‹ Athanase Coquerel filsChapitre 13 sur 21 · COQUEREL PUBLICISTE · texte numérisé non relu

COQUEREL PUBLICISTE

L'histoire du journalisme protestant est intimement unie, en France, à celle de la famille Coquerel.

Dès 1817, les noms des deux frères, Athanase et Charles, se lisent à côté de ceux de Marron et de Samuel Vincent, parmi les rédacteurs des Archives du Christianisme, la première feuille qui ait entrepris l'éducation théologique de ses coreligionnaires et se soit efforcée de les renseigner d'une manière précise et impartiale sur les événements les plus importants de l'ordre ecclésiastique. Le besoin auquel elles prétendirent répondre était des plus réels, puisque dès la première année elles comptèrent 3000 abonnés. Lorsque en 1819, à l'instigation de Frédéric Monod, elles furent devenues l'organe des doctrines du Réveil, Charles Coquerel, malgré sa jeunesse et son inexpérience, ne craignit pas de leur opposer un autre journal , les Annales protestantes , qui satisfît plus équitablement aux besoins de la fraction, alors la plus nombreuse, du Protestantisme français. Quoique cette généreuse tentative n'eût pas été couronnée d'un succès immédiat, elle n'en fut pas moins reprise par lui quelques années plus tard, en 1825, lorsque, avec la cessation des intéressants Mélanges rédigés de 1820 à 1825, k Nîmes, par Sa-

muel Vincent, la nécessité d'un journal religieux à Paris se fit de nouveau et plus impérieusement sentir. Bien qu'il ne fût à cette époque qu'un jeune laïque isolé, dépourvu de ressources pécuniaires, inconnu à la très grande majorité des Églises, Charles Coquerel, au premier signal, ne s'en remit pas moins pendant cinq années (1825-1830) sur la brèche et lutta dans la Revue protestante, avec une spirituelle vivacité, contre l'invasion en France du méthodisme anglais et les tentatives d'un prosélytisme dont le zèle ne saurait racheter l'étroitesse. Toutes ses facultés le poussaient vers la carrière du publiciste : promptitude du coup d'œil, justesse et netteté des vues, élégante facilité de plume, multiplicité et brièveté dans la production.

En 1843, enfin, nous retrouvons le courageux journaliste à la tête du Lien, qui avait compté parmi ses premiers rédacteurs, MM. Rouville, Buob, Eugène Haag, et dont la conférence de Nîmes, sur la proposition de M. Coquerel père, venait de voter la réorganisation. Il suffit de parcourir, même rapidement, ce vénérable recueil, pour se convaincre de l'abondance et de la sûreté de ses renseignements, comme aussi de la vigueur dialectique et de la hauteur de vues qui présidèrent à sa direction. Nous signalerons parmi les pages les plus intéressantes diverses séries d'articles sur les héros de la Réforme, les principaux événements qui s'accomplissaient en pays étrangers, les plus importantes publications théologiques contemporaines. Un compte rendu des débats religieux à l'assemblée de Francfort y succédait à une réfutation de l'autorité en matière de foi ; Claude et Drelincourt y coudoyaient Néander et Schleiermacher. De nombreux extraits des délibérations synodales à l'époque du Désert, trahis-

saient l'heureux possesseur des papiers Rabaut. Du 1 2 janvier 1844 à la fin de l'année 1849, Charles Coquerel se voua tout entier et sans aucune rétribution pécuniaire à cet utile et modeste labeur ; par une singulière coïncidence, le dernier article qui soit sorti de sa plume et qui racontait les vicissitudes du Protestantisme en Bohême, fut aussi le seul auquel il ait jamais mis son nom, la loi Tinguy ayant rendu pour la presse la signature obligatoire. Sa meilleure consolation au déclin de ses forces se trouva dans l'espoir d'avoir formé pour le journal qu'il avait tant aimé, en son neveu Athanase, un continuateur digne de lui par le caractère et le talent.

Son attente ne fut point trompée. Le nouveau rédacteur du Lien joignit, à cette fermeté de principes qui avait honoré son prédécesseur, une flexibilité d'argumentation et un charme de langage qui étaient toujours restés inconnus au vieil huguenot. Avec cette sûreté de tact historique qui lui permettait de discerner les phases successives d'une idée et de rendre justice à tous les talents, il tint à se placer, à ses débuts dans la carrière du journalisme, sous le patronage de ce mort vénéré ainsi que de quelques pasteurs du Midi qui avaient servi avec une pieuse fidélité la grande cause de la liberté des croyances au sein de l'Église réformée l.

Plus que jamais dans nos Églises et dans notre temps, écrivait-il le 24 avril 1852. la niche du journaliste chrétien devient un ministère de haute responsabilité devant Dieu et devant les hommes. Nous y marcherons appuyés sur l'exemple et le souvenir des hommes de foi et de lumières dont nous sommes en quelque sorte ici les héritiers. Nous

1 MM. Fontanès, dans Y Évangêliste ; Grawitz, dans Y Écho de la Réforme; Massé, dans le Réveil.

nous souviendrons que nous écrivons pour les lecteurs de Grawitz et de Charles Coquerel et notre parole sera libre, consciencieuse, croyante, dévouée comme la leur. Nous chercherons en même temps à être de notre époque et à répondre aux besoins nouveaux du présent. Nous emprunterons à nos maîtres leur esprit de zèle , de franchise et d'amour et nous serons d'autant moins indignes de leur succéder que nous ne garderons de leurs allures que ce qu'ils en eussent gardé eux-mêmes, avec le progrès et les devoirs du siècle qui marche toujours et qui, aujourd'hui, marche vite. Notre feuille est la seule qui représente aujourd'hui dans nos Églises le principe de la libre foi en Jésus-Christ seul, sans mélange d'autorité humaine, c'està-dire la tendance et l'esprit de l'immense majorité de nos coreligionnaires. Nous travaillons à améliorer sans cesse le Lien, et nous croyons y avoir réussi en quelque degré, pour en faire un instrument de conciliation et de fraternité, sans abandonner en rien ni la base unique de notre foi qui est Christ, ni sa méthode qui est l'entière liberté des consciences devant Dieu.

L'œuvre du journaliste est éminemment fragile et passagère : elle ne survit pas aux circonstances du moment, aux incidents qui lui ont donné le jour, aux débats qui se reflètent dans ses colonnes, aux émotions auxquelles elle sert d'interprète. Quelques années se passent et les impressions se modifient, les questions changent de face, les mêmes pages, si spirituelles ou si éloquentes au moment de leur apparition, n'éveillent plus dans l'âme du lecteur aucun écho. L'oubli se produit autour d'elles avec une rapidité proportionnée à leur éclat : elles disparaissent d'autant plus vite qu'elles ont plus fidèlement exprimé les mobiles sentiments du public auquel elles étaient destinées. Le journaliste partage le sort de l'orateur, de l'acteur, du virtuose : quelques années après qu'il s'est retiré de la scène, il ne reste de lui, fût-il même des plus grands, qu'un nom

dans la mémoire de la postérité. Réunit-on ses articles en un volume : sauf quelques érudits, désireux de contempler sur le vif la physionomie d'une époque, personne ne s'avisera de secouer en leur honneur la poussière des bibliothèques. Qui se soucie encore aujourd'hui d'Armand Carrel ou de Prévost-Paradol , de Nefftzer ou d'Emile de Girardin? Qui relit leurs articles dans les collections de la Presse ou du Temps, du National ou des Débats ? « Ils sont, suivant une mélancolique expression de M. Edmond Scherer, comme les feuilles d'automne qui ont été vertes et fraîches et qui, aujourd'hui, tombées au pied de l'arbre qui les portait, n'ont plus rien de l'éclat de la vie. »

Au désavantage inhérent à la profession du journaliste s'en ajoutait pour Coquerel un autre, provenant de son ministère ecclésiastique. Si l'oubli commence pour l'écrivain politique, aussitôt après qu'il s'est éloigné du théâtre des événements, un sort plus triste encore est réservé, à Paris, au pasteur protestant qui vit dans une atmosphère intellectuelle et morale toute différente de celle que respire l'immense majorité de ses concitoyens, traite par goût et par devoir des problèmes par eux écartés d'un geste, comme abstraits et subtils, et les repousse par l'étrangeté et la rudesse de son langage? De son vivant même il se condamne à ne pas franchir l'étroite enceinte d'une secte. Malgré le sentiment qu'il avait de cette infériorité et la douleur que lui causait, à l'endroit de la question religieuse, l'indifférence du grand public, Coquerel s'y résigna plutôt que de capter une faveur de mauvais aloi en dissimulant son caractère huguenot. Le Lien ne fut et ne voulut jamais être qu'un journal protestant; j'ajoute, après l'avoir lu de la première page jusqu'à la dernière, et

l'avoir comparé aux autres organes de la presse réformée, qu'aucun ne fut plus intéressant, plus substantiel, plus agréablement écrit, plus exactement informé.

Notre ami possédait les meilleures qualités de sa vocation : un dévouement absolu à une noble cause, une largeur d'esprit qui comprenait les opinions les plus diverses, une délicatesse de cœur qui ménageait toutes les susceptibilités et pansait toutes les blessures d'amour-propre, une constante bonne humeur qui lui rendait facile l'accomplissement des tâches les plus ingrates. Sa sollicitude s'étendait à tout et sa correspondance intime nous le montre trop souvent harcelé , au milieu de ses recherches historiques et des labeurs de son pastorat, par des difficultés d'abonnements ou des corrections d'épreuves. Jamais directeur n'eut une personnalité moins égoïste et moins absorbante et cependant jamais journal ne conserva avec une plus scrupuleuse fidélité l'unité de son principe, cet amour de la liberté de croyance et de conscience que, dès le premier jour, il avait inscrit sur sa bannière.

Il lui fut donné de réaliser pendant ces années un des vœux les plus chers de sa jeunesse et de grouper autour de sa modeste feuille les représentants les plus distingués du libéralisme religieux, ses camarades d'études, Dardier, Galup et Sarrut, MM. Goy et Douen, Camille Rabaud et Ernest Fontanès, Steeg et Mouchon. M. Reville, dans sa Légende sur les bords du Rhin et son Histoire du dogme appliquait avec un succès marqué le genre de l'essai aux matières théologiques et mettait, par d'abondants extraits d'Henri Lang, de Kari Schwarz, de Karl Hase, les lecteurs du Lien au courant de la science germanique. M. Etienne Coquerel s'occupait d'histoire contemporaine et de droit ecclé-

siastique, M. Dardier commençait ses études sur les Origines de la Réformation dans les pays de langue française, le rédacteur en chef, avec un entrain et une aisance que ne sauraient trop admirer ceux qui ont passé par les mêmes épreuves, faisait face aux besognes les plus diverses.

Pauvre critique, s'écriait-il à l'une de ces approches de nouvel an où les livres s'accumulaient sur son bureau avec une profusion qui ne répondait nullement à leur excellence, pauvre critique obligé de tout lire et de tout juger, esprit ouvert à tout venant comme les palais des contes de fées, et obligé de faire les honneurs à quiconque se présente !

En ces heures de presse, la variété de ses connaissances et sa promptitude d'assimilation lui furent d'un précieux secours. Il lui arriva même, pour ne laisser dans l'ombre aucune de nos richesses, de rendre compte d'ouvrages scientifiques dus à des plumes protestantes : Moquin-Tendon, Louis Figuier, Quatrefages, mais, alors même qu'il n'y aurait pas été ramené par ses préoccupations habituelles, sa finesse psychologique l'aurait attiré davantage vers l'analyse du cœur humain.

Si l'esprit humain, écrivait-il le 2 août 1856, à propos d'un ouvrage de M. Louis Figuier, est admirable quand il prend pour instrument la vapeur ou l'électricité, il l'est bien plus encore quand il se replie sur lui-même, quand il est à la fois l'ouvrier, l'outil et la matière première, qu'il s'agit de mettre en œuvre. C'est là ce qui a donné de tout temps aux lettres et aux arts une prééminence que l'hélice ou la pile ne leur feront jamais perdre. Étudiez le monde et faites-en ce que vous voudrez : vous avez toujours en vous-mêmes un objet d'études plus important que lui et les passions, les luttes, les progrès, les aspirations de

l'âme humaine nous intéresseront toujours plus sérieusement que les forces mécaniques les plus irrésistibles ou les produits chimiques les plus utiles. Honneur, grand honneur à la science , mais avant tout , respect aux lettres et aux arts qui sont l'homme lui-même et qui ont le pas sur tous les enseignements de la matière. Les lettres et les arts, c'est-à-dire des idées, des émotions, l'histoire, le drame, la chanson du berger ou l'hymne de la prière, voilà pour l'humanité le nécessaire, voilà sa vie. Les chemins de fer et la machine à vapeur ne sont qu'un magnifique superflu.

Les beaux-arts et l'histoire du Protestantisme français, des voyages réitérés dans toutes les parties de l'Europe et jusque dans l'extrême Orient et une connaissance parfaite des mœurs et de la littérature anglaise lui fournirent la matière de solides et charmants articles, dont un trop petit nombre fut recueilli par lui dans les Libres Études.

Des ouvrages qui se rapportaient à ses recherches favorites ou qui provenaient de plumes protestantes, il parla en critique consommé. Trop souvent obligé de se plier aux nécessités quotidiennes et de traiter des thèmes arides ou rebattus, il les renouvela par l'élévation des vues et l'originalité des aperçus. Sa critique fut essentiellement honnête : il prit un livre, le soumit à une analyse consciencieuse, en dégagea les pensées maîtresses et en fit connaître par des citations habilement choisies l'esprit à ses lecteurs, mais combien, dans ce cadre modeste en apparence, il sut introduire de mots heureux, d'observations fines et nouvelles, de jugements aussi remarquables par la pénétration que par la mesure I D'instinct les sommets l'attirèrent ; jamais il ne se sentit plus à l'aise que lorsqu'il lui arriva de parler de Calvin, d'Agrippa d'Aubigné, de Saurin, des clas-

siques du Protestantisme. Combien de fois en particulier il revint sur l'auteur des Tragiques, et cela, sans se répéter, sans trahir une fatigue ou un embarras d'aucune sorte I Parmi les modernes il s'attacha de préférence à ceux que préoccupaient la question religieuse et chez lesquels l'ampleur de la pensée s'unissait à la distinction du style : Vinet et Channing, Charles de Rémusat et Prévost-Paradol. Les ouvrages de M. Renan, depuis son essai sur V Origine du langage jusqu'à ses grands travaux sur les Origines du Christianisme, ont rarement trouvé un appréciateur aussi sympathique et aussi exactement informé. Le pasteur protestant, le moraliste chrétien apparaît avec un tact exquis, sans fausse honte comme sans pédantisme, dans les articles sur Béranger.

Ses jugements furent exempts de toute prétention à l'infaillibilité, de tout dogmatisme. Loin de prendre pour forme exclusive du bien et du vrai un symbole ecclésiastique ou le mot d'ordre d'un parti, il s'empressa de les signaler en quelque lieu et sous quelque forme qu'il les rencontrât.

Ne relevez d'aucune secte, écrivait-il le 10 juin 1854 à Mme de Gasparin , à propos de sa spirituelle brochure : Quelques défauts des Chrétiens d'aujourd'hui; n'ayez que le Christ pour maître, marchez hardiment dans le chemin où il vous appelle, et si notre approbation vous paraît suspecte, vous croirez au moins à la sincérité avec laquelle nous prions Dieu de vous faire trouver complètement, et à nous et à vous , ce que vous cherchez avec conscience et courage : la vérité dans la charité.

Les lecteurs de la Revue de Strasbourg n'ont point oublié les pages si mordantes dans leur sévérité, dans lesquelles M. Scherer flagella les inconséquences théolo-

giques de M. de Pressensé, à propos de ses discours sur Le Rédempteur1. M. Coquerel, en rendant compte du même ouvrage et quoiqu'il eût à se plaindre des vivacités de plume de l'auteur, s'attacha au contraire h mettre en lumière ses côtés avantageux : la sincérité d'accent, l'enthousiasme communicatif, l'indépendance relative à l'égard de la tradition. D'un côté le critique inexorable pour toute erreur de fait et tout défaut de méthode; de l'autre, le pasteur qui ne se croit jamais dispensé de la charité, surtout vis-à-vis d'un adversaire, et se considère toujours comme ayant charge d'âmes.

Loin de se rétrécir avec les années et les épreuves, le cœur de M. Coquerel, à mesure que celui-ci avança en âge, se déploya toujours plus librement dans son harmonieuse richesse. Je ne connais pas d'écrivain qui ait réalisé plus complètement dans ses actes cet éloge de la piété inspiré à M. Emile Montégut par la lecture des Horizons célestes 2 :

Il n'y a rien ici-bas qui soit supérieur au sentiment religieux, quelle que soit la doctrine qui l'inspire, large ou mesquine, étroite ou profonde, et quel que soit le cœur qu'il remplit : audacieux ou timide, humble ou orgueilleux. Ce sentiment a des vertus de toute sorte. Cependant sa plus surprenante qualité, ce n'est pas d'être la consolation la plus efficace qu'on puisse rencontrer sur cette terre, ni l'agent moral le plus actif dans le labeur de la vie , mais d'être la seule source inépuisable d'intelligence et de sympathie qui puisse s'ouvrir en nous. Dès qu'une âme est sincèrement pénétrée de religion, elle est apte à tout comprendre comme à tout souffrir; elle est égale aux plus grandes choses aussi bien que digne des plus grandes douleurs. Rien ne lui reste étranger de ce qui est vraiment

1 Revue de Théologie de Strasbourg, t. X.

2 Revue des Deux-Mondes, 1er décembre 1859.

humain : sans s'abaisser, elle sait découvrir le mérite caché des œuvres les plus humbles : sans se guinder, elle sait se mettre au niveau des plus élevées. Elle sait tout comprendre, parce qu'elle sait tout aimer et en tout lieu elle est chez elle, parce qu'en tout lieu elle se sent la sœur des âmes qui l'entourent... La vraie religion est naturellement tolérante parce qu'elle place l'âme dans une disposition universelle et la rend apte à tout comprendre et à tout aimer. Elle fait tomber les bandeaux qui recouvraient les yeux de l'intelligence, elle supprime les barrières qui séparaient les écoles, détruit les inimitiés qui divisaient les différentes races d'hommes. Il lui est impossible de haïr, car la haine est inconnue à qui peut tout comprendre.

La lutte, lorsqu'on s'est élevé à ces hauteurs sereines, perd de son âpreté et de son étroitesse. La controverse, avec son accompagnement de gros mots ou de coups d'épingle, répugnait au cœur aimant et généreux de Coquerel. Ne pouvant, dans son métier de journaliste et vis-à-vis d'adversaires acharnés, en faire complète abstraction, il s'efforça tout au moins de la pratiquer dans son acception la plus noble, « inexorable pour les choses, » suivant le beau mot qu'on prête à Bossuet, « et douce pour les personnes. » Combien de fois, dans le cours de ces interminables débats, il regretta de ne pouvoir consacrer à la paisible méditation des vérités religieuses le temps que lui ravissaient le Conseil presbytéral de Paris et le journal V Espérance !

Un mot en finissant sur cette polémique et la polémique en général, s'écriait-il le 27 février 1853, après avoir réfuté les attaques d'Adolphe Monod contre le Conseil central. Nous terminerons cet article de vive controverse en déclarant, et de tout notre cœur, que nous détestons la controverse. Nous avons consacré tous nos efforts dans le Lien, depuis plusieurs années, à éviter de désolantes discussions, à rapprocher les partis et les hommes; nous avons

regardé cette difficile mission comme belle et sainte, chrétienne et pastorale entre toutes. Nos efforts en ce sens ont été appréciés et encouragés; ils nous ont valu de divers côtés des sympathies précieuses. Mais il y a des moments douloureux où le devoir est ailleurs, où il faut au contraire combattre au grand jour pour la vérité qu'on dénature, pour l'Église qu'on égare , pour les bonnes choses qu'on méconnaît, pour les hommes de zèle et de foi qu'on calomnie. En ce moment-là, même après avoir entendu quelques voix mondainement prudentes nous parler, tantôt de l'intérêt de notre journal, tantôt de celui de son rédacteur, nous demanderons à Dieu de nous donner la lumière, l'énergie et l'esprit de justice; le courage alors, nous osons l'espérer, ne nous fera pas défaut. Mais, dès que l'œuvre de conciliation et de fraternité pourra seule occuper notre esprit et notre cœur, nous tendrons une main de frère à nos adversaires de la veille et nous nous consacrerons tout entier à l'œuvre de l'amour et de la paix.

L'avenir répondit à cette magnanime déclaration de principes. Jamais polémiste ne soupçonna moins les intentions et ne crut davantage à la bonne foi de ses adversaires. Aussi respectueux de la liberté d'autrui que jaloux de la sienne propre, il ne se laissa égarer dans ses jugements par aucun entraînement de la foule, aucun caprice de la mode, aucune étiquette d'origine humaine. Une seule chose lui importa : l'absence de tout parti pris et de toute paresse spirituelle, la recherche persévérante et sincère, la foi en la vérité. Son cœur loyal embrassa d'une même affection tous ceux qui se réclamèrent de l'Évangile, qu'ils appartinssent à des Églises nationales ou à des chapelles séparées de l'État, qu'ils fussent hérétiques ou orthodoxes. Toujours, et jusque dans les périodes où il eut le plus à souffrir des préjugés et des haines sectaires, brilla devant ses regards, comme l'idéal auquel devait tendre son activité, cette Église

universelle, si splendidement décrite par son maître, Channing : « Haute comme la vérité qui touche au ciel, large comme l'amour chrétien, qui ne se plaît point à exclure et ne repousse personne, mais qui se propose le progrès religieux des âmes et réunit dans une sublime et touchante harmonie toutes les diversités chrétiennes1. » Les barrières confessionnelles, encore si enracinées chez la majorité des croyants, n'exercèrent sur cet esprit si émancipé qu'une médiocre influence. Individualiste convaincu, il avait fait sienne la profonde maxime de Tertullien : Fit, non nascitur, Christianus.

Il est honteux pour l'esprit humain, écrivait-il le 1 5 mars 1856, pour la religion, pour notre siècle, que si l'on veut connaître l'Église à laquelle appartient tel ou tel , il suffise le plus souvent de savoir où il est né. Ce devrait être une question de foi et non de géographie , on devrait professer tel culte plutôt que tel autre, non parce qu'on est né sur la rive gauche de la Meuse ou de l'autre côté des Alpes, mais parce qu'après avoir comparé les deux communions, on a repoussé l'une et embrassé l'autre. Dire qu'un tel est Italien ou Espagnol, c'est dire qu'il est catholique; grâce à Dieu, il n'est plus vrai que dire d'un homme : il est Anglais, ou Hollandais, ou Genevois, ce soit dire qu'il est protestant; il peut être catholique ou juif s'il le veut. Nous prions nos lecteurs de ne pas se hâter de se scandaliser de ce que nous venons d'écrire et surtout, avant d'être sûrs de connaître notre pensée. Supposons qu'il y ait au monde un seul esprit qui, par indolence et incapacité, ou par un goût étrange, mais assez commun pour l'asservissement intellectuel et religieux, soit encore par préférence pour un culte aux formes théâtrales, soit par préjugé aristocratique en faveur du passé, ait besoin d'être catholique et ne puisse s'élever à la liberté de l'Évangile, cet homme a droit au catholicisme. Il ne serait sans doute qu'un mauvais protes-

1 Ath. Coquerel fils, Histoire du Credo, p. 38.

tant, incrédule ou puseyste; s'il passe dans l'Église de Rome, il est à plaindre sans doute, mais non à blâmer. La victoire appartient à la vérité, mais le respect est dû aux vaincus qui ont loyalement défendu ce qu'ils croyaient vrai. Sans la foi, la liberté de conscience est un luxe inutile, une arme d'apparat. On ne devient un peuple qu'en devenant des hommes et l'on n'est homme que, si l'on ose affirmer ce qu'on saitvrai,nier ce qu'on sait faux, et douter de ce qu'on ignore.

Outre les autoritaires de l'Église nationale, Coquerel, en sa qualité de directeur du Lien, eut constamment à combattre les Ultramontains et les Méthodistes. Tout lui répugnait chez ces derniers, qu'il continuait à voir un peu trop exclusivement sous les traits des premiers missionnaires du Réveil : la pauvreté de leur théologie, leur prosélytisme bruyant et indiscret, leur intolérance à l'endroit de tous ceux qui ne partageaient pas leurs dogmes et leur discipline, les perpétuelles accusations d'hérésie dont ils avaient poursuivi son père et ses professeurs de Genève, les résultats pour le moins très mélangés de la propagande britannique dans les contrées de langue française \ mais, au-dessus de toutes ses im-

1 Les impressions éprouvées par Coquerel à l'endroit du méthodisme ne paraissent pas trop sévères, si on les rapproche de ce jugement formulé en novembre 1868, à propos de Verny et de Robertson, par M. de Pressensé : « Ainsi se formait un catholi- •.; cisme au petit pied, amoindri, inconséquent, tranchant dans « l'infaillibilité sans oser la revendiquer en droit, prompt aux « excommunications et aux dénonciations. Théopneustie absolue, « inspiration plénière de tous les mots de l'Écriture, expiation « pour les souffrances passives du Fils de Dieu endurant les peines « de l'enfer à notre place, imputation tout extérieure du sacrifice « de la croix par une foi plus doctrinale que mystique, sabbatisme « à outrance et, pour couronner le système, la prédestination d'un « petit nombre d'élus et le développement souvent maladif des « idées millénaires, voilà bien le catéchisme de l'évangélisme, sou-

pressions et de tous ses souvenirs personnels, se dressa toujours devant sa pensée ce grand principe de la liberté des croyances et des cultes, encore si peu compris et si incomplètement pratiqué en France et dont les Églises séparées de l'État avaient trop souvent à regretter la violation.

Comme la Restauration et la monarchie de juillet, le second Empire fut, en effet, trop fréquemment témoin de procès intentés par une administration préfectorale trop zélée à des protestants dispersés en pays catholique et dont le seul tort consistait à se réunir pour lire la Bible et prier Dieu. Un homme de parti serait demeuré indifférent aux doléances de sectaires dont il ne partageait pas les vues, si même il n'avait invoqué contre eux les rigueurs du bras séculier. Coquerel, avec sa générosité chevaleresque et son ardent amour de la liberté, soutint que, vis-à-vis de l'illégalité, toutes les fractions du Protestantisme étaient solidaires et n'hésita jamais à combattre, dans le Lien, en faveur de collègues qui le dénonçaient dans leurs conférences et leurs journaux comme un hérétique dangereux.

Nous ne nous permettrons aucune réflexion sur la chose jugée, écrivait-il le 28 novembre 1856, à propos d'une condamnation prononcée par la Cour impériale de Lyon contre quelques méthodistes de cette ville, mais nous qui blâmons la dissidence et qui voudrions plus que jamais voir le corps entier du protestantisme français se réunir, pour se soutenir au lieu de diviser ses forces, nous qui regardons comme sans fondement le scrupule de nos frères

« vent réchauffé et vivifié par une admirable piété, mais toujours * et partout imposé comme l'expression même du christianisme. « S'en écarter, c'était rompre avec la grande tradition d'une « orthodoxie que l'on prétendait avoir toujours existé; ce que « l'on proclamait, c'était bien le salut par le dogmatique. »

séparés contre l'union de l'Église avec l'État, nous avons le droit de protester contre l'épithète ignoble de mômiers. Il serait de fort mauvais goût que nos journaux appelassent papistes les catholiques et cependant cette épithète n'exprime qu'un fait et n'est pas une invective. Il est honteux qu'en France un culte protestant soit non seulement interdit par la loi. mais outragé par la presse ^qui devrait montrer plus de respect pour des convictions sérieuses et plus de dignité.

Quelques années plus tard, le tribunal de Poitiers ayant acquitté du chef de propagande illicite l'instituteur et quelques paysans protestants de Villefavard, dans la Haute-Vienne, notre ami tenait ce noble langage * :

La loi reconnaît à tous et à chacun le droit incontestable, supérieur et antérieur à. toute législation humaine, de changer d'Église. Ce n'est nullement un délit que d'avoir la franchise de son opinion et de ne point feindre d'être catholique, quand au fond on ne l'est plus. Nous reconnaissons volontiers qu'il en serait de même dans un cas inverse. Si un village protestant des Cévennes demandait un curé et voulait entendre la messe, nous ne chercherions pas, nous, protestants, à lui en contester le droit et nous ne lui opposerions pas d'épigrammes, toujours puériles et de mauvais ton en semblable matière.... La Société Évangélique et en général la dissidence n'ont aucunement notre sympathie. Les faits mêmes dont il s'agit, nous semblent prouver, combien il est regrettable que des protestants ne sachent pas admettre la liberté des consciences au sein de leur propre Église et se séparent d'elle, parce qu'elle n'est point exclusive; nous voyons aussi une erreur nuisible dans l'excessive importance qu'on a attribuée, surtout depuis Vinet, à l'union de l'Église avec l'État, comme étant un adultère commis par l'Église qui doit être unie à Jésus-

Lien, 31 août, 7 septembre 1861.

Christ seul. Mais enfin ces erreurs, ces illusions ont pour elles le droit de l'examen et, sans les partager ni les approuver, nous reconnaissons qu'elles existent, qu'elles sont professées par des hommes honorables, dont la conscience comme la nôtre est libre, et, lorsqu'on leur rend après une longue attente le droit d'enseigner leur foi à leurs enfants, nous nous en réjouissons.

La même hauteur de vues inspira ses articles sur le Catholicisme. La controverse ne souffre aujourd'hui d'un si mauvais renom auprès des personnes bien élevées que par les abus dont elle s'est rendue coupable. La plupart des polémistes protestants ont trop fidèlement suivi les errements de leurs prédécesseurs du XVIme siècle, ne voyant dans leur ennemie que la prostituée de l'Apocalypse, obéissant à Yodium theologicum, invoquant anxieusement l'autorité de la lettre, au lieu de recourir aux armes de l'esprit, procédant par la raillerie et l'injure, au lieu de se maintenir sur le terrain de la conscience et di l'histoire. En tout ou en partie, de semblables défauts déparent des productions d'ailleurs estimables, telles que celles de MM. Bungener et Napoléon Roussel. Un trop petit nombre d'entre les controversistes actuels ont possédé cette érudition de bon aloi et cette finesse dialectique, cette impartialité de jugement et cette courtoisie de langage , ce mélange de charme et de force dont M. Karl Hase, dans son Manuel, M. Scherer, dans les Lettres à 711011 curé, ont donné de si parfaits exemples. Par l'équité de la pensée comme par la distinction de la forme, Coquerel, malgré le désavantage d'une lutte quotidienne, mérite de prendre place à côté de ces maîtres éminents.

Le Lien n'entretient que rarement ses lecteurs des affaires du catholicisme, écrivait-il le 3 novembre 1854 , l'année

même où il prit la direction du journal. Quelques-uns de nos amis nous le reprochent. La raison de notre conduite est simple cependant. D'un côté . nous sommes trop vivement, trop profondément huguenots et trop fiers de l'être, pour ne pas blâmer une foule de choses dans l'Église du pape, et de l'autre , nous ne voulons pas être assez belliqueux, ni, qu'on nous passe l'expression, assez maladroits pour en dire perpétuellement notre opinion. C'est précisément parce que le protestantisme est l'adversaire naturel de Rome, son ennemi, et, pour tout dire, son héritier présomptif que nous devons être quelquefois les derniers à en dire ce que tous les hommes éclairés en pensent. Assez de gens le disent tout haut et de tous côtés.

D'ailleurs, le temps des controverses aigres et véhémentes est passé. Aujourd'hui, elles produisent infailliblement ce seul résultat que le public se dispense de juger les champions, les condamne comme manquant également de charité et approuve de part et d'autre tout ce qui se dit de négatif. Il regarde avec dégoût et colère les clergés opposés, comme les soldats acharnés d'une cause mauvaise et perdue et ne veut voir autre chose , ni dans le salut des âmes au ciel, ni dans l'influence des églises sur la terre, qu'une proie que s'arrachent des fanatiques très dangereux, ou des ambitieux qui ne le sont pas moins. Nous ne descendrons pas souvent dans cette mêlée, par respect pour notre cause et dans son intérêt le plus vrai.

Reconnaissons d'ailleurs que l'Église de Fénelon et de Massillon renferme des âmes d'élite, en avant de leur culte, qui aiment Jésus-Christ comme leur Sauveur et Dieu, comme leur Père, sans que toutes les superstitions catholiques les en empêchent. Prenons garde par conséquent, en voulant faire trop brusquement et trop vite notre œuvre, de ne pas faire autant et plus de mal que de bien. Nous connaissons telle polémique incisive, amère et presque voltairienne dans la forme qui a plus avancé à l'œuvre de l'incrédulité du XVIIIme siècle qu'à celle de l'Évangile et nous connaissons ailleurs des hommes dont le principe est d'attaquer rarement, mais de se défendre avec d'autant plus d'énergie et qui, par cela même, ajoutent tous les ans des ârnes et des familles entières à notre Église. Exposons

notre foi : c'est faire assez. Ce n'est pas à coups d'épée qu'on chasse les ténèbres, mais tout simplement en faisant voir la lumière.

Cette vaillante modération honore d'autant plus Coquerel que, de 1851 à 1859, la situation de la minorité réformée en France fut des plus délicates vis-à-vis de l'Église romaine. Le clergé bénéficia pendant cette sombre période de l'appui qu'il avait prêté au coup d'État. La loi de 1850 lui avait livré l'enseignement primaire et secondaire; M. Veuillot promulguait chaque matin dans Y Univers ses décrets infaillibles, insultant à toutes les nobles causes et glorifiant tous les despotismes; Dom Guéranguer ressuscitait Tordre des Bénédictins et assignait pour seul but aux recherches scientifiques la déification de la papauté ; le révérend Père Félix, devenu l'orateur officiel de l'épiscopat, remplaçait dans la chaire de Notre-Dame Lacordaire, condamné au silence depuis la courageuse protestation qu'il avait fait entendre à Saint-Roch contre l'acte du 2 décembre ; M. de Falloux écrivait dans sa biographie de Pie V que la tolérance était une vertu des siècles sans foi ; MM. Dupanloup et de Montalembert, malgré leur semi-libéralisme, protestaient en 1859 contre l'unité de l'Italie et la réduction du pouvoir temporel.

Ce fut en ces années d'affaissement moral un noble rôle dans sa modestie que celui de ce journaliste huguenot, avertissant sa patrie des dangers auxquels l'entraînait l'ultramontanisme, dénonçant toutes les atteintes portées par lui à la liberté de conscience, revendiquant pour son Église toute l'étendue des droits que lui garantissait la constitution.

Nous demandons au nom d'un culte reconnu par l'État,

écrivait-il le 27 septembre 1856 à M^r Parisis, à propos d'une tentative de conversion pratiquée sur deux élèves anglais du lycée de Boulogne, le maintien de nos droits légaux, l'exercice de notre culte pour nous et nos enfants. Aimez-nous sans doute, mais laissez-nous élever nos fils et nos filles dans la foi de l'Évangile, dans la foi de notre Église, dans la foi pour laquelle nos pères ont subi trois siècles do persécutions et de martyres et pour laquelle, s'il le fallait, nous serions prêts à souffrir encore.

La polémique de notre ami fut essentiellement positive. Convaincu, par son expérience huguenote et républicaine, que le catholicisme ne perdra son empire religieux que le jour, où une foi plus pure donnera aux impérissables besoins de l'âme humaine une ample satisfaction, il indiqua dans son beau discours : Pourquoi la France n'est pas protestante * ? les conditions d'un meilleur avenir et s'associa, même en dehors de la sphère ecclésiastique, à toutes les réformes qui pouvaient en hâter l'avènement. La Ligue pour l'enseignement, l'œuvre des bibliothèques populaires, celle des écoles professionnelles rencontrèrent en lui un adhérent des plus actifs et des plus convaincus. Son patriotisme exempt de tout chauvinisme, son bon sens aussi éloigné de l'utopie que de la routine, la parfaite connaissance qu'il possédait des institutions scolaires de la Grande-Bretagne et des États-Unis assuraient à ses jugements une incontestable autorité. V Education des filles fut poursuivie par lui avec une intelligente sollicitude ; il existe sur ce délicat sujet peu de pages, tout à la fois aussi charmantes et aussi substantielles, que celles adressées par lui en 1868 à Mgr Dupanloup, en réponse à sa brochure « Les alarmes de l'Épiscopat. »

1 Prêché à Neuilly le 1er novembre 186G.

Dans la lutte contre Rome, l'histoire de ses ancêtres huguenots fournit à Coquerel ses plus solides arguments et ses plus brillants exemples. Vis-à-vis d'allégations aussi opiniâtres que mensongères, il ne se lasse pas de rétablir les faits, se fortifie dans le commerce de héros méconnus, fait appel aux plus nobles sentiments de l'âme humaine : devoir, liberté, justice et garde dans le triomphe de la bonne cause une entière confiance. On a quelquefois reproché à la pensée de notre ami de manquer de vigueur ; je connais peu de morceaux aussi émus et aussi virils que sa réplique à M. Auguste Nicolas, un historien de l'école de l'Univers, qui contestait aux Protestants la faculté du sacrifice et leur opposait la mort de Mgr Affre comme un acte de dévouement surhumain auquel ils ne pourraient jamais prétendre.

M. Nicolas, s'écriait Coquerel avec une superbe indignation dans le Lien du 26 mars 1853. ne sait donc rien de l'histoire depuis le XVIme siècle jusqu'au XIXme. rien surtout de l'histoire de France, ou il ne l'a étudiée qu'à l'école du révérend Père Lorriquet. Qu'il apprenne du moins ici que notre Église de France a la prétention d'être par le nombre, la constance, la foi inébranlable et le calme sublime de ses martyrs, la plus glorieuse de toutes les Églises et que cette prétention n'est que trop justifiée par les faits !

Nous lui apprendrons qu'en 1 522, dans la ville de Meaux, berceau du protestantisme français, Jean Leclerc, notre premier martyr, après avoir été battu de verges dans tous les carrefours, fut marqué d'un fer rouge au front, tandis que sa propre mère l'encourageait, en lui criant du milieu de la foule : Vivent Jésus-Christ et ses enseignes ! Nous ajouterons que, l'année suivante, ce môme Jean Leclerc, exilé de France, mourut tenaillé à Metz qui n'était pas alors une ville française. Nous apprendrons à M. Nicolas le nom du premier martyr protestant exécuté sur terre de France, Jacques de Pavannes, qui fut brûlé à Paris sur la

place de Grève en 1524; le nom de Denis de Rieux qui, en 1525. à Toulouse, fut suspendu à une poulie, les pieds et les mains attachés derrière le dos et plongé à trois reprises dans les flammes, refusant à chaque fois de sauver sa vie par une apostasie ; le nom de Jean de Caturce, licencié en théologie, brûlé à Toulouse et de Louis de Berquin, l'ami de François Ier, brûlé à Paris. Puis nous renoncerons à indiquer des noms et nous renverrons M. Nicolas à l'énorme in-folio de Crespin, le « martyrologe protestant. » Nous lui dirons que ce livre s'arrête bien avant les persécutions, que nos pères, pasteurs et laïques, ne cessèrent pas de compter des martyrs parmi eux pendant le XVImc, le XVIIme et une grande partie du XVIIIme siècles, et qu'enfin les quatre derniers martyrs furent exécutés, il n'y a pas encore un siècle, en 1762. Nous ajouterons que ces quatre hommes, dignes de clore une si sainte et si glorieuse liste, furent le pasteur François Rochette, âgé de vingt-six ans et trois gentilshommes du pays de Foix, les frères de Grenier.

Nous avons le droit de dire encore que tous les martyrs dont nous venons de rappeler les noms et plusieurs centaines d'autres que nous pourrions choisir entre tant de milliers, ont sacrifié leur vie au milieu des plus cruelles souffrances, avec une pieuse constance, une douceur et une foi auxquelles il est impossible de comparer la mort de l'archevêque de Paris, quelque belle qu'elle soit. Mais que serait-ce si, à ces récits des morts sublimes de nos pères, nous ajoutions l'histoire de leur vie, le ministère des pasteurs du Désert, leurs longues et patientes souffrances, leur abnégation d'autant plus admirable qu'ils étaient époux et pères et que leurs bourreaux leur faisaient de toutes les affections de la famille une cause permanente d'affreuses inquiétudes ?

Que l'Église romaine ait versé à flots le sang glorieux de nos pères, c'est un fait incontestable et jusqu'ici nous le pensions incontesté. Aussi la vénération profonde que nous portons à leur mémoire, l'admiration et l'enthousiasme dont nous remplissent leurs vies de sacrifice et leurs morts de martyre, tout s'est soulevé en nous pour protester contre l'inqualifiable légèreté du controversiste

•catholique et sa profonde ignorance des choses mêmes dont il parle. Si enfin M. Nicolas prétendait que ces faits, quoique si rapprochés de nous, ne se reproduiraient plus aujourd'hui et que le protestantisme ne produit plus de confesseurs, nous lui fermerions la bouche avec le nom de Madiaï. Nous lui demanderions de considérer attentivement ce qui se passe en ce moment en Italie et nous lui assurerions que son Église cessera de fournir des persécuteurs, avant que la nôtre se lasse de donner des martyrs. Ce qui nous a indignés plus que la dénonciation et le danger de persécutions nouvelles, c'est de voir l'Église des persécuteurs contester le sacrifice, le dévouement, l'héroïsme à l'Église des martyrs.

Page 1