COQUEREL. OPINIONS THÉOLOGIQUES
Par l'enseignement qu'il avait reçu à la Faculté de Genève comme par l'influence paternelle, notre ami se trouva préservé de toute crise violente , de tout salto mortale dans son développement scientifique. Ses guides les plus vénérés furent les précurseurs du libéralisme moderne, les hommes excellents qui assurèrent à la religion une base plus solide et plus large, en la faisant reposer d'aplomb sur la conscience individuelle et en la dégageant de toute solidarité compromettante avec des formules surannées: Samuel Vincent et Vinet, Channing et Bunsen. S'il se montra toujours équitable envers le professeur de Lausanne malgré la subtilité de son argumentation et ses tendances séparatistes \ il se sentit gagné de prime abord par la piété si élevée et si généreuse du pasteur de Boston, son inébranlable con-
* Il n'est plus, « écrivait au lendemain de la mort de Vinet le principal rédacteur du Lien, » celui qui a été longtemps la force et la gloire du Semeur, celui qu'un des hommes les plus illustres de notre époque a jugé trop sévèrement selon nous en l'appelant tout à fait un critique et presqu'un écrivain, celui qui à nos yeux fut en religion un vrai et admirable chrétien, quoique sectaire étroit dans les questions d'Église, et en littérature un des meilleurs écrivains et le premier critique du XIXme siècle (Lien, 25 février 1858).
fiance dans la liberté spirituelle, son horreur instinctive de tout dogme imposé comme de toute confession de foi.
Victime lui-même de l'étroitesse et de l'intolérance sectaires, il aimait à répéter ces belles paroles de son maître :
A mesure que je vieillis, je souffre des chaînes qui pèsent sur l'esprit humain et de l'art par lequel des hommes subjuguent la foule. Je me méfie de plus en plus des influences de secte, je me sens plus libre en dehors de toute communion particulière et je m'efforce de rendre plus intimes les rapports qui me lient à l'Église universelle et à tous les hommes excellents et saints. Je me trouve éloigné de tous, excepté de ceux qui cherchent et qui prient pour une lumière plus éclatante, pour une manifestation plus pure et plus effective de la vérité.
Sur quoi Coquerel ajoutait :
Américain de cœur, Channing n'eût pu ni voulu comprendre notre système français, d'après lequel on peut diviser les questions, n'en considérer qu'une seule face et enfermer tour à tour son esprit dans des compartiments séparés. Pour lui, le libéralisme était un et dominait tout, fécondait et illuminait le domaine entier de la pensée et de l'activité ou plutôt Channing était libéral comme il était homme, non par parti pris sur telle ou telle question, mais par sa nature même, élevée, large et compréhensive. C'est avec une vive joie que nous voyons cette grande et belle âme toujours plus connue et plus influente en France. C'est une saine et fortifiante atmosphère, c'est une haute et sereine région que celle où l'on pénètre à sa suite. Cet esprit si indépendant en même temps que si religieux. si austère en même temps que si aimant, ne peut manquer de faire grand bien à l'esprit français, dans la légèreté un peu servile et dans l'absence d'élévation qui le caractérisent trop souvent aujourd'hui. Quant aux protestants de notre pays, ils doivent tous, tous sans exception, lire et
méditer le grand prédicateur, le noble penseur américain. L'édification la plus riche, la piété la plus éclairée et la plus vivante y circulent largement, y coulent à pleins bords. Pour les pasteurs, ce livre est une mine opulente à exploiter dans l'intérêt de leur troupeau. Ce succès de Channing en France fait honneur sans contredit à notre génération; c'est un signe des temps. Ni la France de la Restauration, ni celle du premier Empire, n'eussent été mûres pour le succès d'un livre- si simplement et si gravement Chrétien.
Quand on fera l'histoire du développement religieux de notre époque, il faudra donner le premier rang à des hommes très peu connus en France, il y a vingt ans : Alexandre Yinet, Samuel Vincent, Channing; après eux Théodore Parker, encore à peu près ignoré, se fera une grande place. Ce sont là des esprits vraiment féconds, des initiateurs puissants. Ils ont pensé, ils ont vu. ils ont aimé et le monde qui les entourait ne les a compris qu'à demi, mais leur pensée a survécu, elle est restée agissante et conquérante et ils ont pu redire avant de mourir ce que le Maître dont ils ont été les disciples laborieux et fidèles, a dit avec plus d'autorité : « Je suis venu porter sur la terre le feu de l'esprit, » la flamme envahissante de la vérité et de l'amour, et s'il est déjà allumé, qu'ai-je à désirer de plus « ?
M. Laboulaye écrivit à diverses reprises à notre ami pour le remercier du précieux concours qu'il lui apportait pour la propagation des idées de Channing :
Et, avant tout, permettez-moi de /vous témoigner toute ma reconnaissance pour l'article que vous avez consacré à Channing et à moi. Vous avez trouvé la plus exquise définition de Channing en l'appelant un beau et doux génie et c'est une heureuse fortune que je vous envie. C'est ce qu'on a dit de plus juste et de plus vrai sur cet excellent Chrétien. Que vous avez raison de dire que ceux qui ne le lisent
' Lien, 'ÙO août 18G2.
pas sont les premiers punis de l'étroitesse de leur esprit! Je n'ai qu'une objection à faire à votre article, c'est qu'il y est beaucoup plus question de moi que de Channing, ce que je m'explique et par une indulgence excessive et par le sujet même du livre , qui ne rentre qu'indirectement dans le cadre de votre journal. Mais quand je publierai les chefs-d'œuvre religieux de Channing, je réclamerai encore votre bienveillant examen, et je vous prierai de m'oublier (29 octobre 1855).
Plus tard, pendant son pastorat à Paris, Coquereleut la joie de se rencontrer à diverses reprises avec Bunsen dont il appréciait depuis longtemps, soit à Berlin, soit à Londres, l'influence émancipatrice et de s'entretenir avec lui de la meilleure solution qu'il convenait de donner au problème religieux.
Un des hommes les plus illustres de l'Allemagne moderne, « s'écriait-il en 1867 dans ses beaux discours sur la Conscience et la Foi, également remarquable par la dignité de sa carrière politique, par la noblesse de son caractère, par une science aussi vaste que variée et par une piété rare; un diplomate qui renonça trois fois à son poste d'ambassadeur, parce qu'il recevait des ordres que sa conscience n'approuvait pas et qui devint l'ami intime de son souverain sans cesser de demeurer indépendant; un théologien ultra orthodoxe et piétiste dans sa jeunesse, dont la foi, tout en devenant plus profonde, devint toujours plus libérale à mesure que son expérience et son savoir s'étendaient, M. de Bunsen ne cessait de répéter pendant son dernier séjour en France et m'a dit à moi-même deux fois, avec l'autorité bienveillante que lui donnaient ses cheveux blancs et sa haute renommée, que la mission des théologiens et des prédicateurs de ma génération doit être de rectifier les idées fausses qui régnent dans notre pays au sujet de la Bible et de l'autorité qui lui est due. Je voudrais aujourd'hui m'acquitter,en quelque mesure, de ce mandat légué pour ainsi dire à notre époque, par ce
vieillard éminent5 peu de temps avant sa mort, cette mort si chrétienne et si belle, qu'elle a fait une impression profonde sur tous ceux qui en furent témoins ou qui ont pu en lire l'émouvant récit.
Dès les débuts de son ministère, avec une intelligence aussi active et aussi ouverte que la sienne , était apparue à Coquerel la nécessité de rompre avec les anciens errements. Sans posséder encore la conscience très nette du terrain sur lequel devait se livrer le combat et des transformations devenues indispensables, il avait compris que le protestantisme, pour accomplir son œuvre régénératrice , devait gagner en intimité et en profondeur.
Les temps ne sont plus les mêmes , écrivait-il le 5 janvier 1 851 ; de grandes modifications s'opèrent dans les idées, dans les partis, dans les personnes. Les vieux cadres sont usés, ils tombent en poussière. A ces changements les principes libéraux et tolérants ne perdent rien , ils y gagnent. C'est dans leur sens que marchera ce mouvement de l'esprit, mais la charité et la paix, la fraternité et l'union doivent y gagner encore plus. A nouveaux besoins , nouveau langage , et ce sera avec bonheur que nous verrons la vieille polémique des partis se transformer. Nous deman" dons seulement pour notre part, qu'on nous y aide.
Parmi les accusations dont se montrait prodigue le parti adverse , aucune ne semblait plus injuste à notre ami que ce perpétuel reproche de rationalisme, perfidement répété dans le but de desservir les libéraux auprès des lecteurs crédules.
Appeler rationalisme toute hétérodoxie, écrivait-il dans l'une de ces trop nombreuses occasions, est une tactique déloyale des partis et M. Bost1 ne devrait pas laisser aller
' M. Ami Bost dans ses Mémoires pour servir à V Histoire du Réveil.
la spirituelle et superficielle étourderie de sa plume s'égarer jusqu'aux confins de la calomnie. Appelez-nous hétérodoxes : nous le sommes et nous en rendons grâce et gloire à Dieu par Jésus-Christ, notre Maître et notre Sauveur, car l'hétérodoxie, c'est pour nous le rejet de toute autorité humaine entre le Christ et nous, mais rationalistes, nous ne le sommes pas. Le mot ne nous fait pas peur, nous avons des amis Chrétiens qui le sont et que rien au monde ne nous ferait désavouer; seulement nous réclamons le suum cuique et nous en avons le droit.
Quant à appeler nouveau rationalisme la tendance de M. Scherer, c'est parfaitement montrer qu'on ne l'a pas comprise. (Il est impossible de ne pas ajouter qu'une si énorme méprise fait mal augurer d'un livre qui devait servir à l'intelligence des principales questions théologiques.) Ce n'est pas pour la froide et fragile raison, c'est pour l'âme tout entière, toute imprégnée de la foi et de la vie Chrétienne, c'est pour le moindre Chrétien dans toute la plénitude de sa spontanéité que l'école nouvelle a réclamé la liberté complète dont nul n'a moyen de la déshériter. L'âme prouve sa liberté en marchant, en marchant â Dieu et à Christ, altérée, volontairement subjuguée par la vérité et la sainteté, l'amour et la grâce. On peut bien à force d'être superficiel prendre pour des rapports entre cette école et le rationalisme quelques résultats communs et négatifs de la critique, mais est-il possible de ne pas voir une différence radicale entre une école qui affirme, qui part du fond chrétien, des entrailles même de la réalité chrétienne, et un système de dénigrement et de rétrécissement dont le point de départ était l'hostilité à toute révélation, à toute action divine ' ?
Malgré les exagérations propres aux controverses théologiques, un historien sérieux, pourvu qu'il restât équitable, ne pouvait en effet assimiler avec la froide et sèche morale à laquelle le Christianisme s'était vu réduit par les Paulus et les Wegscheider, ni la piété
1 Lien, 28 janvier 1854.
sobre et vivante de MM. Chenevière et Coquerel père, les deux pasteurs incriminés par M. Bost, ni la critique toute empreinte de mysticité de MM. Scherer et Colani.
La même indépendance dont Coquerel fit preuve à l'égard de ses prédécesseurs dans la carrière se trouve dans ses relations avec la nouvelle école. Ici l'impartialité équivalait au courage, car beaucoup de libéraux pour se faire pardonner d'anciennes hérésies répétaient volontiers avec l'apôtre Pierre : « Nous non plus, nous ne sommes pas de ces gens-là. » M. Coquerel père, au moment où la lutte avait éclaté au sein de la dissidence , s'était félicité de la prudente ligne de conduite observée par lui dans le Lien, à égale distance des exagérations de M. Scherer et de celles de M. Gaussen. Les vues de la nouvelle école sur l'inspiration des Écritures avaient été tout aussi fortement combattues, quoique avec plus de courtoisie dans la forme, par MM. Munier et Chenevière que par MM. Merle d'Aubigné et de Gasparin. Notre ami lui-même, malgré son aménité habituelle, ne pouvait oublier les hautains jugements et les amers sarcasmes dont la Réformation au XIXme siècle avait poursuivi les églises de multitude.
Mais les questions de principes l'emportaient toujours chez lui sur les rivalités de personnes. En dépit de quelques entraînements regrettables vis-à-vis de l'orthodoxie et malgré le peu de sympathie qu'il ressentait à l'origine pour ses principaux promoteurs, la nouvelle théologie fut de bonne heure saluée par lui « comme un bienfait de Dieu , une gloire pour la France et le Protestantisme , un gage certain de grandes et belles destinées ' . » Une brochure dans laquelle M. Astié, sous
1 Lien, 5 septembre 1863.
le voile de l'anonyme, avait exercé sa verve mordante aussi bien contre M. de Gasparin que contre les docteurs de Strasbourg, lui permit de s'exprimer sur ces matières délicates en toute franchise.
La France ' a été longtemps le pays de l'immobilité théologique, et le titre que nous inscrivons en tête de cet article y est assurément très nouveau, mais il est vrai aujourd'hui. Le mouvement qui avait été un fait exceptionnel, borné à quelques individualités très rares, commence à prendre des proportions plus larges et à emporter avec lui ceux qui veulent résister à son action. On l'a dit avec raison : ce qui a fait la force de Luther, c'est qu'une fois arrivé à rétablir l'Église sur la base de la foi, il s'est arrêté avec une obstination qui avait parfois quelque chose d'aveugle, comme lorsqu'à Marbourg il ne cessait de répéter : Hoc est corpus meum. Il est vrai que ce temps d'arrêt a servi et sert encore de prétexte à des abus et même à des actes de tyrannie spirituelle, mais il n'est pas moins vrai que c'est ce qui a complété le caractère d'énergie virile et contenue de la Réformation, rallié les âmes et rassuré l'Église.
Or, c'est ce temps d'arrêt, cette forme achevée, cette plénitude de vie qui retient un principe dans ses vraies limites, cette puissance qui systématise et circonscrit, c'est en un mot l'élément scientifiquement synthétique que l'on saisit encore difficilement dans l'œuvre de M. Scherer et de ses frères d'armes. L'œuvre, les temps, les hommes, tout diffère entre Luther et nous, mais aujourd'hui comme alors, l'esprit humain a besoin de conclure, il ne décrit jamais une parabole sans fin, il trace bien ou mal un cercle, et quand il l'a tracé, il s'y établit, s'y nourrit, épuise tout ce qu'il y trouve de ressources, puis le brise, et en sort pour en tracer un autre plus loin. Jusqu'à présent MM. Scherer et Colani n'en sont qu'à la parabole.
Peut-être l'œuvre qu'ils ont commencée ne s'achèvera-
1 M. Scherer, ses disciples et ses adversaires, par quelqu'un qui n'est ni l'un ni l'autre {Lien, 7 octobre 1854).
t-elle jamais ; mais il ne faut pas croire qu'elle reste inférieure pour cela ? Avec les matériaux amassés par l'un, tel autre bâtira, et le terrain que celui-ci déblaye, sera un magnifique héritage qu'il léguera à un constructeur plus heureux. S'il s'agit de refaire l'Évangile d'après des idées préconçues, tout l'Évangile croule et il ne reste que des systèmes quelconques de philosophie bâtis avec ses débris. Mais la conscience, mais le bien et le mal, mais le sentiment religieux, mais l'amour et la crainte de Dieu ne sont pas des idées préconçues : ce sont des faits préexistants, ce sont des forces créées par Dieu lui-même. Quand une autorité quelconque voudra m'imposer un dogme que mon sentiment chrétien trouvera impie, ma conscience immoral, mon amour pour Dieu blasphématoire, je le repousserai de toutes mes forces au nom de Dieu lui-même et de son esprit qui parle en moi par ces divines voix, je ne le croirai pas, je ne pourrai pas le croire et si, par respect pour l'autorité de l'Église, de la confession de foi ou de la lettre de la Bible, je me persuade que je le crois, je commets très certainement, non le péché irrémissible, mais un péché contre le Saint-Esprit.
Quant à l'autorité des écrivains sacrés, elle est à nos yeux d'autant plus réelle qu'elle n'est pas absolue. Quand saint Paul déclare que saint Pierre méritait d'être repris et qu'il lui a résisté en face, que dire de l'obstination séculaire de crédulité des fidèles qui persistent à les croire infaillibles tous les deux ? Si ce jour-là Paul était infaillible, Pierre ne pouvait l'être , et si Pierre l'était, au contraire, c'est Paul qui ne l'est plus. A quoi les papes et M. de Gasparin , les catholiques et les protestants répondent en donnant à Paul , apôtre infaillible , un démenti au nom de l'infaillibilité. Et il s'agissait de la question capitale du temps, question dogmatique, question de parti, question vitale! Laissons ces chimères, croyons avec saint Paul qu'aucun homme n'est infaillible, pas même un apôtre et consultons l'autorité des saints livres sans abdiquer conscience et piété, lisons-les sans nous mettre un bandeau sur les yeux !
La manière dont Coquerel entra en relation person-
nelle avec le directeur de la Revue de Strasbourg, fait honneur à la générosité de son caractère. Il s'empressa d'annoncer le beau discours sur le Sacerdoce Universel, à un moment où la nomination de son auteur à une chaire professorale i attirait sur lui toutes les foudres de l'orthodoxie*.
Pous nous qui n'avons jamais vu M. Colani, qui n'avons avec lui aucune relation personnelle, qui ne partageons pas en tout sa manière de voir, qui avons trouvé dans quelques-unes des études théologiques qu'il publie des idées qui ne sont pas les nôtres, rien ne nous oblige à prendre sa défense. Nous voudrions tenir nos colonnes fermées à toute querelle personnelle. D'un autre côté, il nous a semblé que nous taire . c'était manquer de fidélité envers le principe sacré de la liberté chrétienne, il nous a paru que, cette liberté étant hautement niée et le joug de l'intolérance impérieusement préconisé, nous devions parler. Enfin, la lecture si édifiante du sermon de M. Colani a réveillé en nous le sentiment du devoir urgent de rendre hommage à la piété calomniée de son auteur et de protester contre une agression qui nous paraît essentiellement opposée à l'esprit de l'Évangile et de la Réforme.
Lorsque d'autre part quelques-uns de ses amis, par réaction contre l'orthodoxie, lui parurent aller dans leurs négations au delà du vrai, il releva avec une courageuse sincérité dans le Lien leurs excès de pensée et de langage. Personne, malgré la tendre amitié qui l'unissait à M. Pécaut, n'a signalé plus hautement les erreurs et les lacunes de ses Lettres sur le Christ et la Conscience3, personne n'a combattu avec une plus spirituelle vivacité chez M. Scherer cette dialectique à ou-
1 Chaire de littérature française au Séminaire.
a Lien, 11 novembre 1856.
3 Lien, 12 juin 1859; 5, 12 septembre 1863.
trance qui dépare quelques-unes de ses plus vigoureuses études1, chez M. Renan le scepticisme dédaigneux et la fantaisie antiscientifique. Parmi les innombrables brochures que provoqua la Vie de Jésus2, je n'en connais pas de plus éloquente , de plus forte dans son irréprochable courtoisie, de plus pénétrée du véritable esprit évangélique, que celle qui sous prétexte d'infidélité amena la destitution de son auteur par un Conseil presbytéral aussi oublieux des droits de l'Église que des saines traditions huguenotes. Lorsque je me reporte par le souvenir à cette retentissante levée de boucliers, je ne puis me défendre d'une fierté légitime en comparant la ligne de conduite si calme et si digne observée par les protestants libéraux avec les violences auxquelles se laissèrent entraîner les partisans de l'autorité, en mettant en parallèle avec les mandements furibonds des évêques les solides et brillants essais de MM. Scherer dans le Temps, Colani dans la Revue de Strasbourg, Réville dans la Revue Germanique.
Une année avant qu'eût éclaté la crise, Coquerel, pensant couper court à des interprétations malveillantes par une entière franchise, s'était exprimé sur le compte de l'illustre hérésiarque avec autant d'élévation que de justesse ' :
Voici ce que nous avons mainte fois dit et redit au sujet de M. Renan, auquel on s'attaque surtout ici. Nous nous sommes réjouis, et malgré tout ce qu'on peut dire, nous nous réjouissons de ce que M. Renan a réveillé dans une multitude d'esprits l'intérêt pour les questions de religion.
1 Lien, 25 mai 1861.
2 Trois lettres à M. Renan. Lien, 1, 15, 22 août 1863.
3 Lien, 11 octobre 1862, réponse au Chrétien évangélique de Lausanne.
Nous sommes convaincus qu'en religion l'indifférence du public est plus dangereuse que l'incrédulité d'un penseur, l'ignorance plus fatale que le doute ou que la contradiction elle-même et le dédain enfin pire que la négation. Nous n'éprouvons aucune peur pour la vérité; nous croyons que le jour, même orageux, de la discussion vaut mieux pour elle que le silence de la nuit: nous ne craignons qu'une chose pour elle, c'est qu'on ne s'en soucie point. Le résultat de la recherche ne nous effraye point : Magna est veritas et prœvalebit.
Or, nous avons exprimé ouvertement et nous éprouvons toujours une sympathie réelle pour M. Renan et ses travaux, et cela pour un triple motif. Quant à la science, il a inauguré et popularisé plus puissamment que personne la renaissance des études théologiques et de la critique sacrée qui étaient mortes en France, depuis que Louis XIV ferma les académies protestantes. Quant à la poésie, à l'esthétique, à l'art, l'habile traducteur de Job et du Cantique a révélé à beaucoup d'esprits la beauté classique de la Bible, la suprême grandeur des pensées, la richesse orientale du langage, toutes choses méprisées fort injustement par la légèreté française. Enfin, quant à la religion en elle-même, M. Renan, tout sceptique qu'il est, a dit et a montré qu'au point de vue de la dignité humaine et du degré d'intérêt que méritent les diverses études dont notre siècle s'occupe, les questions religieuses sont infiniment plus importantes, plus nobles et plus fécondes que tout ce côté matériel des choses où notre époque se renferme trop. M. Renan fait lire à la génération actuelle , matérialiste de goûts et de principes, il fait lire à des milliers d'hommes absorbés par le cours de la Bourse ou par les derniers résultats des sciences en mécanique, en chimie et en géométrie, des livres éloquents où il traite de la religion, du beau, du vrai, de l'homme et de Dieu, de la Bible, de la pensée chrétienne et de l'art religieux. En cela, il a bien mérité de l'avenir et nous ne rétractons en rien ce que nous en avons écrit.
Est-ce à dire que tels ou tels doutes émis par lui sur l'immortalité de l'âme ou sur la personnalité de Dieu soient pour nous des articles de foi? II faudrait être insensé pour
le soutenir. Non, je ne conçois pas le Christianisme sans la foi en l'immortalité et en la personnalité de Dieu, et cependant je ne me laisserai pas entraîner au delà de ma conviction et je ne puis oublier qu'en Allemagne1, par une inconséquence inexplicable, si l'on veut, mais réelle, il s'est rencontré des âmes pieuses et chrétiennes qui ont étrangement mêlé au sentiment chrétien des rêveries panthéistes. C'est là une anomalie, dira-t-on: soit, mais cela est. Il ne faut jamais permettre à personne de nier un fait, parce qu'il est contraire à une théorie et nous devons avoir le cœur et l'esprit assez largement chrétiens pour admettre l'existence dans l'âme d'autrui de formes du christianisme que nous ne comprenons pas.
La tentation de céder quelque peu sur le terrain des principes, pour se ménager d'utiles alliances, devenait singulièrement pressante vis-à-vis de publicistes qui se montraient sympathiques à la Réforme sans en comprendre tout le sérieux et toute la profondeur, et ne demandaient pas mieux que de prêter aux idées qui lui étaient chères le concours de leur réputation et de leur talent. Les goûts du littérateur s'accordaient avec la ferveur de l'apôtre. Aucun devoir n'était à ses yeux plus urgent que celui de rendre l'Évangile aimable et attrayant pour tous, mais à la condition de le maintenir dans son intégrité et de ne rien lui faire perdre de sa saveur. Ce vaillant esprit de fidélité huguenote inspira ses conseils à M. Pelletan, lorsque celui-ci, en mémoire de son aïeul Jarousseau, eut remis en lumière un des plus touchants épisodes de l'histoire du Protestantisme français au XVIIIme siècle.
Nous finirons 2 en adressant à l'auteur de ce volume une
1 Coquerel faisait vraisemblablement allusion aux docteurs de l'École de Zurich : Lang, Hirzel, Biedermann.
2 Lien, 7 juillet 1855.
parole que nous emprunterons au Maître lui-même. Aussi excusera-t-il aisément l'autorité de notre langage. Ceux qui croient librement et qui aiment, s'entendent à demi-mot; une sorte de ferme et mâle franchise leur est naturelle. Sûrs de n'avoir rien de commun avec l'esprit dominateur du fanatisme, ils ne craignent pas de prendre entre eux le langage de la foi. Nous dirons donc à M. Pelletan comme le Sauveur au jeune homme excellent qui avait si bien compris et rempli ses devoirs : « Il te manque encore une chose; » et cette chose n'est autre que l'étude plus complète , plus profonde , plus vivante du Christ lui-même. Ce n'est pas que nous arrivions à M. Pelletan avec un Christ systématique, le sommant, au nom d'une infaillibilité dogmatique, d'accepter une série de définitions creuses, ce n'est pas non plus que nous venions à lui pour le damner, s'il se permet de révoquer en doute l'authenticité d'un livre ou d'un chapitre. Mais derrière Jarousseau et derrière le pasteur Boisseau de Combot, derrière M. Pelletan luimême, nous aurions voulu voir plus souvent et plus distinctement la figure de leur Maître et de notre Maître à tous, cette figure à la fois si purement idéale et si parfaitement réelle de Jésus, le Sauveur du monde. Étudiez de plus prés cette personnalité unique entre toutes, étudiez-la, fût-ce même sans savoir si elle est historique ou imaginaire, et bientôt elle se révélera à vous dans toute sa vérité , elle donnera à votre noble foi, à votre saint amour des hommes, à votre courageux dévouement pour toutes les grandes causes méconnues ce cachet de pleine et entière réalité, de précision féconde , de vie pratique et d'action positive qui vous manquent encore.
Plus avancé peut-être que personne aujourd'hui dans ce mouvement tout particulier de progrès religieux, M. Pelletan n'est pas seul à marcher dans cette voie. Il se forme de plus en plus toute une classe nouvelle d'écrivains sérieux et dévoués pour lesquels nous éprouvons un respect sincère et une profonde sympathie. Ce sont ces hommes toujours plus nombreux pour qui le catholicisme du moyen âge n'est plus possible et qui cherchent sans parti pris, consciencieusement, à satisfaire des désirs de foi et de charité dont leur nature élevée leur fait un besoin.
Plein de zèle et d'ardeur infatigable, demandant à croire, à aimer, à être utile, il poursuit au prix de sacrifices prolongés la grande recherche du siècle : celle de la vérité, du progrès, du salut des âmes et de l'humanité. « Celui qui cherche trouvera, celui qui demande recevra, et à celui qui heurte il sera ouvert. » Efforts généreux, consciencieuses aspirations vers le bien et le vrai !
Ce langage si affectueux dans sa sincérité, loin de blesser celui auquel il était tenu, ne fit que l'encourager dans sa propagande spiritualiste, comme l'attestent les deux lettres suivantes :
Seine-Port, 8 juillet 1854. Je reçois seulement aujourd'hui de Paris la sympathique note du Lien et la plus sympathique lettre que vous avez bien voulu m'écrire à propos du pasteur Jarousseau l :
Il y a longtemps. Monsieur, que nous nous connaissions et que nous nous aimions à distance dans le Dieu de l'idée. Vous avez rompu le premier le silence, et je vous en remercie, car il me semble qu'il ne nous manquait en fait d'amitié intellectuelle que de nous être parlé.
J'ai appris de vous et d'un autre homme de bien aussi, M. Martin-Paschoud, mon maître et un des apôtres de notre temps, toute l'importance du christianisme développé sans doute, mais non brisé. Voltaire lui-même a dit quelque part : « L'arbre a mal fructifié jusqu'à présent, mais il vaut mieux le greffer que le couper. »
Le salut de la France, comme vous le dites, Monsieur, est politiquement et moralement dans sa conversion au protestantisme : elle sera protestante ou rayée de la carte de la civilisation. L'Amérique et l'Angleterre, d'ailleurs, suffiront à l'œuvre de l'avenir. Mais de même que Luther a su approprier le protestantisme à son époque, de même l'apôtre de la nouvelle évolution devra mesurer sa prédication au développement du XIXme siècle.
1 Pelletan a tenu grand compte, dans les éditions subséquentes de son admirable livre, des chrétiennes recommandations que lui avait adressées Coquerel.
Vous aurez, un des premiers, Monsieur, le mérite d'avoir compris cette idée. Quant à moi, je marcherai résolument a votre suite, hors rangs ou dans les rangs, comme il plaira au Seigneur. Voilà pourquoi j'ai écrit la biographie du pasteur Jarousseau. Je dis biographie, parce que le récit du Siècle est au fond parfaitement réel. Le pasteur Jarousseau était mon grand-père maternel et je ne fais que répéter ce que m'a dit ma mère dans mon enfance. Si j'ai ajouté à la vérité quelques fioritures romanesques, c'est uniquement pour accréditer des idées qui, sous leur forme directe et didactique, auraient peut-être rebuté le journal et le public, mais, à la fin du récit, j'espère prendre ma revanche par une profession de foi qui est l'intention véritable et, je crois, l'excuse de cette publication. Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de ma profonde sympathie jusqu'au jour où je pourrai aller vous en porter moi-même l'expression. Eugène Pelletan.
Seine-Port, 4 septembre 1855. Je suis honteux, Monsieur, de vous payer si tard ma dette de cœur pour le bienveillant accueil que vous avez fait au pasteur Jarousseau, mais pendant que votre article paraissait à Paris, j'étais précisément à respirer un peu d'air pur dans la maison de mon aïeul.
Tout ce que vous touchez, Monsieur, vous le bonifiez. Depuis que vous avez remarqué cette œuvre de bonne volonté et l'avez jugée digne de votre haute parole, je la regarde de meilleur œil et je lui trouve un mérite de plus, je vous le dis naïvement.
Je connais toute l'ampleur de votre croyance et j'espère que sous cette voûte-là, comme sous celle du ciel, les philosophes religieux et les pasteurs philosophes pourront tenir et jouir de la contemplation du même Dieu, n'importe de quel côté de la colline.
Vous me reprochez avec raison, de votre point de vue, de parler ou de faire parler au pasteur Jarousseau plutôt la langue du XIXme siècle que la langue du désert. Tout livre vraiment livre doit être un faiseur de propagande : or, comme il ne peut agir que sur sa génération, il doit plus ou
moins en refléter l'esprit. Votre œuvre à vous, père d'une nouvelle église élargie à la mesure du progrès, est de rapprocher la réforme de la philosophie; notre œuvre à nous, chercheurs déclassés du dieu perdu, est de ramener la philosophie à la religion ; notre œuvre à tous est difficile assurément et, pour vous citer un seul exemple de cette difficulté, je reçois à l'instant même une lettre de M. Barthélémy Saint-Hilaire qui, en sa qualité de philosophe intact, me reproche de manquer de respect à la philosophie.
N'importe, j'ai cru voir partout de bons signes du temps : ainsi j'ai eu à Bordeaux des entrevues avec le pasteur Pellissier. à Pons, avec le pasteur Barthe. et à Montagne, avec le pasteur Perdrizet, qui me prouvent que sous la main de Dieu la bonne pâte lève et que le levain mystérieux agit.
Vous avez votre place marquée au premier rang, Monsieur, dans cette œuvre de régénération, à côté de mon digne maître et ami Martin-Paschoud et, quant à moi. du milieu de la foule, je m'associe de cœur et d'âme à cette nouvelle effusion du Saint-Esprit, dont je vois flotter la première flamme sur votre tête. Allez, Monsieur, dans votre voie et croyez que, partout et en toute occasion, je suis votre dévoué disciple, Eugène Pelletan.
Si la conversion de la France au Protestantisme fut un des rêves les plus ardemment caressés par Coquerel, il ne demanda son accomplissement qu'à la libre persuasion, et nullement à des mesures gouvernementales dans le genre de celles qu'Edgar Quinet, dans son livre de la Révolution, reprochait à la Convention de n'avoir pas prises en 1793. Une extrême réserve lui paraissait au contraire devoir être observée vis-à-vis de ces publicistes qui n'engageaient leur pays à embrasser la Réforme, qu'à cause de son caractère prétendu négatif et pour jouer un méchant tour à la curie.
Il y a dans ce mouvement, écrivait-il le 5 janvier 1857,
un fait très digne d'attention en ce sens qu'on reconnaît la nécessité d'une religion, l'impossibilité d'en créer une et les avantages incomparables du libre examen ; mais il nous est impossible d'accepter ces idées absolument fausses, ces déplorables erreurs que la religion est un mal nécessaire, le protestantisme un minimum de religion, et la philosophie le véritable but où doivent tendre les âmes. Ces énormes méprises sont les conséquences d'une éducation catholique antérieure, c'est une réaction exagérée contre les abus dont on souffre encore. MM. Quinet et Eugène Sue doivent se rappeler que ce n'est pas assez d'être libres penseurs pour être protestants. Être protestants, c'est être librement, mais réellement chrétiens.
Ce réveil religieux qui s'opérait dans les hautes régions de la littérature et de la philosophie , s'il remplit notre ami d'espérances qui toutes ne furent pas confirmées par les événements, le rendit surtout attentif aux grands devoirs qu'imposait cette mission at large, chez les Gentils. A l'appel qui lui était adressé par la société moderne, l'Église protestante devait répondre par une sympathique intelligence de ses besoins et non par de mesquines préoccupations sectaires.
Le vent souffle au protestantisme, avait écrit M. Jourdan dans le Siècle.
Le vent souffle au protestantisme, répétait le 7 janvier 1854 Coquerel dans le Lien. Les dispositions attentives et en général bienveillantes, respectueuses du monde pensant nous imposent une haute et salutaire responsabilité. Et c'est cette conviction qu'au début de cette année 1851 nous voudrions graver au fond des cœurs de tous nos coreligionnaires.
Cette responsabilité est double : avant tout, ne soyons pas infidèles à notre saint et glorieux principe, laissons les âmes venir librement, spontanément à Christ, en passant par le chemin quelconque où Dieu les conduit et sans vouloir les contraindre à glisser dans l'ornière que
leurs prédécesseurs auront tracée. On ne deviendra pas protestant, on ne quittera pas Rome pour retrouver sous les drapeaux de la foi libre la même intolérance, la même étroitesse, avec une inconséquence de plus. Être réellement protestants, c'est-à-dire représentants de la vie religieuse spontanée, du libre développement de la foi et de la vie chrétiennes, voilà dans les circonstances présentes notre premier et urgent devoir. Quant à nous, nos lecteurs le savent, nous n'y faillirons pas. Il nous restera alors un second devoir à remplir, moins absolu, mais non moins sacré: la concorde entre nous, l'esprit de paix. Ce sont nos dissensions qui retardent le grand bien que Dieu nous appelle à faire au monde. Les âmes, en général, ne sont pas encore à la hauteur de ce grand principe de la diversité nécessaire et utile qu'entraîne la liberté protestante, mais y fussent-elles parvenues, elles auraient droit de nous reprocher, et très haut, la vivacité de nos discussions.
Frères dissidents, lecteurs ou rédacteurs des Archives du Christianisme, frères exclusifs, lecteurs ou rédacteurs de l'Espérance, ce que nous vous demandons, ce n'est pas de renier ou d'abandonner le moins du monde vos opinions particulières, tant que vous les croirez justes. Mais devant le public qui s'informe de nous, devant les âmes bienveillantes qui viennent à nous, devant les adversaires malveillants qui nous épient, donnons l'exemple, sinon de l'accord (je reconnais que dans notre glorieuse liberté de protestants l'accord complet n'est pas nécessaire), mais au moins l'exemple de l'esprit de modération chrétienne, de courtoisie et de respect mutuel.
Ce n'est point notre intention de parler longuement de la théologie de Coquerel. D'un développement systématique de ses vues, il n'eut jamais ni le goût, ni le loisir, mais que de fins et spirituels aperçus, que de pensées originales et profondes qui ouvrent au lecteur des horizons à perte de vue, ou qui pénètrent avec une clairvoyante sévérité jusque dans les replis les plus intimes de son être , on pourrait recueillir dans ses Ser-
mons ou ses articles du Lien. Adversaire acharné des confessions de foi jusqu'au point de s'écrier dans un moment d'humour : « Si quelqu'un voulait me forcer à signer que deux et deux font quatre, je n'y consentirais pas, » il fut néanmoins amené à diverses reprises par les nécessités de la polémique à une libre exposition de ses vues : en -1854 dans Y Affirmation chrétienne, en 1864 dans le discours qu'il prononça devant l'Assemblée annuelle de ses anciens catéchumènes et qui fut publié sous le titre de Profession de Foi. J'y remarque la présence des deux qualités qui, au premier abord, semblent s'exclure et sans l'une ni l'autre desquelles on ne saurait néanmoins concevoir de véritables protestants : l'amour de la libre recherche et la fermeté de convictions essentiellement positives.
Il n'est pas besoin d'étudier longtemps notre ami pour être frappé de sa riche et flexible individualité, de sa haine des sentiers battus et des formules obligatoires, de tout doctrinarisme et de toute contrainte. Aucune vérité religieuse n'était certaine à ses yeux que s'il se l'était assimilée par son travail personnel, aucun défaut ne lui répugnait davantage que la paresse intellectuelle et la docilité des moutons de Panurge. « Il n'y a qu'une seule classe de gens au monde, » avait-il coutume de répéter à ceux qui lui reprochaient ses inclinations hérétiques, « qui croient que tout est trouvé ; ce sont ceux qui n'ont jamais rien cherché. » Par son horreur de toute banalité et de tout parti pris comme par sa sereine confiance dans l'avenir, Coquerel appartenait à la famille des esprits inquisitifs et émancipateurs, des Zwingii et des Milton , des Channing et des Schleiermacher. Volontiers, à ses heures de découragement, il aurait redit la sublime prière de Lessing :
Ce n'est pas la vérité qu'un individu quelconque possède ou croit posséder, c'est l'effort loyal fait pour s'emparer de la vérité qui constitue la valeur de l'homme. Car ce n'est point par la possession, mais par la recherche de la vérité que s'étendent ses forces, où réside seul son perfectionnement toujours croissant. La possession rend paisible, paresseux et fier. Si Dieu tenait renfermée dans sa droite toute vérité et dans sa gauche le seul instinct toujours vivace qui la poursuit, en y ajoutant même pour moi la condamnation à l'erreur permanente, éternelle, et si Dieu me disait : Choisis ! je me précipiterais humblement a sa gauche, et je dirais : Père, donne: la pure vérité n'est que pour toi seul.
Si les croyances théologiques de Coquerel se modifièrent sur plusieurs points importants, grâce à de loyales et persévérantes recherches, sa foi en l'Évangile n'en reçut aucune atteinte. J'ose même affirmer qu'il devint plus religieux au contact de l'étude et de l'expérience, s'il est vrai, comme l'a dit un grand orateur anglais, que ceux-là seuls n'ont jamais changé d'opinion qui n'en possèdent point en propre. En véritable fils des Huguenots , la responsabilité morale ne se sépara jamais dans son for intérieur de l'affranchissement intellectuel et il ne rejeta toute autorité humaine que pour s'incliner plus profondément devant la parole divine. Comme pour trop de radicaux, la négation ne fut jamais pour lui synonyme du progrès , mais il ne démolit une tradition erronée que lorsqu'il put reconstruire sur ses ruines un édifice plus spacieux et plus sûr.
Cet esprit si curieux et si vif était en même temps des mieux pondérés et des plus sages. Très exactement renseigné sur les travaux qui, depuis le commencement de notre siècle, ont renouvelé la connaissance des Livres saints, comme l'attestent ses Premières transformations
historiques du Christianisme, sans avoir accompli luimême aucune découverte originale, il adopta, dans ces délicates questions de crédibilité et d'authenticité, les solutions les plus conciliantes, celles qui tenaient le mieux compte des divers éléments du problème plutôt que celles qui séduisaient au premier abord par leur nouveauté et leur hardiesse. Ses guides habituels furent moins les docteurs de Tubingue, malgré sa réputation fortement ancrée d'hérésie , que des maîtres aussi éminents par leur modération que par leur savoir : MM. Reuss, Holzmann, Michel Nicolas.
J'ouvre un de ses volumes les plus éloquents et les plus substantiels dans sa brièveté, celui sur La conscience et la foi, et je le consulte avec une confiance d'autant plus grande, que si l'on a quelquefois reproché à Coquerel de généreuses imprudences, ses plus implacables adversaires n'ont jamais mis en doute sa sincérité. Les vues qui y sont émises sur les chapitres les plus essentiels de la dogmatique se rapprochent singulièrement de celles professées aujourd'hui par la jeune école évangélique. S'agit-il de la Bible : Coquerel, tout en niant son inspiration matérielle, y voit la source la plus pure de notre foi et revendique pour lui, avec une pieuse sollicitude, le titre de « fils du Livre, legs sublime de mes ancêtres.» S'agit-il de Jésus-Christ : Coquerel, tout en ne pouvant admettre sa divinité métaphysique, vénère néanmoins en lui le chef et le Maître de l'humanité, le Sauveur et le Rédempteur, le Fils de Dieu par excellence. Sur l'article même que l'orthodoxie a élevé à la hauteur d'un shibboleth, pour discerner les croyants d'avec les incrédules, Coquerel, s'il s'en était exclusivement tenu à l'interprétation littérale, aurait siégé dans les rangs de la majorité. S'il ressentit,
en effet, à l'endroit du surnaturel cette hésitation involontaire que l'on respire avec le siècle, il n'en contesta jamais la possibilité, s'il nia certains miracles de l'Ancien et du Nouveau Testament, il en admit d'autres jusqu'à preuve du contraire comme l'explication la plus plausible de certains faits extraordinaires.
Les justiciers du Conseil presbytéral, pour le convaincre d'hérésie, ont invoqué contre lui une série d'articles publiés en 1862, sous le titre de Controverse pacifique * , qui, par leur élévation d'esprit et leur urbanité de langage, font également honneur à tous ceux qui y prirent part, à MM. Godet et Bersier, comme au rédacteur du Lien. J'en reproduis ici les parties essentielles, non pour entreprendre en faveur de notre ami une apologie dont il n'a nul besoin, mais pour constater les progrès accomplis par l'opinion jusque dans les sphères qui lui semblent le plus réfractaires.
Il est évident pour moi que Jésus a produit sur ses auditeurs une impression incomparable et qu'ils ont vu en lui une sérénité , une dignité , une sagesse , une pureté toute divines. Voilà le fait : le divin en Jésus. Ils étaient convaincus de sa grandeur surhumaine par leur propre expérience, dans leurs rapports avec lui. Cette impression est encore produite aujourd'hui sur les lecteurs des paroles et des actes de Jésus-Christ. Je l'éprouve moi-même et souvent. Mais comment s'explique-t-on le divin en Jésus? De diverses manières et le Nouveau Testament contient à ce sujet plusieurs théories qui se présentent tantôt isolées, tantôt diversement combinées. Pour moi, le fait essentiel, antérieur à ces théories et seul important dans le christianisme pratique, seul agissant sur l'esprit, la conscience et le cœur des fidèles, c'est le divin en Jésus. J'y crois pleinement, sans avoir réussi jusqu'à présent à me rendre
1 Lien, 28 septembre, 12 octobre, 5 novembre 1862.
bien compte de ce que je dois prendre ou laisser dans les explications différentes que M. Bersier semble confondre en une seule : la naissance miraculeuse.
C'est là, pour ce qui me concerne, une question à l'étude et, tout en prévoyant qu'elle ne se résoudra pas pour moi dans un sens bien orthodoxe, je n'ai pas actuellement une solution précise à donner. Je l'avoue, d'ailleurs, le problème, à mes yeux, n'est pas de première importance et d'autres, plus pratiques, me préoccupent encore davantage. Voilà une réponse qui, comme celle de M. Bersier, sur sa théorie de la Trinité, n'est pas entièrement arrêtée. Mais je donne comme lui ce que j'ai, je ne prétends pas expliquer au delà de ce que je comprends et, comme hétérodoxe, je suis ici pleinement dans mon droit. Seulement, j'affirme que l'essentiel n'est ni la naissance miraculeuse, ni la préexistence et l'incarnation du Verbe , ni la descente du Saint-Esprit sur Jésus, au moment du baptême, mais le divin en lui. Et j'affirme, qu'on peut être très bon et vrai chrétien de cœur, de conscience et de foi, même sans croire à ces points, pour moi secondaires. Je n'aurais nullement exclu ni de l'Église ni de la communion l'apôtre Philippe, pour avoir dit que Jésus est fils de Joseph, ni saint Jean pour l'avoir répété et écrit sans rectification aucune. Il paraît que M. Bersier, tout orthodoxe qu'il nous semble, agirait autrement. Ni Philippe, ni l'apôtre du Verbe, ne croiraient assez pour lui à la divinité de Jésus-Christ.
Le 9 novembre 1861, après une nouvelle réplique de M. Godet, M. Coquerel résumait la thèse qu'il avait soutenue, en ces termes :
La paternité de Joseph n'est ni une question édifiante, ni une de celles qui entraînent après elle de vastes conséquences. Personne, à notre avis, ne sera meilleur chrétien pour y croire , ni moins chrétien pour en douter. Il serait temps qu'on en vînt à comprendre que ces sortes de questions, mi-partie de dogme et d'histoire, ne sont pas l'essence du christianisme et importent infiniment moins que la piété et la foi, la repentance et l'amour.
Je m'arrête. Coquerel, s'il exprima sur tous les problèmes à l'ordre du jour son opinion sincère et réfléchie, ne se donna jamais pour un théologien ex-professo et ne chercha à grouper dans une exposition systématique ni les croyances communes à la nouvelle école, ni les siennes propres, comme s'il se fût agi, dans les débats qui divisaient l'Église réformée de France, d'opposer l'hétérodoxie à l'orthodoxie, le credo de l'avenir à la dogmatique traditionnelle. Volontiers, dans son aversion pour tout formulaire obligatoire, il aurait fait siennes ces belles paroles du comte Goblet d'Alviella :
L'essentiel pour la paix des consciences et le progrès des idées , c'est moins d'attirer les Églises au rationalisme qu'au libéralisme, moins de leur imposer des professions de foi scientifiques que de les amener à reconnaître les droits absolus du libre examen et à proclamer la possibilité constante du progrès religieux '.
Il est cependant deux autres morceaux que nous nous reprocherions de passer sous silence, parce qu'ils nous paraissent caractéristiques, non seulement du développement religieux de notre ami, mais de la marche de la pensée contemporaine, l'un sur le Christ, l'autre sur l'essence du Protestantisme. Le premier nous frappe immédiatement par son air de parenté avec la préface de la Revue de Strasbourg et plusieurs des Discours de Vinet; le Christianisme dégagé de toutes les entraves scolastiques se résume dans l'attrait exercé sur le pécheur par la personne de Jésus. Dans le second il est beaucoup moins insisté sur le côté négatif et intellectualiste que sur le côté positif et mystique du Protes-
1 L'Évolution religieuse contemporaine chez les Anglais, les Américains et les Hindous. Introduction, p. xvm.
tantisme, sur la vertu du libre examen dont abusait le rationalisme vulgaire que sur la puissance rédemptrice de l'Évangile.
Quel est le besoin religieux le plus général et le plus élevé de notre époque, dans toutes les Églises et très particulièrement dans la nôtre, qui. parce qu'elle possède à un haut degré la liberté dogmatique, est peut-être le meilleur thermomètre existant du progrès chrétien? — Voilà la question, écrivait, le 3 janvier 1852, Coquerel dans le Lien. Après en avoir cherché de bien des côtés et sous bien des rapports la réponse, nous croyons fermement que le christianisme aujourd'hui tend et doit tendre de plus en plus à chercher sa vie . son progrès , sa loi et sa force en Jésus lui-même, c'est-à-dire dans l'étude plus attentive et plus pieuse de son histoire , dans l'imitation plus réellement pratique de sa vie . dans l'unité plus vraie de nos sentiments avec les siens , dans l'adoption de son esprit.
Le Christ, voilà le christianisme , non pas personnifié par les hommes, mais révélé par Dieu dans une personne divine et parfaite, voilà le modèle complètement humain des perfections divines traduites en sentiments d'homme et en actes de ce monde; le Christ, voilà un cœur avec lequel le mien peut et doit battre à l'unisson, un être céleste qui est mon frère , une existence terrestre qui est mon exemple; le Christ enfin, voilà mes espérances et pour ce monde et pour l'autre, pour ce monde, c'est-à-dire pour le progrès , le développement . le triomphe de la vérité et de l'amour ici-bas; pour le ciel, c'est-à-dire le règne personnel et éternel de Jésus sur les âmes réunies autour de lui, la participation croissante de ces âmes à sa vie, à ses sentiments, à sa charité touchante, à sa gloire morale, à sa sainteté divine.
On a trop parié du christianisme et pas assez du Christ, ou en d'autres termes on a trop parlé du Christ et pas assez de Jésus; souvent on a dérobé sous son nom de Christ ou de Messie le Jésus de l'Évangile aux yeux des croyants. Les mystiques l'ont perdu de vue dans les nuages d'un amour vague, d'une piété d'imagination, d'une foi qui surexcite l'exaltation au lieu de diriger la vie. Les
dogmatiseurs ont fait pis encore : ils se sont beaucoup plus occupés de l'existence mystérieuse et divine du Fils avant sa venue ici-bas que de sa venue elle-même, de son œuvre, de ses enseignements et de ses exemples; on a infiniment plus discuté sur Jésus au ciel, qu'on n'a songé à écouter, à aimer, à imiter Jésus venu en notre monde pour nous sauver. Les théologiens se sont tellement occupés de démontrer rigoureusement la coéternité et la consubstantialité du Fils, que sa charité et sa sainteté ont peu arrêté leurs méditations et ont encore moins saisi leurs consciences.
Le temps des abstractions lourdement frivoles est passé. Nous sommes dans un siècle d'action : des efforts de volonté et de dévouement et non de pénibles, de creuses spéculations , des actes et non des paroles , de l'amour et non de la scolastique, voilà ce qu'il nous faut, voilà ce que réclame hautement, impérieusement, la voix de Dieu, qui se fait entendre dans les faits. Étudions Jésus, mais pour l'aimer, pour l'imiter mieux, pour lui ressembler davantage , étudions non pas le Christ nuageux des mystiques, non pas le Christ sèchement et audacieusement mesuré, analysé et défini par les dogmatistes , étudions le Christ des Évangiles, le Christ historique, le Christ vivant, aimant, enseignant, plein de force et de douceur, de grandeur et d'humilité, qui souffre, qui meurt, ressuscite et sauve.
Si nous comprenons bien les devoirs du chrétien en nos jours, c'est là surtout que son attention, les méditations de sa foi, les efforts de sa sanctification doivent porter; si nous comprenons la tâche du prédicateur et sa haute responsabilité devant Dieu, c'est là surtout qu'il doit nourrir sa parole; si nous comprenons enfin la tâche du théologien lui-même, ce n'est plus par les Épîtres des apôtres qu'il faut expliquer les quatre Évangiles, c'est au contraire par les Évangiles qu'il faut expliquer les Épîtres. Dans le premier cas , on interprète les faits d'après les réflexions et dans le deuxième les déductions par les faits qui en sont la matière. Mais ces Épîtres, nous répondra-t-on, sont inspirées? Et les Évangiles, demanderons-nous, le sont-ils moins? Il serait temps qu'on essayât de descendre le cou-
rant; en passant des événements à leurs développements et à leurs conséquences, au lieu de passer le fleuve et de prendre à rebours les résultats avant les principes, la théorie avant le fait, le dogme avant l'histoire. Simple Mêle, ministre de l'Évangile ou docteur en théologie, le chrétien nous semble plus que jamais devoir concentrer en Jésus ses efforts, diriger vers lui ses opérations et ses travaux, s'assimiler par une lutte laborieuse et pleine d'amour la parole et la vie du Maître.
Notre ami écrivait un mois après, le 20 mars 1852, dans le même recueil :
Qu'est-ce que le protestantisme?
C'est une négation x, répondent ses adversaires, c'est la religion réduite au minimum, c'est le moins possible de foi, c'est un système de discorde qui se détruit lui-même, une masse en décomposition, un amas de sectes qui se dévorent les unes les autres et déchirent de plus en plus les entrailles de leur Église, c'est une négation qui, nécessairement et par une irrésistible logique . aboutira à se nier elle-même. Une religion pareille ne peut pas vivre, le protestantisme se meurt, le protestantisme est mort. Voilà plus de trois siècles qu'on le lui dit et qu'il réfute tous ces oracles intéressés, toutes ces déclarations prématurées de son décès de la manière la plus simple et la plus victorieuse : il vit !
C'est l'anarchie des intelligences , c'est la révolte éternelle des esprits, c'est le désordre organisé, la protestation permanente contre toute autorité divine et humaine; c'est la semence de toutes les révolutions, c'est le principe subversif par excellence, c'est le renversement graduel de tout ce qui est, c'est une guerre d'extermination à l'Église et à l'État.
Ainsi parlent tous les jours, et aujourd'hui plus que jamais, une foule de voix trop peu impartiales pour être
1 II convient, pour apprécier les premiers paragraphes à leur juste valeur, de se rappeler la réaction cléricale favorisée par le coup d'État du 2 décembre.
bien croyables et qui ont le malheur de parler contre l'évidence, d'avoir les faits contre elles. Car, s'il y a des nations mortes en Europe , il se trouve que ce sont celles où le protestantisme n'a pu pénétrer, et si c'est une religion qui les a tuées (ce dont nous convenons volontiers), cette religion est le catholicisme. S'il y a dans notre siècle des nations sans cesse en révolution, ce sont des races, des peuples catholiques entièrement ou en majorité, tandis que les pays tranquilles et heureux sont précisément ceux qui ne professent point la foi catholique, c'est-à-dire presque tous des pays protestants. Les faits démontrent donc suffisamment que notre foi n'est ni mourante, ni morte, et qu'elle ne donne point la mort, mais tout au contraire la vie aux nations qui l'adoptent.
D'où viennent donc ces accusations? pourquoi ces reproches? — Est-il vrai que le protestantisme ait une négation à sa base et contre quoi proteste-t-il? Nous allons répondre à ces questions sans nous effrayer des mots, sans repousser ni ce terrible substantif : négation, ni ce verbe mal sonnant: protester. Ils ont du bon l'un et l'autre; il ne s'agit que de les bien placer. Ne rien nier ou tout nier, c'est d'ailleurs exactement la même chose , et que penserait-on d'un homme qui . dans ses rapports avec ses semblables, ne protesterait jamais contre rien, approuverait tout ou serait indifférent à tout? — Qu'on veuille bien ne pas se révolter contre les mots, sans avoir vu si l'idée qu'ils contiennent est ou non révoltante.
Voilà ce qu'est à nos yeux le protestantisme : en principe, c'est la négation de tout intermédiaire autre que Jésus-Christ lui-jnême entre Dieu et chaque âme d'homme. En d'autres termes et historiquement, c'est la protestation qui au XVIme siècle a éclaté, s'est organisée , est devenue et doit demeurer permanente contre tout intermédiaire autre que Jésus-Christ lui-même entre Dieu et les âmes. En dernière analyse et à un point de vue non plus négatif mais positif, le protestantisme, non plus dans son origine et dans son essence même, mais dans sa nécessité historique et sa légitimité spirituelle, c'est selon nous la plus haute, la plus positive affirmation de la pleine et parfaite suffisance du Christ, comme unique médiateur entre Dieu
et le monde. En conséquence, l'idée chrétienne, ou plutôt le sentiment chrétien, ou mieux encore le fait chrétien n'a sa complète expression, n'a tout son développement et tout son avenir que dans le protestantisme. Il est le christianisme primitif, véritable, seul complet, seul conséquent; toute autre Église ne donne le christianisme que limité ou tronqué, mutilé ou entravé: tout autre système nie implicitement quelque chose de ce que le protestantisme affirme. Seul il affirme assez, il est l'affirmation seule adéquate, seule pure, l'affirmation souveraine du christianisme.
Ceci a , peut-être , une apparence de paradoxe pour certains esprits, mais un coup d'œil sérieux sur le cœur humain et l'histoire des religions démontre que c'est au contraire la simple vérité. Pourquoi y a-t-il des religions, une religion quelconque? — pourquoi en faut-il une? Pour deux motifs qui. saisis à une suffisante profondeur, épuisent la question. C'est d'abord parce que l'homme se sent petit devant l'univers, devant son propre esprit, plus petit encore et plus faible devant le Dieu que l'univers et son cœur lui révèlent, c'est surtout parce que l'homme se sent pécheur devant sa propre conscience et devant le Dieu saint que sa conscience lui manifeste, devant ce Dieu qui est plus grand que sa conscience. L'homme se sent atteint, profondément et jusque dans les racines de son âme. d'une maladie morale à la fois douloureuse et honteuse , qui l'inquiète, le trouble, l'humilie, le révolte contre lui-même. Un besoin ardent de relèvement, un pressant désir de réconciliation, une soif profonde de rédemption, une sainte ambition de régénération l'agite et l'émeut. Il cherche, entre lui-même et Dieu surtout, un intermédiaire qui le rassure. Il se sent impuissant à se délivrer lui-même du mal, il sent que son salut ne peut lui venir de Dieu que conditionnel et médiat.
Mais quelle condition inventer? quel médiateur espérer? Ce Rédempteur que l'homme cherchait en vain , Dieu le lui a donné. « Dieu a tant aimé le monde que de donner son Fils unique au monde. » Jésus-Christ est venu et il a accompli la médiation nécessaire. Que les âmes travaillées et chargées viennent à lui, il les soulagera parfaitement. Il le peut, il le peut seul. Mais qui me prouvera, deman-
dera l'incrédule, que ce n'est pas encore ici une imagination d'homme, que c'est une réalité de Dieu, qui me prouvera que Jésus est le fils de Dieu, le Sauveur de mon âme. Qui? Jésus lui-même, Jésus et sa sagesse évidemment céleste, Jésus et sa charité surhumaine, infinie, Jésus et sa perfection manifestement divine. Celui à qui l'Évangile ne prouve pas Jésus-Christ, n'est pas capable d'être convaincu, les raisonnements ne le convertiront pas.
Voilà des siècles que les théologiens s'étudient à prouver la divinité de Jésus-Christ. Les malheureux ! Elle peut se prouver sans doute, mais elle se sent; ce qui vaut mieux mille fois , elle se voit à l'œil , elle se touche du doigt. « Il ne faut que des yeux et point d'algèbre pour voir le jour, » disait Voltaire à propos de l'existence de Dieu; il ne faut qu'un cœur et une conscience d'homme pour sentir dans les paroles de Jésus, dans son caractère seul, dans sa vie, dans sa mort, que le médiateur est enfin trouvé et pour lui crier avec l'irrésistible conviction et l'enthousiasme profond de Nalhanaël : « Maître, tu es le fils de Dieu, le roi d'Israël. »
Nous protestons contre toutes ces choses (prêtres et recettes matérielles de la dévotion, Vierge et saints, papes et conciles), nous renversons tout cet édifice d'illusions ; mais pourquoi? pour protester? pour démolir? Tout au contraire; parce que nous avons en Jésus une foi si entière, une confiance si absolue que nous ne pouvons la partager entre lui et les moyens extérieurs de salut, entre lui et des demi-dieux humains, entre lui et des infaillibilités humaines. Il est seul suffisant, seul médiateur, seul sauveur, seul rédempteur. Nous protestons parce que nous croyons, nous ne démolissons que pour édifier et parce que nous voulons édifier sur le seul fondement qui puisse être fondé, savoir Jésus-Christ. Tout le christianisme et rien que le christianisme , voilà notre foi et comme tout le christianisme a été manifesté en Christ, Jésus tout entier et rien que Jésus, voilà notre foi. Nous sommes protestants parce que nous voulons être chrétiens , et plus nous serons chrétiens, plus nous protesterons contre tout joug qui ne sera pas celui de Jésus.
Voilà, nous dira-t-on peut-être, une explication de la
Réforme qui a le tort d'être nouvelle. Elle l'est moins qu'il ne semble. Dire que la Réforme a rendu l'Écriture au peuple, c'est dire qu'elle lui a rendu Jésus-Christ. Si elle a rendu au peuple la coupe de la sainte Cène, c'est pour que tous boivent le vin qu'elle contient. La coupe sans le vin serait inutile; la Bible sans Jésus serait vide, ne serait rien.
Les questions de culte et de rituel furent traitées par notre ami avec la même exquise modération qu'il apportait dans les débats théologiques. Aussi opposé à l'abolition radicale des coutumes séculaires qu'aux visées rétrogrades des high churchmen anglais et allemands, il respectait dans les symboles, si simples, après tout, et si peu nombreux de l'Église réformée, la consécration d'un glorieux passé, le legs des pères aux générations successives, l'expression visible quoique imparfaite de l'unité spirituelle. Il lui arriva même de combattre simultanément dans ce domaine deux adversaires appartenant à des directions scientifiques toutes contraires, l'un dont le libéralisme se manifestait plus volontiers à cette époque à l'égard des usages établis dans les Églises nationales que vis-à-vis des dogmes traditionnels, l'autre dont l'exégèse fantaisiste effaçait de la biographie de Jésus l'institution de la Cène, M. de Pressensé et M. Renan.
N'y a-t-il pas quelque puérilité dans les perpétuelles attaques de M. de Pressensé contre la robe des pasteurs? disait le \ 0 février 1 855 Coquerel, au pasteur de la chapelle Taitbout, à propos d'un article de la Revue Chrétienne. Dans un pays où, sans parler d'insignes de plus fraîche date, les juges, les avocats, les professeurs de tout grade et de toutes facultés , les militaires ont un costume, l'utilité de notre humble robe noire est évidente; mille fois, dans les cimetières de Paris, cette utilité est devenue incontestable pour nous. D'ailleurs, c'est une exagération
que la négation de tout ce qui est forme dans le culte et notre costume ecclésiastique, simple, austère et digne sans rien avoir de sacerdotal, rappelle de si glorieux souvenirs, tant de périls et de sanglants dévouements l'ont signalé, qu'il nous est permis, sans orgueil et sans idolâtrie, de l'aimer, autant et plus que les fils d'un vétéran l'uniforme déchiré et ensanglanté de leur père. D'ailleurs, il faut des symboles à l'esprit humain , et ce n'est pas dans le temps où l'on a remis en honneur, sous nos yeux et jusque dans nos rues, la robe blanche des inquisiteurs, qu'il faut se hâter de cacher la robe noire des martyrs du siècle dernier.
Elle a encore son œuvre à faire au grand soleil. Si jamais les symboles de la protestation évangélique deviennent inutiles, nous en déposerons les insignes avec joie; d'ici-là , nous les porterons comme un dépôt sacré , teint du sang de nos pères et qui appartient à nos enfants. Les symboles sont les armes des idées et il ne faut pas renoncer aux symboles simples et peu nombreux de nos convictions, parce que d'autres idées qui, du reste, sont fausses, étouffent sous des symboles accumulés comme David adolescent sous l'armure de Saûl. Il y renonça et il lit bien; nous refuserions de même la mitre et la crosse, mais il garda ses humbles et bonnes armes : ainsi feronsnous *.
Huit années plus tard le directeur du Lien écrivait à l'illustre hérésiarque :
La sainte Cène est abolie ou réduite à rien.
Vous lui opposez en quelques mots, vous lui préférez l'emblème très vague que renferme un discours du Sauveur dans l'Évangile selon saint Jean, chapitre VI. et cela, quoique vous ayez déclaré et qu'il soit de notoriété universelle que les discours de Jésus dans Jean ont moins le cachet de l'authenticité que les récits des trois premiers Évangiles. Or, tous trois, et de plus saint Paul dans une épître incontestée, rapportent tout au long l'institution de
1 Lien, 22 août 1853.
la Cène. A qui donc se fier? Et si ce n'est là du pur arbitraire, où en trouvera-t-on? Dans votre juste opposition contre le ritualisme, vous effacez, autant qu'il vous est possible, le baptême et la sainte Cène. C'est en vain. On ne peut logiquement admettre de l'Évangile ce que vousmême admettez, sans y comprendre ces deux rites, si élémentaires, dirai-je, et si significatifs: l'emblème de la purification du cœur par la religion, au moment où l'on se déclare chrétien , et ce repas commun , repas de famille, d'alliance et de réconciliation, que Jésus invite tous ses disciples à célébrer en mémoire de Lui. en communauté d'esprit avec Lui et avec son Père.
Je ne sais, mon savant ami, si vous avez jamais vu ce rite, le plus beau et le plus touchant de tous, célébré dans nos temples. Peut-être, si vous aviez vu cette table ouverte à tous (sans billet de confession ni autorisation ecclésiastique), et là tous les rangs unis et confondus, le riche et le pauvre, la femme du monde, le serviteur, le mendiant réunis au nom de Jésus, autour de la même table, buvant à la même coupe, dans une égalité spirituelle, parfaite et dans une même aspiration vers Dieu et vers la sainteté, peut-être eussiez-vous compris que Jésus a été sage de ne pas pousser jusqu'à un radicalisme extrême son éloignement pour les cérémonies. C'est là, c'est à cette table qu'est professée et que triomphe avec le plus de simplicité et de grandeur cette religion pure que vous poursuivez et qui doit être plus qu'une abstraction, sous peine de se réduire à rien.