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SITUATION THÉOLOGIQUE

Le libéralisme théologique insiste à bon droit dans l'Église réformée de France sur l'ancienneté de ses origines. Dès le XVIrae siècle il peut hardiment revendiquer, comme ses premiers et plus sympathiques représentants, Castellion et les adversaires les plus éclairés de Calvin. Au XVIIme une science indépendante vis-à-vis de la tradition se développa, au sein de l'Académie de Saumur, avec Josué de la Place qui combattit les formules calvinistes de la corruption radicale de l'homme et du péché originel, Moyse Amirault qui professa un universalisme mitigé vis-à-vis de la prédestination rigide décrétée par le synode de Dordrecht, Louis Cappel qui, en démontrant l'origine masorétique des points-voyelles, détruisit l'inspiration littérale des Livres Saints. Au XVHIme fleurit à Genève ' toute une école de prédicateurs, d'historiens, de moralistes, dont la piété nous paraît tout aussi incontestable que le savoir, et qui demeurèrent chrétiens de fait et de cœur, tout en secouant le joug des confessions de foi. Les pasteurs du Désert, s'ils n'eurent guère de loisir pour se livrer à des recherches théologiques

1 Voir A. Sayous, Littérature française à l'Etranger, XVIIIme siècle.

approfondies, laissèrent néanmoins dans l'ombre tous les dogmes fondamentaux de l'orthodoxie qui, après une étude attentive de leurs manuscrits, ne peut revendiquer comme siens ni Antoine Court ni Paul Rabaut, moins encore Court de Gébelin et Rabaut Saint-Étienne.

Grâce à l'influence exercée par ces hommes distingués, les angles de la doctrine s'étaient, à la fin du XVIIIme siècle, singulièrement adoucis et pour ainsi dire effacés. L'élément moral l'emportait chez eux sur l'élément dogmatique : s'ils ne parlaient de la Bible qu'avec un profond respect, ils n'en tenaient pas chaque ligne pour également inspirée ; s'ils admettaient un élément surhumain en Jésus, ils ne se croyaient pas obligés pour cela de damner ceux qui professaient des idées différentes. Leur piété était à la fois solide et aimable, évangélique et tolérante, exempte de toute exagération et de toute violence, sympathique aux lettres et aux sciences dont elle attendait d'utiles services. On ne saurait le proclamer trop haut : le méthodisme, lorsque l'Église réformée de France fut officiellement réorganisée par la loi de germinal, constituait l'innovation, je dirai même l'importation étrangère ; les traditions chères aux vieilles populations huguenotes du Midi étaient beaucoup plus larges, plus sages, plus pratiques.

Je n'ai garde toutefois d'en méconnaître les lacunes. Une solide culture théologique faisait défaut à la plupart des hommes excellents qui exercèrent sous la Restauration le pastorat, sans qu'on puisse leur en faire un reproche. Les investigations critiques entreprises avec un si réel succès par les professeurs de Sedan et de Saumur, ne s'étaient pas encore relevées de la brutale persécution qu'elles avaient subie sous Louis XIV ; il était difficile d'étudier aux galères et au Désert, et dans les

cas les plus heureux deux années passées au séminaire de Lausanne ne permettaient d'acquérir que des connaissances fort incomplètes. Les idées religieuses chères au XVIIIme siècle n'avaient pas encore perdu tout leur empire : on recourait plus volontiers, pour repousser les attaques des incrédules, à des dissertations spiritualistes un peu vagues dans leur générosité qu'à des arguments de fait empruntés à l'histoire de la Bible et de l'Église. Comme celle des supranaturalistes allemands qu'ils connaissaient peu et deslatitudinaires anglais dont ils appréciaient fort les ouvrages, la méthode des libéraux français affectait un caractère essentiellement intellectualiste. Le Protestantisme était plus fréquemment envisagé par eux sous son côté rationnel et négatif que sous son côté mystique et positif, plus volontiers loué pour son adhésion au principe du libre examen que pour sa conformité avec l'Évangile. Trop souvent les preuves externes se substituaient à la contemplation intime et directe de Jésus, de ses actes et de ses discours, de sa personne et de son œuvre. Le Christianisme ne différait à leurs yeux de la religion naturelle que par l'accomplissement des prophéties et les miracles. Toute leur apologétique se résumait dans le dilemme aussi creux que complaisamment cité de W. Paley : « Les Apôtres n'ont pu être ni trompés ni trompeurs. » Parmi les pasteurs distingués de la période qui s'étend de 1830 à 1850, je rencontre d'ingénieux et profonds moralistes tels que M. Buisson, d'aimables et spirituels controversistes tels que M. Réville père, mais aucun théologien véritablement digne de ce nom. Hâtons-nous d'ajouter, pour rester équitables vis-à-vis de ces vieux libéraux si injustement décriés aujourd'hui, que s'ils ne possédèrent pas une culture théologique précise et

étendue, ils étaient animés d'un sincère désir d'apprendre et d'une louable tolérance à l'égard de toutes les opinions sérieuses, même les plus contraires aux leurs.

Rien ne permet mieux d'apprécier les progrès accomplis d'une génération à l'autre qu'un rapide coup d'œil sur le passé. Je viens de relire le curieux opuscule intitulé Y Orthodoxie moderne dans lequel M. Coquerel père s'efforce de prouver que ses idées sont beaucoup plus voisines de l'enseignement évangélique que celles des méthodistes. Vivement combattu lors de son apparition, il serait aujourd'hui signé sans scrupule par la plupart des pasteurs orthodoxes qui pourraient même y puiser quelques spécieux arguments contre l'école moderne, tout en le trouvant par trop conservateur.

Les pasteurs libéraux ' les plus connus de France se réunirent en 1 841 pour fonder le Lien: leur programme, dans lequel leurs adversaires découvrirent les plus pernicieuses hérésies, nous surprend aujourd'hui par une sagesse voisine de la timidité. Nous en reproduisons les passages les plus significatifs :

Nous croyons (et l'ouvrage périodique, organe de l'orthodoxie moderne, prendra pour point de départ ce principe) que l'Écriture sainte, seul livre inspiré, contient une révélation directe et positive de l'Esprit de Dieu, révélation suffisante pour tous et pour chacun, mais que cette inspiration n'est point dans les mots et qu'en conséquence une interprétation toute littérale de la Bible court toujours le risque de la mettre en contradiction avec la raison, la conscience, l'histoire et surtout avec elle-même. Sur cette

1 Ath. Coquerel père, Martin-Paschoud et Montandon de Paris, Nelson Vors de Versailles, Juventin des Ajeux, Buisson, Aeschimann et Illaire de Lyon, Duminy de Ferney, J. Viguier de Clermont-Ferrand, H. Courtin de Saint-Etienne.

base dont il s'agirait de démontrer sans relâche la solidité, tout l'édifice de notre foi s'élève.

Nous croyons aux miracles de l'Ancien et du Nouveau Testament, après avoir examiné préalablement, selon les règles de la saine critique sacrée, si tel ou tel fait doit être rangé dans cette classe.

Nous croyons aux prophéties sans admettre que l'Ancien Testament tout entier soit un long oracle et un type perpétuel du Nouveau.

Nous croyons que l'homme est incapable de se justifier lui-même devant Dieu et de mériter le salut.

Nous croyons à l'insuffisance, à l'imperfection de ses efforts, non à son impuissance radicale et absolue pour la recherche de la vérité, l'amour de Dieu et la pratique du bien.

Nous croyons à la nécessité du secours de la grâce, en repoussant toute doctrine qui arriverait directement ou indirectement à une négation ou altération de la liberté morale de l'homme.

Nous croyons que le salut de l'homme, c'est-à-dire sa conversion et sa sanctification, sa réconciliation avec Dieu et son bonheur éternel, est une œuvre où l'homme doit nécessairement entrer pour sa part en s'appropriant par la. foi et l'obéissance les secours de la grâce.

Nous croyons que cette œuvre a pour point de départ la miséricorde de Dieu et pour moyen l'ensemble de la mission divine du Christ, savoir : sa parole, sa vie, son sacrifice, sa mort volontaire et sa résurrection glorieuse.

Nous croyons à la divinité de Jésus-Christ comme Fils unique de Dieu et seul médiateur entre Dieu et les hommes, en rejetant l'idée athanasienne de la Trinité et en admettant que la foi sur cette doctrine doit s'arrêter à la limite posée par le Seigneur lui-même quand il a dit : « Personne ne connaît le Fils que le Père. »

Enfin quant à l'Église, après avoir ainsi fait notre profession de foi, nous nous déclarons les adversaires du principe des confessions de foi obligatoires, persuadés qu'il est impossible d'en dresser une qui ne violente quelque conscience et qui par conséquent ne conduise au séparatisme ; persuadés que l'unité nécessaire à l'Église a été

fondée par le Seigneur dans l'Évangile, qu'il ne nous appartient pas de la remplacer par une unité factice, faite de main d'homme et que le devoir du vrai chrétien est de savoir prier et communier « avec tous ceux qui invoquent le Seigneur d'un cœur pur. »

Tels sont nos principes ; nous entreprenons de les exposer et de les défendre dans un esprit de piété, de charité et de paix et en appelant avec confiance sur nos travaux cette assistance divine que le Seigneur ne refuse jamais aux œuvres de zèle et de sincérité dont le seul but est l'avancement de son règne.

La renaissance des études théologiques marcha cependant de pair au sein du protestantisme français avec l'épanouissement de vie religieuse qui se produisit aux environs de 1820. Le premier et le plus actif promoteur en fut Samuel Vincent dont les Mélanges (1820-1825) initièrent ses compatriotes à la critique de de Wette et de Lucke, à la philosophie de Kant et de Schleiermacher, aux résultats les plus sûrs et les plus féconds de la science d'outre-Rhin. Tout le mouvement actuel est renfermé en germe dans cette profonde maxime : « Tout dogme qui n'éveille pas un écho dans l'âme, qui ne lui fait pas rendre un son, n'est pas nécessaire au salut. » Comme l'a justement remarqué un des princes du journalisme parisien, Prévost-Paradol, « le modeste pasteur de Nîmes, sur la plupart des points d'histoire et de doctrine qu'il a touchés, a devancé de beaucoup les idées de son temps et se trouve d'accord avec les meilleurs esprits du nôtre. »

Son œuvre d'émancipation fut poursuivie dans le même esprit prudent et ferme par son neveu Ferdinand Fontanès et quelques pasteurs d'une génération plus récente, qui avaient étudié eux-mêmes à Halle et à Berlin. Leurs sympathies se trouvèrent naturellement acqui-

ses aux maîtres dont ils avaient suivi l'enseignement, à ces docteurs de la voie moyenne (Vermittlung) dont on a plus tard et à bon droit relevé les inconséquences, mais dont les vues sur l'inspiration biblique paraissaient alors singulièrement hardies à la plupart des pasteurs français, même les plus libéraux. Néander, par son onctueuse piété et la richesse de ses connaissances historiques, attira tout particulièrement ces premiers et encore timides introducteurs de la théologie germanique dans les églises cis-rhénanes. M. Fontanès traduisit en 1840 son Histoire du Siècle apostolique, M. Goy en 1852 sa Vie de Jésus, M. dePressensé en 1852 également son Commentaire sur l'Épttre aux Philippiens, M. Jean Monod en 1852 et 1855 ceux sur la Première Épître de Jean et celle de Jacques. Ullmann rencontra un habile interprète en M. Th. Bost pour sa Sainteté parfaite du Christ (1856), Tholuck en M. Sardinoux pour ses Heures de Recueillement chrétien (1 852).

Deux professeurs, l'un à Strasbourg, l'autre à Montauban, auxquels l'Allemagne était aussi familière qu'aux plus érudits d'entre ses fds, amassaient en silence de vastes matériaux, mais le premier, M. Reuss, empruntait à nos voisins jusqu'à leur langue pour son Histoire des Saintes Écritures du Nouveau Testament (1842), auxquelles il ne croyait pas le public français disposé à faire bon accueil ; le deuxième, M. Michel Nicolas, n'abordait pas encore la théologie proprement dite et se contentait d'arranger pour ses étudiants YHistoire de la Philosophie de Ritter (1850) ou de reconstruire avec une infatigable précision V Histoire littéraire de Nîmes (1854).

Le mouvement émancipateur s'étendit jusqu'aux communautés dissidentes qui en semblaient préservées par

leur confession de foi. L'historien ne parlera jamais qu'avec respect de cette école éminemment subjective qui eut pour organe le Semeur1 et pour théoricien Alexandre Vinet. Devant l'autorité souveraine de la conscience, les preuves externes furent reléguées au deuxième plan, les formules imposées, sans qu'on en vint jamais jusque une rupture ouverte avec l'orthodoxie du Réveil, disparurent devant les libres manifestations d'une foi personnelle qui jaillissait des profondeurs de l'âme. L'affinité du christianisme avec la nature humaine fut proclamée comme le meilleur argument en faveur de sa divinité. Tout le poids de la démonstration porta sur la vertu morale et religieuse de l'Évangile, sans qu'il y eût négation expresse de son côté surnaturel, mais en le laissant plus ou moins inconsciemment dans l'ombre. Vinet, en éludant les applications négatives de son principe, s'arrêta sur la pente glissante qui l'aurait conduit tout droit au Rationalisme; s'il n'admit comme essentielles que les vérités que pouvait s'assimiler sa conscience, il ne rejeta pas comme faux tout élément hétérogène. Les lueurs nouvelles dont il avait salué l'aurore comme penseur, ne le troublèrent pas dans sa touchante humilité comme croyant.

L'orage n'éclata qu'après sa mort survenue le 4 mai 1 847 et au sein même de l'établissement que la Société évangélique de Genève avait fondé pour combattre l'influence soi-disant latitudinaire et rationaliste de la Vénérable Compagnie. Depuis 1845 il avait la bonne fortune de compter au nombre de ses professeurs un savant et un écrivain de premier ordre, M. Edmond Scherer.

1 Dirigé par M. Lutteroth, principaux collaborateurs : Vinet, de Félice, H. Hollard, V. de Pressensé, A. Sayons.

L'orthodoxie exclusive saluait en lui un de ses plus brillants et plus intrépides champions. Les thèses fondamentales du Calvinisme avaient été soutenues par lui avec toutes les ressources de l'érudition moderne dans ses Prolégomènes à la Dogmatique réformée, tandis qu'il avait attaqué avec une verve incisive le système des Églises nationales dans sa brochure sur l'État actuel de l'Église réformée en France et son Esquisse d'une Théorie de l'Église chrétienne (1843-1845). Mais en même temps, tout nourri de la pensée de Vinet, il poussa les prémisses de son maître jusqu'à leurs extrêmes conséquences avec une dialectique vigoureuse que n'effrayait la perspective d'aucune catastrophe *.

Du moment, écrivait-il plus tard dans ses « Études critiques sur la Littérature contemporaine, » du moment que la vérité religieuse était justifiée par son accord avec les besoins religieux de l'âme, on devait naturellement arriver à conclure que cela seul dans la religion est vrai qui est religieux, que cela seul est religieux qui répond à de saints désirs, qui produit de pieuses émotions. C'était déjà singulièrement réduire et transformer les croyances. Mais il était difficile de s'arrêter en chemin. En effet, si la religion n'a plus de raison d'être que dans le sentiment moral et religieux, on ne voit pas trop ce que l'origine surnaturelle des religions conserve d'importance. Peu importe qu'une vérité soit naturelle ou révélée, qu'elle sorte des profondeurs de la conscience humaine ou qu'elle descende des cieux entr'ouverts : elle est vraie parce qu'elle est bienfaisante et elle est bienfaisante parce qu'elle est vraie en elle-même, intrinsèquement, indépendamment de la source à laquelle elle a été puisée.

Le vin nouveau ne pouvait être renfermé trop longtemps dans de vieilles outres, un enseignement basé

1 Volume I. Alexandre Vinet.

sur une entière liberté d'investigation obtenir droit de cité dans une école où régnait l'autorité en matière de foi. A la Théopneustie de son collègue Gaussen, à ce défi jeté à la science théologique et au bon sens par le dernier des orthodoxes conséquents, M. Scherer répondit par ses deux Lettres sur la Critique et la Foi, où le mysticisme le plus élevé s'allie aux vues les plus hardies sur l'inspiration biblique. Cette même année 1849, un ami du professeur démissionnaire, également sorti des rangs du méthodisme, naguère encore collaborateur du journal la Réformation au XIXme siècle, M. Colani fonda la Revue de Théologie et de Philosophie, plus généralement connue sous le nom de Revue de Strasbourg. Je n'ai pu me défendre, je l'avoue, d'une certaine émotion, en rouvrant ces gros volumes, fidèles compagnons de ma jeunesse, lus autrefois d'un bout à l'autre avec une curiosité infatigable, pour me renseigner sur les problèmes débattus et trouver à des interrogations sincères une réponse satisfaisante. Aujourd'hui que j'embrasse l'ensemble dans un coup d'œil rétrospectif, je n'hésite pas à déclarer qu'aucune collection théologique ne fait autant d'honneur aux hautes études dans les pays réformés de langue française. Toutes les questions relatives à la liberté et à l'autorité en matière de foi, à l'inspiration et à l'authenticité des Livres Saints, à la personne et à l'œuvre de Jésus-Christ, aux prophéties et aux miracles, à la crédibilité des récits évangéliques, y sont traitées avec une netteté, une franchise, une pénétration admirables. Qu'il s'agisse de philosophie ou de critique, de l'hégélianisme ou de l'école de Tubingue, nous avons affaire à la même érudition solide et précise à laquelle ne trouvaient pas à reprendre les investigateurs les plus minutieux d'outre Rhin, mais cette abon-

(lance d'informations et cette rigueur dans la méthode ne nuisent aucunement aux qualités indispensables pour tout écrit français : la limpidité de l'exposition, la judicieuse ordonnance des parties, la correction et l'élégance du langage. Sainte-Beuve, lorsque parurent les Mélanges de Critique i^eligieuse, se fit un plaisir de signaler aux lecteurs des Causeries du lundi1 M. Scherer, comme un écrivain de premier ordre, et M. de Rémusat, dans un article de la Revue des Deux-Mondes sur la Théologie critique en France* , ne plaçait pas sur un rang inférieur M. Colani.

Ceux d'entre nous que repousse la mesquinerie et la vulgarité de la polémique contemporaine, aiment à se reporter par la pensée à ces joutes à la fois si sérieuses et si courtoises, celle de 1850 où M. Scherer défendit sa conception de la Bible aussi bien contre les vieux libéraux que contre les orthodoxes du Réveil, celle provoquée par son article sur le Péché, de décembre 1 857, à laquelle prirent part MM. Durand, Chavannes, Colani, celle qui s'engagea en 1861 à propos du Surnaturel entre MM. Bois et Réville.

On m'accusera de paradoxe si, en dépit de la réputation d'hérésie universellement admise de la Revue, j'affirme que les idées énoncées pour la première fois, il y a trente ans, dans ses colonnes, sont aujourd'hui professées par la plupart des évangéliques éclairés, et cependant, pour établir la vérité de cette allégation, je n'ai besoin que d'invoquer l'article de M. Scherer : Ce que c'est que la Bible (1855) ou celui de M. Colani sur la Conscience et l'Évangile (1856) dont voici les dernières lignes :

1 Causeries du lundi, XV.

4 Bévue des Deux Mondes, 1er janvier 1862.

On ne prouve la divinité d'une personne ou d'une institution qu'en faisant voir qu'elle répond à l'idéal de la conscience, puisque la perfection morale est de tous les attributs divins le seul qui ne soit pas pour nous une simple abstraction. Une religion est divine exactement dans la proportion où elle sanctifie. Nous n'avons pas d'autre signe pour la juger. Par conséquent, il n'y a d'acceptable que l'argument tiré de la valeur intrinsèque de l'Évangile, par conséquent aussi l'unique moyen de prouver en bloc la vérité de l'Évangile consiste à prouver l'excellence de chaque détail. Toute démonstration préliminaire est une illusion ou un sophisme. En un mot, si le christianisme est bon, il est divin ; or, l'expérience personnelle peut seule me faire savoir qu'il est bon. Il n'importe par quel bout vous commencez. Prenez une parole quelconque de l'Évangile et l'examinez avec la conscience : si votre esprit se sent fortifié, cette parole est divine. Continuez votre étude sans vous inquiéter de la possibilité de voir cet accord se rompre plus tard. Le jour où il se romprait, il serait temps d'y songer... L'enseignement du Seigneur a pour but de réveiller la conscience, d'en faire l'éducation, de l'élever jusqu'à lui. Agissons de même et nous aurons trouvé la véritable apologétique.

Le grand public est tout aussi fermement persuadé que les docteurs de Strasbourg adoptèrent en matière critique les hypothèses les plus aventureuses d'outre- Rhin; mais il suffit d'un rapide coup d'œil pour se convaincre de la sagesse et de la modération dont ils tirent preuve en ce domaine, de tous le moins familier à leurs compatriotes. Fidèles à la méthode historique, ils contribuèrent par des recherches indépendantes à la solution des problèmes les plus délicats et surent, tout en profitant des travaux des meilleurs maîtres , garder leur originalité. Si les thèses de Baur et de Scholten furent soutenues par MM.Steeg et Réville, il convient de ne pas oublier que M. Reuss figure au nombre des plus habiles adversaires de l'École de Tubingue et que

M. Colani débuta dans la carrière théologique par une réfutation du Dr Strauss. Si leur tâche la plus urgente consista dans la démolition d'erreurs, de sophismes, de malentendus de toute espèce, ils ne perdirent pas de vue l'œuvre de la reconstruction et purent revendiquer comme autant de créations positives: dans le domaine de la critique, Y Histoire de la Théologie apostolique de M. Reuss ; dans celui de la pédagogie le Manuel d'Instruction religieuse de M. Réville; dans celui de l'édification les Sermons de M. Colani, qui atteignirent en peu de temps un nombre d'éditions et de traductions plus considérable qu'aucun recueil orthodoxe.

Malgré la communauté du but poursuivi, une entière liberté régna au sein de la nouvelle école , comme il convient entre des défenseurs de l'esprit et du progrès. De même qu'on y distingue une droite et une gauche, on peut tout aussi aisément classer d'après ses origines ses principaux représentants. Ceux d'entre eux qui avaient traversé une période de rigide orthodoxie, qu'ils eussent enseigné à l'École de Théologie de Genève ou subi l'ascendant d'Adolphe Monod, gardèrent longtemps les traces des chaînes qu'ils avaient portées et des combats qu'ils avaient livrés pour leur émancipation spirituelle. Ils arrivèrent à l'hérésie comme malgré eux. entraînés contre leurs plus chers désirs par la force irrésistible de la vérité : « Je suis à vous ; convainquezmoi, » répétait M. Pécaut, pendant ses années d'études à Montauban, à son maître Adolphe Monod :

Quelques-uns des hommes qui se sont séparés avec le plus d'éclat de la tradition, écrit à propos de l'évêque Colenso M. Scherer \ ont commencé par la foi la plus

1 Bévue des Deux Mondes, 15 mars 1863, article reproduit dans les Mélanges d'Histoire religieuse.

naïve, la plus implicite, la plus opiniâtre. Ils n'ont pas douté pour se débarrasser d'une doctrine dont la sainteté leur était devenue importune, ils n'ont pas nié parce qu'il leur importait de le faire : c'est malgré eux que leurs croyances leur ont échappé. Loin d'aller au-devant des objections, ils n'en ont reconnu le poids qu'en dépit d'euxmêmes. Ils ont cédé à l'évidence.... Habitués à écouter leur conscience, ils n'ont pu lui résister. La sincérité est pour eux une chose si haute et si sacrée qu'ils finissent par lui sacrifier jusqu'à leur foi. Le conflit dans lequel ils se trouvent engagés est, en définitive, un conflit de la morale avec le dogme . de la loyauté du caractère avec la fidélité au drapeau. En un mot, si l'essence de la religion est le juste et le vrai , on peut dire que les hommes dont nous parlons deviennent incrédules par dévouement à la religion même.

Il ne serait même point difficile d'établir de nouvelles nuances entre ces affranchis de la tradition, les uns, comme MM. Colani et Scherer, ayant reçu la forte éducation scientifique de Strasbourg; les autres, comme MM. Pécaut, Goy, Gaufrés, s'étant élevés à Montauban à une philosophie religieuse un peu vague dans sa générosité, à un mysticisme plein de charme, à une piété onctueuse jusque dans son hétérodoxie.

Les produits les plus avancés dans cette direction négative furent d'une part l'article de M. Scherer sur la Crise du Protestantisme \ et son dialogue de Montaigu 2, de l'autre, les Lettres de M. Pécaut sur le Christ et la Conscience.

On observe tout au contraire un développement paisible et régulier chez les théologiens sortis du vieux

1 Bévue des Deux Mondes, 15 mai 1861.

* Nouvelle Bévue de Théologie de Strasbourg, II, 1858, reproduit dans les Mélanges de Critique religieuse, Conversations théologiques.

libéralisme. Si profonds que soient les changements amenés dans leurs croyances par un loyal et persévérant labeur, il ne se produisit aucune violente rupture entre leur point de départ et leur point d'arrivée. Moins éloquents et moins dramatiques que ceux de leurs amis de l'extrême gauche, leurs livres, parmi lesquels je mentionne au premier rang YHistoire des Dogmes d'Eugène Haag (1862) et les Études sur l'Ancien et le Nouveau Testament de M. Michel Nicolas ( 1 86 î-l 863), témoignent d'une érudition solide et judicieuse , d'une intelligence ferme et nette , ennemie de tout écart d'imagination comme de toute subtilité dialectique. Les mêmes caractères psychologiques se retrouvent chez des publicistes appartenant à une génération plus jeune mais sortis du même milieu, tels que MM. Ernest Fontanès et Albert Réville.

Cette renaissance des hautes études religieuses se fit sentir bien au delà des cercles théologiques. Les protestants français , longtemps après qu'ils eurent été réintégrés dans leurs droits civils, demeurèrent ignorés de la grande masse de leurs compatriotes. Sans parler du parti de la peur qui relevait la tête après chaque révolution et enveloppait dans son aversion pusillanime toutes les idées qui agitaient la conscience, le monde des lettres et de la politique, de la presse et des salons, pratiqua à leur égard la persécution du silence, la conspiration du dédain. La Revue des Deux Mondes, pour ne citer qu'un seul exemple, refusa, en 1843, d'insérer une rectification de M. Coquerel père au sujet d'un article de M. Durrieu sur le Socinianisme où cet honorable pasteur était accusé de nier la divinité de Jésus-Christ. On regarda comme une preuve de bon goût et de sagesse pratique , une indifférence polie en

matière religieuse, l'abstention systématique de toute allusion même éloignée aux débats de cet ordre. Grâce à l'antagonisme qu'avait établi une philosophie superficielle entre l'enseignement théologique et la recherche indépendante, le protestantisme, avec son principe du libre examen , fut tenu pour illogique à la fois par les dévots et les incrédules et proscrit comme un voisin gênant , trop sérieux dans ses croyances et trop hardi dans ses revendications pratiques.

L'Église réformée était trop ferme dans sa foi , trop pénétrée de la sainteté de son origine et de la grandeur de sa mission, pour chercher à s'imposer bruyamment à l'attention publique et à se faire de force une place au milieu d'acteurs affairés et de spectateurs distraits, pour ne pas attendre avec un joyeux espoir des jours meilleurs. Cette période de calme et d'obscurité relative fut employée par elle à recueillir ses forces, à réédifier sa théologie et sa littérature , à se remettre en contact avec les hommes et les choses du temps présent. Peu à peu la lumière se lit au milieu des ténèbres accumulées par l'ignorance et la frivolité. L'opinion publique, plus exactement renseignée, s'étonna des trésors qu'elle méprisait naguères; les esprits les plus graves et les plus perspicaces s'informèrent avec un sympathique intérêt de nos principes, de nos institutions, de notre histoire. A cet acte de justice concoururent des causes diverses : le réveil après 1848 des aspirations religieuses et le besoin en dehors du catholicisme d'une foi plus solide et plus éclairée, l'épanouissement des études historiques et philologiques et le commerce intime qu'elles provoquèrent avec l'Allemagne, l'Angleterre, la Hollande et autres nations protestantes, la compression politique qui, pendant toute la durée du

second Empire, poussa vers d'autres sphères les intelligences éprises de vie et d'action.

Le premier, M. Edgar Quinet s'engagea en 1842 dans cette voie féconde avec son Génie des Religions et conquit les suffrages de la jeunesse studieuse par la poésie de son style, l'élévation de sa pensée, l'ardeur de son libéralisme. En 1852, un ancien ministre, un ami de Tocqueville et de Dufaure, M. Vivien examina de près, dans ses Études Administratives, l'organisation des Églises réformées avec la sagacité éclairée et la bienveillante droiture de l'homme d'État supérieur aux futiles dénigrements de la mode. Le \ 5 juin 1 854, M. de Rémusat fit un pas de plus et considéra , à propos du livre de M. Merle d'Aubigné sur la Réformation, le protestantisme soit dans son principe constitutif, soit dans son influence sur la vie intérieure des âmes et la vie sociale des peuples.

Le fond et l'essence de la Réformation, apprenait l'illustre académicien à ses lecteurs quelque peu surpris de la Revue des Deux Mondes, le principe vivant et immortel du protestantisme, c'est un besoin de spiritualité dans la foi et la religion. Jésus-Christ a dit: « C'est l'esprit qui vivifie.» Or, l'esprit a besoin de la liberté, c'est sa manière d'être. Le protestantisme n'est la liberté que parce qu'il est la vie. C'est l'âme qui se dégage des liens de l'autorité , du conventionnel et du cérémonial, pour se livrer avec puissance à une piété vigoureuse et mâle parce qu'elle est spontanée , féconde parce qu'elle est primesautière , progressive parce qu'elle porte en elle le germe de l'avenir et ne souiïre aucune entrave. Le protestantisme ne nie que pour affirmer. Il n'a nié et supprimé les intermédiaires que pour mettre la conscience en contact immédiat avec Dieu, avec Jésus-Christ, avec le devoir, avec la vraie vie humaine, avec la vraie vie éternelle, vie de foi et de progrès, qui doit commencer dès ici-bas. La foi qui rend juste et qui justifie devant la grâce, n'est pas un système parti-

culier de dogmatique, elle se retrouve au-dessus des diversités sectaires. C'est la vie commune, c'est la sève qui monte au cœur de l'arbre et le rajeunit; la foi, c'est le vrai feu sacré, c'est le principe et la source de la vie religieuse.

Cette même année 4 854 M. Laboulaye se fit auprès du public parisien l'introducteur de Channing; en 1857 parurent les Études d'Histoire Religieuse de M. Renan; en 4 860 M. Prévost-Paradol réimprima les Vues sur le Protestantisme de Samuel Vincent avec une éloquente préface où il rendait pleinement hommage à la profondeur de vues et à la piété éclairée du pasteur de Nîmes; en 1863 enfin fut publiée la Vie de Jésus, la manifestation la plus brillante et la plus fidèle, par ses qualités comme par ses défauts, de l'esprit français dans le domaine théologique. En 1858 deux protestants alsaciens, MM. Auguste Nefftzer et Charles Dollfus , fondèrent la Revue Germanique pour offrir à leurs compatriotes un tableau toujours exact du mouvement intellectuel au delà du Rhin. En 1859 M. Buloz, appréciant avec son tact exquis ce nouveau courant de l'opinion, introduisit un pasteur parmi les collaborateurs habituels de la Revue des Deux Mondes et inséra de M. Réville un article sur la Renaissance des Études Religieuses en France, bientôt suivi d'une biographie du grand prédicateur unitaire Théodore Parker. Sans parler du Temps \ dont les deux principaux rédacteurs étaient deux anciens élèves de la Faculté de Théologie de Strasbourg, MM. Nefftzer2 et Scherer, les questions

1 Fondé en 1859.

8 M. Nefftzer avait coutume de dire qu'il ne connaissait pas d'école ni de discipline comparables pour le développement de l'intelligence à celles par lesquelles il avait passé à la Faculté de Théologie de Strasbourg.

protestantes étaient traitées dans la presse quotidienne : aux Débats par MM. Laboulaye et Prévost-Paradol, au Siècle par MM. Taxile Delord et de Biéville, à Y Opinion Nationale par MM. Achille Arnaud et Jules Levallois. N'était-ce pas le cas pour les penseurs sérieux de répéter avec le vieil Ulrich de Hutten :

Les études fleurissent , les esprits se réveillent , c'est plaisir de

vivre.

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