CHAPITRE VI
Par une singulière bonne fortune, le seul appel que Coquerel ait jamais reçu du pouvoir, lui fut adressé sous la présidence de M. Guizot. Un vieil ami de son père, dont la femme appartenait à la communion réformée et qui détenait le portefeuille de l'instruction publique, M. de Salvandy, le nomma le 8 février 1848 aumônier du lycée Henri IV. Seize jours ne s'étaient pas écoulés, que le flot révolutionnaire avait emporté non seulement l'homme d'État qui avait signé le décret, mais encore la dynastie d'Orléans. Lorsque la première et vague rumeur de ces événements extraordinaires parvint à Nîmes, Coquerel s'y trouvait encore, tout occupé de ses préparatifs de départ et incertain sur le choix de son remplaçant. La lettre dans laquelle il communique ses impressions à son père, fait grand honneur à sa perspicacité politique ' .
Étrange chose qu'un pays où tous les partis attendent d'une seule ville leur triomphe ou leur échec ! Le télégraphe par une seule nouvelle de Paris peut faire écraser ici les uns ou les autres. Cela est absurde. A 10 heures j'ai eu un temple « crowded » à ne pas y mettre une personne de plus. Est-ce curiosité politique ? est-ce mon départ ou un peu de tout cela? Tout ce que nous savons, c'est la
1 Nîmes, 26 février 1848.
république et son ministère, par le télégraphe, sans deviner comment on en est venu là.
De graves désordres semblaient imminents dans une ville aussi ardente, aussi tranchée pour les convictions politiques et religieuses que l'était Nîmes, où les souvenirs de la Terreur blanche n'avaient rien perdu de leur lugubre vivacité et sur le théâtre de laquelle, pour ne pas surexciter les passions confessionnelles, on n'avait jamais osé représenter les Huguenots. Un moment on put craindre que les ouvriers catholiques des faubourgs ne satisfissent par le pillage des maisons leur haine contre les riches manufacturiers protestants. La fermeté du commissaire républicain, M. Teulon, dissipa toutes les craintes.
Coquerel arriva à Paris pour assister à Y épisode politique de son père, épisode des plus honorables et qui n'interrompit pas un seul jour la longue carrière du pasteur. En 1847, lorsque personne encore ne croyait au renversement du roi Louis-Philippe malgré l'imminence de la catastrophe, on pouvait lire dans le Christianisme Expérimental : « La meilleure forme de gouvernement doit être cherchée dans l'Évangile ; je crois que l'Évangile est profondément républicain. » La sincérité des convictions libérales de M. Coquerei père, jointe à l'éclat de son talent, le désignait tout naturellement en 1 848 au choix des électeurs. Plusieurs hommes politiques influents estimaient qu'il serait opportun d'introduire dans la nouvelle assemblée constituante deux ecclésiastiques appartenant, l'un à l'Église romaine, l'autre à l'Église protestante, pour discuter en connaissance de cause les changements qu'il conviendrait d'apporter à l'organisation de chacune d'elles ; ils tombèrent d'accord pour proposer, soit le pasteur de l'Oratoire, soit
M. de Guerry, alors curé de Saint-Eustache. Quelquesuns de nos coreligionnaires qui avaient formé un comité particulier et qui redoutaient beaucoup la possibilité de la séparation de l'Église d'avec l'État1, auraient même désiré deux représentants, l'un appartenant à la confession réformée, l'autre à la confession d'Augsbourg, ce dernier en la personne de M. Verny.
Le succès de M. Coquerel fut complet devant tous les clubs dans lesquels il parla, malgré l'opposition de quelques agents du parti méthodiste, qui ne pouvaient lui pardonner sa largeur doctrinale et le rendaient solidaire d'articles récemment publiés par son frère Charles, dans le Lien, sur la nouvelle institution des Diaconesses par lui assimilée à un couvent protestant. Des divers ecclésiastiques qui se présentèrent aux suffrages des électeurs de la Seine, M. Coquerel fut seul nommé député par 109,934 voix, le 31me sur 34; il réunit également dans le Gard une minorité de 16,398 voix2.
Il est curieux de suivre au jour le jour les impressions de notre ami pendant cette période si mouvementée. Quoique sa vénération enthousiaste à l'endroit de son père altère quelque peu la rectitude de son jugement, le tableau qu'il trace de la vie politique dans les clubs, malgré quelques erreurs d'appréciation, demeure des plus animés et des plus exacts dans son ensemble.
Je ne sais pas encore où j'en suis3 et ma nouvelle vie.
1 D'après une conversation de Lamartine avec Martin-Paschoud, le seul pasteur national qui se fût prononcé à cette époque en faveur de cette solution de nos différents ecclésiastiques.
'' Lors des élections à la Législative il obtint, sans avoir rien fait pour sa nomination, un nombre de voix encore plus considérable que le précédent : 110,540.
3 Lettre à Mme Pauline Coquerel, 10 mars 1848.
Paris, la révolution dont je vois partout les traces et les conséquences, et par-dessus tout ton absence, tout cela me désoriente. J'ai d'ailleurs assez sottement commencé : j'ai bu de l'eau de la Seine comme un Parisien et j'en ai été malade comme un étranger. J'entre en fonctions demain au collège pour le culte; je commencerai le reste un peu plus tard. Un jour de malaise, des courses pressées, tout cela m'a fait passer par le tourbillon le plus étourdissant. Il est trop tard pour que je puisse voir ici les choses si curieuses dont Charles nous parlait avec tant d'élan ; cependant j'en ai vu une étrange aujourd'hui : un cortège composé de prêtres, porte-croix, enfants de chœur, allant bénir un arbre de la liberté. J'ai entendu tirer une salve de coups de pistolets et de fusils à la mémoire de Jésus- Christ, puis le peuple a crié : Vive Monsieur le curé ! C'est chose très grave et très inattendue que cette alliance des prêtres avec les républicains, on plante sur tous les carrefours des arbres et partout on fait venir les prêtres. Ferat-on quelque chose de pareil à Nîmes? Si cela était. M. Tachant1 devrait y aller bras-dessus, bras-dessous, avec un prêtre. Il serait très grave que les pasteurs se tinssent trop en arrière. Oseront-ils ?
La candidature de mon père est à mes yeux bien plus nécessaire encore, depuis que je vois tout ce qui se passe ici, où tant de choses se décident. Il y a une foule de clubs et plusieurs le portent, mais tous les protestants crient et répètent que le Gard doit le nommer. Grawitz m'écrit : si on ne le fait pas, c'est par indifférence pour la religion ou par lâcheté politique. Je suis moins sévère et je vois bien des difficultés, mais seraient-elles insurmontables, si chacun comprenait la situation ? C'est ce que je ne crois pas. Tiens-moi fort au courant de ce que l'on te dira là-dessus.
Il semble * que la candidature de mon père doive réussir, et moi qui n'ai jamais cru à un succès ici, je suis presque ébranlé. Vingt-huit clubs lui ont demandé de venir
1 Président du Consistoire.
2 Lettre à Mme P. Coquerel, 15 avril 1848.
parler dans leurs séances, le journal, La Liberté, l'a mis trois fois sur sa liste de candidats, qui chaque fois était changée, et ce matin il contient un éloge magnifique de mon père et une plaisante méprise sur ce qu'il a dit dans un club, mais ce qui est plus étrange, c'est que nous ne savons pas qui met ces choses dans ce journal. Il circule des listes où se trouve le nom de mon père et qui viennent je ne sais d'où. Il a parlé depuis l'émeute méthodiste du club de l'Alliance dans trois autres clubs très importants et dans une réunion de 1800 à 2000 personnes convoquées par le comité démocratique protestant : partout il a eu de véritables tiïomples et a été applaudi avec enthousiasme. Le club central de la garde nationale l'a applaudi avant qu'il eût parlé, pour le remercier d'y être venu ; un autre qui se tenait dans un immense hangar, où il y avait entre 2000 et 3000 personnes, a fait éclater quatre salves d'applaudissements de suite après les dernières paroles du discours de mon père. Il faut avouer qu'il a parlé avec une éloquence dont je n'ai vu approcher aucun autre candidat.
Un des maires de Paris m'affirmait hier que mon père serait nommé à une très belle majorité; je crois cependant fort douteux qu'il le soit à cause de l'énorme foule des candidats politiques, mais n'y eùt-il d'autre utilité que les belles et bonnes vérités qu'il dit dans les clubs et d'autre avantage que le succès avec lequel il est entendu, cette candidature serait fort bonne en elle-même. L'idée de nommer un prêtre et un pasteur est fort répandue. Plusieurs portent Lacordaire et mon père, mais la plupart veulent l'abbé de Guerry, curé de Saint-Eustache. Ce prêtre est le plus estimé des curés de Paris, il s'est porté candidat au comité démocratique protestant, y a parlé dans la séance publique et il appuyé mon père, auquel il a offert ses voix en échange des nôtres. Il en a beaucoup, il passe pour très tolérant et ce que je t'en dis, le prouve. C'est un orateur très connu, mais son éloquence est restée fort au-dessous de celle de mon père; il mérite cependant sa réputation. Au comité démocratique protestant, outre ces deux candidats, des hommes considérables, M. Horace Say, fils de J.-B. Say, et M. Durand Saint-Amant, l'un des maires de Paris, ont demandé à se présenter comme candidats. Ce
comité n'est pas du tout un comité en l'air, il est dirigé par des gens très influents : M. Monnin , maire du sixième arrondissement. M. Degouzée, M. Despeux, adjoint du maire, etc.
Mon père, au milieu de ce tumulte, nous disait hier à table une chose très vraie : s'il est bon qu'il soit de l'assemblée, il y sera; s'il n'y est pas, c'est que cela vaut mieux. Ce sont de ces incertitudes où il faut, tout en suivant le parti qu'on croit le meilleur, s'en remettre à la Providence. C'est tout à fait ce que j'en pense. Un négociant a été si frappé du discours de mon père dans les clubs, qu'il a prié mon père de l'écrire, offrant de l'imprimer à 10,000 exemplaires et de le répandre à ses frais; mon père vient de l'écrire dans la nuit. Je ne sais comment il y tient : il donne un temps énorme à ses catéchumènes qu'il va recevoir, il est accablé de fatigue tous les ans à cette époque et cette fois il a de plus les clubs, un tas de lettres et de visites.
Voilà ma vie et je suis convaincu que depuis quinze jours, le comité dont je suis membre, les clubs où je vais, les discussions sans fin sur l'organisation de la société et du travail, m'en ont plus appris que six mois d'études dans mon cabinet. Je trouve que je connais trop peu les gens et les choses. Paris, la République et l'Assemblée Constituante, ont beaucoup de choses à m'apprendre et au milieu de tant de sujets d'étude, d'intérêt et de réflexion, toimême tu trouverais du soulagement à ton chagrin.
L'attitude de M. Coquerel à l'Assemblée, rendue parfois délicate par son caractère pastoral, demeura toujours des plus dignes et forma un heureux contraste avec le rôle embarrassé, bientôt suivi de la brusque démission, du Père Lacordaire. S'il ne remporta pas à la tribune politique des succès oratoires aussi éclatants que dans la chaire chrétienne, il n'en fut pas moins généralement écouté avec une sympathique attention et fit partie, en qualité de président ou de rapporteur, de plusieurs commissions importantes. Républicain modéré, il soutint de
sa parole et de ses votes le gouvernement du général Cavaignac. Ses actes parlementaires les plus connus sont : la motion qu'il présenta avec son collègue M. Buvignier, pour l'abolition immédiate de la peine de mort, son rapport sur l'organisation de l'assistance publique, un excellent discours sur l'instruction publique à propos de la loi présentée par M. de Falloux.
Profondément impressionné par la nouvelle du meurtre de Rossi, M. Coquerel crut devoir, en sa qualité de pasteur protestant, flétrir, dans la séance du 21 février 1 849, l'ingratitude du peuple romain et déclarer en réponse à un véhément réquisitoire de M. Ledru-Rollin contre Pie IX, que la chute de la papauté devait être le résultat, non d'un mouvement politique, mais de l'abandon général des fidèles. Comme ce discours lui a été dans la suite vivement reproché par ses coreligionnaires de toute nuance et que les journalistes orthodoxes s'en sont servi [tour atténuer les manifestations éclatantes et réitérées de M. Guizot en faveur du pouvoir temporel, nous croyons équitable de le reproduire intégralement d'après le texte du Moniteur :
Sommes-nous, s'était écrié l'orateur de la Montagne, dans un synode, dans un concile? n'y a-t-il pas dans cette enceinte des hommes de plusieurs croyances et de plusieurs religions?
Citoyens représentants, répondit le pasteur député de la Seine, je demande à l'assemblée la permission de m'expliquer sur le sujet qui l'occupe avec une entière franchise et je n'éprouve aucune difficulté de le faire. Je ne viens pas parler ici de tolérance : il ne s'agit pas ici de tolérance à mon sens, il s'agit de rendre un juste et libre hommage de confiance et de respect à des vertus qui ne sont pas moins respectables parce qu'elles se trouvent dans la personne d'un pape. Comme Français,
comme citoyen, comme représentant du peuple, je déclare que dans ma pensée, au point de vue de la morale et au point de vue de la politique, si la République française rétablit le pape à Rome, elle fera très bien (M. Gent : Ce sera une première restauration). Elle fera très bien au point de vue de la morale, car savez-vous, citoyens, qui les Romains ont expulsé de Rome? ce n'est pas le pape seulement, c'est le premier ami des libertés italiennes. Et il sera bon de montrer aux ingrats Romains (interruptions et rires à gauche, approbations à droite). Citoyens, j'ai très peu pris part, depuis que j'ai l'honneur de siéger dans cette enceinte, aux débats de la pure politique, j'ai cru remplir un devoir et de convenance et de prudence, mais je suis forcé de dire à mes interrupteurs qu'ils ne parviendront nullement à me désarçonner et à m'empêcher de dire ce que je crois la vérité. Je le répète donc : au point de vue de la morale il est bon de montrer aux Romains que le premier effet de l'ingratitude est de faire environner de plus de respect et d'empressement à le servir, celui même qui en est l'objet.
Au point de vue de la politique, tenez pour certain que
si la France ne rétablit pas le pape à Rome, l'Autriche
(vives interruptions à gauche). Au point de vue de la politique, si la France n'accomplit pas ce dessein, l'Autriche ou Naples tôt ou tard le feront. Et je ne sais pas si l'Autriche ou Naples le feront à un point de vue plus catholique, mais je sais que la France le fera à un point de vue plus libéral et qui sauvegardera mieux la liberté.
Maintenant, citoyens, dans les déclarations que je viens de faire, y a-t-il quelque chose qui offense ou ma foi protestante (exclamations à gauche), ou les opinions philosophiques ou religieuses de ceux qui m'écoutent ? Non, voici pourquoi. L'assemblée me permettra de le lui dire : c'est précisément, parce que celui qui vous parle croit que la papauté finira, qu'il ne veut pas qu'elle finisse par la politique. En d'autres termes, et pour qu'il ne reste aucun doute sur ma pensée, je ne veux pas pour la papauté l'abandon des gouvernements, des rois, des républiques; je veux simplement l'abandon des fidèles; il viendra en son temps.
Il neme reste, citoyens, qu'un mot à dire. On a mis enjeu le principe républicain. Pour ma part je ne fais pas au principe républicain l'injure de croire que tous les peuples en sont capables. Et surtout je ne crois pas qu'un peuple soit capable d'être républicain, quand il commence sa république par deux crimes : un assassinat et un assassinat impuni (exclamations à gauche, vive approbation à droite).
Des plus compréhensibles, puisqu'elle fut partagée par les libéraux les plus sincères et les plus éminents de l'assemblée : Tocqueville, Rémusat, Odillon Barrot, l'erreur commise en cette occasion par M. Coquerel n'en surprend pas moins chez un pasteur de l'Église réformée. Le 2 décembre, nous le rencontrons parmi les députés qui se réunirent à la mairie du 1 0me arrondissement pour prononcer la déchéance du président de la République. Désigné par le préfet de police de cette sinistre période, M. de Maupas, pour être conduit à la frontière, il n'échappa à son sort que grâce à l'énergique intervention de l'amiral Baudin. Lorsqu'eut été proclamé le second Empire, M. Coquerel déclara du haut de la chaire de l'Oratoire qu'il voulait être le plus soumis des républicains, refusa l'offre officieuse qui lui fut faite d'un siège au Sénat et demeura jusqu'au bout fidèle à ses convictions politiques.
Le Congrès de la Paix qui se réunit en \ 849 à Paris, sous la présidence de Victor Hugo, réalisa un des vœux les plus anciens et les plus chers de notre ami :
Tu sais que j'ai la guerre, la conscription et tout ce qui s'ensuit en horreur ; j'ai été heureux de voir ma marotte secouée à tour de bras avec enthousiasme par plusieurs des premiers hommes de France, d'Angleterre et d'Amérique '.
1 Lettre à Mme Coquerel. 26 août 1849.
Son nom, sa parfaite connaissance de l'anglais, son exquise urbanité dans les relations sociales , le désignaient pour le secrétariat. Il lui fut infiniment agréable de rencontrer chez son père plusieurs étrangers d'élite, « célèbres dans leur pays, » ajoutait-il avec une pointe d'ironie, de s'entretenir familièrement avec eux, de pénétrer par une analyse attentive de leurs discours le secret de leur puissance oratoire sur les masses, de prendre part à ces vastes meetings où se réunissaient des délégués de religion et de nationalité diverses, pour débattre avec une entière liberté les plus graves problèmes. Quoique la France comptcàt au sein du Congrès des publicistes de premier ordre, tels que Cormenin et Emile de Girardin, la Grande-Bretagne l'emporta de beaucoup, même auprès du grand public parisien, par la parole facile et spirituelle de ses représentants, le feu roulant de leurs épigrammes, leur bon sens élevé parfois jusqu'au génie.
Il faut avoir vu, écrivait quelques années après, à l'occasion des assemblées de Londres, notre ami, dans le Lien1, ces réunions graves et animées des Anglais où une grande idée exalte une multitude entière, pour s'en représenter la puissance et comprendre l'effet qu'elles produisent; il faut avoir vu de près et apprécié la conviction profonde, recueillie et éprouvée de ces hommes simples et dévoués : Elihu Burritt, Sturge. Richard, Hindley, pour comprendre leur œuvre. On se sent avec eux transporté dans un tout autre monde que notre monde moqueur, parleur et frivole. Tout chez eux est plus sérieux, plus persévérant, plus calme et par cela même plus pénétré d'enthousiasme pour les grandes choses. Il faut avoir vu d'immenses assemblées s'électrisersous la parole enflammée d'Henri Vincent ou l'éloquence mordante et irrésistible de Cobden; il faut
1 4 juin 1851.
avoir vu leur auditoire transporté se lever en masse et avoir entendu le tonnerre des applaudissements et des hourras frénétiques, pour avoir une idée de l'empire de leurs opinions.
Ces belles fêtes furent couronnées par un touchant épisode. La séance de clôture eut lieu le jour anniversaire de la Saint-Barthélémy. Victor Hugo, après la lecture du procès-verbal, fit allusion à cet événement néfaste pour montrer les immenses progrès qui s'étaient accomplis depuis lors, puisqu'un prêtre, l'abbé de Guerry, et un pasteur, M. Coquerel père, siégeaient à ses côtés. Dans un élan spontané, les représentants des deux confessions autrefois ennemies se levèrent et s'embrassèrent devant l'auditoire profondément ému. Paris, plutôt sympathique, se montrait seulement surpris que des hommes distingués vinssent de l'autre bout du monde pour parler de la paix, que des laïques s'intéressassent à ces choses religieuses laissées par les catholiques à leur clergé avec plus de dédain que de respect.
Le 1 5 novembre 1850, le Consistoire attacha par un lien plus direct Coquerel à l'Église de Paris en l'agréant, pour une période de trois années, comme suffragant de M. Martin-Paschoud. Loin de prévoir que ce fructueux ministère dût être si brusquement interrompu, chacun se félicita de l'acquisition définitive d'un pasteur aussi brillamment doué et aussi sympathique. Une lettre de notre ami à Mme Coquerel qui résidait alors dans le Midi nous donne une exacte photographie de la séance dans laquelle s'accomplit la nomination :
Je crains1 que tu n'aies déjà appris par d'autres la grande nouvelle que j'ai à t'annoncer. Je suis pour trois ans pas-
1 18 novembre 1850.
teur suffragant de l'Église de Paris avec tous les droits qui résultent de ce titre : voix consultative au Consistoire, présidence du diaconat, mon nom sur la liste comme ceux des autres, etc. ; en d'autres termes et en un mot je suis un homme casé et ce que ma position avait de mesquin à tes yeux, n'existe plus. C'est vendredi soir que j'ai été nommé ; je n'ai pu revenir d'Avèze et apprendre la nouvelle que hier à deux heures, aujourd'hui au point du jour je t'écris. Voilà donc un de tes souhaits remplis ; cela fera plaisir à tes parents.
Tu me demanderas comment les méthodistes et les ennemis acharnés de mon père et de mon nom ont tant fait pour lui et pour moi. Voici ce qui s'est passé : M. Juillerat ayant demandé d'obtenir un suffragant, au moment où l'on règle les tours de service pour l'année prochaine, M. Martin, qui depuis neuf ans n'a point eu de suffragant mais seulement des suppléants temporaires et partiels, a demandé lui aussi un suffragant définitif et m'a présenté. Grand émoi chez les méthodistes. D'un autre côté Batignolles est vacant, puisque M. Grand-Pierre est devenu suffragant à Paris, mais le Consistoire réserve depuis longtemps cette place à Louis Vernes, fils de l'Ancien. Or j'avais le droit de me présenter aux Batignolles comme tout le monde; il est très probable que je n'aurais pas été nommé, mais que dans ce cas Louis Vernes ne l'aurait pas été non plus. Le Consistoire et la famille Vernes avaient donc besoin que je fusse content. C'est entre M. Martin et M. Vernes que tout s'est arrangé; ni mon père ni moi ne nous sommes mêlés en rien de l'affaire. On aurait assez voulu me faire simple suppléant, comme l'a été longtemps Rouville, sans entrer au Consistoire et dans une position très subalterne. M. Martin, toujours excellent pour moi, n'a jamais voulu y consentir. M. Vernes et ses amis avaient fort à lutter contre les méthodistes les plus vifs qui s'emportaient contre l'idée de me nommer. Enfin on en est venu à ceci : le Consistoire ne voulait pas accorder du premier coup la suffragance définitive, parce que M. Martin, dit-on. peut se rétablir et M. Martin ne voulait pas la position inférieure d'un suppléant pour moi. M. Martin a donc déclaré au Consistoire qu'il a besoin d'un suffragant définitif, qu'il veut
bien cependant, puisque cette idée déplaît à quelques-uns qui pensent qu'il se rétablira, ne le demander aujourd'hui que pour trois ans, mais en se réservant ensuite de le demander pour plus longtemps et dans la pensée que son suffragant aurait tous les avantages attachés à ce titre dans l'Église de Paris.
Au moment du vote et après des discours insignifiants, M. Adolphe Monod a lu une protestation très vive contre moi: l\° à cause de mes opinions et 2° parce que je suis un trop jeune homme pour être suffragant à Paris. On comprendrait, disait-il, que, pour unsuffragant à Paris, M. Martin présentât des hommes d'âge et connus comme M. Fontanès ou M. Buisson, mais un jeune homme, non. Après lui M. Grand-Pierre, qui venait d'être nommé la séance précédente suffragant aussi, a voté pour la dernière fois comme pasteur de Batignolles pour avoir le plaisir de lire, lui aussi, une protestation contre moi. Personne n'a répondu un mot, mon père s'est tu. On a voté au scrutin secret : j'ai eu deux non (MM. Ad. Monod et Grand- Pierre), un billet blanc et onze oui; M. Martin s'abstenait. C'est une magnifique majorité. Tous les membres du Consistoire présents à Paris, y compris M. Guizot, étaient là. Il a voté pour moi. Quand tout a été fini, mon père a demandé enfin la parole pour remercier, pour dire que par mon travail et mon caractère je tâcherais de mériter la confiance du Consistoire et pour ajouter ce seul mot de plus : Je demande à rappeler au Consistoire qu'il y a deux ans quand M. Juillerat a demandé M. Adolphe Monod pour son suffragant, j'ai voté pour M. Adolphe Monod.
Tous les honneurs de la séance ont été pour M. Martin, pour mon père et pour moi ; les deux opposants ont été trouvés haineux et méchants et leur opposition n'a fait que donner plus d'éclat à ma nomination. Les trois ans ne sont qu'une forme : le Consistoire, n'a jamais mis un homme à la porte et ne m'y mettra jamais. Me voilà donc après moins de trois ans de séjour à Paris comme simple aumônier, arrivé à l'Église de Paris. Il n'y a pas dix mois que le Consistoire m'avait agréé pour donner quelques prédications à Sainte-Marie seulement; me voilà maintenant en droit de remplir toute fonction quelconque, d'avoir, si je
veux des catéchumènes chez moi, etc. M. Adolphe Monod, qui a quitté sa place de professeur à Montauban pour être suffragant à Paris, s'indigne de ce qu'un jeune homme a le même honneur et les mêmes droits ; cela ne fait que prouver l'importance de la nomination. Plusieurs anciens, M. Charles Vernes, M. d'Aldebert (et même M. Vermeil), M. Martin encore plus, ont parlé de moi très avantageusement en Consistoire. J'y entre donc d'une manière aussi belle que possible.
Nous connaissons dans le protestantisme français contemporain peu de personnalités aussi richement douées et aussi attrayantes que celle du pasteur dont Coquerel fut pendant quatorze années le fidèle suffragant. Par la merveilleuse ouverture de son esprit, la vivacité et la iinesse de ses reparties, son ardeur instinctive pour toutes les causes justes et généreuses, son caractère aimable et expansif, M. Martin-Paschoud ' se créa les relations les plus étendues et les plus diverses, aima à communiquer librement avec des hommes de toute religion, de toute Église, de toute opinion politique et philosophique, et remplit en dehors des cadres officiels un véritable apostolat ; mais dans ces milieux si variés, parmi les œuvres progressives et philanthropiques de toute espèce auxquelles il se trouva associé, loin d'abdiquer son caractère pastoral, il se fit toujours de son affirmation un devoir et un honneur. Notre époque agitée et sceptique compte peu d'hommes pour lesquels les réalités chrétiennes aient été aussi intenses, aussi vivantes, aussi lumineuses que ce vétéran du libéralisme menacé de destitution à cause de sa prétendue incrédulité, qui aient cru avec une plus sereine fermeté à la magnifique mission
1 Voir les articles de MM. Coquerel fils, F. Schickler et Pécaut dans le Lien (31 mai, 5 juillet 1873), E. Paris (Etrennes chrétiennes 1877), 0. Douen (Encyclopédie des Sciences religieuses, VIII).
du protestantisme et souffert davantage de la voir compromise par l'étroitesse et les haines sectaires, aux yeux duquel le Dieu puissant et bon, la vocation sainte et immortelle de l'homme, le lien fraternel qui nous unit les uns aux autres, soient demeurés comme autant de faits incontestables , sûrement établis par la conscience religieuse et l'expérience intime. Les occasions ne lui avaient pas manqué pour approfondir sa foi et en éprouver l'efficacité, les luttes ecclésiastiques l'avaient douloureusement meurtri, une maladie de la moelle épinière l'avait à deux reprises conduit jusqu'aux portes du tombeau, mais au plus fort des crises physiques et morales, il ne cessa jamais de se montrer équitable et même indulgent vis-à-vis de ses adversaires, de travailler au triomphe de la vérité et de la concorde, d'aimer, d'espérer.
Parmi les autres collègues plus âgés avec lesquels notre ami se sentait en pleine communion d'esprit, il convient de mentionner Montandon, l'habile et persévérant organisateur des écoles du dimanche, l'humble et fervent chrétien, chez lequel la tolérance fut d'autant plus méritoire que ses opinions individuelles s'écartaient peu de l'orthodoxie, et Edouard Verny, le profond penseur, l'orateur au langage impressif et viril.
Vis-à-vis de ces représentants à titres divers d'un christianisme large et progressif et surtout de Coquerel père, se dresse l'austère et grande figure d'Adolphe Monod. On ne saurait rencontrer entre deux orateurs également distingués un plus parfait contraste. Tandis que l'un développait, en les rajeunissant, les immortels principes de la Réforme et faisait volontiers appel au libre jugement de ses auditeurs, l'autre se plaisait à présenter la religion sous son aspect le plus tragique, le
plus sombre, le plus répulsif pour la raison humaine et n'admettait pas la foi en l'Évangile en dehors des dogmes traditionnels. Il arriva même que les voûtes de l'Oratoire retentirent à quelques semaines de distance de sermons se réfutant directement l'un l'autre, tels que Y Unité de la Foi et les Âmes qui périssent (4 853). Il nous est agréable de reproduire, sur un sujet aussi délicat, les impressions d'un témoin auriculaire suffisamment impartial, quoique intimement mêlé aux luttes ecclésiastiques de la capitale ' :
M. Monod personnifiait l'orthodoxie absolue. Il prêchait la grâce et les doctrines de saint Augustin. Ses préférences pour les Épîtres de saint Paul, le choix de ses sujets, le langage de ses sermons, révélaient une sorte de mysticisme. Il semblait croire à la prédestination. Il aimait à effrayer son auditoire par la crainte d'un châtiment presque inévitable dans la vie future. Dans un sermon prêché à l'Oratoire, après avoir tracé un tableau saisissant des mérites et des vertus du chrétien, nous l'avons entendu ajouter ces paroles significatives : Voilà le chemin, le seul, il n'y en a pas d'autre. Enfin M. Monod était un grand orateur, avec des allures et parfois un langage de dominicain,'; Lacordaire l'appréciait beaucoup.
Tout autre était l'éloquente parole de M. Coquerel qui attirait à lui protestants et catholiques, calvinistes et luthériens, savants et ignorants, orthodoxes et rationalistes. Il disait à tous : La religion doit avoir pour devise : amour et charité, fraternité et support. L'Évangile n'est ni une science philosophique ni un recueil de dogmes, c'est un ensemble de préceptes et de simples vérités, pour servir de modèle dans la conduite de la vie et les devoirs pratiques du chrétien. Les corps ecclésiastiques ont entassé doctrine sur doctrine, mystère sur mystère, pour rendre la religion inaccessible aux petits et aux ignorants. Tel n'a pu être le
1 Journal du Protestantisme français, 30 mars 1883.
dessein de Dieu qui savait qu'il y aurait toujours des ignorants et des petits. Avant de vous demander ce que vous avez cru, le juge suprême vous demandera comment vous avez vécu, quel bien vous avez fait pour soulager vos frères malheureux et servir d'exemple aux faibles et aux égarés. L'intolérance et l'obscurantisme ont fait beaucoup de mal. Soyez tolérant, allez vers ceux qui souffrent à quelque foi qu'ils appartiennent, allégez leurs misères quelle que soit leur croyance.
Quand on parle d'Athanase Coquerel comme orateur, sa réputation est encore si grande et si bien gravée dans les esprits, qu'on pourrait croire que ses sermons étaient des chefs-d'œuvre de dialectique, d'argumentation profonde, de haute philosophie. Il n'en est rien. Ses discours brillaient par une clarté, une simplicité, une ordonnance qu'on pourrait qualifier d'inimitable. Un enfant quelque peu exercé de mémoire les aurait retenus. Ses explications et ses commentaires des textes obscurs étaient comme des traits de lumière projetés dans une nuit profonde. Chacune de ses prédications était une fête de l'esprit en même temps qu'une familiarisation plus grande avec la Bible.
Ces divergences ecclésiastiques et théologiques n'empêchèrent jamais notre ami de rendre hommage à la splendide et magistrale éloquence d'Adolphe Monod, à la chrétienne vaillance qu'il déploya dans le ministère, à son ardent amour pour les âmes. Entre les nombreux nécrologes par lui insérés dans le Lien, il n'en est aucun qui l'honore davantage par l'élévation des vues et la générosité des sentiments.
L'Église de Paris » est dans le deuil, elle a perdu un pasteur éminent et dévoué, M. Adolphe Monod a succombé, dimanche dernier 6 avril, à la cruelle maladie qui le dévorait depuis deux ans et faisait de sa vie, depuis neuf mois surtout, un long supplice, sans espérance de soulagement en ce monde. Sa résignation chrétienne, son courage, la
1 Lien, 12 avril 1856.
sérénité de sa foi ne se sont point démenties un instant pendant cette épreuve si prolongée et si douloureuse. Depuis plusieurs mois, tous les dimanches, dans tous les temples, l'Église de Paris priait pour lui et quoique sa mort fût depuis longtemps certaine, quand dimanche dernier les pasteurs officiants ont annoncé du haut de la chaire qu'il était mourant, un douloureux frémissement a parcouru l'assemblée entière et de ferventes prières se sont élevées de tous les cœurs. C'est à ce moment même qu'il a expiré.
Tous ces discours, où les regrets les plus vifs, l'affection, l'admiration, le respect étaient exprimés avec mesure et convenance, ont produit une sérieuse impression sur toutes les personnes que la violence de la pluie ou le manque d'espace dans la maison mortuaire et autour de la tombe n'ont pas empêchées de prendre part à ce qui a été dit. Pour nous, nous n'avons été ni froissés ni surpris d'entendre rappeler, proclamer sur la tombe d'Adolphe Monod des doctrines qui étaient les siennes et qui diffèrent des nôtres. Tous les orateurs ont eu la sagesse chrétienne de les exposer seulement, sans donner à leur parole un caractère agressif.
Aussi rien n'a troublé la parfaite harmonie de ce deuil. Nous n'avons jamais mieux senti que Dieu, Christ et l'Evangile qui nous réunissent, sont plus grands et plus puissants que les dogmes qui nous divisent. Autour du cercueil d'Adolphe Monod et de la tombe de son père, autour des pasteurs ses frères, autour de son fils unique vers lequel se portaient tous les regards avec un intérêt profond, autour de cette famille nombreuse, digne de tant de' respect dans tous ses membres et qui a déjà donné à nos Églises trois générations de pasteurs dont un vient de mourir en Crimée victime de son dévouement 1, nous nous sentions tous véritablement frères dans la douleur et dans le deuil, frères aussi dans la foi et dans l'espérance.
Il est vrai qu'Adolphe Monod fut le plus puissant adversaire de nos croyances, et nous avons consciencieusement
* Henri Babut.
rempli à son égard le devoir dont saint Paul nous a donné l'exemple à l'égard de saint Pierre : nous lui avons résisté en face. Mais en nous acquittant de cette impérieuse et pénible obligation, nous n'avons jamais méconnu ni l'éclat de ses rares talents et la puissance de sa parole ni le sérieux profond de sa vie et l'énergie de sa foi. Un mot nous a surtout émus et frappés dans ce que son frère aîné a rapporté devant sa tombe des paroles de ses derniers jours : c'était cette vraie et grande pensée dans laquelle il résumait pour ainsi dire tout ce que lui avaient appris la vie, son ministère et deux ans de souffrances mortelles : « Il ne suffit pas de savoir Jésus-Christ ; il s'agit d'avoir Jésus-Christ. »
Ici nous sommes en entière et parfaite communion avec lui. Savoir Jésus-Christ, ce n'est que la doctrine; avoir Jésus- Christ, c'est le sentiment personnel, c'est la vie intérieure et extérieure tout à la fois ; on peut savoir la doctrine sans avoir la vie chrétienne. La vie, le cœur pénétrés, l'âme pleine des sentiments que Jésus-Christ a eus, comme parle saint Paul, la communauté d'esprit avec lui et avec Dieu par lui, voilà ce dont il s'agit, voilà le salut. Toutes les méditations et les expériences des croyants ne peuvent qu'aboutir à cette conviction féconde. Nous ne voulons pas dire que sur son lit de mort Adolphe Monod se soit rapproché de nos principes, mais nous avons été heureux d'apprendre que ce point essentiel, qui est à nos yeux la seule chose nécessaire, avait pour lui en ces moments solennels une si haute valeur. Il nous était doux de saisir dans cette parole du pasteur que Dieu a appelé à Lui, non moins que dans l'universelle douleur et l'universel respect qui entouraient ses restes mortels, une espérance et comme un gage sacré de paix et d'amour pour l'avenir de notre Église. Puissent ces espérances n'être pas trompées !
Si la rigide orthodoxie d'Adolphe Monod fut professée à Paris par la plupart de ses collègues dans le pastorat : MM. Grand-Pierre, Juillerat, Rognon, Vermeil, les membres laïques du Consistoire, dans leur persistante opposition à la tendance libérale, obéirent à de
tout autres motifs. Adhérents, sous tous les régimes politiques, du parti rétrograde, membres dévoués sous le ministère de M. Guizot de la majorité parlementaire, sympathiques en 1850 au coup d'État par haine des républicains, députés et fonctionnaires du second Empire, MM. Ernest André, de Chabaud-Latour, Delessert, Mettetal, suivirent dans la sphère ecclésiastique des errements tout semblables et se montrèrent instinctivement hostiles à toute modification même la plus anodine, à toute innovation même la mieux justifiée. Le franc et loyal exercice du libre examen dans l'Église protestante leur paraissait en 4 859 aussi dangereux, qu'en 1847 la réforme électorale et l'adjonction des capacités. La vérité intrinsèque de la doctrine les préoccupait beaucoup moins que le statu quo. L'origine étrangère de plusieurs d'entre eux ainsi que leur haute situalion financière les groupait dans une coterie des plus honorables, mais aussi des plus étroites, dont les membres étaient aussi intimement unis entre eux qu'hermétiquement fermés à toute influence du dehors. Coquerel, qui les connaissait depuis son enfance, traçait d'eux * en s'inspirant de Mme de Gasparin, mais en atténuant un peu les riches couleurs dont s'était servi l'auteur de Quelques défauts des chrétiens d'aujourd'hui, cette agréable esquisse :
Cette multitude brillante et infiniment diverse qu'on appelle à Paris le monde et ailleurs la société parisienne, renferme dans son vaste et mobile sein bien des groupes à part, bien des cercles spéciaux. Un des plus nettement caractérisés peut-être et certainement un des plus justement estimés se compose de quelques familles de finance protestantes, nombreuses, riches, alliées par de fréquents
1 Lien, 29 octobre 1859.
mariages, entourées d'une haute réputation d'honneur et de moralité héréditaires. Ces familles, établies à Paris depuis plusieurs générations, y sont venues la plupart de l'exil après 1787, quelques-unes plus tôt encore, quelques autres à la suite des grands bouleversements de la république et de l'empire. Plusieurs se sont réfugiées du Midi à Paris lors de la Terreur Blanche en 1815. Toutes se sont adonnées à la banque et au haut commerce qui avait été pendant des siècles la seule profession permise et possible aux protestants. C'est là qu'elles ont mérité ces justes renommées d'intégrité, d'esprit d'ordre, de modération dans l'opulence, qui se transmettent de père en fils comme le lot le plus précieux de l'héritage des aïeux. Les événements politiques ont été favorables à ces familles, des emplois de premier ordre en divers genres ont été confiés à leurs principaux membres et ils s'en sont acquitté dignement, sans que personne ait pu dire que leur passage aux grandes affaires les ait enrichis. Enfin, dans ce même cercle, des exemples de charité admirable ont été donnés par quelques personnes d'élite, élevées par une vie de dévouement et de sacrifices incessants bien au-dessus du niveau de la bienfaisance ordinaire, même protestante.
Voilà certes des titres d'honneur véritables et d'un haut prix : les protestants de France ont souvent témoigné et à bon droit à ces familles distinguées qu'ils leur savaient gré de représenter dignement notre Église sur ce grand et dangereux théâtre du monde parisien. Cependant, il faut bien l'avouer, tout n'est pas également élogieux dans le jugement qu'on porte en général sur la société dont nous parlons. Les voix du dehors ont élevé quelques objections, formulé quelques critiques; d'autres voix parties du sein même de ce groupe si uni ont donné raison à ces blâmes. En louant comme on le devait des hommes riches qui n'en sont pas moins laborieux, on a joint à cette admiration méritée le regret de voir trop souvent les préoccupations de la finance absorber les esprits, au point d'y affaiblir peut-être le mouvement des idées, la vivacité des impressions, le goût des lettres, le sentiment des arts. En reconnaissant chez les femmes une haute supériorité morale, on en a accusé quelques-unes de froideur dans les relations sociales, de sèche-
resse dans les entretiens. En un mot, la société de la haute finance protestante passe pour être particulièrement estimable, mais pour offrir une certaine monotonie ; on a prétendu (jue chacun, comme dans les petites villes, y est trop souvent occupé des mille petits événements delà vie. d'ailleurs très régulière, de tous les autres et que la participation large et animée aux souffrances ou aux gloires, aux espérances ou aux aspirations de la France ne s'y fait pas assez vivement sentir.
M. Guizot lui-même, dans ses nombreux écrits théologiques, avait moins défendu l'ancienne confession de foi qu'aspiré par un principe tout catholique aune mensongère unité des croyances. Toute sa diplomatie s'usa dans la recherche d'une formule assez élastique et assez vague pour permettre d'ajourner les problèmes embarrassants et de dissimuler les contradictions de détail sous la majesté de l'ensemble. Prenez son livre sur l'Église et la Société chrétiennes qui parut en 1861 et vous retrouverez, à la tête du Consistoire de Paris comme à la présidence du conseil, le doctrinaire imperturbable, défiant de la vérité et de l'avenir, opposant à toute tentative d'innovation une hautaine résistance, dédaigneux de la réalité, épris d'un accord factice.
Cette domination de l'orthodoxie exclusive affectait d'autant plus douloureusement notre ami qu'il se souvenait d'un passé tout autre et encore récent, de l'époque heureuse où les idées libérales étaient représentées au sein des conseils par M. Fabre, le marquis de Jaucourt, l'amiral Baudin, M. Laffon de Ladebat, des jours même de la réorganisation officieuse accomplie par les soins de Marron le chapelain de l'ambassade de Hollande et de Rabaut Saint-Étienne.
La sympathie même avec laquelle Coquerel fut accueilli cà Paris lors de ses débuts, l'exposait à un assez
grave écueil. Il ne pouvait manquer de s'établir entre sa prédication et celle de son père une comparaison qui risquait de tourner à son désavantage. Le seul moyen d'y obvier était l'adoption d'un mode tout différent. Tandis que M. Coquerel père, pendant sa longue carrière oratoire, conserva toujours scrupuleusement les traditions classiques, notre ami se tourna de préférence vers l'homélie, comme vers le genre qui assurait à sa parole le plus de souplesse et d'intimité, qui lui permettait de déployer le plus aisément la riche variété de ses connaissances et d'adresser les appels les plus directs à la conscience de ses auditeurs. Le langage du premier, malgré les abondantes ressources dont il disposait, ne se départit jamais d'une gravité quelque peu majestueuse, d'une correction quelque peu solennelle; le second sut unir la simplicité avec l'élégance, la familiarité avec la profondeur. L'un, comme ses illustres devanciers du XVIIme siècle, aima à procéder par grandes masses, de manière à ce que sa pensée se développât suivant une habile gradation, que les phrases se succédassent, toujours plus entraînantes et plus rapides, que l'auditeur demeurât écrasé sous la force des arguments, ébloui par l'éclat des images, subjugué sous le poids de l'émotion ; le second aborda sous une forme plus libre et plus originale des questions plus actuelles. Je ne connais dans l'Église réformée de France que M. Colani qui puisse être comparé à notre ami pour la puissance des convictions et l'absence de toute phraséologie ou, pour nous exprimer avec une entière sincérité, qui l'emporte décidément sur lui pour la mâle simplicité de la pensée, la rigueur de la dialectique, la chaleur contenue.
Tous ceux qui s'intéressent à la littérature religieuse ont lu les Sermons et Homélies, quelques-uns même les
ont entendus dans les temples de Pentemont et de l'Oratoire ; il n'en est aucun qui n'ait été frappé de l'art avec lequel se dissimule une somme de travail des plus considérables, de la méditation féconde qui grave avec une impressive netteté l'idée maîtresse de chaque discours et en déduit logiquement toutes les conséquences. Les Homélies sur les Béatitudes se distinguent entre toutes par l'élévation des vues et la délicatesse des sentiments, celles sur Élie en Horeb, Festus l'homme positif, saint Paul à Athènes, par le pittoresque de l'exposition et la finesse des aperçus.
Parmi les sermons détachés, il en est trois sur lesquels nous nous arrêterons quelques instants, parce qu'ils répondaient dans l'esprit de notre ami à trois préoccupations fondamentales de son ministère.
Celui sur la Solidarité chrétienne lui fut suggéré par la crise que traversèrent en 1863 les ouvriers cotonniers de la Seine-Inférieure. Le cœur aimant et généreux de Coquerel l'inspirait d'une façon tout particulièrement heureuse dans ces appels à la charité, et ce fut, pour le pasteur déjà suspect d'hérésie, une douce vengeance que de provoquer à lui seul des offrandes plus considérables que celles recueillies dans différents temples par ses collègues évangéliques *.
Les persécutions religieuses dont en 1858 la Suède fut le théâtre, lui dictèrent son discours sur la Tradition protestante. Coquerel appartenait à cette catégorie de libéraux, chaque jour plus rares, qui réclament une complète indépendance non seulement pour eux mais aussi pour les autres. Il lui paraissait parfaitement illogique
1 La collecte de l'Oratoire seule s'éleva à 15,065 fr., celles des autres temples réunis à 6409 fr.
de s'élever contre les attentats commis par l'Église romaine en Italie, en Espagne, en Bohème, en Autriche, si les catholiques étaient maintenus dans un pays protestant en dehors du droit commun; aussi plaida-t-il avec une éloquente énergie la cause de cette tolérance dont la violation pour toute communauté protestante équivaut à son propre suicide.
Que l'Église de Suède ne se plaigne point de ses membres qui abjurent la Réforme, car c'est elle-même qui leur en a donné l'exemple; elle la renie elle-même, et plus que personne, par cette violation barbare de la souveraineté des consciences. Elle insulte l'Évangile, Jésus-Christ, Dieu lui-même, quand elle persécute en son nom. Du côté 'des victimes elle passe à celui des persécuteurs. Elle est, de fait et quelque nom qu'elle porte, anti-protestante et antiévangélique, émule et complice des persécuteurs de tous les temps, mais plus criminelle qu'eux, puisqu'elle opprime et condamne, confisque et bannit au nom d'une foi libre. Nous ne reconnaissons pas là, déclarons-le bien haut, le protestantisme ; c'est le catholicisme tyrannique du moyen âge conservé jusqu'à nos jours et reparaissant sous un autre nom qu'il usurpe et qu'il déshonore.
La fête de la Réformation fournit aux amis de la concorde l'occasion depuis longtemps désirée de réunir en un commun faisceau toutes les forces vives du protestantisme. La conférence pastorale réunie en avril 1858 à Paris avait, sur la proposition de MM. Guiral et Vaurigaud, décidé d'inviter toutes les églises réformées de France à célébrer par un jubilé solennel le troisième anniversaire séculaire de la réunion du synode constituant de 1 559, et choisi comme membres de la commission MM. A th. Coquerel fils, Grand-Pierre, Read, Rognon, de Triqueti, Vaurigaud et Louis Vernes.
Notre ami occupa le 29 mai 1859 la chaire de l'Ora-
toire et célébra avec une joyeuse gratitude les vertus, les exploits, les douleurs, l'inébranlable espérance de nos pères en la foi.
On sait que la tactique de nos adversaires, écrivait-il à la même occasion dans le Lien1, est toujours de représenter le protestantisme français comme né d'hier ou comme importé de l'étranger. C'est le contraire qui est vrai, c'est la France protestante qui a communiqué sa foi à Genève et à la Suisse française par Farel, Calvin et Bèze, à l'Ecosse par Knox qui môme a été naturalisé français, à une notable partie de l'Allemagne et plus tard par l'Angleterre aux États-Unis.
Quant à notre date, il est certain que Lefebvre d'Étaples à Paris, à la Sorbonne, commença, même avant Luther, un enseignement protestant qu'il n'osa pas poursuivre jusqu'au bout, mais de plus nos annales remontent jusqu'à des martyrs qui ont péri dès 1525. Au seizième siècle la plupart et les meilleurs des Français illustres en tout genre étaient protestants. Il n'existe pas de noblesse historique en France qui, si elle a trois siècles de date, ne doive s'honorer de compter des huguenots parmi ses ancêtres. L'histoire de ces trois siècles de souffrances et de foi est une des pages de nos annales les plus glorieuses pour la France, quoiqu'elle en soit la moins connue. C'est donc un devoir patriotique aussi bien que religieux, c'est un devoir de fidélité envers la mémoire de nos pères martyrs que de conserver, de célébrer d'aussi augustes, d'aussi touchants souvenirs. C'est dans ces sentiments que la dernière conférence pastorale de Paris a chargé une commission de proposer à toutes les Églises réformées de France la célébration de leur troisième jubilé séculaire, puisqu'au 25 mai 1 559 aucun lien n'existait entre les différentes communautés protestantes qui, à travers mille dangers, avaient surgi de divers côtés. C'est ce jour-là, qu'au péril de leur vie, les pasteurs et députés de ces communautés se réunirent à Paris en premier synode national, lièrent leurs
1 Lien, 27 novembre 1858.
églises en un seul faisceau et posèrent, les bases de la constitution de l'Église réformée de France.
Si nous rappelons ces noms et ces dates, c'est pour montrer combien la France protestante tout entière doit s'intéresser à cette première assemblée de 1559, dont l'œuvre a été acceptée par toutes nos Églises comme point de départ et, autant qu'on l'a pu, continuée en tout temps. Cette date doit être cbère et sacrée à tous les protestants de France. Ce serait une déplorable froideur, une coupable indifférence à la gloire de notre foi et à l'héritage de tous, que de ne pas prendre part à la fête qui se prépare. Nous n'avons pas d'ailleurs tant d'occasions de nous réchauffer ensemble au foyer de nos vieux souvenirs, de nous faire honneur de notre passé devant tous, amis et ennemis, et d'en rapporter à Dieu la gloire, pour que l'idée ne puisse être accueillie partout, comme elle l'a été déjà de bien des côtés, avec un pieux et fraternel empressement.
Disons franchement quelques mots sur un point plus délicat. Il n'y a nullement lieu de craindre que cette fête ne devienne un prétexte, entre les mains de qui que ce soit, pour imposer des formules dogmatiques ou même d'anciennes institutions que tout le monde ne s'accorde pas à regretter également. La conférence pastorale a voulu expressément éviter toute méprise à cet égard. Une première proposition de célébrer la fête séculaire de la confession de foi n'a pas même été appuyée et le mandat de la commission actuelle est uniquement de proposer aux Églises la fête de leur constitution, de leur alliance commune, de leur formation en un seul corps. Le lien qui a été serré dans cette assemblée de 1559, est demeuré si fort, sous la bénédiction de Dieu, que personne n'a pu le rompre, ni Henri II, ni Henri III, ni Charles IX, ni la défection du Béarnais, ni la tyrannie de Richelieu, de Louis XIV et de leurs imitateurs, ni les révolutions qui ont changé tant de choses, ni le règne de Robespierre et de la Terreur. Tous ces marteaux se sont usés sur l'enclume sacrée qui est demeurée debout. Qui refusera de rendre à Dieu de publiques actions de grâce pour la protection si éclatante et si infatigable
dont la paternelle providence nous a couverts trois cents ans?
La prédication, malgré la constante sollicitude qu'il y apportait, ne prenait que la moindre partie du temps de notre ami. Toutes les fonctions du pastorat furent remplies par lui avec un dévouement exemplaire, mais aucune ne l'attira davantage que l'instruction de la jeunesse. Toutes les qualités du parfait directeur se trouvaient réunies en sa personne : connaissances solides et variées, coup d'œil prompt et sûr, parole facile et pleine de charme, ardent amour pour les âmes.
Ses cours! écrivait en 1877 un de ses plus actifs collaborateurs, M. Auguste Dide1, quelle magie! et surtout celui des petits enfants. Il savait si bien s'en faire aimer, il leur parlait avec un tact si fin, il se mettait si bien à leur portée : toujours assez haut pour faire travailler ces jeunes intelligences, jamais assez pour les fatiguer. Et puis c'était un langage si concret, si parlant, une telle profusion d'images vraies et simples, des tableaux si vivants, des maximes si courtes ! Il apportait là tous les côtés riants et souples de son imagination. Il prêchait à ces jeunes esprits l'originalité personnelle et l'amour de la synthèse, deux grandes choses qui manquent trop à notre caractère national. « Un tout vaut mieux que deux moitiés, » leur disait-il. « Ne soyez pas, ajoutait-il, un portrait ressemblant de tout le monde. » D'ordinaire il lisait quelques paroles de Jésus et les commentait, pour mieux dire il les faisait revivre et les plaçait dans leur cadre. Il expliquait tout, il montrait tout : les mœurs, les coutumes, les usages, les localités. Il avait vu la Terre-Sainte et dans ses entretiens familiers la peignait avec un rare bonheur, avec un coloris charmant et discret, sans alliage de faux pittoresque ; il faut lire certaines pages de M. Renan pour retrouver un Orient si frais, si simple, >i biblique. Malheureusement tout cela n'a pas été écrit.
1 Etrennes chrétiennes, 1877.
« Quant à nous, écrivait le 2 août 1875 une femme des plus distinguée , quant à nous . ses catéchumènes, qui le chérissions comme un père et qui conservions pour la bonté incessante qu'il nous témoignait et pour sa sollicitude le plus reconnaissant des souvenirs, nous pleurerons toujours, comme nous le faisons aujourd'hui, ce maître chéri et l'instruction qu'il nous a donnée deviendra pour nous un souvenir encore plus sacré si cela est possible '. »
Une année ne pouvait suffire pour un enseignement aussi riche et aussi substantiel, qui ne donnait rien à la mémoire ni à la routine, mais adressait un constant appel à l'intelligence et à la conscience de ses auditeurs. A partir de 1861, Coquerel réunit plusieurs fois par hiver ses catéchumènes les plus instruits ainsi que leurs familles. De ces entretiens sortit une série d'opuscules excellents, des plus propres par la lucidité de l'exposition et l'agrément du style à répandre les résultats les plus sûrs de la critique historique appliquée aux problèmes religieux : le Catholicisme et le Protestantisme (1864), la Conscience et la Foi (1867), l'Histoire du Credo (1868).
Je fais décidément 2 dimanche ma première réunion annuelle de catéchumènes. M. Collot me prête la grande salle d'en bas. Mon père m'a beaucoup conseillé de faire cela chez moi, surtout une première fois; j'ai demandé le prêt de ia salle qui n'a pas souffert de difficultés. Je suis extrêmement occupé d'organiser ce service. Retrouver
1 « Quelle belle vie et qu'elle a été bien remplie! » écrivait dans les mêmes tristes circonstances une autre de ses catéchumènes. « Pour moi je puis vous assurer que l'hiver, pendant lequel j'ai suivi l'instruction religieuse de M. Coquerel, a été une des périodes les plus douces de ma vie, une de celles auxquelles j'aime le mieux à penser. »
2 Lettres à Madame P. Coquerel, 29 mai, 3 juin 1861.
d'anciennes adresses est une œuvre laborieuse. Je veux probablement louer des banquettes, ce qui vaudra mieux que de faire apporter et remporter les petites chaises. J'ai eu jusqu'à présent 300 catéchumènes et avec ceux que j'ai en cours d'instruction 350 environ, mais beaucoup des anciens, élèves de collèges ou pensions, ont quitté Paris. J'ai eu cinq fois plus de garçons que de filles et ils sont dispersés partout. Hier, Richard x a écrit une masse de lettres de convocation et j'ai travaillé presque toute la
journée à chercher des adresses
My dear wife, je commence en te rendant compte de ma réunion de catéchumènes. Elle a réussi au delà, bien au delà de ce que j'attendais. J'avais loué 60 mètres de banquettes et, en voyant quelle quantité cela faisait, j'ai cru qu'il y en avait beaucoup trop. J'avais reçu neuf ou dix lettres de personnes qui ne pouvaient pas venir, mon père avait prêché à Pentemont et à 2 74 heures une pluie torrentielle est tombée tout à coup. Malgré tout cela, il a fallu descendre tant et plus de chaises, j'ai été obligé de serrer mon monde tant que j'ai pu. Beaucoup de gens sont restés debout et il y en a eu aussi debout dans la cour devant la porte ouverte (il ne pleuvait plus% d'autres sont partis sans pouvoir entrer ou entendre. J'ai été très touché de voir qu'on avait répondu ainsi à mon appel et cela, quoiqu'une foule de gens fussent à la campagne. Mme Odier. quoique souffrante, est venue de Bellevue avec sa fille ; elle m'a dit qu'elle avait voulu venir te voir avant ton départ, mais qu'elle ne peut pas, dans l'état où elle est, monter les escaliers. Les Brenier, les Montalk, les Read, etc., mes catéchumènes de cette année en grand nombre, mes élèves de Chaptal envoyés en masse par M. Montjean, Ph. Larnac2, John Pradier3 que je n'avais pas revu et qui m'a demandé de venir me voir, ce qui m'a fait vraiment plaisir, Fouquet, sa femme et sa lille venus exprès de Ver-
1 M. Joseph Richard, aujourd'hui pasteur à Genève. s Avocat à la Cour de cassation, l'un des membres les plus actifs et les plus distingués de l'Union libérale. 3 Fils du sculpteur, lui-même musicien de mérite.
vailles, Nathalie Seguin1 venue, quoiqu'elle n'eût pas reçu son invitation, je ne sais par quel accident. Ma réunion de catéchumènes m'aura coûté quarante francs, mais je ne les plains pas, bien s'en faut. Un des garçons s'est trouvé mal de la chaleur. On m'a comblé de remerciements, on a beaucoup approuvé l'idée et l'on s'est promis de revenir l'année prochaine, mais forcément je le ferai dans un temple, car, s'il n'y avait eu cette averse et surtout s'il n'avait été si tard dans l'année, la place eût manqué à la moitié des arrivants. J'ai fait une courte prière, un discours sur 2 Tim. I, 43, 14 et une prière plus longue. Je suis très heureux de cette réunion, qui est un véritable encouragement pour mon ministère et qui me donne le moyen d'être encore utile à mes anciens élèves.
On ne saurait se faire une juste idée de l'activité déployée par Coquerel dans l'exercice de son pastorat, si l'on n'a feuilleté ses agendas ou parcouru sa correspondance intime, si l'on ne s'est convaincu par ses propres yeux du nombre immense et toujours croissant de ses lettres et visites quotidiennes, mais, après cette lecture, on admire moins encore la consciencieuse exactitude avec laquelle il s'acquittait de cette tâche véritablement écrasante que son exquise bonne humeur et son inaltérable sérénité. Ses réceptions avaient lieu trois fois par semaine, de dix heures à midi, mais la consigne à cet égard ne fut jamais rigoureusement observée, beaucoup trop peu, s'il faut en croire les verdicts réitérés des médecins. Sa paroisse, officiellement limitée à Pentemont, mais qui s'étendait en réalité sur tout Paris, comprenait diverses catégories de clients : tout d'abord les membres de cette vieille bourgeoisie qui avaient toujours réclamé le ministère de pasteurs libéraux et dont les aïeux avaient accueilli M. Coquerel père à son arrivée d'Am-
1 Madame Adolphe Vernes.
sterdam, tandis que les petits-fils constituaient sa famille spirituelle ; puis les humbles, les souffrants, les misérables, les déshérités de ce monde, qu'il ne se lassait pas de secourir avec le plus ingénieux dévouement ; enfin les gens du dehors, catholiques de naissance, anciens libres penseurs, dont les besoins religieux s'étaient réveillés au contact de l'épreuve, mais qui n'avaient pas quitté une Église autoritaire pour se replacer sous le joug des confessions de foi. Je prends au hasard dans la correspondance ' :
Du reste, je suis très fatigué, pas tant de cette réunion2 qui cependant a été bien fatigante et où j'ai parlé avec action au milieu d'une chaleur énorme, mais je suis fatigué de ce que j'ai eu à faire ces jours-ci.
Vendredi je t'ai écrit, puis j'ai répondu par une longue lettre à la longue lettre de Mme Jean André me prêchant pour M. Radclifïe et m'invitant à en causer avec elle et à l'entendre chez elle, ce que j'ai refusé. Elle m'a répliqué dans une deuxième lettre douce-amère et poliment impertinente. Je ne continuerai pas ce débat fort inutile à prolonger, mais je n'ai pas voulu laisser sa première lettre sans réponse et. encore moins assister aux déplorables scènes de M. Radclifïe. Dans la journée j'ai été à l'Institut des Aveugles, où il se trouve que le directeur est un ancien ami de mon oncle. Je suis rentré croyant me tenir tranquille ; on était venu me chercher pour une femme K*** très malade à Neuilly. Je prends une voiture et j'y cours, c'est extrêmement loin, puis j'ai eu le diaconat le soir.
Samedi j'ai visité l'hôpital militaire, celui des enfants, l'école de Pentemont où je suis resté longtemps et je rentre assez fatigué. On était revenu pour la malade de Xeuilly, mourante. Je reprends une voiture et je trouve que la pauvre femme venait d'expirer : on me prie de faire une prière pour la famille réunie autour du corps. Je reviens chez moi. après avoir promis de faire le convoi.
1 Lettre à M1UC P. Coquerel, 3 juin 1861.
2 Réunion des anciens catéchumènes.
Autre affaire : le valet de chambre de M. Seydoux était mort subitement la veille ; il fallait arranger ce convoi avec relui de la femme K*** et ma réunion de catéchumènes. Je sors une troisième fois et je vais chez M. Seydoux en omnibus par économie, mais non sans perte de temps. Je discute avec lui l'heure et le jour de la cérémonie. La veuve du défunt (je les avais mariés) me mène auprès du corps: je tâche de la consoler ou au moins de la fortifier et je rentre chez moi éreinté.
Aujourd'hui, j'ai les deux enterrements, l'un à 9 '/a h., l'autre à Neuilly et de là à Passy à 'I h. On demande que ce soit moi dans les deux familles. J'avais eu le projet de faire quelque course avec Alfred ■ et. vendredi, je lui ai offert de le mener samedi soir à Neuilly, où il y a de jolies promenades ; j'aurais fait une visite à la malade, pendant laquelle Alfred venu avec moi jusque-là m'aurait attendu en se promenant. Il avait accepté mais le mauvais temps nous y avait fait renoncer dès le matin ; la mort de la malade a tout changé plus tard. Le matin, en voyant la pluie, j'ai proposé de le mener au spectacle : c'était mon seul samedi qui ne fût pas une veille de prédication, mais il a refusé faute de temps pour se préparer à ses leçons, s'il se couchait si tard. Cela s'est bien trouvé, car le soir j'étais si fatigué et si attristé par toutes ces histoires funèbres que je n'avais pas le cœur à aller m'amuser.
Pareil sacrifice se renouvela fréquemment dans cette vie toute faite de charité et d'abnégation. Rien ne délassait davantage notre ami, après une longue période de fatigues, qu'une visite au Louvre ou à l'hôtel Drouot, une séance de l'Académie, l'audition d'une symphonie de Haydn ou de Beethoven, une représentation de Molière au Théâtre-Français. Ces pures jouissances artistiques étaient doublement appréciées par lui, comme un plaisir à la fois savoureux et rare.
1 M. Randon de Grollier, aujourd'hui architecte à Nîmes, neveu de Mme Coquerel.
Hier1 je me suis accordé une distraction très agréable, sauf une heure d'attente, une place détestable et une chaleur à croire que le dôme fondrait : la séance de l'Institut. M. Villemain a été merveilleux d'esprit, de goût, de verve : mais M. Guizot a fini par un morceau d'une grande éloquence, admirablement dit. Quand cet orateur sec et nerveux est saisi lui-même par l'émotion, ramolli et réchauffé par elle, il grandit et règne sur ses auditeurs. Il a eu hier un instant où par la beauté, la force et la vérité de ce qu'il disait et de sa manière de le dire, il nous dominait et nous transportait tous. Belles et bonnes leçons, trop rares pour moi, qui n'ai guère de jeudis à moi ! c'est dommage. M. Legouvé a lu avec art et grâce les fragments de l'éloge de Regnard.
Coquerel n'aurait point été déplacé en aussi brillante compagnie. Son salon de la rue Grenelle-Saint-Germain et plus tard de la rue de Boulogne demeura jusqu'à la fin un foyer intellectuel des plus actifs et des plus agréables. Pendant les conférences pastorales, il servait tout naturellement de rendez-vous aux libéraux accourus du Midi et vis-à-vis desquels notre ami pratiquait la plus large hospitalité. En temps ordinaire ou y rencontrait quelques ecclésiastiques auxquels l'unissait une parfaite communauté de vues et d'aspirations religieuses : MM. Martin-Paschoud, Montandon, Fontanès, Pécaut, Douen, Gaufrés ; ses catéchumènes et leurs familles ; des laïques qui suivaient avec un intérêt soutenu les affaires protestantes ou s'occupaient de recherches historiques : les frères Haag, MM. Charles Read, Henri Bordier, Clamageran, Scherer, Ver-Huell, Jalabert, de Schickler, etc. Laboulaye avait été mis en rapport avec lui par sa traduction de Ghanning, Eugène Pelletan par son roman de Jarousseau, Prevost-Paradol par sa réimpression de
1 Lettre à Mme P. Coquerel, 26 août 1859.
Samuel Vincent et ses articles en faveur de la liberté des cultes, Ernest Renan par ses essais théologiques et son alliance avec la famille Scheffer, tandis que ses propres recherches sur l'Église de Paris l'avaient désigné à l'attention de Mignet et de Michelet. D'illustres étrangers, qui défendaient dans leur patrie la cause de la tolérance et du progrès religieux, Bunsen et le doyen Stanley, Richard Cobden et Charles Sumner tenaient à honneur, lors de leur passage à Paris, de visiter un de ses plus sympathiques représentants.
Qu'il tînt le premier rang dans cette société d'élite ou qu'il causât en tête-à-tête avec le plus modeste des interlocuteurs, Coquerel se donnait tout entier et déployait une fécondité de ressources, une verve, une séduction incomparables. Ses vastes lectures, ses abondants souvenirs de voyage, ses aperçus originaux sur tout sujet, rendaient sa conversation des plus variées et des plus substantielles, mais qu'il parlât d'histoire ou de beaux-arts, de politique ou de théologie, il s'élevait d'un coup d'aile au-dessus des vulgarités quotidiennes et mettait au service de quelque grande cause son merveilleux talent d'improvisation. J'eus l'occasion, en 1870, à son retour de Constantinople, de passer quelques heures avec lui à Évian, à l'ombre de ces châtaigniers séculaires auprès desquels Victor Cherbuliez venait de placer son roman du Grand-Œuvre, et je me souviens avec délices de cette parole si aimable et si élégante, si sûre et si exactement informée. Le pasteur se reconnaissait en lui, non point comme chez un trop grand nombre de ses collègues par je ne sais quelle solennité gourmée et morose, mais par la bienveillance et la générosité : si vif que fût son esprit, il le subordonnait toujours à son cœur et cet homme si attaqué, qui aurait pu user
de si terribles représailles, ne se permit jamais une parole offensante à l'égard de ses adversaires.
La lettre suivante, écrite par l'illustre auteur de Paris en Amérique, atteste la communauté d'idées et d'aspirations qui unissait notre ami aux publicistes les plus distingués de l'opposition libérale sous le second Empire.
Paris, 23 mars 1854.
Monsieur.
Il m'est bien difficile de vous remercier après tout ce que vous me dites d'aimable et vous mettez à une rude épreuve ma modestie qui n'est pas, dit-on, la plus solide vertu d'un écrivain. J'ai été bien toucbé de ce que vous m'écrivez sur le caractère de mes études, car mon ambition est bien (comme vous l'avez deviné) d'entrer, au moins comme volontaire, dans la pbalange trop peu nombreuse de ceux qui crient au pays qu'il s'endort et qu'on le mène à l'abîme en l'enivrant. Channing m'a semblé fait tout exprès pour parler à la société avec l'autorité d'un grand talent et d'un grand caractère et je suis heureux de voir que vous l'appréciez de la même façon. En ce moment on imprime le second volume qui comprendra tous les écrits sur l'Esclavage. C'est un sujet bien plus près de nous qu'on ne l'imagine d'ordinaire et nous ne savons guère ce que c'est que de respecter l'individu. Viendront ensuite les autres écrits littéraires et théologiques, si l'éditeur ne se décourage pas.
Jusqu'à présent le livre se vend bien ; la vente est lente mais elle va chaque jour en croissant. J'attribue ce succès à des articles bienveillants comme le vôtre et qui font pénétrer le nom de Channing. là où jamais on ne l'a prononcé.
Quant à ses opinions religieuses, qui demandent un examen sérieux, et qui ne sont pas jusqu'à présent les miennes, je m'associe tout à fait au jugement éclairé que vous en portez, et j'ai été singulièrement frappé du ton de votre article en songeant à votre caractère. Je n'attendais pas tant de liberté d'un protestant (j'en attendais encore moins d'un catholique, bien entendu) ; mais j'avoue que j'ai été
touché de vos réflexions, car moi aussi je demande qu'on cherche la vérité pour elle-même, qu'on laisse un peu de côté les confessions et les formulaires et qu'on s'unisse sur un autre terrain que celui des symboles. Puisque les esprits humains sont aussi divisés que les faces humaines, c'est folie que de poursuivre une impossible unité. Poursuivons donc chacun la vérité et quand nous acceptons pour règle l'Evangile, donnons-nous la main, de quelque façon que nous lisions le livre divin. A ôterles querelles et les haines théologiques, il y a tout à parier que nous arriverons plus vite à nous entendre.
Vous avez raison de dire que je ne connais pas assez bien le protestantisme, et votre article me l'a prouvé ; mais je continue mes études, avec les théologiens anglais et allemands, convaincu qu'on peut parler religion au public des Débats, et qu'à condition de lui dire la vérité et d'être au courant de la science, on peut lui être très utile.
J'aurais été bien heureux, Monsieur, de recevoir votre visite, et vous n'avez besoin d'aucun autre nom que le vôtre pour être le bienvenu; j'espère que vous donnerez suite à cette bonne pensée, et vous prie de me croire avec une sincère reconnaissance, Votre bien dévoué serviteur.
Ed. Laboulaye.
Un des hommes qui ont le mieux connu notre amir M. Jules Steeg, écrivait à son tour, le 25 juillet 1 8 7 5 y à Mme Coquerel :
C'est juste au moment où nous nous réjouissions de savoir Athanase à peu près rétabli que nous apprenons le coup qui l'a frappé si brusquement. J'étais si heureux à la pensée de le revoir bientôt après cette longue absence, je m'en faisais une fête, je me peignais à l'avance quelqu'une de ces bonnes soirées d'hiver, si intimes, si douces, où je jouissais si agréablement de son charmant commerce [sous votre toit. Depuis que la fatale nouvelle m'est parvenue, je ne cesse de le voir, de vivre en esprit avec lui, de me représenter tout le passé, je le
suis de souvenir dans les péripéties de sa vie si agitée. si riche et si triste à la fois, si féconde, si belle avec tant de désenchantements, si brillante avec tant de luttes, si utile surtout, si noble, si nécessaire encore. Ceux qui ne l'ont vu que sur le théâtre de la vie publique, grand orateur en chaire, admirable conférencier à la tribune, si puissant dans le conseil et dans la discussion, ne le connaissaient pas réellement. J'ai eu trop peu, mais j'ai eu pourtant le privilège de le voir dans l'intimité, de jouir de cette inaltérable bonne humeur, de cette sérénité parfaite, de cette joyeuse bonté, de cette intarissable richesse d'esprit et de cœur qui se déployait à toute heure sans fatigue ou du moins sans que la fatigue l'abattit jamais. Quelle jeunesse était la sienne ! Toujours en train, toujours prêt à donner h pleines mains tout ce qu'il avait d'expérience, d'élan, de force, toujours à la disposition de quiconque avait besoin de lui, il s'est usé au travail; il le savait bien et il n'a pas voulu changer. Nous espérions qu'après tant d'années de vaillance et souvent d'amertume, après avoir été combattu, repoussé, méconnu par des gens qui se sont surtout fait tort à eux-mêmes, il verrait venir l'heure des réparations, l'heure de l'épanouissement dans la victoire. Dieu ne l'a pas permis. Il l'a enlevé au milieu même de la bataille, avant que fût venu l'affaiblissement de l'âge. Il faut s'incliner, mais ce n'est pas sans tristesse. Quel cortège font à notre cher défunt les regrets de tous ceux qui l'ont connu, l'admiration de tous ceux qui l'ont apprécié et surtout la reconnaissance de tous ceux qu'il a aidés, instruits, encouragés, aimés! Il n'est pas possible à nos regards de discerner tout le bien qu'il a fait, mais ce bien demeure et les effets s'en propagent. Sa trace est profonde, son influence sera durable. Nous pouvons le regretter, non pas le plaindre. Il a eu, somme toute, une vie et une mort enviables ; mais que nous allons trouver le vide et combien de fois dans nos misères lèverons-nous les yeux vers la place qu'il n'occupe plus !
La santé de tout temps précaire de notre ami n'aurait pu résister à la longue à cette perpétuelle dépense de
forces, à cette tension d'esprit incessante, si ses vacances annuelles n'avaient été remplies par un voyage qui l'instruisait et le délassait tout ensemble. La combinaison du plan, les demandes d'informations, les notes, les lectures, le distrayaient pendant les mois d'hiver ; puis, quand l'heure du départ avait sonné, il s'échappait de l'ardente fournaise parisienne avec la joie de l'écolier qui échange la lourde atmosphère du lycée contre les senteurs vivifiantes de la forêt.
Il est clair que cette vie de tranquillité d'esprit et de mouvement du corps me fait du bien. Penser que personne n'a rien à me demander, c'est un délice *.
Grâce à de judicieux itinéraires, il réussit à visiter successivement, dans le court laps de temps dont il disposait, la Hollande et les bords du Rhin, l'Italie et la Grande-Bretagne ; il poussa même jusqu'en Kabylie pour se donner une idée des mœurs et des paysages de l'Orient.
D'autres fois malheureusement de graves indispositions, un rhumatisme au cœur dont il souffrit cruellement en 1860, la faiblesse chronique de sa gorge, le condamnèrent à des séjours réitérés à Bagnères ou à des périodes de repos forcé à Chambrecy auprès de sa sœur, Mme Gay. Si pénible que lui fût l'inaction, il la supportait plus facilement auprès d'une femme supérieurement douée, dont l'esprit et le cœur battaient à l'unisson des siens, au milieu d'enfants dont il suivait les progrès avec une tendresse toute paternelle. Il les regardait en effet d'autant plus véritablement comme siens, que son propre foyer était demeuré solitaire et qu'il dissimulait
1 Lettre à Mme Coquerel, 23 septembre 1859.
plus soigneusement le chagrin qu'il en ressentait à ses alentours.
L'habitation1, quoiqu'elle soit réellement l'ancien château seigneurial du village, est une maison très simple et pas extrêmement grande, au fond d'un vallon, et adossée à une colline. Il y a un espace considérable attenant à la maison, enclos de murs, très accidenté, et dont une moitié est un jardin et l'autre un bois joli et varié. La maison est très simplement arrangée et meublée. A quelques pas il y a une pièce de terre labourable et cultivée. En somme c'est une propriété d'agrément plus que de rapport : il y a cependant une énorme quantité d'arbres fruitiers, pommiers, poiriers, pêchers, et des prunes jaunes, rouges, bleues, des mirabelles, des reines-claudes, etc. Les enfants et Cécile jouissent extrêmement de cette campagne et Louis y va tous les samedis pour y rester jusqu'au lundi, quelquefois dans l'intervalle.
Paul notre fdleul est un enfant énorme, avec deux magnifiques yeux noirs d'une vivacité étonnante; il a l'air très intelligent et le jour où il a eu cinq mois, il avait deux dents. Blanche avec ses beaux yeux bleus est une beauté pour son âge, Hélène toujours plus spirituelle : je les ai trouvées très développées depuis le mois de juin
Hélène a toujours mal aux yeux, mais elle est bien gentille et caressante, pleine de cœur et de bon sens. Je viens de lire une lettre d'elle à Mme Lumdy qui vient de perdre son frère : c'est d'une simplicité et d'une profondeur de sentiment remarquable à son âge. Paul est débarrassé des oreillons; les autres ne les ont pas pris de lui. Hier, à la grande joie des enfants, nous avons fait un pont avec une planche et des pierres dans le bois de Mme Petit et comme je me mouillais les pieds, je me suis déchaussé et j'ai travaillé pieds nus dans la petite rivière. Grand événement ! Ils en ont cinq â raconter à leur père ce soir; une lapine a mis bas, Brillant a mal à la patte, Fox (le cheval) est allé dans la sellerie manger du blé qui s'y trouvait, je ne sais plus
1 Lettres à Mme Coquerel, 5 septembre 1850, 7 juillet 1858.
quel est le héros de la cinquième. Heureux enfants ! cela vaut mieux que les soucis qu'on a plus tard. Mes pieds nus ne m'ont nullement enrhumé.
Je ne connais pas d'hommes qui aient attaché moins d'importance que Coquerel aux distinctions extérieures et plus fièrement repoussé toute tentative de patronage comme toute intrigue mondaine. La croix de la Légion d'honneur qui lui fut conférée le 13 août 1862, vint surprendre et honorer un des plus sympathiques représentants de la théologie moderne qui n'avait jamais fait mystère de ses convictions républicaines. Dans la même promotion étaient compris MM. Reuss et Vaurigaud, président du Consistoire de Nantes.
J'étais en Allemagne, lui écrivait le 3 décembre 1862 M. Colani, lorsque votre nomination à la Légion d'honneur a paru et je ne l'ai apprise que longtemps après, tout à fait par hasard. Pas n'est besoin de vous dire quel plaisir cette nouvelle me cause, peut-être plus qu'à vous-même. Si un quart seulement des nominations ressemblait à celle-ci !
Vous méritiez la croix, ajoutait à ce même propos M. Ernest Fontanès, car vous êtes un loyal et vaillant chevalier, indépendant par la pensée et le caractère, fidèle à la cause de liberté, qui progresse là où d'autres seraient contents de s'arrêter, qu'aucun revers n'abat et qui s'est fortifié dans la lutte.
Ainsi s'écoulèrent seize années, aussi fécondes pour le développement spirituel de notre ami que profitables pour l'avancement du Royaume de Dieu. On aurait pu croire que le conseil presbytéral confierait à un pasteur aussi remarquablement doué une des premières places vacantes, sinon en vertu d'un droit strict, tout au moins pour reconnaître le bien évident fait par lui aux fidèles. Il n'en fut rien, tout au contraire : les chefs du parti
orthodoxe profitèrent de leur majorité, très considérable au sein du conseil, très faible parmi le peuple protestant, pour imprimer à ses fonctions un caractère essentiellement temporaire et ne les renouveler que pour une période d'abord de trois et ensuite de deux ans. En novembre 1863 fut nommée, sur la proposition de M. Ernest André, une commission dite des siiffragances qui choisit pour son rapporteur M. Mettetal et conclut dans la séance du 5 février 1864 à la non-réélection de M. Coquerel; mais il convient, pour apprécier cette regrettable mesure en pleine connaissance de cause, de soumettre à une rapide analyse la situation ecclésiastique et théologique du protestantisme français.
Nous ne saurions mieux terminer ces quelques pages sur le pastorat officiel de notre ami, qu'en reproduisant ce passage du rapport lu par M. Martin-Paschoud dans la séance du conseil où ne furent pas renouvelés les pouvoirs de son suffragant.
Si d'un côté je souffrais amèrement de ne pouvoir remplir toutes les fonctions du ministère, de l'autre, et par une compensation dont je bénis la Providence, ma conscience pastorale était parfaitement tranquille par le choix de mon suffragant. Sous tous les rapports, en vue de tous les intérêts, de tous les besoins de l'Église, il ne me laissait rien, absolument rien à désirer : zèle, activité, piété, talent, cordialité, bienveillance, instruction, dévouement, tout ce qui de nos jours et dans notre cité doit faire le pasteur, l'apôtre, le propagateur de la vérité chrétienne, se trouvait à mon gré réuni chez M. Ath. Coquerel fils. Il va sans dire que j'avais aussi recherché, personne ne doit s'en étonner, une certaine conformité d'opinions et de croyances, une certaine harmonie dans l'intelligence des doctrines fondamentales, des principes constitutifs du christianisme et de la réformation. Il était tout simple que je profitasse de mon droit de présentation et que je fusse heureux de
rencontrer un suflragant aussi rapproché que possible de mes sentiments religieux et aussi qualifié d'ailleurs pour tout le reste. Ce choix fut agréé par le Consistoire et, j'ose l'affirmer, l'Église confirma ce choix par son empressement à suivre la prédication de M. Coquerel fils, à lui confier l'instruction des catéchumènes et à réclamer les soins de son ministère.