une œuvre qui ne repose pas tout entière sur l'orthodoxie; il n'est pas vrai que vous ne puissiez pas vous occuper de religion, en quoi que ce soit, si l'on n'est parfaitement d'accord sur la foi, car vous êtes présent à ces conférences où nous ne sommes pas tous orthodoxes à votre manière, vous êtes présent à nos assemblées du consistoire où vous éprouvez le même malheur, enfin chaque dimanche vous implorez la bénédiction de Dieu sur un culte qui ne repose pas, vous ne le savez que trop, tout entier sur votre [orthodoxie. Eh bien ! ce que vous avez déjà fait, ce que vous faites encore, on vous demande de continuer à le faire, on vous demande de vous occuper des intérêts généraux du protestantisme français avec des pasteurs protestants français, vos collègues, vos frères, quand même vous ne vous accordez pas avec eux sur tous les articles de votre foi.

Et vous frère Vermeil1, au lieu de dire : « il y aura des combats, il y aura des luttes. Eh bien ! nous les acceptons, » on vous demande de ne pas provoquer vousmême ces luttes et ces combats, on vous demande d'être fidèle aux exhortations si énergiques et si excellentes que vous avez adressées à d'autres, en d'autres temps, sur l'union chrétienne ; on vous demande sur ce point de remplir vos véritables devoirs, de ne pas méconnaître cette tolérance et cette liberté d'examen que vous avez proclamées, de comprendre la nature de votre foi, vos obligations et les besoins de votre époque, d'élargir votre christianisme, de [fraterniser avec tous ceux qui reçoivent la Parole et qui invoquent le Seigneur; et si chez vous la foi ne peut rien pour l'union, on vous demande delà chercher du moins dans la charité, la charité qui repousse toute séparation, tout scandale et qui ordonne avant tout de conserver l'unité de l'esprit par le lien de la paix. Vous avez

1 En réalité beau-frère de M. Martin, tous deux ayant épousé des demoiselles Paschoud. La troisième sœur fut Mme Léonard Lugardon, la femme de l'illustre peintre d'Arnold de Melchthal et de Bonivard.

bien compris que ce n'est pas moi qui vous adresse ces paroles ; je ne fais que vous répéter celles que vous avez prononcées et que vous avez imprimées vous-même.

Or. Messieurs, que l'œuvre que vous voulez accomplir soit une œuvre de séparation, de combats et de luttes, hélas ! ce n'est que trop resplendissant d'évidence. Ce ne sont pas des menaces que nous vous adressons, ce sont des prières. Au nom des intérêts même que vous aspirez à défendre, au nom des Églises dont vous êtes pasteurs et dont nous sommes pasteurs aussi, au nom de l'Évangile de Jésus- Christ que vous prêchez et que nous prêchons aussi, arrêtez-vous pendant qu'il en est temps encore, appelez-nous avec fraternité à travailler fraternellement avec vous au plus grand bien de nos Églises et ne nous réduisez pas à l'extrême, à la dure, à la triste mais à l'impérieuse nécessité, si vous élevez comme vous dites un étendard, d'élever aussi le notre et de mettre réciproquement en lambeaux l'Église réformée de France, à la grande jubilation de ses ennemis et au grand deuil de ses fidèles.

Nous ne sommes pas ce que nous étions, disait à son tour en avril 1845 M. Edouard Yerny, je ne suis pas ce que j'étais il y a cinq ans. Quoi qu'on dise, nous nous sommes fait des concessions. Je crois que nous changerons; le temps apporte la maturité; le fruit vert prend de la douceur. Je ne suis pas de l'avis de M. Monod qui dit que ce sont ici des questions de doctrine. Je dis que le mal est précisément que ce soient là des questions de doctrine. Je crois que la doctrine a fini par prendre dans le protestantisme la place des œuvres dans le catholicisme. Dans ce dernier on est bon catholique pourvu qu'on croie, pourvu qu'on s'acquitte des œuvres extérieures. Dans le protestantisme on est bon protestant, quoi qu'on fasse, pourvu qu'on accepte certaine confession de foi. Je sais bien qu'on dit que cela n'est pas. Oui, mais les catholiques dans leur sens en disent autant. Vous dites un chrétien fidèle, un pasteur, un laïque fidèles. La fidélité n'est pas dans la doctrine. Je crois qu'il y a là un mal et que ce mal disparaîtra, je parle très sérieusement. Dites-moi quelles sont les doctrines sans lesquelles il est impossible d'avoir la vie en Dieu. Jésus-Christ est venu nous apporter la vie éternelle. Eh bien ! celui qui

s'attache à lui et vit en lui, a cette vie. Faites-moi le catalogue des doctrines sans lesquelles on ne peut être en lui. Ou bien vous donnerez le plus grand démenti à ce qui se passe, ou bien il y aura dans ce que vous voudrez pour confession de foi des doctrines qui ont fait difficulté pour des hommes qui sont évidemment des enfants de Dieu. Néander lui-même serait ici un hétérodoxe ! Les partisans de l'orthodoxie ne le voudraient pas. Il croit à la Trinité mais pas comme vous; à la Rédemption il y croit, mais il ne la formulerait pas à votre manière. S'il vous disait son orthodoxie, vos cheveux se dresseraient sur vos tètes. Voulezvous un autre exemple ? Ce sera le chef du piétisme, Mecken, à Brème. Il a écrit un livre contre la Satisfaction. Et personne ne lui refusera le titre d'enfant de Dieu.

Ces exemples pourraient se multiplier. Pour qu'un dogme soit dans une confession de foi, il faut qu'il soit une condition de la vie du cœur; le reste c'est de la théologie.

La doctrine delà personnalité du Saint-Esprit vous

mettriez cela dans votre confession de foi. Eh bien ! cela n'est pas de la vie. Vous déclareriez que ceux qui n'y croient pas, ne sont pas chrétiens. Messieurs, le temps adoucira les esprits et vous fera voir que ce qui doit nous enrégimenter, ce n'est pas la doctrine mais la vie. On arrive à Paris, on se partage en deux camps, les uns vont chez monsieur un tel, les autres ailleurs. Eh bien ! tout cela c'est une cocarde et non pas la vie. Pour aller chez monsieur un tel, orthodoxe, on n'a pas la vie. Cette manie de se distinguer ainsi est déplorable. On a dit d'un pasteur socinien : Oui, c'est un disciple de Jésus-Christ, mais que voulez-vous? c'est un socinien. Cela me révolte. C'est dans la vie que sans faire des concessions de doctrine nous pouvons nous réunir, ce sera alors véritablement le chemin étroit, la porte étroite, mais nous serons larges par l'intelligence et la doctrine. Voici un mot de Néander : Oui il y a une foi qui sauve, mais pas un dogmatisme. Je sais bien qu'il y a un point où cela s'arrête. Celui qui voyant Jésus ne l'embrasse pas, celui qui veut aller au Père autrement que par le Fils, celui qui ne confesse pas Jésus-Christ. Fils du Dieu vivant, celui-là n'est pas chrétien ; mais ce point, nous ne pouvons pas le déterminer à présent, nous sommes trop

dans les disputes de mots et de partis, nous regardons comme des montagnes ce qui est un grain de sable. Nous regardons comme obscur et difficile ce qui n'est qu'un axiome, nous n'entendons rien à la théologie. J'espère qu'avec le temps et en présence du catholicisme nous ferons des progrès. Je sais bien qu'il y aura encore des gens qui voudront le synode de Dordrecht, mais dans une Église où il y aura vie, ces gens-là seront à l'état de secte.

Dans la mesure où l'Église réformée de France recouvra son autonomie, les plaintes contre la législation de germinal se reproduisirent avec une persistante vivacité. En 1834, une commission chargée par les conférences pastorales de Paris de rédiger un programme d'organisation pour les Églises réformées, publia un travail étendu, mais qui n'aboutit à aucun résultat pratique, vis-à-vis des profondes divergences d'opinion qui se manifestaient au sein des consistoires et par crainte du schisme. Le gouvernement de Louis-Philippe, désireux de faire droit à de légitimes griefs, consulta officieusement à diverses reprises les députés et les notables protestants sur les réformes qui leur semblaient les plus opportunes. En 1839, M. Teste, alors ministre de la justice et des cultes, élabora un projet d'ordonnance qui reconnaissait l'existence légale des conseils presbytéraux et délimitait les attributions des autorités respectives, mais qui reculait devant la création d'un synode général et fut repoussé par la majorité des consistoires, à cause des restrictions mises par lui à l'évangélisation des catholiques et à la liberté des cultes. Cet échec mit fin aux négociations et aucun remède ne fut apporté à des abus que s'accordaient à reconnaître tous les juges compétents.

Les événements de 1848 imprimèrent aux Réformés

comme aux Luthériens une féconde impulsion. Une assemblée de délégués, puis un synode officieux se réunirent à Paris, en mai et septembre de cette année mémorable. Les deux tendances y furent représentées par leurs chefs les plus éminents : la droite par Frédéric et Adolphe Monod, MM. Bastie, Grandpierre, Pédezert, Sardinous, le comte Agénor de Gasparin ; la gauche par MM. Athanase et Charles Coquerel, Martin-Paschoud, Ferdinand Fontanès, Réville père, Grawitz, Vidal, de Clausoime. Les deux plus jeunes membres furent parmi les ecclésiastiques, Coquerel fils, parmi les laïques, Philippe Jalabert. Les délibérations, conduites avec autant de fermeté que de courtoisie par M. Buisson, aboutirent à cet important résultat que, dans les circonstances actuelles, il était impossible de rédiger pour l'Église réformée de France une confession de foi. Dés les premières séances on avait pu voir, par le dépouillement des instructions données par les Assemblées consistoriales à leurs délégués, que 4 consistoires seulement regardaient la confession de foi de la Rochelle comme investie d'une autorité légale, que 13 antres reconnaissaient pour l'Église l'utilité d'une confession de foi tout en subordonnant la réalisation de ce vœu au maintien de l'union, que 63 enfin recommandaient d'écarter toute discussion dogmatique comme dangereuse et inopportune. Dans le synode même le statu quo fut conservé à la majorité de 67 voix contre 4, sur la proposition de MM. Delmas et de Clausonne * .

Les deux seuls membres qui après ce vote donnèrent immédiatement leur démission et se retirèrent, non

1 Le premier, membre du centre droit, le deuxième, du centre gauche.

seulement de l'assemblée, mais d'une église désormais tenue par eux pour infidèle, MM. Frédéric Monod et Agénor de Gasparin, avaient tout aussi peu demandé le rétablissement de la confession de foi de la Rochelle, mais soumirent quelques mois plus tard au synode des églises dissidentes une déclaration de principes beaucoup plus simple et plus évangélique.

Le centre droit se montra généralement animé d'un esprit conciliant et d'une sincère horreur du schisme. Son orateur le plus influent, Adolphe Monod, malgré de hautains pronostics sur l'avenir, fit dans la séance du 1 8 septembre cette déclaration remarquable :

Hier, dans une réunion particulière, on a discuté cette question : Si nous étions les plus nombreux dans le synode et dans cette Église, chasserions-nous de l'Église les autres pasteurs? J'ai répondu : Dans l'état actuel, non; dans l'état normal, je dirais oui, ce serait un devoir devant Dieu. Aujourd'hui, non seulement c'est impossible vu le nombre, mais ce serait créer dans les esprits une irritation très préjudiciable aux intérêts de Jésus-Christ.

Notre ami, malgré sa jeunesse, prit une part active aux débats et démontra entre autres les périls d'une confession de foi dans un discours où apparaissent déjà ses meilleures qualités oratoires : finesse, cordialité, émotion communicative :

Il est deux principes opposés sur lesquels peut reposer une Église : l'homogénéité des doctrines et la liberté. Le premier est le principe catholique; ceux qui le professent, s'ils sont les plus forts, chassent de l'Église tous ceux dont l'opinion diffère de la leur, et, s'ils sont les plus faibles, se retirent. Le principe protestant au contraire, c'est la liberté et non seulement la liberté, mais la diversité nécessaire, immanquable des opinions et ce n'est pas encore assez d'appeler cette variété de doctrines inévitable, il faut re-

connaître qu'elle est un bien. Dieu a voulu qu'entre tels et tels esprits il y eût diversité, afin qu'ils s'éclairassent l'un l'autre et que toutes les faces de la vérité fussent découvertes. On se plaint de la diversité des liturgies déposées dans la même chaire ; j'approuve cette diversité. On se plaint de ce que différents pasteurs proclament dans la même chaire différentes doctrines ; j'approuve ce contraste. Il est bon, il est nécessaire que l'auditoire compare plusieurs opinions, profite des unes et des autres et que chacun choisisse avec connaissance de cause ce qui lui semblera le plus vrai. Mais résulte-t-il de cette variété qu'on doive se séparer ? Tout au contraire : Dieu veut que les opinions variées restent en contact, afin de se compléter et de se modifier l'une l'autre, afin que de la comparaison naissent la vérité, le mouvement et la vie. Dès que l'une des tendances s'isole, elle agit contre l'ordre et contre la volonté de Dieu, elle fait acte de catholicisme et d'intolérance. Ceux de nos frères qui parlent de scission, nous disent : Nous ne sommes pas du même avis ; donc, séparons-nous. Je leur réponds : Nous ne sommes pas du même avis, cela doit être, puisque Dieu ne nous a pas créés pareils, mais nous sommes protestants, notre Église est celle de la liberté et de la diversité ; donc, ne nous séparons pas.

Venant ensuite à la question des confessions de foi, l'orateur leur oppose un passage très formel de M. A. de Gasparin (Lettre à M. Athanase Coquerel père, 1840). Il y est dit que faire une confession de foi c'est « scinder l'Église sans motif, mutiler et défigurer la vérité, sortir de l'esprit du protestantisme, le seul qui assure le maintien de la vérité. » M. Coquerel fils demande comment, après avoir écrit ces lignes, on peut signer une confession de foi et proposer au corps qui représente une Église d'imposer une doctrine à cette Église entière. A ces considérations il ajoute deux objections contre les confessions de foi; il emprunte, pour exprimer la première,

« le magnifique et pieux langage de l'illustre Channing. »

Ma première objection contre les confessions de foi. disait ce prédicateur éloquent et profond, c'est qu'elles nous séparent de Jésus-Christ. A qui dois-je aller pour connaître la religion du Christ, si ce n'est au fils de Dieu, à celui en qui réside la plénitude de la divinité? C'est mon grand privilège comme chrétien de pouvoir m'asseoir au pied d'un maître, non pas humain mais divin, de pouvoir recourir à celui en qui la vérité a vécu et a parlé sans mélange d'erreur, celui qui était au suprême degré la sagesse de Dieu et la lumière du monde. Et l'homme osera-t-il s'interposer entre moi et mon céleste guide et Sauveur? Voilà ce qui me choque en celui qui fait une confession de foi. Il s'interpose entre mon Sauveur et moi, il n'ose pas me laisser seul avec Jésus, il n'ose pas m'abandonner à la parole de Dieu. C'est ce que je ne puis supporter. Communiquer du plus près possible avec l'esprit de Christ, voilà mon privilège de chrétien. Je dois apprendre la vérité de Christ, de Christ lui-même parlant dans les récits de sa vie et dans les hommes qu'il a préparés longuement et surnaturellement pour être ses témoins devant le monde.

On nous demande au nom de Jésus-Christ de rétablir les confessions de foi; c'est au nom de Jésus-Crist que j'en demande l'abolition, et ici je me joins à M. le pasteur Fontanès et à ceux de mes collègues qui ont répondu comme lui à ce reproche qu'on adresse au protestantisme d'être une négation, en proclamant bien haut Jésus-Christ comme leur maître et leur espérance. Mais il est un autre reproche qu'on nous adresse quelquefois et auquel je ne consens pas à répondre ; c'est ce mot : « Vous reniez Christ. » Si l'on m'adressait une telle accusation, j'en appellerais uniquement à Dieu et à Jésus-Christ lui-même. On nous a rappelé qu'il a dit : Quiconque me confessera devant les hommes, je le confesserai aussi devant mon Père, mais quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai aussi devant mon Père. J'accepte en entier cette parole, je me l'applique et c'est à elle seule que je veux en appeler. Je veux aujourd'hui, où l'on cherche les bases de l'Église, qu'il

demeure le seul fondement qui puisse être posé. Je ne veux pas entre Jésus et moi « l'épaisseur d'une feuille de papier1. »

Voici ma seconde objection. Une confession de foi est un moule étroit, un moule de fabrication humaine dans lequel on veut faire entrer et renfermer ensemble deux choses, toutes deux trop grandes pour y être contenues : l'esprit de l'homme et la vérité de Dieu. La religion qui, comme on l'a dit hier, est beaucoup plus une vie, un amour, un mouvement vers Dieu qu'une dogmatique, la religion ne peut être déchiquetée en articles, numérotée, cataloguée. Aussi qu'arrive-t-il depuis que l'on a fait des confessions de foi? Le moule éclate toujours et vole en débris. Nous venons d'en avoir ici même sous nos yeux la preuve la plus frappante. Il a été constaté que pas un de nous ne croit la confession de la Rochelle tout entière. Une confession de foi vivante, c'est une confession en qui l'on croit; dès qu'on n'y croit plus, elle est morte. Et quand tout le monde a déclaré ne plus y croire, elle est plus que morte, elle est enterrée. Mon ami, M. Galup, nous a invités à l'enterrement des confessions de foi, mais déjà nous y avons assisté ; c'est ici qu'il a eu lieu. Et nous choisirions ce moment pour en faire à l'instant même une nouvelle ! Mais l'expérience la plus récente et la plus forte ne nous servirait donc de rien !

Il est vrai qu'au lieu d'une confession de foi, plusieurs nous proposent une déclaration de principes ; j'ai essayé de croire à ce moyen ; je ne le puis. Après de longues réflexions j'ai compris qu'une déclaration de principes, c'est une confession de foi. Ce qui a achevé de me prouver l'identité des deux choses, c'est la définition de M. Jalabert : selon lui une déclaration de principes n'est pas une confession de foi et ne doit servir qu'à poser ce en dehors de quoi l'on n'est pas chrétien. Mais c'est précisément le but de toutes les confessions passées, on ne les a jamais faites pour autre chose. On nous dit que la confession nouvelle pourra, comme celle de la Rochelle, être changée

1 Expression favorite de Channing.

contre une autre plus tard. Ceci est grave. Nos pères faisaient leurs confessions de foi pour durer et ils auraient trouvé fort hétérodoxe, ils auraient rudement tancé cette nouvelle doctrine : c'est un progrès et je m'en réjouis. Mais il faut aller plus loin : on a tué les anciennes confessions de foi, durables, longues, détaillées; il faut les poursuivre jusque dans leur dernier retranchement, il faut tuer les nouvelles comme les anciennes, jusqu'à ce que toute parole humaine tombe et laisse apparaître à sa place la seule parole de Dieu dans sa grandeur divine et éternelle, jusqu'à ce que toute autorité d'homme disparaisse devant Jésus-Christ.

D'ailleurs, j'ai contre les déclarations de principes un autre motif. J'ai remarqué dans le discours de M. le pasteur Grandpierre un mot qui s'est retrouvé avec des développements très significatifs dans celui de M. Adolphe Monod; c'est le mot : en attendant. En attendant quoi? en attendant que certain revirement (je ne veux pas répéter la fameuse phrase de M. Monod) certain revirement ayant eu lieu, une majorité nouvelle établisse une confession dogmatique applicable et appliquée, appliquée aux pasteurs, aux ministres, aux professeurs, à tous. Je ne saurais répéter les termes par lesquels M. Monod nous expliquait comment, après avoir déclaré ne pouvoir signer la confession de la Rochelle, il en demande le maintien : je les ai peu compris. Mais je dois dire que la concession faite ainsi me semble peu considérable. Tout cela pourrait se traduire ainsi : pour le moment, je n'ai pas les reins assez forts pour lutter avec vous, mais quand les forces me seront revenues, je vous retrouverai.

Je repousse donc toute espèce de confession de foi ; je demande l'union de tous dans l'égalité des droits des âmes devant Dieu, dans la liberté de conscience complète, dans l'individualité de la foi. Il faut que chacun avec l'aide de Dieu se fasse sa foi; il faut arriver ainsi à ce qu'il y ait un christianisme par individu. Alors tous les croyants restant unis par la foi en Christ, leur commun maître, et par l'amour chrétien, l'intention divine et la véritable Église seront réalisées. Rien n'est plus opposé à ces idées que celle d'un schisme, d'une scission. Samuel Vincent a dit :

« Le christianisme n'est une religion que pour celui qui aime Jésus-Christ. » Voilà le sentiment commun, le lien de l'Église : il vaut mieux que toutes les confessions de foi.

Outre cette grande victoire remportée sur le terrain de la tolérance par l'abandon de toute confession de foi, le projet élaboré par le synode de 1848 réalisait dans la sphère de l'organisation de sérieux progrès : élargissement des conditions électorales1, reconnaissance des conseils presbytéraux, rétablissement des synodes. Les synodes provinciaux jouirent même d'un commencement d'existence dans la circonscription de la Drôme où ils effectuèrent diverses améliorations pratiques et eurent pour le rapprochement des esprits les meilleurs résultats. Quant au synode général, il était vivement désiré par l'immense majorité des protestants, les libéraux comme les orthodoxes, ceux du Nord comme ceux du Midi. J'en vois la preuve dans cette adresse à M. Giraud, alors ministre des cultes, votée par une conférence tenue le 9 septembre 1851 à Anduze et où le parti libéral se trouvait en majorité.

Le régime synodal est essentiel au jeu régulier de notre constitution. Il est l'unique lien qui relie nos églises, une des principales sources de la vie religieuse, notre seule autorité disciplinaire. Sans le régime synodal nos églises ne sont que les tronçons d'un corps disloqué, incapable de se mouvoir dans le champ de l'activité religieuse. Accueillez donc notre humble requête, Monsieur le ministre, et à

1 Le droit de vote dépendait d'une condition, non plus pécuniaire, mais morale et religieuse, comme il ressort de l'article 11 ainsi conçu : « Les anciens appelés à composer le consistoire de chaque église seront nommés par les protestants âgés de vingt-cinq ans révolus, résidant depuis un an au moins au sein de l'Eglise, qui justifieront de leur première communion et qui reconnaîtront la Bible pour la parole de Dieu et la règle unique de leur foi. »

tous les services que vous nous avez rendus, vous ajouterez celui qui les couronne tous, car le synode général que vous nous aurez autorisé, sera le moyen efficace de rentrer dans les traditions de notre passé, d'être fidèles à notre principe constitutif, de rassembler nos églises en un faisceau puissant, d'arrêter les schismes, de faire taire les plaintes et de reconstituer la vie ecclésiastique, source inépuisable de zèle, d'ordre et d'union intime avec l'État.

On peut être surpris qu'en présence d'une semblable unanimité, d'aussi sages réformes n'aient pu être menées à bien, d'autant plus qu'elles coïncidaient avec une réorganisation sur des bases plus larges de l'Église de la Confession d'Augsbourg. Cet échec doit être attribué pour une grande part à la crise politique que traversait alors la France et qui ne laissait à l'État aucun loisir pour s'occuper des affaires protestantes, mais les dissentiments ecclésiastiques n'y furent pas étrangers. Quelques membres influents du parti libéral, tels que MM. Coquerel père et Martin-Paschoud, redoutaient que des pouvoirs trop étendus ne fussent conférés au futur synode, tandis que MM. Buisson et de Clausonne désiraient le rétablissement d'un cens électoral pour prévenir l'introduction du suffrage universel.

Les Consistoires n'étaient pas encore parvenus à se mettre d'accord, lorsque le prince-président trancha de sa propre autorité les questions en litige. On ne saurait nier que le décret du 26 mars 1852 n'ait réalisé à divers égards des progrès considérables par la reconnaissance, cette fois définitive, des paroisses, la nomination des membres des consistoires et des conseils presbytéraux par le suffrage universel, la création du conseil central ; mais il eut le tort d'être imposé et si bien imposé que, jusqu'au moment de sa promulgation, tous les membres de l'Église en ignorèrent le contenu, aussi bien

MM. Laffon de Ladébat et Coquerel père, malgré une allégation très répandue dans la presse orthodoxe, que MM. Juillerat et Delessert. La représentation parlementaire de l'Église au moyen d'un synode ne pouvait qu'être ajournée sous un régime dictatorial. Le principe fondamental qui avait rendu la loi de germinal acceptable malgré ses évidentes lacunes, inspira également l'œuvre nouvelle, à savoir que l'Église réformée de France était une Église ouverte à tous, dont les membres n'étaient liés par aucun formulaire théologique. Le seul consistoire qui réclama à cette époque l'établissement d'une confession de foi, celui de Caen, ne trouva aucun écho parmi ses coreligionnaires.

L'historien peut donc affirmer, sans crainte d'être contredit, qu'à partir de 1802 l'Église réformée de France n'a possédé dans son sein aucune autorité dogmatique légalement constituée. La confession de la Rochelle est si bien tombée en désuétude que les professeurs de théologie n'y conforment plus leur enseignement, qu'aucun pasteur, même parmi les plus orthodoxes, ne l'accepte sans de fortes réserves, que les membres des consistoires violent avec une parfaite tranquillité de conscience l'article de l'ancienne discipline, en vertu duquel ils devraient la signer avant d'entrer en charge et s'engager à en assurer le maintien. Ce régime de pleine liberté, s'il a permis de profondes divergences d'opinion, a puissamment aidé à l'expansion du Protestantisme. Sous ses auspices se développa un sérieux et fécond mouvement intellectuel, une vaste série de livres et de brochures, de revues et de journaux théologiques, dont un juge compétent, M. de Rémusat, a pu dire en toute vérité : « Si l'excellent y est rare comme partout ailleurs, le mauvais y est rare aussi et

les productions vraiment bonnes s'y rencontrent en grand nombre'. » Notre Église avec lui a multiplié ses pasteurs, relevé ses temples, créé partout des écoles, entrepris une foule d'œuvres de charité et de prosélytisme ; à défaut d'une paix peut-être incompatible avec l'esprit de la réforme, elle a obtenu la prospérité et la vie.

L'orthodoxie ne put se résigner à ce libre épanouissement des opinions. A son instigation les conférences pastorales réunies en 1853 à Paris émirent un vote de défiance contre le conseil central, sous le prétexte que ce vénérable corps se rendait coupable d'usurpations, mais en réalité parce que sous ses premiers présidents, l'amiral Baudin et M. Gautier, il observa une louable impartialité entre les partis.

Nos églises, qui ont si douloureusement et si longtemps souffert de n'avoir ni centre ni lien, ni représentation auprès du gouvernement, écrivait le 27 février 1 853 Coquerel dans le Lien, nos églises dont les ennemis se sont si souvent applaudis de voir les forces éparpillées, ont enfin l'espoir de posséder un organe officiel permanent, élu par elles-mêmes et dont les attributions ne seront que celles d'un point de ralliement, du lien qui maintient le faisceau, d'un arbitre bénévole dans les contestations et d'un avocat, d'un procureur auprès du gouvernement... Depuis cinquante ans, chaque fois que des contestations ou quelques cas de désordre ou d'inconduite se manifestaient dans notre Église, nous avons souffert de voir ses plaies mises à nu sous des yeux étrangers. Tandis que dans l'Église romaine les évêques tranchent souverainement, sans bruit et sans appel, toute difficulté de ce genre, pour nous protestants, ces sortes d'affaires traînent pendant des mois et des années dans les bureaux catholiques d'un ministre catholique. Voici au contraire un corps tout protestant, élu

1 Bévue des Deux-Mondes, 15 juin 1854.

par les églises, arbitre officieux pour nos frères, organe officiel près de l'autorité, qui nous éviterait ces pénibles déboires. Et ce sont les prétendus amis de l'autonomie de l'Église qui veulent lui ôter le droit de se juger ellemême devant un tribunal de paix ; ce sont eux qui la traînent devant les juges du dehors et qui dévoilent ses misères. Est-ce véritablement l'aimer et la servir?

Bientôt notre ami portait la question sur son véritable terrain, attaquait le mal à sa racine en s'élevant contre ce projet d'une confession de foi, auquel n'avaient jamais renoncé ses adversaires, et combattait pro aris et focis, pour son ministère entravé par de perpétuelles tracasseries, pour ses collègues plus âgés, condamnés par fidélité à leurs convictions à un labeur au-dessus de leurs forces, pour cette minorité libérale presque égale en nombre à la majorité, aujourd'hui encore tolérée dans la demeure de ses pères, demain peut-être mise en dehors du droit commun.

Nous sommes une Église. Il y a parmi nous diversité sur des points de doctrine et d'organisation, mais qui ne nous divisent pas. Nous comptons parmi nous des orthodoxes et des hétérodoxes, des partisans et des adversaires de tel ou tel système ecclésiastique. Nous ne repoussons, nous n'excluons, nous ne dédaignons personne. Ce que nous demandons, ce n'est pas même qu'on en fasse autant, à notre égard. Qu'on se déclare plus pieux ou plus fidèle, plus saint ou plus orthodoxe que nous, ce n'est pas contre ces prétentions ou ces mépris que nous protestons. Que Dieu nous juge tous et nous fasse grâce à tous : il est notre seul maître. Ce que nous demandons, le voici : Nous demandons, non pas à devenir, mais à rester libres dans notre foi. Pasteurs, nous demandons à conserver le droit d'enseigner ce que nous croyons, comme nous le croyons, d'adorer Dieu en libre sincérité et de n'avoir pour docteur et pour maître que son divin fils. Anciens et diacres, nous demandons à conserver la liberté de notre conscience

dans l'exercice de nos fonctions. Membres de l'Église, nous demandons à conserver pour l'instruction de nos enfants, pour notre propre édification, nos communions et les consolations chrétiennes de nos lits de maladie ou de mort, la liberté d'appeler le pasteur qui a notre confiance.

Tout cela, un parti veut nous l'ôter, il y travaille, il croit y réussir, il ne reste dans notre Église que parce qu'il espère y réussir et pour y travailler '. Tout cela, il veut nous l'ôter par un moyen bien simple, la confession de foi. Ce moyen consiste à faire dresser une liste raisonnée Ides dogmes de l'orthodoxie du parti et à faire signer à tous les pasteurs, candidats au saint ministère, professeurs de théologie, membres des consistoires et diacres, qu'ils croient tout ce que cette pièce renferme. Le même parti écartera ensuite de la table du Seigneur tout catéchumène et tout membre de l'Église qui ne fera pas profession publique de croire tous ces mêmes dogmes ainsi exprimés. Or il est évident que tous les pasteurs, anciens, diacres et fidèles qui ne pourraient 'rester dans l'Église qu'en signant cette confession de foi, seraient pressés d'en sortir. C'est précisément ce qu'on veut...

On s'est trompé. La vérité dans la charité n'a pas besoin pour être belle, évangélique et sainte, qu'à côté de ses lumières et de sa liberté, l'exclusisme vienne établir son obscurantisme et sa tyrannie. C'est une tyrannie en effet que de vouloir me forcer à penser comme vous, sous peine d'être damné par Dieu et chassé de l'Église par vous. Voilà pourquoi nous combattons. C'est bien le combat pour notre libre foi, pour les droits imprescriptibles de notre conscience, pour la liberté décrétée par Dieu contre un joug forgé par les hommes : c'est combattre pro aris, pour nos autels. Nous n'ajoutons pas « et focis, » nous ne voulons avoir raison que dans un ordre d'idées digne de la sainte cause que nous défendons contre un parti.

Vous redemandez une confession de foi : il nous importe peu de savoir laquelle. Elle ne contiendrait que ma foi expri-

' Allusion à la brochure d'Ad. Monod. Pourquoi je demeure dans l'Eglise établie, 1852.

mée par moi-même, je ne la signerais pas. Je ne veux être ni le tyran ni l'esclave de personne dans ma foi. Un chrétien n'a ni le droit d'abdiquer ses droits de disciple de Christ ni de ravir ces mêmes droits à ses frères. Notre paix dans ce monde et notre salut dans l'autre ne peuvent nous venir que de Lui. Aucune confession de foi n'a jamais sauvé personne et ce n'est pas en signant des dogmes numérotés qu'on devient chrétien, mais en se donnant à Dieu par Christ. « Nul ne vient au Père que par Lui. » Il n'a excepté ni les auteurs des confessions de foi du XVIme siècle ni les auteurs des confessions futures, si cette œuvre de despotisme doit se renouveler. On ne nous demandera plus après cela pourquoi nous combattons. Nous combattons pour rester pasteurs sans devenir méthodistes, pour rester chrétiens sans devenir exclusifs, pour empêcher une secte étroite, une orthodoxie de seconde main, une hétérodoxie inconséquente et honteuse d'elle-même, de chasser de l'Église nous et nos familles, nous et les troupeaux dont nous sommes pasteurs, nous et la foi en Jésus seul, nous et la liberté des consciences dont nous sommes les faibles mais fidèles défenseurs *.

Ces tentatives d'amputation, malgré l'appui qu'elles rencontrèrent auprès de la Faculté de Montauban et du Consistoire de Paris, ne furent pas couronnées de succès. La majorité des pasteurs, dans son horreur du schisme, répugnait à toute solution extrême et se montrait aussi opposée aux affirmations catégoriques du méthodisme qu'aux témérités de la nouvelle école. Coquerel, dans ses comptes rendus périodiques des conférences pastorales, se plut à reconnaître son esprit de modération et de sagesse.

Des sentiments tout nouveaux de confiance réciproque et d'entente, écrivait-il le 15 mai 1852, ont été exprimés par les hommes mêmes qui y semblaient le plus opposés.

1 Lien, 12 mars 1853.

Certaines préventions personnelles ou de parti ont diminué ou disparu à un point qui a beaucoup dépassé notre attente. Il a été dit par des voix très compétentes que ces anciennes oppositions, soit dogmatiques, soit ecclésiastiques, s'effacent de plus en plus, et cela sans que personne ait renoncé à sa manière de voir sur les questions de principe. Si ce que nous ne prévoyons pas, la Providence réservait encore de mauvais jours à notre Église qui en a tant et si glorieusement traversés, nous le disons avec une vive assurance et une fervente gratitude, le protestantisme français tout entier s'unirait devant l'épreuve, nous nous sentirions plus que jamais frères dans le danger et nous nous serrerions tous ensemble autour de Dieu notre Père et de Christ notre Rédempteur.

Les vicissitudes de l'opinion n'exercèrent qu'une médiocre influence sur un esprit aussi jaloux de son individualité et aussi mûr dans sa hardiesse. Dès 1848 il s'était prononcé en faveur des synodes, parce qu'il les regardait pour l'Église réformée comme le couronnement nécessaire de son organisation presbytérienne, et il persévéra dans cet avis, en dépit d'un assez sérieux dissentiment avec son père, comme malgré l'intention toujours plus nettement accusée par l'extrême droite d'employer ces vénérables corps au retranchement des mal pensants. La même année où M. de Coninck entreprit auprès du Sénat sa double campagne de l'exclusion des libéraux et du rétablissement des synodes, ses recherches historiques le mirent en possession d'un argument inédit contre l'intolérance, d'un mémoire par lequel l'intendant Châteauneuf invitait Louis XIV à soumettre au futur synode l'hérésie d'Amyrault, comme le plus sûr moyen de diviser les pasteurs de l'Orléanais et du Berry.

On connaît l'opinion du Lien l sur la grave question du 1 Lien, 15 novembre 1862.

régime synodal. Nous en sommes les partisans déterminés, parce que seul il fait de notre Église un corps, un ensemble: mais nous le voulons sous cette réserve expresse ret essentielle, qu'il s'agisse bien d'une représentation des Églises et non d'un système odieux d'exclusion dogmatique et de tyrannie spirituelle. Ce qui nuit le plus aux synodes parmi nous, c'est l'abus qu'en voudraient faire ces orthodoxes qui annoncent hautement l'intention d'y jouer certaine scène trop connue et d'y répéter le coup de théâtre que rappelle ce vers fameux :

La maison est à moi, c'est à vous d'en sortir.

Les partisans du schisme et de l'exclusion qui pensent ainsi, savent-ils bien ce qu'ils désirent? savent-ils que leur projet de proposer et d'imposer une confession dogmatique entrait, il y a deux cents ans, dans les plans secrets des ennemis acharnés de l'Église réformée de France?.... L'essentiel, c'est ce fait significatif que, pour nuire à notre Église réformée de France, ses ennemis, aidés d'un pasteur apostat et soutenu par le clergé catholique, conseillaient en secret au roi précisément ce que plusieurs amis zélés mais aveugles de cette même Église désirent et demandent à grands cris aujourd'hui, c'est-à-dire la signature d'une profession de foi, en prenant ces paroles dans le sens le plus naturel et que les premiers réformateurs ont eu en vue. C'est là, en attendant les derniers rigueurs, ce que pouvait inventer de plus destructif contre notre Église la haine la plus habile et la plus acharnée; c'est aussi ce que demandent pour elle aujourd'hui, par entraînement dogmatique ou par esprit de domination, des protestants égarés.

Leurs vœux ne s'accompliront pas. Quand nous aurons un Synode (et il serait à désirer que ce fut demain, mais nous craignons que ce ne soit pas de longtemps), on lui demandera sans doute aussitôt de décréter le dogme et d'imposer quelque confession de foi. Il refusera et le joug sous lequel nos adversaires voulaient nous accabler, ce même joug, instrument honteux d'asservissement et de discorde, ne nous sera point imposé par nos propres frères, nous en avons la ferme assurance. De nos jours, loin que l'État soit comme

sous Louis XIV l'ennemi de noire Église, cette Église, au contraire, est unie à l'État et appuyée par lui : aussi n'estce nullement le moyen d'obtenir de l'autorité la convocation des synodes que d'annoncer le projet de faire naître un schisme. Ceux qui demandent les synodes et qui expriment en même temps un pareil projet, effacent eux-mêmes d'une main la pétition qu'ils présentent de l'autre.

Coquerel ne chercha pas encore à cette époque un remède aux difficultés ecclésiastiques dans la séparation de l'Église et de l'État qu'il devait plus tard soutenir avec une généreuse éloquence. En dehors des disciples immédiats de Vinet, cette solution radicale ne comptait en France qu'un petit nombre de partisans. Tout aussi stricte que les feuilles dissidentes en matière de dogme, l'Espérance avait été fondée par les orthodoxes nationaux dans le but hautement avoué de défendre l'union contre les attaques des Archives du Christianisme. Parmi les pasteurs libéraux, je ne trouve dans cette période que M. Martin-Paschoud qui demanda dans une lettre du 6 mai 1 850 au ministre des cultes la dénonciation du Concordat, de même que, seul aux conférences pastorales de 1861 , il s'opposa à une démarche en faveur des synodes. Tout disposait donc notre ami au maintien du statu quo : la modération naturelle de son caractère, la grandeur des souvenirs historiques, la nécessité pour le Protestantisme de grouper en un commun faisceau des églises encore faibles et clairsemées.

Un mot encore avant de finir, s'écriait-il en 1867 dans un discours sur la Conscience et l'Église1, sur une question qui de notre temps préoccupe les esprits toujours davantage. Ne vaudrait-il pas mieux, demande-t-on, que l'Église et l'État se trouvant entièrement séparés, l'État ne don-

1 La Conscience et la Foi, 5me discours, p. 173 et suiv.

nant rien à l'Église hors la liberté et l'Église n'étant en rien solidaire de l'État, chaque fidèle eût à entretenir pour sa part le culte qu'il lui plairait de professer, sans rien attendre que de son propre zèle et de celui de ses frères? Je n'hésite pas à répondre qu'avec le temps il en sera ainsi, que le moment est peut-être moins éloigné qu'on ne pense et que cette situation sera plus normale, plus conforme à l'origine du christianisme, à sa nature et à son but que l'union actuelle des églises avec la société politique. Aussi, quand le moment sera venu, n'aurons-nous aucune peur de notre indépendance et saurons-nous prendre notre large part de ce grand progrès : les consciences et les églises libres dans l'État libre. Mais ici encore gardons-nous de vouloir réaliser le progrès, avant qu'il soit compris. N'avons-nous pas appris encore qu'avancer trop vite, c'est reculer pour longtemps ?

A cet égard, je ne le dis point sans regret, l'esprit public en France, ni dans l'État ni dans l'Église, n'est mûr, surtout dans une multitude d'églises pauvres dont il est nécessaire de tenir un grand compte. Une rupture actuelle nous mettrait gratuitement, au milieu de ceux de nos frères qui ne l'approuveraient point et de l'Église romaine qui s'en ferait des armes contre nous, dans une position moins indépendante que celle où nous sommes. De plus, j'oserai le dire, comme rien ne se fait, dans ce monde, sans argent, séparer l'Église de l'État, c'est peut-être l'exposer a être dominée par ceux de ses membres qui ont en main la fortune. Or nous savons ce qu'était la loi de germinal, qui en formant les consistoires des membres les plus imposés au rôle des contributions directes, a fait, à notre Église en divers endroits et à celle de Paris en particulier, non pas tout le mal qu'on aurait pu redouter d'une loi pareille, mais un grand mal dont nous soutirons encore. Nous trouvons dans les faits de graves leçons. Il n'y a rien de si dépendant que les groupes étroits qui à nos côtés ont pris le nom complètement inexact d'églises libres ; on y plie sous un joug dogmatique que nous ne porterions pas un instant; les progrès de la foi et de la science y sont sans cesse entravés par l'intolérance sectaire. Tout notre cœur et toute notre foi répugnent à ce servage et à cette étroitesse. No-

tre idéal de l'Église, c'est un édifice vaste, immense, ouvert à tous, abritant sous ses larges parvis de nombreuses variétés d'opinions et enseignant aux hommes à se supporter, à s'aimer, à s'édifier ensemble malgré les divergences de doctrine. Le grand mérite à nos yeux des Églises nationales, c'est que cette largeur y existe, non à l'état d'aspiration ou de projet, mais y existe comme un fait public et patent. D'ailleurs, quelques-uns ne veulent nous séparer de l'État que dans l'espoir de nous exclure et d'envahir plus sûrement l'Église de nos pères : nous ne leur devons point cette satisfaction. Notre devoir de fidélité est de leur refuser et de maintenir l'intégrité de ce principe accepté et reconnu par l'État : est membre de l'Eglise réformée de France quiconque est admis à la sainte Cène dans le sein de cette Église et il y exerce sans confession de foi quelconque, sans interrogatoire dogmatique, sans répondre à des questions que nul n'a le droit de lui poser, ses droits de membre de l'Église et d'électeur. Nous acceptons pleinement et sans arrière-pensée dans nos communautés protestantes ce suffrage de tous que les apôtres eux-mêmes ont accepté et pratiqué à Jérusalem, mais que l'on cherche aujourd'hui à restreindre le plus possible, dont on essaye de frustrer un grand nombre d'ayants droit et cela, sous des prétextes offensants d'indignité dogmatique ou d'incapacité religieuse.

Fréquemment suspendue en province, la lutte se poursuivit à Paris avec un redoublement d'intensité. Les quelques notables qui en vertu de la loi de germinal siégeaient seuls au consistoire, se réélisaient eux-mêmes ou se recrutaient dans une étroite coterie, mirent en 1 852 tout en œuvre pour demeurer à la tète de l'administration et réduire le nouveau décret à l'état de lettre morte. Les élections très disputées de 1 852 et de 1 862 \

1 En 1852 MM. James Mallet, Thierry et Leroy obtinrent ,572, 551 et 525 voix contre 471, 457 et 436 accordées à MM. Monnin- Japy, Barbezat et Motte. Les deux listes avaient en commun les

en les convainquant de la fragilité de leur pouvoir, ne réussirent qu'à les fortifier dans leur aversion contre le suffrage universel. Tandis que dans la plupart des autres églises et en particulier dans les centres populeux du Midi une part équitable était faite aux opinions diverses, le conseil presbytéral de Paris se refusa systématiquement à toute concession, exigea des pasteurs comme des laïques une obéissance aveugle et brisa toute velléité de résistance. Les hommes distingués qui en des jours plus heureux défendirent dans son sein les principes libéraux, le marquis de Jaucourt, l'amiral Baudin, M. Emile Oberkampf, s'ils ne furent pas remplacés de leur vivant, reçurent après leur mort des successeurs animés d'un esprit contraire, si bien que l'orthodoxie exclusive, par voie d'extinction, se trouva, en 1864, en possession de tous les sièges à l'exception d'un seul1. En 1852 le diaconat, sous prétexte de réorganisation, fut dépouillé de toute indépendance et perdit la plupart de ses membres, sans qu'aucune démarche de conciliation eût été tentée à leur égard.

La même partialité présida au choix des pasteurs. Sur dix-neuf qui furent nommés à divers titres dans l'espace de vingt-trois années, dix-sept appartinrent à la majorité. Dès 1845 M. Coquerel père ne put se faire entendre dans l'église de Batignolles dont il avait été cependant l'un des plus actifs fondateurs ; en 1852, M. Montandon, malgré l'ancienneté et l'excel-

noms de MM. d'Aldebert (1091), Baudin (999), Delessert (996) et Laffon de Ladebat (972). Eu 1862 les deux listes portaient en commun MM. Delessert (1453), Thierry (1447) et de Triqueti (1443). MM. Mettetal (1072), Robert de Pourtalès (1067) et Beigbeder (1043) furent élus contre MM. Léon Say (496), Henri Bordier (470) et Pages Baligot (451).

1 Celui de M. Laffon de Ladébat.

lence des services rendus, se vit préférer M. Adolphe Monod dont une récente brochure venait de remettre les maximes intolérantes en lumière ; en 1 861 , M. Rognon, suffragant depuis 1857 de M. Vermeil, fut appelé à l'une des places nouvellement créées par le gouvernement*, M. Paumier nommé pasteur adjoint et M. Athanase Coquerel fils resta simple suffragant, malgré ses treize années de pastorat et le concours extrordinaire de fidèles qu'attirait sa prédication. Ce dernier défi de justice, quoiqu'il affectât douloureusement notre ami, ne lui enleva ni sa sereine vaillance dans l'accomplissement de sa tâche quotidienne, ni sa foi en l'avenir.

C'est une bien bonne lettre que tu m'écris, répondait-il à Mme Coquerel, le 9 septembre 1861, et j'en suis heureux et touché. Oui, tu peux me faire beaucoup de bien et m'aider de plus en plus par l'esprit élevé et chaleureux que je trouve dans chaque parole de cette lettre. Ma tâche est difficile en effet et sera pénible à bien des égards. J'en ai des preuves de divers genres et toutes nouvelles. Il n'y a qu'une chose à faire : marcher droit en faisant son devoir et tâcher de ne pas se laisser refroidir ou resserrer le cœur. Ce sont de ces cas où l'âme d'une femme, moins directement atteinte par les coups extérieurs et plus libre de vivre avec Dieu et la conscience, peut être pour l'homme froissé et secoué dans la lutte un bon ange qui l'élève et lui sourit. Je te remercie de l'avoir si bien senti et de me le dire avec une tendresse si éclairée et si vraie.

Le système d'élimination, qui avait trop complètement réussi à Paris, fut pratiqué en province avec la même patiente obstination, quoique avec des chances diverses. La Faculté de Montauban avait été convertie

1 La deuxième place de pasteur titulaire fut enfin donnée à M. Montandon.

de longue date * en un sanctuaire d'où toute semence d'hérésie était rigoureusement proscrite. Que la nomination des professeurs se fit par un ministre des cultes catholique ou que les églises fussent directement consultées, l'entrée en fut successivement interdite en 1 850 à M. Poupot, quoiqu'il eût obtenu la majorité des voix, en 1856 à M. Réville, quoiqu'il fût présenté par le conseil central, en 1862 à M. Viguié, quoique sa candidature eût été produite dans une intention éminemment conciliatrice2. Le même parti demanda, inutilement il est vrai, en 1861 au consistoire de Bordeaux la destitution de M. Pellissier, en 1862 au directoire luthérien la non-confirmation de M. Colani comme professeur de littérature au séminaire de Strasbourg et pasteur de l'église Saint-Nicolas.

Ces empiétements toujours plus hardis sur la liberté des consciences finirent par dépasser le but, ces actes d'oppression par provoquer une résistance efficace. Quelques laïques, hommes de foi et de dévouement, s'organisèrent en comité et fondèrent en 1861 à Paris l'Union protestante libérale. Il suffit de mentionner parmi ceux que Dieu a rappelés à Lui, MM. Larnac, Barbezat , Duméril ; parmi ceux qui se consacrent encore à cette œuvre d'émancipation et de progrès, MM. Ed. Borel, Clamageran, de Schickler. Leur conduite vis-à-vis de leurs adversaires n'eut rien d'agressif : ils respectèrent les positions acquises et se contentèrent de demander que toutes les nuances du

1 La dernière nomination libérale, celle de M. Michel Nicolas, eut lieu en 1838.

* En faveur de MM. Pédézert, Ernest Bonifas et Charles Bois. En 1850 la nomination fut faite à l'instigation de M. Guizot par M. de Falloux.

Protestantisme conservassent dans une Église réformée leur droit de la cité, que les fidèles de toute opinion [tussent confier l'éducation religieuse de leurs enfants à des pasteurs de leur choix et trouvassent une ample satisfaction pour leurs besoins spirituels. Il est regrettable que, vis-à-vis de réclamations aussi équitables et aussi modérées, le conseil presbytéral se soit refusé à toute transaction et ait opposé une fin de non-recevoir absolue. Dans des circonstances aussi critiques, notre ami crut devoir sortir de sa réserve habituelle et aborder du haut de la chaire les questions débattues, en les rattachant à ce grand principe de la liberté individuelle, à la défense duquel il avait voué son ministère.

Mes frères de la minorité, s"écriait-il dans une émouvante péroraison \ votre situation, à la bien prendre, est meilleure aujourd'hui qu'il y a huit jours. Le scrutin en effet ne pouvait être mauvais, car il vous donnait la clef de votre propre sort ; il a précisé, il a fait connaître à tous un état de choses qui n'était nullement connu ni compris. Mieux vaut pour l'œuvre de Dieu dans l'Église et le monde, mieux vaut pour l'avènement de la vérité du christianisme libéral, une minorité compacte, éclairée sur ses dangers, ses droits et ses devoirs, que les ténèbres confuses où nous étions. Fidèles de la minorité, vous êtes le tiers de l'Église; c'est assez pour défendre votre cause sacrée et maintenir vos droits. Ne vous abandonnez point vous-mêmes et Dieu ne vous abandonnera point.

Minorité vaut sacerdoce, vous disais-je naguère en vous parlant de vous-mêmes, protestants perdus au milieu d'une vaste population catholique; je vous le dis de nouveau en face des deux tiers de l'Église qui se sont prononcés contre vous. Une minorité religieuse, une minorité chrétienne est un sacerdoce au milieu du [monde.

1 Les Minorités Chrétiennes, sermon prêché à Paris dans le temple de l'Oratoire le 19 janvier 1862.

Chrétiens libéraux. Dieu met entre vos mains une grande et sainte cause. A vous maintenant de vous en montrer dignes par votre persévérance, par votre foi et vos sacrifices. A vous de vous montrer les ouvriers de Dieu, ouvriers avec lui, supérieurs en charité et en lumière, en activité et en persévérance infatigable ; suppléez au nombre par la foi, par le courage chrétien.

Serrez-vous les uns contre les autres. Pasteur de la minorité, j'use d'un droit incontestable en vous demandant tout haut, et de cette chaire, pour notre difficile ministère vos sympathies, votre appui, votre concours. Montrez votre foi par vos œuvres. Continuez à ouvrir à vos dépens aux deux bouts de Paris des salles d'asile ou des écoles. Donnez à nos pauvres, minorité, autant ou plus (jue la majorité. Montrez en toute occasion que la science ne fait pas peur à la foi et que nous saurons recevoir d'elle des lumières sans être moins fidèles à Dieu notre Père et à Jésus-Christ notre Sauveur. Faites ces choses et plus encore et votre jour viendra, car « il a plu à Dieu de vous donner le Royaume. »

Et maintenant, mes frères de la majorité, à vous aussi j'ai des conseils à donner, des demandes à adresser, avec l'autorité et l'ardeur de charité qui appartiennent à la prédication chrétienne. Je vous rappelle que, comme nous, vous devez tout ce que vous êtes à des minorités ; que vous êtes vousmêmes dans la patrie une fraction d'une minorité. Je vous demande pour nous, que vous avez constitués en minorité parmi vous, trois choses : justice, car on doit la justice à tous ; respect, car notre foi et notre vie y ont droit de votre part; amour fraternel, car nous sommes enfants du même Dieu et vos frères en Jésus-Christ, notre commun Maître et Sauveur. Je vous parle au nom de ce qui, officiellement, est le tiers de l'Église, comme vous pouvez officiellement parler an nom des deux tiers. Nos âmes ont, comme les vôtres, quoique autrement, d'urgents besoins spirituels à satisfaire, et votre devoir devant Dieu est de nous en donner largement les moyens. Vous nous le devez.

Avant de descendre de cette chaire, mes frères de la minorité et de la majorité, je ne veux plus voir en vous tous que des enfants de Dieu et des disciples de Christ. Au

nom de ce Rédempteur bien-aimé, au nom de Dieu notre Père, tous, majorité ou minorité, rivalisons de zèle et faisons luire devant les hommes la lumière de nos bonnes œuvres, afin qu'ils glorifient notre Père qui est au ciel, rivalisons de foi et que la consciencieuse droiture des convictions demeure de toutes parts évidente, rivalisons d'amour et que malgré nos divisions nous ne cessions pas de nous rappeler qu'à ce signe (non le chiffre d'un scrutin selon tel article d'une orthodoxie quelconque), à ce signe la charité, tous et Dieu même, tous reconnaîtront si nous sommes disciples de Jésus-Christ.

Le 24 juin 1863 il écrivait au journal La Croix qui prétendait réduire les griefs des protestants libéraux de Paris à une querelle de personnes :

Nous répondons hautement que, si dans les Églises de France ou une seule d'entre elles, celle de Paris ou tout autre, la lutte actuelle ne venait que des intérêts, des droits ou des affections de personnes, quelque légitimes, quelque sacrés qu'ils puissent être, ils seraient, de notre part au moins, immédiatement sacrifiés sans un instant d'hésitation, ils [l'auraient été déjà depuis longtemps. Une foule de nos collègues en diraient autant. Mais il s'agit des droits des consciences, il s'agit des besoins des âmes, il s'agit de la cause suprême du libre et vrai Évangile, il s'agit du principe même de la Réforme, il s'agit de l'avenir, de la vérité, de la liberté, de la charité dans notre Église, il s'agit du rôle de cette Église en face des milliers de catholiques qui se déclareraient protestants, s'ils n'étaient justement rebutés par un dogmatisme étroit, par le mépris des faits qu'a constatés la science et par une intolérance sans excuse. C'est là tout autre chose qu'une question de personnes, c'est là ce que nous ne pourrions sacrifier sans être infidèles à Dieu, à Christ, à notre propre conscience et aux âmes nombreuses qui nous demandent chaque jour la nourriture spirituelle. Aussi, loin de reculer devant des luttes douloureuses dont personne plus que nous ne regrette la vivacité, nous resterons debout à notre poste avec tous

ceux qui comme l'Union protestante libérale partagent nos convictions et nous défendrons ainsi, non pas nos personnes, mais ces principes essentiellement chrétiens que Dieu nous charge de défendre. Qu'il daigne pour cette sainte et difficile tâche nous remplir toujours plus de force et de dévouement, de foi et de charité, et nous pénétrer toujours plus de son esprit.

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