‹ Athanase Coquerel filsChapitre 15 sur 21 · MUNIER · texte numérisé non relu

MUNIER

Je lis également dans une lettre du 23 mars adressée à M. Coquerel père, ce qui suit :

Cher frère, j'ai bien souvent pensé à vous depuis un mois et, si je ne vous ai pas écrit, c'était discrétion, non indifférence. Votre fils aura bien soulfert, mais vous, père, bien davantage, premier objet de l'aveugle antipathie de gens qui ne vous ont jamais pardonné votre position dans l'Église et votre indépendance à leur égard. Ce qui a, je n'en doute pas, accru votre souffrance, c'est le silence absolu dans lequel vous avez cru devoir vous renfermer. Les témoignages sans nombre de sympathie et d'adhésion que vous avez reçus, ne compensent que bien faiblement le besoin que vous avez dû éprouver d'élever la voix et de vider le sac. Je me mets à votre place et je doute que je me fusse possédé au point où il vous a été donné de le faire, mais c'était peut-être le parti le plus sage.

Quant à Athanase, ainsi que je le lui ai écrit, ils l'ont haussé de vingt coudées et jeune, comme il l'est encore, j'estime qu'on ne pouvait le mieux servir. Qu'il ait patience seulement, qu'il se renferme dans la position que l'intolérance dogmatique vient de lui faire : les suffrages de

l'Église et la contrainte de l'opinion publique ne tarderont pas longtemps à venir l'y chercher. L'essentiel est que l'espèce de triomphe dont il est l'objet, ne lui tourne pas la tête ; à une moindre hauteur le vertige peut prendre et pousser à des fautes, mais avec lui je suis sans crainte : il a la tête ferme et le cœur trop bien placé pour broncher. L'Église Réformée de France est sa mère : il la servira jusqu'au bout.

Les corps constitués élevèrent à leur tour la voix, moins encore par sympathie pour un pasteur, si distingué qu'il pût être par son caractère et son talent, que par ce qu'en sa personne était atteint un des principes essentiels du Protestantisme, la liberté de conscience. Parmi les 1 7 Consistoires ' et les 28 Conseils presbytéraux 2 qui manifestèrent hautement leur désapprobation contre la mesure du 26 février, celui de Nîmes tint la première place et se montra le digne représentant de ces nombreuses et viriles populations huguenotes du Midi, si illustres dans le passé par les souffrances qu'elles avaient endurées pour la cause du pur Évangile, si remarquables dans le présent par leur fidélité à l'antique et glorieux levain de la Réforme. On nous saura gré de reproduire en entier cette pièce qui reste dans nos tristes débats un modèle de fermeté dans la modération, de haute et chrétienne sagesse :

Le Consistoire de l'Église réformée de Nimes à Messieurs

1 Anduze, Clairac, Le Havre, Lasalle,Lusignan, Lyon, Mazamet, Nîmes, Royan, Sauve, Saint-Étienne, Saint-Germain de Calberte, Saint-Mamert, Sainte-Foy, Sommières, Uzès, Valleraugue.

2 Aix, Aouste, Beaussais, Caveyrac, Chavagné, Chey, Cherveux, Clermont-Ferrand, Cros, Florac, Gajan, Grateloup, Jonzac,Livron, Meyrueis, Montaren, Mougon, Pignan, Pontaix, Poitiers, Pons, Saint-Etienne, Saint-Hilaire de Brethmas, Saint-Maixent, Saint- Michel de Dèze, Saint-Nicolas (Strasbourg), Vastres, Vauvert.

les membres des Consistoires et des Conseils presbytéraux •de l'Église Réformée de France :

Messieurs et très chers frères en Jésus-Christ ,

Le Consistoire de Nîmes, préoccupé à juste titre de la décision récemment prise dans l'Église de Paris, décision dans laquelle a été méconnu un des grands principes du protestantisme, regarde comme un devoir de vous faire connaître la règle de conduite qu'il a toujours suivie dans la nomination de ses pasteurs et qui lui paraît, aujourd'hui plus que jamais, nécessaire à la paix et à la prospérité de l'Église.

Il y a dans notre Église Réformée de France deux grandes tendances, se réclamant l'une et l'autre de l'Évangile de Jésus-Christ et se rattachant à la tradition protestante. Ces deux tendances sont également légitimes, elles répondent aux besoins des esprits et contribuent par leur contact et leur pondération réciproque au développement de la vie chrétienne et aux progrès du royaume de Dieu. La loi de germinal an X et le décret du 26 mars 1852 ont accepté cette situation. Par conséquent, en fait et en droit, les deux tendances ont une égale raison d'être. Aucun des corps ecclésiastiques actuellement constitués n'a qualité pour exclure l'une au profit de l'autre. Sans le respect mutuel des convictions basées sur l'Évangile, les divisions et les déchirements se multiplieraient à l'infini et l'existence même de l'Église serait gravement compromise.

Pleine de sollicitude pour une Église, vers laquelle se portent, avec confiance et avec espoir, un si grand nombre d'âmes travaillées de besoins religieux et qui a tant souffert pour la vérité et la liberté, nous serions heureux de vous voir défendre avec nous le principe de l'indépendance de la conscience chrétienne et de la dignité du pasteur. Dieu nous donne, en suivant la vérité avec la charité, de croître à tous égards en celui qui est le chef, Christ.

Recevez, Messieurs et très chers frères, l'assurance de notre amour chrétien.

Nîmes, 14 mars 1864.

Au nom et par délibération du Consistoire de Nîmes : Le président, Le secrétaire,

A. Rorrel, pasteur. G. de Clausonne.

En même temps, Coquerel était appelé par un vote formel du Consistoire à donner pendant l'été une série de prédications dans les temples de Nîmes. A cet appel, émané d'une Église à laquelle le rattachaient de vieux mais toujours vivants souvenirs, notre ami répondit en ces termes :

Paris. 15 mars '1864.

Monsieur le président, très cher et très honoré frère.

Je suis profondément touché et reconnaissant de l'honneur qu'a daigné me faire le Consistoire de Nimes. en s'occupant de moi avec une bienveillance si fraternelle, en communiquant à toutes nos églises le jugement qu'il porte sur ma destitution et en m'appelant enfin, pour la seconde fois cette année, à remonter cet été dans ces chaires de Nimes où je retrouverai tant de précieux souvenirs.

Je serais confus de tant de honte, si de grands et sacrés principes, atteints en même temps que moi, ne méritaient au plus haut point la chrétienne sollicitude du Consistoire. Comme ce vénérable corps l'a déclaré avec une autorité pleine de modération, ce qui est en cause avec moi, c'est l'indépendance de la conscience chrétienne et la dignité du pasteur. Ce sont là de saintes et nobles causes, pour lesquelles tout ministre de Jésus-Crist doit s'estimer heureux d'avoir à souffrir.

C'est cependant une épreuve bien pénible pour moi que d'être éloigné de la chaire et empêché aux fêtes prochaines de conduire mes catéchumènes jusqu'à la table sainte. Dans ma vive douleur, la sympathie et l'appui que veut bien accorder le Consistoire de Nimes à un de ses anciens pasteurs, toujours attaché par bien des liens divers et précieux à votre grande et chère Église, cette sympathie et cet appui ont pour moi la plus haute valeur.

Veuillez, bien cher ancien collègue, transmettre au Consistoire que vous présidez, mes sentiments de vive gratitude et de respect profond et l'assurer que je ne manquerai pas de me rendre le mois de juin prochain à l'appel qu'il me fait l'honneur de m'adresser.

Agréez, pour vous-même et en votre personne pour tous les pasteurs de Nîmes, particulièrement pour mes anciens collègues, la chaleureuse expression de mon dévouement et de ma haute et fraternelle considération en notre Seigneur Jésus-Christ.

Ath. Coquerel fds.

Les actes du Conseil presbytéral furent tout aussi sévèrement jugés à l'étranger. Le pasteur destitué reçut de chaleureux témoignages de sympathie de la part de 16 pasteurs et professeurs de Genève1, de l'Association unitaire britannique et étrangère, de l'Union pastorale de Boston, de la Faculté de théologie de Leyden, des Consistoires d'Utrecht, de Dordrecht, de Rotterdam. On était déshabitué au XIXme siècle à recevoir, tout au moins de France, la nouvelle de procès de doctrine et on espérait que d'aussi regrettables pratiques étaient à tout jamais reléguées dans le passé. Leur résurrection inopinée explique suffisamment l'émotion qui s'empara de tous les amis de la liberté religieuse, à quelque pays et à quelque nuance du Protestantisme qu'ils appartinssent.

La presse politique s'occupa dès le début d'une mesure que ses auteurs croyaient devoir rester confinée dans l'étroite enceinte de nos controverses ecclésiastiques. Le Temps put même déclarer le 3 mars, sans exagération aucune, que la destitution de M. Athanase Coquerel fils était une des émotions de Paris. Avec une générosité et un bon sens qui l'honorent, le grand public envisagea moins dans toute cette affaire la question de droit strict que la question religieuse et la regarda

1 MM. les professeurs Chaste], Chenevière, Munier, Oltramare; MM. les pasteurs Archinard, Bret, Chappuis, Cougnard, Chantre, Gœtz, Guillermet, Henry, Pallard, Richard, Vaucher, Viollier.

avant tout comme uns lutte de la foi individuelle contre des dogmes surannés. Le Protestantisme lui avait toujours apparu comme une association, où toutes les croyances chrétiennes sincères possédaient un droit égal de cité; la conduite du Conseil presbytéral le blessa d'autant plus vivement qu'elle le surprit davantage.

A l'exception de la Presse où M. Emile de Girardin, dans un article paradoxal, prétendit que la foi et la tolérance étaient incompatibles, tous les journaux libéraux furent d'accord pour condamner sans réserve aucune le vote du 26 février: le Siècle comme le Temps, Y Opinion nationale comme les Débats, le Courrier du Bas- Rhin comme le Phare de la Loire, la Revue germanique comme la Revue des Deux-Mondes \ Et ce ne fut pas, on peut le dire en passant , pour le suffragant accusé d'hérésie un médiocre honneur que l'adhésion hautement et franchement exprimée de publicistes aussi distingués que MM. Scherer et Bersot, Taxile Delord et Eugène Yung, Dollfus et Forcade.

Parmi tant- d'articles remarquables, je me contenterai d'en citer un de M. Nefftzer, empreint de cette éloquente et virile sagesse qu'il apportait dans la discussion de tous les problèmes, politiques ou religieux.

Nous ne doutons pas, écrivait le 3 mars le rédacteur en chef du Temps, que la décision du Conseil presbytéral de l'Église Réformée de Paris n'ait été inspirée par les meilleures intentions, mais nous ne pouvons considérer ici ni les tendances, ni les personnes, nous ne pouvons considérer que les principes. Au point de vue des princi-

1 Voir également parmi les journaux étrangers l'Indépendance belge, le Nord, VItalie, le Times, le Galignani, l'Athenœum, le Spectator, la Gazette nationale de Berlin, la Gazette d'Augsbourg, etc.

pes, la décision du Conseil presbytéral est une monstruosité et un révoltant abus de pouvoir. Il n'y a dans le sens du christianisme qu'une seule autorité doctrinale vivante : cette autorité est le pape. La raison d'être du catholicisme est de la reconnaître ; celle du protestantisme et de toutes les sectes protestantes est de ne pas la reconnaître et de placer dans la conscience de l'individu l'autorité supérieure et décisive. Les catholiques éclectiques ne sont pas des catholiques ; les protestants autoritaires ne sont pas des protestants. En élevant la prétention de trancher des questions doctrinales, le Conseil presbytéral s'est méconnu et a commis une véritable usurpation de fonctions. Comment n'a-t-il pas compris que. si une autorité est nécessaire, il faut immédiatement remonter à l'autorité la plus prestigieuse et la plus consacrée? De quel droit, de quel bon sens vient-il régler ce que le pasteur doit prêcher et ce que les fidèles doivent s'approprier? De quelle autorité s'interpose-t-il entre la conscience de M. Coquerel et les consciences qui avaient trouvé en M. Coquerel le guide de leur choix ? Quelle consolation, quelle compensation apporte-t-il à ces consciences qu'il blesse et qu'il frustre ? Nous le cherchons et nous ne le trouvons pas.

Le Conseil presbytéral ne trouva des défenseurs que parmi les journalistes dissidents et ultramontains, mais l'argumentation des premiers, excellente tant qu'il s'agissait de petits conventicules groupés autour d'une confession de foi, ne pouvait s'appliquer aux églises demultitude, tandis que les éloges du Monde et de la Gazette de France équivalaient à la plus sanglante des condamnations. Cette unanimité de la presse libérale dans le blâme était d'autant plus sensible qu'elle était toute spontanée.

Vous avez soulevé contre nous, sans pudeur aucune, les clameurs d'une presse abusée, écrivait le 18 mars, M. le pasteur Rognon, dans YEspéranœ.

J'ai gardé pendant ces trois mois un silence rigoureux.

lui avait répondu par avance son ex-collègue de Pentemont dans le mémoire du 5 février, quoi qu'il ne s'agît de rien moins que de briser ma carrière pastorale par un acte pleinement équivalent à une destitution, après de longs services. J'ai empêché, non sans peine, beaucoup de membres de l'Église de faire en ma faveur des pétitions, des protestations, des publications, des démarches dont plusieurs avaient déjà reçu un commencement d'exécution, quand j'ai réussi à les arrêter. Je me suis énergiquement prononcé contre tout appel à des autorités quelconques. J'ai refusé le concours qu'avaient bien voulu m'offrir de grands journaux quotidiens. Le journal religieux que je dirige a observé un silence absolu.

Écartons tout souvenir de ces irritants débats, transportons-nous dans la docte et libérale cité de Strasbourg. Écoutons un théologien illustre entre tous affirmer les droits de la science dans le plus noble langage. La soutenance par M. Colani de sa thèse de doctorat : Jésus-Christ et les Croyances messianiques, avait réuni le 22 mars 1864, dans la vieille salle de Saint-Thomas, un auditoire d'élite; une solennité académique s'était transformée en un signe des temps, en une victoire du progrès et de la liberté. M. Reuss, en ouvrant la séance, s'était exprimé en ces termes :

Monsieur le pasteur. L'acte académique qui nous réunit aujourd'hui, sort de la ligne ordinaire des solennités auxquelles nous avons l'habitude d'assister dans cette enceinte. Un appareil de formes inusitées dans notre modeste et simple intérieur et surtout cet auditoire nombreux et brillant lui donnent un relief particulier. Sans doute, cette ai'fluence, cet empressement extraordinaire est de la part du grand nombre un hommage rendu à vos talents et à votre mérite, car vous qui venez ici solliciter de notre Faculté un diplôme de docteur, vous êtes depuis de longues années, pour beaucoup de nos concitoyens, le docteur en théologie par excellence et les honneurs que nous pouvons

vous décerner, n'ajouteront rien à la puissance de votre enseignement et à l'autorité de votre parole.

Mais vous ne vous cachez pas non plus que ce sentiment de bienveillante estime n'est pas celui de tout le monde, vous n'ignorez pas que dans la sphère religieuse, en raison de la gravité même des intérêts engagés, les divergences se manifestent avec plus de force, les convictions s'entrechoquent avec plus d'éclat. Votre nom se rattache d'une manière très marquée à un courant d'idées qui cause des préoccupations sérieuses à beaucoup de nos contemporains; le caprice de l'opinion, peut-être même l'aveuglement de l'esprit de parti prétend vous rendre solidairement responsable de certaines manifestations qui vous sont absolument étrangères. Vous devez donc vous attendre à ce que la contradiction, la froide réserve, le regret même et l'appréhension se pressent à leur tour sur ces bancs et y prennent place à côté de la faveur et de l'amitié.

Mais, quelles que soient les dispositions personnelles de ceux qui nous écoutent, je suis heureux de penser que pas un seul d'entre eux n'est venu ici pour assister à un spectacle offert à la vaine curiosité. Tous y auront été amenés par l'intérêt de plus en plus vif que la génération présente prend à ces questions religieuses; tous auront compris qu'il ne s'agit pas ici de quelque oiseuse querelle d'école, mais de ce qu'il y a de plus universellement important pour tous les chrétiens. Il est vrai que la discussion qui va s'engager, resserrée qu'elle sera dans un trop court espace de temps, restera nécessairement bien au-dessous de la grandeur du sujet. Elle ne saurait l'épuiser, elle ne fera que l'entamer, mais si elle ne peut aboutir à des résultats définitivement constatés pour tout le monde, elle peut avoir un effet bien autrement heureux : c'est que chacun emportera d'ici la conviction qu'il y a dans les études que nous cultivons, des éléments qui ne sont pas exclusivement du ressort des théologiens de profession et qui, entre les mains de ces derniers mêmes, doivent et peuvent se produire de manière à intéresser ce qu'on appelle les gens du monde et à nourrir leur vie intérieure. Si cet effet est obtenu, cette séance aussi pourra marquer dans la série des faits qui, depuis assez longtemps, agitent nos églises en sens divers

et qui semblent, aux uns les symptômes d'un changement salutaire, aux autres les pronostics d'une crise menaçante. Permettez donc que moi aussi je me pénètre de ce qu'il y a d'exceptionnel dans ma tâche de ce jour et que je ne m'arrête pas au préambule d'usage qui, dans les cas ordinaires, est un doux devoir pour le président et une juste satisfaction pour le candidat. J'ai d'ailleurs un motif particulier pour ne point [insister sur vos antécédents académiques. L'amitié est sobre d'éloges, tant qu'il ne s'agit pas de la défense d'un absent, et c'est une vieille et bonne amitié qui m'attache à vous, une amitié fondée ici-même, à l'époque où vous étiez encore assis au pied de ma chaire et qui, certes, n'a pu faiblir depuis que j'ai pris ma place au pied de la vôtre.

Après une vive et brillante argumentation sur la thèse elle-même, M. Reuss termina par ces belles paroles :

Nos travaux ont marché parallèlement, nos divergences seront pour tous les deux, dans des moments plus tranquilles, les points de départ de nouvelles études, mais dès à présent elles peuvent apprendre à ceux de nos auditeurs, pour lesquels de pareils débats sont plus nouveaux, que nous qui sommes unis de principes et d'accord sur les méthodes, nous ne saurions nous regarder comme étant à l'abri de l'erreur, ni préconiser notre science comme étant en pleine possession de la vérité qu'elle cherche. Nous savons que notre travail est toujours préparatoire, que nous laissons une bonne part de notre tâche à nos successeurs, mais nous affirmons aussi que ceux qui se hâtent d'en finir au moyen de théories absolues et impérieuses, comme les théologiens de tous les siècles l'ont fait de préférence, n'atteignent guère le but qu'ils se proposent. Les théories, si respectables en partie par leur ancienneté même, ont parsemé le sol de leurs débris ou menacent ruine incessamment : le travail historique de plus récente origine et sortant à peine de ses années d'apprentissage a pu maintes fois déjà remanier ses matériaux, mais il lui est resté sous

la main plus d'une pierre définitivement façonnée. Malgré ses essais souvent infructueux, malgré des chutes amenées par la hâte des ouvriers, la science persistera dans son œuvre et, dût-elle de longtemps encore ne pas arriver à construire un édifice durable, rien qu'en creusant les fondements, elle ne manquera pas de trouver dans le sol qu'elle remue, des trésors encore cachés et qui la dédommageront amplement de ses peines. Car son but ici est tel que le simple travail journalier est béni et salutaire, abstraction faite même de la perfection du résultat.

Étudier Christ, mais le Christ vivant, le Christ de la réalité historique, ce sera désormais pour longtemps le grand problème de l'histoire. L'humanité moderne veut et doit se rendre compte de sa propre origine et, en la méditant, elle ne saurait passer à côté de cette grande et majestueuse personnalité qui refusera toujours de se laisser résoudre, soit en un mythe nuageux, soit en une abstraction métaphysique. Mais ce n'est pas en parcourant la Palestine, le pinceau du paysagiste à la main, qu'on découvrira sa trace ou qu'on entendra l'écho de sa voix. Elle retentit plus près de nous, et avec une clarté à la fois suave et solennelle, dans ces paroles qui ne passeront pas et au fond d'un cœur qui se sent vibrer à leur unisson. C'est là qu'il faut aller recueillir ses accents et celui qui s'en fait un devoir et un bonheur, peut laisser éclater autour de lui, sans s'en émouvoir, les cris discordants des partis et les luttes bruyantes des systèmes. Voilà la route que vous suivrez aussi, le regard toujours fixé sur le but, et ma devise sera aussi la vôtre :

Fac sua, linque alios; temne orbem, suspice cœlum. Vive, mori certus ; fide, Deus faciet.

Le 4 juin de la même année, le ministre de l'instruction publique et des cultes nommait à la chaire d'éloquence sacrée, sur la double présentation du Directoire et de la Faculté de théologie de Strasbourg, ce même pasteur Colani que le Conseil presbytéral de Paris avait, quelques mois auparavant, traité d'hérétique dangereux

et dont la présence dans la chaire de l'Oratoire avait figuré au nombre des griefs articulés contre M. Coquerel fils. La cause de la science et de la justice l'emportait, malheureusement de l'autre côté des Vosges.

Page 1