LE CONSEIL PRESBYTERAL DE PARIS ET LE VOTE DU 26 FÉVRIER 1S
L'année 1865 avait été signalée dans toute l'Europe par diverses tentatives d'exclusisme , heureusement frappées de stérilité : en Angleterre les procès en hérésie intentés, soit h deux des collaborateurs des Essays and Reviews, MM. Wilson et Rowland Williams, soit à l'évêque de Natal, Colenso, pour son ouvrage sur le Pentateuque ; en Allemagne par l'agitation organisée contre le professeur Schenkel d'Heidelherg, à cause de sa Vie de Jésus; dans la Suisse orientale, par une demande en destitution formulée contre le pasteur Vœgelin, d'Uster dans le canton de Zurich. L'année 1864 fut témoin d'une mesure beaucoup plus grave et qui reçut sa pleine exécution : le non-renouvellement par le Conseil presbytéral de Paris de la suffragance de M. Athanase Coquerel fils.
Cet acte d'autoritarisme éclata comme un coup de foudre, surprenant à la fois amis et adversaires. La situation, il est vrai, devenait chaque jour plus difficile et plus tendue entre les deux grands courants qui se partageaient le protestantisme français. En toute occasion les chefs de l'orthodoxie avaient manifesté leur esprit dominateur, contestant aux libéraux la place légitime qui leur appartenait au sein de l'Église, mécon-
naissant tout ce qu'il pouvait y avoir en eux de bon et de chrétien, ne reculant pour établir leur empire devant aucun moyen, même ceux de la dénonciation et de la violence. La question des synodes avait été détournée par eux de son véritable sens pour se transformer en une arme de parti. Longtemps désirés par tous les protestants, sans distinction d'opinion, comme complément de leur organisation presbytérienne et à cause des glorieux souvenirs du passé, ils furent repoussés parles libéraux, du moment où ils reçurent des attributions dogmatiques et furent destinés à réintroduire une confession de foi.
Coquerel , malgré les sombres prévisions dont il était quelquefois assailli, espérait cependant en l'avenir. Ses amis de Y Union libérale, tout en ne se faisant aucune illusion sur l'orgueil et l'étroitesse de la majorité du Conseille refusaient à croire qu'elle briserait un ministère aussi visiblement béni, porterait aux droits des minorités une irrémédiable atteinte et donnerait de gaieté de cœur le signal d'une lutte acharnée. Leur confiance paraissait d'autant plus justifiée que les partisans du Conseil avaient, jusqu'à la dernière heure, parlé d'une justice égale pour toutes les opinions chrétiennes, de charité et de paix, de concessions réciproques, que le nom du suffragant incriminé avait été conservé sur la liste des prédications pour 1864 et que les agents chargés de la collecte pour le culte invoquaient le maintien de ce nom comme un gage et une garantie pour l'avenir.
Les fonctions de Coquerel avaient expiré le 31 décembre 1 863 . A une demande de renouvellement qui lui avait été adressée dès le 6 novembre par M. Martin-Paschoud, à une autre analogue de M. Coquerel père qui
désirait après trente-trois années de pastorat se décharger sur des épaules plus jeunes d'une partie de sa tâche, le Conseil répondit, sur la proposition de M. Ernest André, par la nomination d'une commission dite des suffragances \ chargée, non pas d'élaborer un règlement général, applicable à tous les pasteurs âgés ou malades, à MM. Juillerat et Vermeil comme à MM. Coquerel et Martin-Paschoud, mais de statuer uniquement sur les cas des deux pasteurs libéraux. Cette Commission choisit pour son rapporteur M. Mettetal et conclut dans la séance du 5 février 1864 à la non-réélection de M. Coquerel.
Les motifs invoqués à l'appui d'uno mesure aussi grave relevaient de deux ordres distincts. Dogmatiquement, M. Coquerel était accusé d'entendre, tout autrement que la majorité du Conseil, « la plupart des articles fondamentaux du Christianisme, » de rejeter certaines déclarations du Symbole des Apôtres, entre autres la naissance surnaturelle du Sauveur, d'entretenir une compromettante solidarité avec les représentants les plus hardis de la nouvelle école, jusqu'à appeler M. Renan, dans un compte rendu de la Vie de Jésus, son cher et savant ami et à se faire remplacer pour des prédications à l'Oratoire par MM. Colani et Réville. Sous le rapport ecclésiastique, on lui reprochait d'avoir pris, vis-à-vis de la majorité du Conseil presbytéral, une position ouvertement hostile et de soumettre à une critique acerbe tous ses actes et toutes ses délibérations, d'avoir transporté jusque dans la chaire
1 Les membres en étaient MM. les pasteurs Juillerat, Grandpierre et Rognon, MM. Ernest André, Laffon de Ladebat, MettetaL Vernes d'Arlandes.
chrétienne l'écho des luttes électorales par son sermon sur les « Minorités,» d'avoir fait œuvre de séparatisme, en instituant un diaconat particulier qui s'étendait sur toutes les paroisses de Paris, enfin d'être le chef et l'inspirateur de Y Union protestante libérale, quoique son nom ne figurât pas ostensiblement parmi ceux des membres du Comité.
Nous ne garantissons point comme exactes toutes les indiscrétions de la chronique. Des personnes dignes de foi nous ont cependant affirmé que M. Guizot, dans une longue lettre datée de Val-Richer, aurait déconseillé les mesures projetées contre M. Coquerel, mais que, revenu à Paris, il se serait heurté contre l'opiniâtre résolution de MM. Delessert et Mettetal et aurait éprouvé la vérité de ce proverbe si souvent appliqué dans notre siècle démocratique : « Je suis leur chef, il faut que je les suive ! ' » Sans recourir aux: anecdotes parlementaires, on peut signaler dans le rapport du 5 février deux courants distincts. Le commencement est tout entier consacré à rénumération des griefs particuliers des membres du Conseil contre le sufïragant de M. Martin- Paschoud; après quoi, abandonnant la police des amitiés et les préoccupations électorales comme puériles et mesquines, il revendique pour ce vénérable corps une charge d'âmes sur les fidèles et une surveillance de l'enseignement dogmatique, prétentions qui, malgré leur fausseté, ne sont point dépourvues d'une certaine grandeur. M. Guizot s'était substitué à M. Mettetal. l'ancien ministre de la monarchie de juillet au chef de
1 L'illustre historien avait dit, quelques années auparavant, dans un de ses discours présidentiels de la Société Biblique : Il faut que les diverses opinions qui divisent l'Eglise soient satisfaites et représentées.
la première division de préfecture de police sous le deuxième Empire.
Dans la même séance du 5 février, Coquerel répondit à ce réquisitoire par une apologie de la liberté de conscience pleine de force, de calme et de dignité. La générosité de son caractère éclate dans le passage relatif à M. Renan dont le rapporteur, dans son zèle inquisitorial, lui avait reproché de rechercher l'amitié.
En réfutant le livre très connu de M. Renan, je l'ai nommé mon ami : il l'est en effet. Rien ne ressemble moins à la tendance panthéiste de son esprit que mes convictions essentiellement individualistes. Cependant ses beaux travaux sur l'art religieux et sur les langues sacrées m'avaient déjà mis en relation avec lui. quand il entra par son mariage dans une famille liée avec la mienne. Son beau-frère a été mon catéchumène, une jeune belle-sœur qu'il a perdue, l'était aussi. Je me suis trouvé a ses côtés en qualité de pasteur sur la tombe de son oncle, l'illustre Ary Scheffer et sur celle de son beau-père. Quand lui-même a perdu une petite fille, c'est moi. et en mon absence mon père, qu'il a appelé pour rendre à son enfant les derniers devoirs. Nos rapports éminemment religieux m'ont inspiré pour lui une estime et une amitié qui ne m'ont point empêché de réfuter son livre, mais qui m'ont porté à lui donner, publiquement comme en particulier, le titre d'ami, au milieu même de la réprobation dont on le couvrait. J'ai dit qu'il est le seul théologien catholique en France, parce qu'en effet il est, en dehors du protestantisme, le seul écrivain contemporain qui connaisse l'état actuel de la théologie à l'étranger et particulièrement en Allemagne. Que sont des théologiens qui ignorent où en est la théologie, qui, par exemple, répondent encore aux objections qu'on ne fait plus et n'ont aucune connaissance de celles qu'on fait de nos jours ? C'est cependant aujourd'hui le cas de tous les catholiques français et de beaucoup de protestants qui se croient théologiens. J'avoue d'ailleurs que je ne puis voir couvrir un homme d'injures, pour avoir dit ce
qu'il pense, sans me sentir attiré vers lui, même s'il se trompe. Tandis qu'un inquisiteur me fait horreur, celui qu'il excommunie m'inspire par cela seul une irrésistible sympathie.
Après avoir réfuté les différentes accusations dirigées contre lui avec toute la netteté désirable, Coquerel plaça la question sur son véritable terrain et plaida la cause de l'indépendance pastorale et de la satisfaction religieuse due aux minorités avec une courageuse éloquence.
Vous aurez sans doute remarqué, Messieurs, une omission très regrettable, qui m'a péniblement ému pendant toute la lecture de ce rapport. Il y est question sans cesse, et cela devait être, du Conseil Presbytéral ou du Consistoire, des droits et de la responsabilité de ces vénérables corps; rien assurément n'est plus naturel. Mais ce qui m'étonne beaucoup, c'est quelle rapport ne fasse aucune mention, ni des besoins des âmes, ni des droits des consciences ou de l'Église. Oubli étrange dont je ne veux pas abuser, mais qui indique dans la commission une préoccupation exagérée d'un seul côté des questions actuelles et non de leur côté le plus élevé, le plus essentiellement chrétien. Est-il besoin de rappeler à votre commission que les gouvernants sont pour les gouvernés et que dans une Église les besoins spirituels des consciences, la vie chrétienne dans les âmes sont des intérêts qui l'emportent de bien haut sur tout le reste ? Je m'étonne qu'un membre laïque de ce corps ait paru méconnaître de telles vérités et plus encore que mes trois collègues, membres de la commission, n'aient pas prévenu une omission aussi fâcheuse.
Pour moi, Messieurs, ce point de vue des légitimes besoins de l'Église est celui où me placent naturellement mes affections et mes obligations de pasteur. Je ne demande rien pour moi. Je dois réclamer seulement contre un usage introduit par vous, inconnu partout ailleurs et qui, à mes yeux, se concilie difficilement avec la sainteté du ministère
évangélique et le respect qui lui est dû : je veux parler de l'usage d'après lequel plusieurs de vos pasteurs suffragants ne sont élus que de deux en deux années. Il est certain (jue nulle part le plus infime employé ne verrait, comme cela m' arrive au bout de vingt ans de ministère, dont seize à Paris, discuter s'il sera de nouveau pris à l'épreuve pour deux ans.
Ce que je demande le voici : Un grand nombre d'âmes dont vous-mêmes m'avez remis la direction et à la confiance chrétienne desquelles vous m'avez plusieurs fois désigné, souhaitent me conserver pour leur pasteur ; elles sont persuadées que mon ministère a été béni d'en haut et qu'il leur est utile ; elles désirent que je continue l'instruction religieuse de leurs enfants comme je l'ai commencée. Ces âmes se croiront frustrées de l'exercice d'un de leurs droits les plus précieux et entravées dans l'accomplissement d'un de leurs plus saints devoirs, si vous brisez mon ministère. Je demande donc en leur nom au Conseil presbytéral qu'il veuille bien m'agréer de nouveau comme suffragant de M. le pasteur Martin.
J'exprime également en leur nom le vœu que ces fonctions me soient confiées définitivement, ce qui serait beaucoup plus convenable, soit à l'égard de mon vénérable collègue, soit envers son suffragant, soit pour mettre fin dans l'Église à de pénibles inquiétudes dont une suffragance temporaire ne pourrait, après l'incident actuel, que faire prévoir le renouvellement à courte échéance. Mon dévouement pour l'Église m'a seul fait subir quatorze ans cette situation précaire qui ne m'a jamais paru pouvoir se prolonger sans de graves inconvénients. Si le Conseil met fin à mon ministère, ce n'est pas sur moi que les fidèles feront peser la responsabilité du déchirement de tant de liens religieux déjà anciens et qui me seront toujours chers et sacrés. Je m'en remets avec calme à vos consciences et à Dieu et je vous prie de recevoir, Monsieur le président et Messieurs, l'assurance de mon respect et de ma considération fraternelle en Jésus-Christ, votre Maître et le mien.
Le Conseil presbytéral demeura sourd à ce noble
appel et adopta dans sa séance du 26 février les conclusions de M. Mettetal à la majorité de 12 voix contre 3 et une abstention *.
Le Conseil presbytéral de Paris, s'il demeura dans son droit strict en ne renouvelant pas à M. Coquerel les pouvoirs qu'il lui avait confiés pendant quatorze années, ne pouvait prendre une mesure plus contraire à la paix et à l'équité. Ses membres, en se prétendant chargés de veiller sur la pureté de l'enseignement dogmatique et de soustraire le troupeau à toute influence pernicieuse, niaient les bases mêmes sur lesquelles repose une Église nationale et les conditions essentielles de son existence. Ni les articles organiques de \ 802, ni le rapport de Portalis n'avaient en effet reconnu l'autorité de la confession de La Rochelle ou de tout autre formulaire dogmatique, mais le législateur avait considéré comme faisant partie de l'Église protestante tous ceux qui, par le baptême, la naissance ou l'éducation, se rattachaient à la Réforme. A l'uniformité doctrinale s'était substituée la communauté des principes religieux et des souvenirs historiques. A vrai dire, la plus grande largeur en cette matière s'imposait à tout esprit sage, puisque la notion d'église de multitude est contradictoire de celle de confession de foi.
La prétention de condamner un pasteur pour ses soidisant hérésies était d'autant plus étrange de la part
1 Les membres présents et ayant droit de vote étaient MM. les pasteurs Juillerat, Martin- Paschoud, Grandpierre, L. Vernes, Montandon, Rognon, Paumier; MM. les anciens Beigbeder, Delessert, Guizot, Laffon de Ladebat, James Mallet, Mettetal, R. de Pourtalès, Thierry aîné, de Triqueti et Vernes d'Arlandes. M. Martin-Paschoud déclara ne pas user de son droit de vote, MM. Laffon de Ladebat, Montandon et Paumier mirent dans l'urne un bulletin oui, M. Beigbeder un bulletin blanc.
des membres du Conseil presbytéral qu'aucun d'eux n'aurait pu signer dans son intégrité le Symbole des Apôtres ou les formulaires du XVIme siècle, que le plus illustre, M. Guizot, passait sous silence ou niait implicitement dans ses Méditations sur la religion chrétienne les principales doctrines de l'orthodoxie calviniste. Leur devoir évident aurait été de renoncer à une unité chimérique des intelligences, pour reconnaître les diverses fractions entre lesquelles se partageait le troupeau et assurer à chacune d'entre elles la pleine satisfaction de ses devoirs religieux. La fidélité même dont ils se targuaient vis-à-vis de l'Évangile leur imposait l'obligation de ne pas rompre les liens qui, depuis de longues années, unissaient M. Coquerel aux nombreuses familles qui trouvaient dans ses prédications leur nourriture spirituelle, lui confiaient l'éducation religieuse de leursenfants et étaient unies à lui par la communauté de la foi et de l'espérance en Christ.
En dehors de jalousies et de rancunes individuelles,la décision du Conseil presbytéral fut dictée, comme le dit excellemment, dans le Temps du 10 mars, M. Scherer, par cet esprit doctrinaire qui dominait son illustre chef et devait être aussi funeste en 1864 à l'Église réformée de Paris qu'en 1 848 à la monarchie de Louis- Philippe, à cette radicale impuissance de tenir compte des faits, à cette invincible obstination de substituer des systèmes aux réalités. Plutôt voir périr les institutions, se serait volontiers écrié M. Guizot, que de laisser fléchir les théories !
Le surlendemain du vote, le dimanche 28 février, M . Coquerel occupa encore une fois la chaire de l'Oratoire pour adresser à l'Église, dont il n'était plus officiellement le pasteur, ses dernières exhortations et se*
derniers conseils. Bien avant l'heure du service, une foule énorme se pressait sous les voûtes du temple qui, jamais, depuis qu'il appartenait aux Protestants de Paris, n'avait été témoin d'une scène aussi dramatique et aussi solennelle. Au moment où le pasteur destitué monta en chaire, l'immense auditoire se leva d'un mouvement spontané et unanime, avec l'intention évidente de manifester par une silencieuse mais imposante démonstration l'énergie de son affection et de ses regrets. L'attendrissement redoubla lorsqu'aprés la lecture de quelques versets de la première Épître aux Corinthiens (IV, 1-5), M. Coquerel commença son discours par ces mots d'une poignante simplicité : « Je ne suis plus votre pasteur, » et revendiqua avec une noble fermeté les droits de la conscience chrétienne et de la liberté évangélique.On aurait compris, sous le coup des douloureux sentiments qui faisaient battre à l'unisson le cœur du prédicateur et ceux de son auditoire, quelque protestation indignée, mais en ce jour de deuil il ne tomba des lèvres de M. Coquerel aucune parole qui ne fût inspirée par la plus exquise charité. Dans son dévouement enthousiaste à la cause de l'Évangile il satisfît à tous les besoins et atteignit, en laissant parler son cœur, aux plus hauts sommets de l'éloquence. Ses paroissiens, sous l'empire d'une impression plus profonde encore qu'au début, se levèrent et restèrent debout pour le voir descendre de cette chaire que, plus que tout autre pasteur de Paris, il aurait mérité de dire sienne, mais où ne le laissa jamais remonter l'intolérance du Conseil.
Avant que la foule se fût écoulée du temple, l'idée d'une manifestation plus précise se fit jour et s'empara de tous les esprits avec une force irrésistible : h travers
les rangs pressés circulèrent des feuilles de papier qui, partout, dans le temple, dans la salle du Consistoire, jusque dans la rue, se couvrirent de signatures. Cette pièce, aussi brève que vigoureuse, était ainsi conçue : « Nous, membres de l'Église réformée, au nom de la liberté de conscience, protestons contre l'exclusion de M. le pasteur Athanase Coquerel fds. » Une heure ne s'était pas écoulée que 800 personnes s'étaient associées à cet acte de sympathie envers leur pasteur, 5000 mirent leur nom au bas d'une autre protestation plus détaillée, qui fut envoyée au Consistoire par le Comité de l'Union libérale, mais sur laquelle ce corps, adoptant les théories de M. Guizot sur l'anarchie des opinions au sein de l'Église protestante, passa dédaigneusement à l'ordre du jour.
Nous en appelons à tous ceux qui ont pu trouver place, dimanche, dans ce temple de l'Oratoire où le pasteur devait annoncer pour la dernière fois la parole de vie à cette Église à laquelle on lui défend de s'adresser désormais, écrivait, le 12 mars, un témoin oculaire connu pour la sagesse de son libéralisme, M. Philippe Jalabert. Y a-t-il quelque exagération dans ce que nous disons d'un divorce prononcé d'autorité ? Cette foule qu'on ne vit jamais aussi nombreuse en aucun jour de fête religieuse, cette émotion, cet attendrissement, ces larmes, ces sanglots étouffés, cette sainte douleur, cette communion visible des âmes, cette protestation muette des fidèles contre la violation de leur liberté de conscience et de culte, contre la négation de leurs privilèges de chrétiens, voilà les impressions saisissantes que nul n'oubliera et qui rappelleront en traits ineffaçables qu'il n'y a pas de droit contre le droit.
Les mêmes persévérantes sympathies se manifestèrent le C mars, à Pentemont, lorsque le vénérable M. Martin-Paschoud, courbé par la vieillesse et la ma-
ladie, rassembla ses dernières forces pour prêcher à une foule nombreuse et recueillie, comme le résumé de tout le Christianisme, l'amour du prochain, et le 13, à Saint-Lazare, lorsque la chaire fut occupée par M. Coquerel père l.
Le Conseil presbytéral ne s'était pas attendu à l'effet extraordinaire que produirait la destitution de Coquerel.
Dans tous les rangs du Protestantisme, en province comme à Paris, à l'étranger comme en France, l'émotion fut aussi vive que douloureuse. Plusieurs personnes connues pour la sincérité de leur orthodoxie, mais chez lesquelles l'esprit de l'Évangile l'emportait sur les considérations de parti, condamnèrent sévèrement la décision du 26 février et protestèrent de la manière la plus significative par leur présence le 28 dans le temple de l'Oratoire.
Parmi les 102 pasteurs qui témoignèrent par écrit leur sympathie à leur collègue accusé d'hérésie, je rencontre, à côté d'hommes qui ne partageaient aucunement ses opinions dogmatiques, des vétérans illustres par le savoir, l'éloquence, l'éclat des services rendus, aussi remarquables par la modération que par la fermeté de leur libéralisme: MM. Reuss, Buisson, Munier, de Clausonne. Entre tant de lettres que j'ai sous les yeux, je choisis celle de l'éminent professeur de Genève, à cause de la pénétration de son coup d'œil et de la sagesse consommée dont il fit preuve dans les circonstances les plus délicates de la vie ecclésiastique.
Genève, M mars 1864.
Mon bien cher ami. Si j'ai laissé passer la foule pour
' Martin Paschoud, Liberté, Vérité, Charité, et Ath. Coquerel père, La liberté protestante et l'autorité.
vous donner des témoignages de vive et cordiale sympathie, j'espère que vous ne pouvez pas douter de la mienne et que, pour venir tardivement vous serrer la main, je n'en serai pas moins bien accueilli de vous. Vraiment, ces gens sont sans intelligence et le mal qu'ils vous font, ils le payeront plus cher qu'ils ne pensent. Déjà la prodigieuse émotion que leur décision a provoquée, le retentissement qu'elle a hors de France et le blâme dont elle est l'objet, doivent commencer à dessiller leurs yeux et leur inspirer des craintes sérieuses sur le résultat final de leur incroyable étroitesse et de leur superbe témérité.
N'était la rude et douloureuse obligation pour vous d'interrompre des relations pastorales cimentées par tant de dévouement et de services, pratiquées avec une affection qui vous est bien rendue, la rigueur dont on use envers vous me paraîtrait plutôt une ovation ou un triomphe et au lieu de condoléances je n'aurais que des félicitations à vous apporter. La position qu'on vous a faite, est à bien des égards enviable: vous portez en victime, et partant haut, la bannière de la liberté sur le terrain de l'Évangile et à la suite de notre Maître à tous que vous avez tout récemment encore, le 17 février, proclamé votre divin chef. Dans cette position, vous n'avez qu'à attendre les jours du rétablissement. L'impulsion est donnée ; la conscience publique et votre modération, la dignité de votre attitude feront le reste. Qui sait si déjà dans le Consistoire jugeant en appel quelques signes de repentir et quelques velléités de retour ne commenceront pas à percer ? En tout cas, si ces exclusifs systématiques qui se font un mérite de leur facile courage et qui se posent en victimes de leur devoir, ne reviennent pas d'eux-mêmes à des sentiments plus chrétiens, ce qui ne me parait que trop probable, j'espère que l'Église elle-même, voyant où l'on veut la mener, choisira de meilleurs conducteurs.
J'ai beaucoup pensé à votre excellent père pendant ces jours d'agitation et de tristesse. On le blessait dans la partie la plus sensible de lui-même et le silence, auquel il s'est condamné, devait encore accroître son chagrin. Martin, dans sa dernière lettre, me dit que le Consistoire ne veut pas de M. Valès. La mesure n'était-elle donc pas assez
comble ? Que Dieu fortifie ses vieux serviteurs, puisqu'il faut qu'ils remontent sur la brèche ! J'ai cette confiance en Lui qu'il le fera et qu'il leur proportionnera la santé et la force selon le besoin qu'ils en ont. En attendant, il me tarde bien de savoir comment Martin aura passé l'épreuve de sa première prédication, comme il ne me tarde pas moins de lire votre sermon d'adieu que j'aurai ce soir ; vous y aurez versé tout votre cœur, dont j'ai appris par expérience à connaître les riches trésors. J'ai appris à la séance de la Compagnie que quelques-uns de nos amis vous avaient collectivement exprimé leur sympathie ; la lettre était déjà partie ; si vous l'insérez au Lien, veuillez bien y joindre mon nom. Ma femme et les Chenevière sont de moitié dans tous mes sentiments. Adieu mon bon ami. Tout à vous.