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LE MINISTÈRE LIBRE DE COQUEREL A PARIS

Le Conseil presbytéral de Paris, s'il réussit à fermer à l'ex-suffragant de M. Martin -Paschoud l'accès des temples officiels, ne parvint aucunement à briser son ministère. Après comme avant le 26 février 1864, Athanase Coquerel demeura le pasteur de la portion la plus vivante et la plus éclairée du troupeau, des 5,000 pétitionnaires qui avaient protesté contre l'acte arbitraire du Conseil, des 1 ,300 électeurs qui votèrent en 1865 la liste libérale, des foules toujours plus nombreuses qui se pressèrent dans la chapelle de Neuilly ou la salle de la rue Grenelle-Saint-Germain , pour s'édifier de sa parole à la fois si religieuse et si affranchie à l'égard de la tradition. Ses capacités grandirent avec la lutte , son cœur s'épanouit au sentiment de la tâche magnifique que la Providence l'appelait à remplir. Son ami Pécaut n'avait pas trop présumé de son dévouement lorsqu'il lui écrivait le 27 février 1864, avant d'être exactement informé de la catastrophe :

Quoi qu'il en soit, mon cher Athanase, ceignez-vous de force. Soit que vous restiez, [soit que vous sortiez, vous voilà obligé à une grande dépense de vie religieuse envers votre troupeau, pour qui vous n'êtes pas seulement un pasteur, mais à qui vous tenez lieu de symbole ; il importe

donc que vous soyez un symbole aussi riche, aussi vivant. aussi complet que possible. Dans tous les cas, mon cher ami. ne songez pas, ne songez jamais à quitter le Saint- Ministère. Vous lui manqueriez beaucoup, mais il vous manquerait encore plus. Vous êtes irrévocablement pasteur ; là est votre force autant que votre habitude ; des articles de critique ou d'art ne vous dédommageraient pas de la prédication, seulement ce serait une tâche plus commode. J'allais oublier de vous dire combien j'ai été touché de la fidélité que vous avez montrée à mon souvenir au sein du Conseil \ mais je suis fâché, vraiment fâché des épithètes que vous ajoutez à mon nom. Il faut pourtant rester dans les limites du vrai, même en ce qui concerne un ami ; croyez bien que ce n'est pas du tout modestie de ma part. Yiendrez-vous vous refaire auprès de nous quelques jours ? Adieu, il me tarde de savoir la lin.

Coquerel possédait quelques-unes des meilleures qualités du réformateur religieux : une soif ardente de la vérité, une entière indépendance vis-à-vis des traditions et des personnes, si vénérables ou si haut placées qu'elles pussent être, une sereine vaillance dans la lutte, une fermeté dans la défense des principes qui n'excluait pas une exquise courtoisie à l'égard des combattants, un charme de persuasion qui s'imposait aux natures les plus diverses. L'ouverture de son intelligence et son profond respect pour toutes les opinions sincères le préservèrent d'un écueil, contre lequel s'étaient brisés

1 On se scandalise de me voir rendre témoignage à la piété profonde et à la noble vie de M. Pécaut, parce qu'il a exprimé dans ses ouvrages des opinions que je n'ai jamais acceptées sans de très expresses réserves. Quand donc apprendra-t-on qu'il peut régner une piété admirable et une rare élévation d'âme, là même où se trouvent des opinions négatives qui peuvent n'être qu'une inévitable réaction contre Pétroitesse d'autrui? C'est cependant un fait et M. Pécaut en est un exemple éclatant, de l'aveu de tous ceux qui le connaissent (Mémoire adressé au Conseil, p. 8).

quelques-uns de ses prédécesseurs : celui d'une volonté trop impérieuse et trop absorbante pour laisser à nne œuvre une fois fondée son libre cours et pour souffrir à côté de lui des collaborateurs indépendants.

Quelques-uns de ses adversaires, aveuglés par l'esprit de parti, ne craignirent pas de lui reprocher sa vanité; l'un d'eux, dans Y Espérance du 6 août 1868, laissa même tomber de sa plume cette hautaine condamnation : « Pourquoi toutes ces révolutions, toutes ces ruines ? Pour satisfaire une personnalité qui n'a plus la foi de notre Église, et qui même la mine et l'attaque sans cesse. » Jamais verdict ne fut plus injuste, jamais directeur spirituel, en possession d'une autorité plus incontestée, ne se montra plus défiant de ses propres forces et ne sentit davantage sa responsabilité devant Dieu.

Ce qui me peine le plus, écrivait-il le 9 août 1864 à Mme Coquerel, c'est que je me sens au-dessous de ma tâche, non par le cœur et le courage, je l'espère, mais par la netteté et la rigueur scientifique de l'enseignement. Sur bien des points je me sens ébranlé sans pouvoir arriver a un résultat tranché; c'est la maladie de mon siècle. Un homme plus carré se mettrait à la tête des esprits et poserait fermement des limites. Luther l'a fait, mais je ne suis pas Luther, et peut-être est-ce parce que je ne suis pas un homme carré qu'on me comprend et qu'on m'aime. Que Dieu nous éclaire et nous dirige ! — Mes amis voudraient avoir en moi un chef très résolu et me trouvent insuffisant, en quoi ils ont raison. Tantôt on me fait des ovations exagérées, même quand elles sont sincères, tantôt on attend de moi des mots d'ordre, des impulsions audacieuses, que je n'aurais pas peur de donner, si c'était mon sentiment, mais que je ne puis pas prendre sur moi de donner, sans y réfléchir très mûrement encore. Je sais bien que ni Luther, ni saint Paul, ni bien d'autres n'y ont vu plus clair au premier jour, mais c'étaient des géants.

L'article de Goy1, lui disait-il encore le M juin 1868. t'a fait une impression que je comprends et que je partage même, mais à un bien moindre degré. Tu dis que si les orthodoxes... Tu aimerais mieux penser comme eux sur bien des points , mais il ne s'agit pas de ce que nous voudrions croire, il s'agit d'être sincères, de ne tromper ni lesautres, ni soi-même, et de ne croire que ce qui est vrai. Goy va trop loin pour moi, mais je ne sais pas bien où placer la limite et je n'ai pas le droit de prendre mes goûts, même sérieux, pour des preuves. C'est ce que tu fais, mais tu peux comprendre que je suis souvent très préoccupé. On attend de moi plus que je ne peux donner. Les uns me demandent beaucoup de liberté, comme les trois dames dont je t'ai parlé, très réellement pieuses et croyantes, mais qui, toutes trois, nient la résurrection de Jésus-Christ, et m'ont demandé la permission ou le conseil de communier. Je le leur ai conseillé et je suis absolument certain que je le devais, mais d'autres, effrayés, me demandent une limite que je cherche moi-même. Je me sens bien au-dessous de la tâche, j'ai plus d'élan dans l'âme que de rigueur scientifique dans l'esprit et j'ai été dès mon entrée dans la carrière trop pris par les fonctions pastorales pour pouvoir travailler aux questions de science. Je sens que cela me manque et m'entrave.

Tout aussi peu que du ministère évangélique, notre ami songea à se retirer de l'Église établie, comme le lui insinuèrent à de fréquentes reprises ses adversaires. Il pouvait paraître habile au Conseil presbytéral de déclarer, le 2 mars 1864, dans une communication aux fidèles :

Nous nous serions sentis mal à l'aise, si, en ne renouvelant pas la suffragance de M. Coquerel fils , nous avions porté atteinte à la liberté religieuse d'un pasteur et à la

1 Sur le Symbole des Apôtres. Voir la controverse amicale qui s'engagea entre notre ami et M. Goy. Lien, 28 novembre, 5 décembre 1868.

libre et publique exposition de ses croyances, mais, grâce à Dieu et à nos justes et généreuses institutions, il n'en est rien aujourd'hui. M. le pasteur Coquerel est libre de professer ses croyances et de réunir autour de lui tous ceux qui les partagent, mais notre conscience ne nous permet pas de l'autoriser à leur propagation en notre nom et sous nos auspices.

MM. Guizot et Mettetal, en inspirant ces lignes, oubliaient que la jurisprudence administrative soumettait tout culte nouveau ou non salarié à la nécessité de l'autorisation préalable. Cette autorisation eût-elle été accordée dans le cas actuel ? Cela paraît des plus vraisemblables, quoique l'interdiction de réunions religieuses ne fût point chose insolite sous le second Empire et qu'un refus eût équivalu pour notre ami à la confiscation de sa libre parole. D'ailleurs il n'était pas seul et ne pouvait se déterminer à un exode que s'il était suivi par son troupeau. Les protestants émancipés du joug des confessions de foi auraient reconnu par leur retraite volontaire le bon droit des intolérants. « Nous n'avons pas voulu quitter notre patrie religieuse et fuir comme en exil, » disait le 28 août 1864 M. Martin- Paschoud, en remontant malgré de cruelles souffrances dans cette chaire de Pentemont que le Conseil presbytéral venait de fermer à M. Réville.

Une nécessité inéluctable pouvait seule contraindre les protestants libéraux à renoncer de leur plein gré à leur part de la fortune commune, à effacer de leur propre main des titres de possession imprescriptibles, à sacrifier de gaieté de cœur les ressources amassées en des temps meilleurs par les pères en faveur de leurs descendants, sans distinction de dogme ou de parti. Au-dessus de l'héritage matériel ils plaçaient la solida-

rite historique et entendaient demeurer en vertu de leur bon droit dans une Église, à laquelle ils étaient attachés de cœur, par leurs plus chers souvenirs comme par les besoins les plus sacrés de leur conscience. La correspondance intime de Coquerel atteste qu'à cet égard l'accord fut complet entre les membres du centre gauche, MM. Buisson, Viguié, de Clausonne et ceux de la gauche proprement dite, MM. Fontanés, Pellissier, Colani. Ce dernier, dont l'intelligence lucide et pénétrante perçait du premier coup 'd'oeil tous les arcanes de l'organisation et du droit ecclésiastiques, traça dès le 18 mars 1864, dans une lettre à Coquerel, le meilleur plan de conduite que pussent adopter les libéraux parisiens vis-à-vis de leurs adversaires :

Cher ami. Deux mots seulement, car je sais combien vous êtes occupé. On m'a lu hier dans Y Indépendance belge quelques lignes annonçant que l'Union libérale va vous faire une position à Paris, pour que vous puissiez reprendre vos prédications. Si cela est, j'en serais extrêmement heureux, tout autant pour vous qui ne devez pas cesser un moment de prêcher, que pour vos auditeurs qui n'auraient plus de pasteur si vous rentriez dans le silence. Mais je voudrais vous conjurer de ne point organiser une église libre. Sans doute, cher ami, je n'ai pas de conseil à vous donner, surtout à cette distance , mais il est toujours bon de connaître l'impression de ses amis et vous n'en avez pas de plus dévoués que moi. Eh bien! il me semble que ce serait un vrai malheur dans ce moment que de sortir de l'Église nationale. La preuve de ce que j'avance, je la trouve clans la discussion du Conseil presbytéral. Vos adversaires ne désirent rien autant que de vous voir sortir de l'Église qui serait alors et pour toujours leur église. Or, si vous songez au rôle immense que joue Paris dans les affaires générales de l'Église réformée, vous comprendrez combien il serait déplorable d'abandonner à toujours cette position -là. Il faut, bien au contraire, chercher à la

conquérir à tout prix. Donnez l'assaut tous les trois ans, jusqu'à-ce que vous l'ayez emportée.

Pardon de ce speech, cher ami; peut-être sont-ce vos propres opinions d'ailleurs. Je l'ignore, mais je ne me sens pas libre de ne pas vous dire combien je serais peiné de la fondation d'une dissidence. Prêchez, prêchez, mais ne baptisez pas, ne distribuez pas la sainte Cène. Sans doute, il y a un point où il est difficile de ne pas sortir entièrement de l'Église. Vous continuerez, je l'espère bien, à réunir de nombreux catéchumènes autour de vous , mais comment ferez-vous pour la réception? Ne pourriez -vous pas vous entendre avec Martin-Paschoud. ou Montandon, ou votre père, pour que l'un d'eux adoptât vos catéchumènes lorsque vient le jour de la première communion? Ici, cela se fait.

Une chose encore. Pourquoi V Union libérale ne réclamet-elle pas la division de Paris en paroisses réelles, c'est-àdire ayant chacune un Conseil presbytéral? Sur les cinq paroisses, vous arriveriez facilement à obtenir la majorité dans deux, ce me semble. Divide. La loi est formelle, absolue. Le décret du 16 mars 1862 dit dès la première ligne : « Chaque paroisse ou section d'église consistoriale a un Conseil presbytéral. » A votre place, je veux dire à la place des libéraux de Paris, je dénoncerais au Conseil d'État l'organisation actuelle comme illégale. Ne l'oublions pas : c'est dans le fractionnement que nous trouverons la liberté. L'état normal, dans les grandes villes du moins, c'est que le pasteur constitue la paroisse . lui et les personnes qui se rattachent à lui volontairement. Bien entendu il faudrait abolir les circonscriptions topographiques. Ici, nous avons huit paroisses, dont chacune s'étend sur la ville entière. La paroisse n'a d'autre lien que la confiance des fidèles dans les deux ou trois pasteurs attachés à chaque temple: on peut changer de paroisse quand on veut; il n'en résulte aucun inconvénient.

Un trop bref intervalle nous sépare de la lutte provoquée par le Conseil presbytéral dans l'Église confiée à ses soins et même dans l'Église réformée de France

tout entière, pour que nous entreprenions d'en raconter les péripéties diverses. Nous n'insisterons même pas sur ses épisodes les plus connus et les plus douloureux : le refus successif des trois suflfragants proposés par M. Coquerel père1, la double tentative, heureusement frappée d'insuccès, d'imposer un suffragant orthodoxe à M. Martin-Paschoud, puis de le condamner contre son gré à la retraite 2, sous prétexte d'insubordination contre le Conseil, mais en réalité pour priver les fidèles libéraux d'un de leurs derniers pasteurs. Aucune considération d'équité ou de prudence ne put retenir M. Guizot et ses amis dans la guerre à mort qu'ils avaient déclarée à la moitié de leurs coreligionnaires, dans leur résolution de les pousser au schisme par la privation de tout secours spirituel.

Leur acharnement s'accrut dans la proportion où ils furent plus sévèrement blâmés par l'opinion publique et où leur domination reposa sur des bases plus factices. Le renouvellement qui s'opéra à deux reprises des corps directeurs de l'Église, s'il leur procura, grâce aux énormes moyens d'influence dont ils disposaient, une victoire matérielle chèrement achetée, leur infligea une sanglante défaite morale. Les électeurs qui, en 1862, leur avaient accordé les deux tiers des suffrages ne leur donnèrent plus en 1865 qu'une majorité de 34 voixs; encore

1 MM. Valès, 1er avril 1864. Th. Rives, 23 décembre 1864. Vèzes, 20 octobre 1865.

2 Séance du 5 janvier 1866.

3 Élus MM. Laffon de Ladebat porté sur les deux listes, 2438 voix; James Mallet 1396; Th. Vernes 1340; Chabaud-Latour 1339; Alfred André 1337; ces deux derniers en remplacement de MM. Ernest André et d'Aldebert, décédés. Venaient ensuite MM.Barbezat 1306; Aimé Gros 1281;Guizot 1279; Duméril 1262; Ch. Fabre 1260; Clamageran 1247.

leur plus illustre candidat, M. Guizot, ne l'emporta-t-il que de 9 voix sur son concurrent libéral, M. Barbezat, après avoir dû se soumettre à un deuxième tour de scrutin *. Aux élections de 1868, où le dépouillement s'effectua par paroisses, les candidats de l'Union libérale obtinrent dans la plus considérable d'entre elles, l'Oratoire, une majorité des deux tiers, à Sainte-Marie l'égalité, à Pentemont, une minorité des plus respectables, en somme dans l'ancien Paris une majorité d'environ 200 voix *.

Leur conduite était désormais toute tracée. Il était souverainement injuste que les électeurs de Vincennes et de Belleville frustrassent de toute représentation la portion la plus riche, la plus bienfaisante et la plus éclairée du troupeau '.M. Jalabert, dans une consultation datée du 27 juin 1868, aussi mesurée de ton que forte par les arguments, réclama l'application de la loi de germinal et la division de Paris en cinq consistoires. M. Coquerel et deux de ses jeunes collaborateurs, MM. Dide et Grawitz, obtinrent en mars du ministre de l'intérieur l'autorisation d'ouvrir à la salle Saint-André et au boulevard Richard-Lenoir de nouveaux lieux de

1 Guizot 1297 voix; Barbezat 1288.

2 Élus MM. Delessert 1596; Thierry 1552; Pourtalès 1551; Mettetai 1519; Triqueti 1517; Beigbeder 1512. Venaient ensuite MM. Fabre 1467; Clamageran 1444; Duméril 1439; Scbickler 1438; Germain 1412; Gros 1409. Dans la paroisse de l'Oratoire avaient obtenu des voix MM. Fabre 631 ; Scbickler 679 ; Duméril 677; Clamageran 667; Gros 664; Germain 662; Delessert 419; Thierry 406; Pourtalès 406; Triqueti 395; Mettetai 395 ; Beigbeder 386.

3 Sur 60,000 fr. qu'avaient produit les collectes pour les pauvres, 43,000, sur 36,800 à laquelle s'était élevée celle pour les frais de culte, 32,000 avaient été recueillis dans la paroisse de l'Oratoire (Rapport du Conseil presbytéral aux fidèles. Dec. 1867).

culte. La patience, l'énergie et le dévouement tout huguenots dont avaient fait preuve depuis quatre années les fidèles libéraux, reçurent un commencement de satisfaction. La mort de M. Coquerel, père qui était survenue le 10 janvier 1868, en les privant du plus ancien et du plus vénéré de leurs conducteurs spirituels, les engagea à chercher momentanément dans des salles particulières l'édification qu'ils ne trouvaient plus dans les temples officiels.

Les dernières années de l'illustre vétéran avaient été remplies d'amertume, depuis qu'un esprit d'orgueil et d'intolérance s'était emparé de la majorité du Conseil. Dès 1844 il s'était vu fermer la chaire d'une église qui devait le jour à sa pieuse sollicitude, celle de Batignolles, par les pasteurs qu'y avait successivement appelés le Consistoire '. En février 1864, son amour pour les principes fondamentaux du protestantisme, plus encore que sa tendresse paternelle, avait reçu delà destitution de son fils aîné une irréparable atteinte. La dernière fois qu'il reçut comme membres de l'Église les catéchumènes de celui qui ne pouvait plus remplir les fonctions pastorales auprès de son troupeau bien-aimé, le vendredi saint de l'année 1867, il se borna à ces paroles déchirantes dans leur simplicité : « Tout ce que je vous ai dit, c'était à une autre voix que la mienne à vous le dire. » Il ne put continuer, étouffé comme il l'était par ses propres sanglots et ceux de l'assistance tout entière.

1 MM. Grand-Pierre et Louis Vernes. M. Coquerel avait fait le 25 décembre 1835 la dédicace du nouveau temple, uniquement construit par la charité privée, et M. Rouville remplit pendant neuf années (1835-1844) dans la nouvelle paroisse les fonctions pastorales à titre officieux.

En 1863 il s'était décidé à demander un suffragant, une démarche qui lui était singulièrement pénible, mais à laquelle il aurait dû se résoudre plus tôt dans l'intérêt de sa santé gravement ébranlée. Les trois ecclésiastiques présentés par lui, MM. Valés, Rives et Vèzes, se virent repoussés l'un après l'autre sous prétexte d'hétérodoxie. M. Coquerel combattit et souffrit jusqu'au bout, préférant renoncer à un repos dont il ressentait un urgent besoin, plutôt que de se laisser imposer un auxiliaire qu'il n'aurait pas choisi lui-même et qui aurait prêché les doctrines exclusives, dans cette chaire de l'Oratoire qu'il avait si longtemps remplie de sa libérale et sympathique éloquence. Le 17 mai 1867 lui parvint la douloureuse nouvelle de la mort de son fils Charles, directeur de l'hôpital de la Réunion. Il chercha la seule consolation qui lui convînt dans la préparation d'un discours sur la joie des réunions éternelles, se contraignant au travail malgré ses angoisses physiques et morales ; mais ses forces le trahirent la veille du dimanche où il devait monter en chaire. Une première congestion cérébrale mit fin pour lui, dans la nuit du 28 juin, à tout ministère actif; le 10 janvier 1868, une dernière attaque de paralysie emporta ce vénérable mais toujours vaillant défenseur du Christianisme progressif.

On nous saura gré de reproduire la dernière lettre écrite par M. Coquerel au Conseil presbytéral de Paris, véritable legs du vieux pasteur mourant à son Église bien-aimée, preuve touchante et irrécusable des sacrifices auxquels il était prêt à consentir pour ramener la paix dans les consciences troublées.

Messieurs et chers collègues. La délibération prise par

le Conseil presbytéral dans sa séance du 1 5 novembre 4 867 et dont l'honorable M. Thierry m'a fait parvenir le texte, a été pour moi, au milieu de l'épreuve prolongée que je supporte, une marque de sympathie dont je tiens tout d'abord à remercier le Conseil. Je crois répondre aux sentiments de mes collègues, en leur exposant les motifs qui m'ont empêché de leur présenter un quatrième candidat pour ma suffragance. Le Conseil qui semble regretter cette abstention, ne paraît pas se rendre compte des raisons qui l'ont dictée ; il a droit de les connaître.

Par la délibération qu'il vient de prendre , il se déclare prêt à agréer tout suffragant que je lui proposerais, à condition que ce suffragant se soumette à une règle récemment adoptée et souscrive une sorte de confession de foi qui se compose de deux articles : l'acceptation des doctrines de notre liturgie et l'adhésion aux faits bibliques relatés dans le symbole. Et le Conseil paraît s'étonner que je ne lui présente point un suffragant qui professe la foi à ces doctrines et à ces faits, « comme, dit-il, je la professe moimême dans le culte public de notre Église. » Il y a là un malentendu qu'il m'importe de dissiper.

Certes, j'aime les belles liturgies de notre Église et j'en ai toujours fait usage, parce qu'elles servent puissamment à l'édification des fidèles . mais c'est à condition qu'elles ne seront point faussées dans leur esprit qui n'a rien de dogmatique , ni détournées de leur but, pour servir de règles doctrinales et de moyens d'exclusion. C'est à condition aussi de maintenir la liberté que les pasteurs de l'Église réformée de France et notamment ceux de Paris ont toujours eue de modifier à quelques égards la liturgie, lorsque leur conscience leur en faisait un devoir. Ce devoir, je l'ai toujours rempli. Notre belle confession des péchés enseigne que l'homme est « né dans la corruption et incapable par lui-même de faire le bien. » Je repousse ces doctrines qui me paraissent contraires à l'enseignement évangélique et les fidèles de Paris savent, aussi bien que le Conseil lui-même, que j'ai toujours, en lisant la confession des péchés, supprimé la première de ces expressions et modifié la seconde. De même, parmi les faits relatés au symbole dit des apôtres, figurent la « descente du Sauveur

aux enfers » et la « résurrection de la chair. » Je crois ces deux faits non bibliques et démentis par l'Évangile, et le Conseil sait, qu'en [introduisant dans le symbole un changement qui le place dans les limites de ma foi et en accorde parfaitement l'usage dans le culte public avec ma sincérité, je dis : « Il est descendu au tombeau » et : « je crois à la résurrection, » en omettant les mots « de la chair. » De même encore la liturgie de la sainte Cène contient le mot d'excommunication. Je l'ai toujours supprimé, le mot et la chose n'étant pas plus de notre temps qu'ils ne sont évangéliques. J'ai dû rappeler ces faits, bien connus de l'Église entière. Le Conseil voudrait me voir lui présenter un suffragant qui, sans explication, d'une manière générale et absolue, adhérerait aux doctrines de la liturgie et aux faits du symbole; je ne le puis, car ce suffragant ne se trouverait pas en conformité de croyances avec moi.

Bien plus, le premier acte de ma carrière, comme ministre du saint Évangile, a été le refus en 1818 de signer une confession de foi. à laquelle l'église de Saint-Helier (Jersey) qui m'appelait à sa tête, me demandait de souscrire. Pendant un ministère de près de cinquante années, dont plus de trente-sept à Paris, j'ai combattu le système des formulaires dogmatiques, incompatibles à mes yeux avec « la liberté glorieuse des enfants de Dieu » et le plan du Seigneur pour la diffusion de l'Évangile. Le Conseil voudrait me voir lui présenter un suffragant qui, pour premier acte de sa carrière , donnant un démenti formel à la mienne, consentirait à souscrire une sorte de confession de foi. Je ne le puis. Enfin, j'ai vu pendant de longues années mes collègues, les pasteurs Juillerat, Vermeil, Adolphe Monod. faire agréer successivement, par les conseils de l'Église, les suffragants de leur choix, sans qu'aucune condition dogmatique fût imposée. Ma responsabilité dans le choix d'un suffragant égale la leur, je ne puis croire que mon droit soit moindre. Mais trois refus successifs m'ont assez appris que le Conseil n'entend pas me donner un suffragant au même titre qu'eux et sans condition dogmatique. Il était vain, dès lors, de lui présenter un quatrième candidat et, ne pouvant confier mon ministère à un homme qui aurait nourri des convictions opposées aux miennes, j'ai, comme

l'eussent fait à ma place tous les pasteurs de France, conservé la charge entière d'un ministère, trop lourd cependant pour mes forces et mon âge.

Aujourd'hui le Conseil, cherchant une issue à la situation, m'offre au lieu d'un suffragant un simple auxiliaire. Je ne puis me dissimuler, qu'en acceptant, je me placerai dans une position en quelque sorte inférieure à celle où se sont trouvés mes anciens collègues, lorsqu'ils ont été atteints par la maladie, comme je le suis aujourd'hui, et qu'une suppléance exceptionnelle n'équivaut pas à une suffragance en titre. Néanmoins, si cette combinaison peut contribuer en quelque mesure au rétablissement de la paix dans notre Église, je suis prêt à l'accepter. Je dois cependant demander au Conseil de préciser davantage un point important qui n'est pas suffisamment éclairci dans sa délibération. Elle n'indique pas quel serait le mode de nomination du pasteur auxiliaire qui me serait adjoint. Les honorables membres du Conseil n'ont certainement pas cru que je consentirais à confier mes fonctions à un pasteur qui n'aurait pas mes opinions et que je n'aurais pas choisi. Je m'assure que leur pensée est au contraire de me laisser désigner celui qui serait chargé de me venir en aide. Mais ils ne l'ont pas expressément indiqué dans leur délibération et je leur [demande de combler cette lacune. Dès que j'aurai reçu du Conseil une réponse affirmative, je m'empresserai de lui faire connaître la personne par laquelle je désirerais être aidé.

Recevez, Messieurs et chers collègues, l'expression de mes sentiments fraternels.

Ath. Coquerel, pasteur1.

Les vexations, dont avait été abreuvé pendant les

1 Les progrès de la maladie empêchèrent M. Coquerel de recevoir en personne la délégation nommée pour conférer avec lui par le Conseil Presbytéral. MM. Germain, Montandon et Etienne Coquerel furent chargés de lui présenter en son nom M. B. Grawitz. M. Coquerel fut retiré de ce monde avant d'avoir reçu une réponse à la nouvelle demande qu'il venait de faire, mais il est peu probable que M. Grawitz eût jamais été agréé par le Conseil.

dernières années de sa vie l'illustre vétéran, avaient été plus douloureusement ressenties par notre ami que les dénis de justice dont il avait été lui-même victime. Sa mort lui imposait le devoir pénible, mais dont ne pouvait le dispenser aucune considération mondaine, de se présenter à la place de pasteur devenue vacante dans la paroisse de l'Oratoire. Déjà, en 1864, il s'était inscrit pour la succession de M. Vermeil; en 1865, au moment où avaient été renouvelés les corps directeurs de l'Église, M. Martin-Paschoud l'avait redemandé pour son suffragant. Ces démarches, faites dans un esprit de conciliation et qui, si elles avaient été favorablement accueillies par le Conseil presbytéral, auraient mis fin à une lutte cruelle, se heurtèrent devant une fin de nonrecevoir inflexible. L'imposante majorité que les candidats de Y Union libérale venaient d'obtenir en 1868 dans la paroisse de l'Oratoire, indiquait clairement le pasteur qu'ils appelaient de tous leurs voeux.

Monsieur le président et Messieurs, écrivait, le 30 janvier 1 868, Athanase Coquerel aux membres du Conseil presbytéral. Au milieu du deuil profond où me plonge la mort de mon bien-aimé et vénéré père, désirant plus que jamais remplir fidèlement les devoirs que m'ont imposés sa parole et l'exemple de toute sa vie, je viens m'acquitter auprès de vous d'une obligation devenue aujourd'hui pour moi plus impérieuse, plus sacrée qu'elle ne l'a jamais été.

Déjà, à plusieurs reprises, des places de pasteur s'étant trouvées vacantes à Paris, j'ai eu l'honneur de vous les demander, obéissant au vœu d'un très grand nombre de fidèles.

Aujourd'hui, des faits nouveaux et d'une haute gravité m'obligent à vous présenter ma candidature à la place de pasteur que mon père a occupée pendant tant d'années avec un laborieux dévouement, une piété communicative et un éclat que personne ne conteste.

Le vote des 19 et 20 janvier a démontré combien la grande majorité des fidèles de la paroisse de mon père partageaient ses convictions, approuvaient son ministère et combien ils désirent voir ce ministère continué parmi eux dans le même esprit et selon la même foi. Je leur dois; aussi bien qu'à la mémoire de mon père, de vous offrir, Messieurs, de consacrer ma vie à cette pieuse tâche. Destiné par mon père au ministère évangélique depuis que je suis au monde , élevé par lui avec le plus vif désir de me voir appelé à cette sainte et belle mission, j'ai travaillé pendant les vingt dernières années à Paris sous ses yeux, en m'inspirant sans cesse de ses conseils et de ses exemples, que personne n'a mieux connus que moi. Je puis donc plus que personne continuer son œuvre pastorale, non sans doute avec les dons éminents qu'il avait reçus de Dieu, ni avec une absolue identité de vues sur tous les points, identité qui n'existe nulle part, mais avec les mêmes sentiments, les mêmes convictions chrétiennes, d'après les mêmes principes, et, je le répète, dans la même foi et le même esprit. Enfin, en m'appelant à lui succéder, les corps qui dirigent notre Église , saisiraient la seule occasion de témoigner leur gratitude pour ce ministère de trente-sept années qui a été, je ne crains pas de le dire, absolument béni d'en haut et fructueux pour l'Église de de Paris tout entière.

Je crois donc, Messieurs, en ce moment si douloureux et si solennel , devant la tombe à peine fermée de mon père, devoir oublier l'insuccès de mes candidatures antérieures, pour vous proposer encore de travailler à édifier et à pacifier notre bien-aimée Église, qui est douloureusement divisée et à laquelle je suis attaché plus que jamais par les liens les plus précieux et les plus saints.

Agréez, Messieurs et très honorés frères, l'expression de ma considération respectueuse et de mon dévouement en Jésus-Christ notre Seigneur.

Ath. Coquerel fils.

Malgré les nombreuses pétitions qui appuyèrent cette candidature, le Conseil presbytéral jugea bon d'imposer

à une paroisse aux deux tiers libérale, en remplacement d'un pasteur de la même tendance, deux pasteurs orthodoxes, choisis parmi les plus militants et les plus antipathiques aux fidèles qu'ils avaient pour mission d'édifier, MM. Rognon et Dhombres.

Jamais défi plus audacieux, écrivait le 17 octobre 1868 un jurisconsulte, aussi éminent par sa modération que par ses lumières, M. Ph. Jalabert *, ne pouvait être jeté à l'équité et à la justice. L'indignation m'a saisi, je le dis publiquement; je n'aspire pas au sang-froid imperturbable, avec lequel on peut laisser s'accomplir de telles énormités. Je ne puis m'habituer à la pensée qu'il ne se soit pas trouvé un membre du parti orthodoxe modéré, pour dire aux deux pasteurs, auxquels a été attribué, en vertu de je ne sais quel droit d'aubaine, l'héritage de M. Coquerel père : Vous ne sauriez monter dans cette chaire, d'où la majorité des paroissiens vous repousse; tant que cette majorité aura droit de cité dans l'Église, vous ne pouvez occuper des places qui lui appartiennent. Pour moi, je n'accuserai point leurs amis de lutter « pour la satisfaction de la personnalité1» de leurs candidats, mais, au nom de l'honnête, du bon et du juste, je considérerai ceux-ci comme des intrus et je le soutiendrai partout et toujours.

Vis-à-vis d'un aussi éclatant déni de justice, le devoir des libéraux parisiens était tout tracé. MM. Coquerel, Dide et Grawitz demandèrent au ministre de l'intérieur l'autorisation de donner dans des locaux loués par eux une série de prédications ; mais, si pour la satisfaction de leurs besoins religieux ils s'éloignaient momentanément des temples officiels, ils n'en restaient pas moins

1 L'article XVI de la loi du 18 germinal an X. Lettre à M. Laurens de Saverdun, ancien membre du Synode de 1848.

2 Allusion au reproche d'une amitié aveugle pour Coquerel adressé par M. Laurens à M. Jalabert.

les membres fidèles et légitimes de la vieille et sainte Église réformée de France, malgré les dégoûts dont on les accablait, les souffrances qui leur étaient infligées et les incessantes provocations par lesquelles leurs adversaires cherchaient à les pousser au schisme.

Nous avons trouvé ici, s'écriait Coquerel le 30 janvier 1 870 , en inaugurant les prédications libérales à la salle Saint-André d'Antin, pour notre grande et sainte cause, pour la cause du Protestantisme , nié par des protestants qui s'ignorent eux-mêmes , pour la cause de la foi individuelle et vivante, un moyen d'action, une occasion favorable d'être mieux entendu, de parler à des auditeurs à la fois plus divers et plus rapprochés; ce moyen, nous l'avons saisi, nous le devions et voilà, ô nos amis craintifs, voilà, sans exagérer l'importance de notre œuvre ni l'affaiblir, voilà pourquoi, nous qu'on accuse injustement de troubler le monde, nous sommes venus ici.

Jamais ces vérités et cette attitude ne furent plus de saison, ne nous furent plus impérieusement commandées par l'esprit même de l'époque. Dieu me garde de faire monter la politique dans cette chaire. Mais Jésus ne craignait pas d'en être accusé, quand il ordonnait aux siens « d'observer les signes du temps. » Partout, depuis quelques semaines, j'entends dire et redire une parole que vous avez tous très certainement lue et entendue maintes fois en ces derniers jours et que, peut-être sous une forme ou une autre, tous ou presque tous, vous avez répétée. On demande des progrès, des libertés sans révolution. Protestants libéraux de Paris , voilà depuis longtemps votre programme. Or, dans une église, mes frères, la révolution a un nom spécial, elle s'appelle le schisme. Ce que vous voulez, ce que vous poursuivez, ce que vous demandez hautement comme votre droit, c'est cela, ni plus ni moins : la liberté qui nous est nécessaire, la liberté indispensable, la liberté sans schisme.

Nos adversaires nous ont dit : Soyez révolutionnaires, faites un schisme. Nous avons repoussé cette provocation assez peu désintéressée et nous la repoussons encore.

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Nous voulons demeurer dans notre Église et non la diviser, nous voulons montrer aux athées, aux ultramontains, à nos frères orthodoxes, que l'esprit de secte n'est pas le nôtre et qu'il n'est pas vrai que la liberté n'enfante que des révolutions dans l'État ou des schismes dans l'Église. Nous ne sommes pas des sectaires; nous détestons cette étroitesse d'âme et de cœur qui porte de petits esprits à s'enfermer à part, pour rendre grâce à Dieu de ne pas être semblable aux autres et pour les damner charitablement. Les rivalités de sacristie nous sont odieuses, nous inspirent un dédain et un dégoût profonds. Nous aimons l'Église de la Réforme passée . de la Réforme présente, des Réformes futures, tant qu'il plaira à Dieu d'en susciter, l'Église où les libertés, pour se produire, n'ont pas besoin de schisme, ni les progrès de révolution, cette Église, glorieuse martyre, que nos pères nous ont léguée et dont on prétend nous exclure.

Voilà pourquoi, dans cette enceinte, il n'y aura ni baptême, ni célébration de mariage, ni communion, ni réception de catéchumènes; pour tous ces grands actes de la vie religieuse, c'est dans nos vieux temples que nous vous donnons rendez-vous. Mais pour la prédication de chaque dimanche, mais pour l'enseignement de vos enfants, c'est ici que nous vous appelons; nous ne pouvons vous obliger à aller entendre nier, presque de semaine en semaine, du haut de la chaire, la liberté de vos consciences, ni exposer vos propres enfants à vous entendre damner vous-mêmes. Voilà pourquoi nous sommes venus ici.

Le culte inauguré par notre ami répondait à des besoins trop élevés et trop sérieux pour ne pas attirer un concours empressé et permanent d'auditeurs. Sou vent les salles de la rue Grenelle-Saint-Germain et du boulevard Richard-Lenoir furent trop exiguës pour contenir l'aflluence des fidèles libéraux, tandis qu'un vide toujours croissant se faisait remarquer dans les temples officiels. Il sera également opportun de constater, pour ceux qui jugent de la valeur de toute opinion, même

religieuse, uniquement par le côté pécuniaire, que les collectes ne cessèrent pas d'être plus fructueuses aux prédications du pasteur interdit par le Conseil presbytéral qu'à l'Oratoire ou à Pentemont, lorsque la chaire y était occupée par ses ex-collègues orthodoxes. Il se déploya dans la libre communauté groupée autour de M. Coquerel, pendant cette première période et grâce surtout à l'éminente personnalité de son chef, une vie et un entrain des plus réjouissants. Chacun avait conscience de travailler, au sein de l'Église , à la réalisation d'un progrès voulu de Dieu et de s'associer à l'œuvre magnifique de l'émancipation des intelligences et des cœurs. La liberté avait accompli sans peine ce rapprochement intime et fécond entre personnes de croyance et de position sociale diverses, auquel aspirera toujours en vain l'uniformité dogmatique, parce qu'il repose sur le respect de toutes les convictions et l'épanouissement de toutes les activités sincères. « Vous connaîtrez la vérité, avait dit Jésus dans le quatrième Évangile , et la vérité vous affranchira.»

Dans les mêmes locaux furent organisées, en dehors des heures du culte, des conférences destinées à familiariser le grand public avec les questions les plus vitales de la théologie, de l'histoire, du droit ecclésiastique et dont les orateurs les plus goûtés furent MM. Clamageran et Steeg, Jalabert et Pécaut. Coquerel lui-même y prit part à deux reprises : en 1867 par ses discours sur la Conscience et la Foi, en 1808 par ceux sur le Credo. Force lui avait été de recourir au livre * pour exposer ses vues sur le siècle apostolique ; l'émotion

1 Les premières Transformations historiques du Christianisme,. 186G. Bibliothèque philosophique de Germer-Baillière.

produite dans les cercles conservateurs par la Vie de Jésus de M. Renan était encore trop mal apaisée pour que le ministère de l'intérieur crût prudent d'autoriser de libres entretiens sur un sujet aussi brûlant et aussi controversé.

Aucune tentative n'était aussi désirable en France que la vulgarisation des immenses travaux entrepris sur les origines du Christianisme par la critique d'Outre- Rhin. Si bien des âmes pieuses se sentirent froissées, bien des convictions orthodoxes ébranlées à la lecture de Renan et de Strauss, pour ne citer que les hérésiarques les plus fameux, la responsabilité en revient, non à la science qui cherche et proclame la vérité, mais à la tradition qui avait élevé maint préjugé à la hauteur d'un article de foi et tari dans les âmes les sources les plus pures du sentiment religieux. Les adversaires du Christianisme ne pourraient que perdre, les protestants éclairés et virils que gagner à une distinction plus nette et plus ferme entre les paroles si simples et si sublimes de Jésus et les différentes orthodoxies.

Sans doute, notre ami ne prétendit point faire une œuvre d'érudition et les personnes curieuses d'une investigation approfondie devront toujours recourir pour le Symbole des Apôtres au livre substantiel de M. Michel Nicolas, pour la Théologie chrétienne des deux premiers siècles aux ouvrages aujourd'hui classiques de Reuss et de Baur, mais ses petits volumes seront consultés avec fruit par toutes les personnes qui aimeront posséder sur ces matières un aperçu exact dans sa brièveté. Le langage de l'école y est remplacé par une narration élégante et lucide ; les idées chères aux principaux écrivains du Nouveau Testament, comme

les destinées du Christianisme primitif, s'y déroulent dans une série de tableaux précis et animés ; la lumière se répand jusque sur les systèmes les plus obscurs, tels que ceux de Philon et des Gnostiques. Il est regrettable que les obligations pastorales de Coquerel l'aient empêché de mener à bien une œuvre aussi heureusement commencée et d'aborder l'époque de la Réforme.

En même temps, par cette exposition empreinte de son esprit à la fois si pieux et si progressif, si ouvert et si sage, il dissipait le reproche, si complaisamment formulé contre lui et ses amis, de destruction arbitraire et de négation de parti pris. Sans doute, il n'éprouvait aucun scrupule de démolir, mais pour reconstruire sur des bases plus solides et plus sûres ; à des légendes accréditées par une erreur séculaire il substituait des vérités, moins séduisantes peut-être pour l'imagination, mais attestées par une science plus exacte et plus rigoureuse ; autant il lui répugnait de souscrire à une confession de foi vieillie et dont il n'avait pas fait l'expérience personnelle, autant il était heureux de proclamer sa libre et chrétienne déclaration de foi.

Pensez-vous, qu'en combattant le fantôme d'autorité catholique, qu'on essaye de rendre au Credo, disait-il en terminant ses conférences . je veuille laisser à qui que ce soit le monopole, la gloire, la force, la beauté suprême de ce mot, de cette idée, de ce sentiment sublime et nécessaire : Credo, je crois ; ce serait une complète erreur. Oui, je crois, je crois plus et mieux que toutes les orthodoxies, ou catholiques ou protestantes, car la foi se mesure non à la multiplicité des dogmes ou des objets de culte, mais à la profondeur du sentiment religieux et à sa portée.

Je crois, c'est-à-dire, tout faible que je suis, homme, vermisseau, né d'hier, pour mourir demain, je crois en l'éternité et par la foi elle est mon domaine. Suspendu

un instant sur ce monde qui est un atome dans l'immensité, « le silence des espaces infinis ne m'effraye pas, » car j'entends de tous côtés la voix de tous les mondes crier le mot de la grande énigme et ce mot est Dieu, charité, perfectionnement éternel à l'image de Dieu.

Je crois et je sais en qui j'ai cru. Dieu est plus grand que l'univers, plus saint que ma conscience, plus aimable et plus aimant que mon cœur ne peut le comprendre. Il est la justice et je tremble, mais il est mon père et j'implore, j'espère son pardon. Je crois en Jésus qui me fait connaître et aimer le Père, et, tout pécheur que je suis, il me rassure, mon cœur ne se trouble point, je crois en Dieu et je crois aussi en Christ, le saint et le juste, le miséricordieux, le rejeté des nations , l'homme de douleur, le Fils de Dieu. Je crois en son esprit qui règne, qui régnera, qui est vainqueur, qui gouverne le monde et qui mène l'histoire à son but suprême; je crois au progrès qui est sa loi et je veux obéir à cette loi, devenir parfait comme Dieu, ambition qu'il m'est aussi impossible de satisfaire, qu'il m'est impossible de me contenter de tout autre moins audacieuse. Je suis immortel, je nie la mort, je ne crois qu'a la vie, à la vie éternelle; je vois s'ouvrir devant moi des perspectives sans fin de lumière et d'amour, de sainteté et de gloire, où ceux que j'ai aimés et perdus me précèdent, mais où je les rejoindrai, où ceux qui me proscrivent aujourd'hui, se lèveront un jour pas a pas à mes côtés , leur main, qui m'exclut en cette vie, pressant alors la mienne dans le sentiment de la grande et éternelle réconciliation.

Pardonnons-leur, dès maintenant, leurs éphémères et impuissantes colères et, s'ils nous demandent de quel droit nous résistons à leurs anathèmes, répondons-leur simplement par cet admirable mot du psalmiste (Ps. CXVI, \0) : Je crois, c'est pourquoi j'ai parlé.

Coquerel avait également à cœur de répondre par son inépuisable charité à l'un des reproches qu'adressaient le plus volontiers aux protestants libéraux leurs adversaires , celui de se montrer aussi stériles sur le terrain des bonnes œuvres qu'audacieux dans le domaine

de la critique négative. Dès 1861, ses catéchumènes anciens et nouveaux avaient pris l'habitude de se réunir trois fois par mois, deux fois pour les comités de messieurs et de dames qui se partageaient les indigents à visiter et distribuaient à domicile des secours en argent ou en nature, la troisième pour une société de couture, pendant laquelle des dames et des jeunes filles travaillaient à des vêtements de pauvres, tandis qu'un de leurs pasteurs, le plus souvent Coquerel lui-même, les entretenait familièrement de quelque sujet religieux*. Le nombre des membres de cette excellente association ne cessa de s'accroître, leur générosité et leur dévouement de se montrer à la hauteur des besoins les plus variés et des situations les plus délicates. Des ventes de charité organisées pour couvrir les dépenses devinrent plus fructueuses d'année en année, si bien qu'elles atteignirent en 1869 la belle somme de 27,898 fr. 35 c. 2. On aurait pu espérer que cette rivalité sur le terrain de la bienfaisance aurait été comprise et approuvée de tous? Il n'en fut rien et M. Mettetal, dans son trop célèbre rapport du 5 février 1864, tranforma, en je ne sais quelles manœuvres insurrectionnelles contre l'auto-

1 Cette modeste association, dit Coquerel dans sa lettre pastorale de 1874, qui dès l'origine a eu pour présidente Mme F. Dollfus, a rendu des services importants : elle a soulagé bien des misères, en dépensant pour les pauvres 215,763 fr. dont 63,821 fr. en pensions mensuelles à des vieillards ou des familles chargées d'enfants nombreux, 40,933 en vêtements, literie et chaussures, 32,019 pour les enfants placés dans divers orphelinats ou pensions, 2,401 fr. en argent, etc. Les vêtements d'hommes, de femmes et d'enfants, les couvertures, les paires de draps ou de chaussures distribués par nos dames sont au nombre de 15,500 fr. et plus.

2 La première vente, celle de février 1862, donna 4519 fr. 50 c. Celle de décembre 1873, la dernière qui eut lieu du vivant de Coquerel, 28,111 fr. 80 c.

rite du Conseil ces utiles et modestes travaux. Il est vrai que Coquerel dans sa réponse n'eut pas de peine à dissiper des soupçons plus ridicules encore qu'injurieux.

Il me reste. Messieurs, à faire justice d'une imputation, déjà réfutée depuis longtemps, que cependant votre honorable rapporteur ne se lasse point de reproduire. Comme l'ont fait, soit avant, soit après, plusieurs de mes collègues, j'ai créé parmi mes catéchumènes une réunion de charité: les jeunes filles, les dames, cousent des vêtements pour les pauvres; les jeunes gens visitent quelques indigents. M. Mettetal n'a cessé de vous répéter depuis deux ans que cette réunion est un diaconat. En vain une parole illustre lui a répondu, ici-même, qu'on pourrait donner à aussi bon droit ce nom de diaconat aux trente ou quarante associations de bienfaisance du Paris protestant, que des œuvres pareilles, loin de se nuire entre elles, se soutiennent réciproquement et qu'enfin un Consistoire ne doit jamais entraver, mais aider ses pasteurs dans des fondations semblables. En outre, le rapport donne à entendre que j'aurais dû exclure de ma réunion tous ceux de mes catéchumènes et tous ceux des nécessiteux qui n'habitent pas ma circonscription paroissiale.

Cela est-il praticable et M. Guizot n'a-t-il pas répliqué que le catéchuménat est et doit être basé, non sur des obligations de quartier, mais sur le libre choix, le choix religieux des parents. C'est, du reste, un principe que vous-mêmes rappelez au troupeau tous les ans en tête du tableau des services. Ce qui est vrai des instructions religieuses, l'est de même, par une conséquence nécessaire, pour les réunions d'anciens catéchumènes , dont les relations avec leur pasteur ne peuvent dépendre d'une question de domicile. J'ai peine à comprendre l'insistance étrange avec laquelle on s'en prend à mes catéchumènes et aux indigents qu'ils soulagent. Loin de faire aucune rivalité au diaconat, cette fondation très modeste a en vue de subvenir, selon ses moyens, à ce que le diaconat ne peut faire suffisamment, à ce qui est un sujet continuel de regret pour tous les membres de ce corps si dévoué. J'ai offert

itérativement à Messieurs les diacres, en assemblée générale, les vêtements et les objets de literie qu'ils désireraient ajouter aux dons de l'Église. Tout ce qu'a demandé un petit nombre d'entre ces Messieurs, leur a été envoyé immédiatement. Est-ce là, je le demande à toute personne de sang-froid, faire concurrence au diaconat? L'idée même de cette concurrence entre un corps qui distribue toutes les aumônes publiques de l'Église et une simple réunion particulière est absolument sans fondement et sans raison.

En 1861 également, l'association laïque connue sous le nom d'Union protestante libérale, sous l'active et pieuse direction de M. Carenou, prit l'initiative de comités de bienfaisance qui rendirent aux indigents les plus précieux services et dépensèrent en aumônes, de 1 862 à 1 871 , la somme ronde de 1 33,000 fr. En 1 864 elle répondit à un besoin encore plus vivement senti dans la classe pauvre par la création d'un orphelinat ouvert d'abord, 26, rue Neuve-des-Boulets , transféré ensuite, 17, rue Richard-Lenoir, et dont les 100 pensionnaires furent loin de correspondre au nombre des solliciteurs. Par l'ardeur qu'il déploya dans l'organisation de ces différentes œuvres comme par son infatigable persévérance, Coquerel put se rendre à lui-même le témoignage d'avoir pratiqué dans toute son étendue la maxime de l'Apôtre : « Que votre foi montre son efficace par la charité, » d'avoir enseigné aux jeunes gens, dont l'éducation religieuse lui était confiée, leurs devoirs visà-vis de ceux qui souffrent, d'avoir resserré entre ses paroissiens les liens fraternels qui devraient toujours exister entre membres d'une même église et enfants d'une même foi.

Autour de ces œuvres fondamentales, comme autour d'un commun foyer, s'en groupèrent d'autres, animées

du même esprit : trois écoles du dimanche ouvertes à la salle Saint-André, au boulevard Richard-Lenoir et à Belleville, deux bibliothèques pour la lecture des journaux et le prêt des livres, une société de chant sacré, dont les concerts spirituels furent suivis par un auditoire nombreux et sympathique, une autre dite des Publications libérales due à la féconde initiative de M. Martin- Paschoud et qui fit paraître divers écrits de MM. Jalabert \ Clamageran 2, Fontanès s, Steeg *, Réville s.

Il suffit de cette rapide énumération de faits et de chiffres pour se convaincre du bon droit avec lequel les protestants libéraux de Paris revendiquaient leurs titres de Chrétiens et de membres de l'Église réformée. Leur aimable et vaillant pasteur pouvait s'écrier en toute justice dans la lettre qu'il leur adressait le 26 février 1874 :

Je ne vous ai jamais flattés et je ne veux nullement prétendre que votre activité pieuse et bienfaisante dépasse toute celle qu'ont déployée d'autres Églises dans les mêmes circonstances. Ce que je crois avoir pleinement mis en lumière, c'est que vous êtes, c'est que vous vivez; c'est que vous avez le droit et la volonté d'être et de vivre; c'est que vous formez un groupe compact et nombreux ; c'est que vous n'êtes ni une coterie, ni un parti politique, puisque toutes les situations sociales et toutes les opinions, sans acception, ont des représentants clans vos rangs. C'est, j'ose le répéter, que vous êtes un corps considérable, plein de vie et d'avenir, et que, sans appui de l'État, sans

' Des rapports de la morale et de la religion.

2 Le Matérialisme contemporain.

3 Catholicisme et protestantisme.

4 Lectures bibliques. La mission du protestantisme.

3 L'enseignement de Jésus-Christ compare à celui de ses disciples.

aucune part des ressources communes, auxquelles vous avez le même droit que vos frères, malgré la défaveur qui entrave en France tout ce qui n'est pas officiel , malgré les malheurs effroyables de notre temps, les difficultés et la gène qu'ils ont amenés, vous n'avez cessé de vivre, de grandir, d'étendre vos travaux dans les domaines les plus divers de l'activité chrétienne. Il est impossible de contester que vous tenez votre place et que vous la tenez dignement.

La sereine dignité, avec laquelle Coquerel supporta sa destitution, lui valut sur ses amis et compagnons d'œuvre, aux conférences pastorales du Nord et du Midi, une autorité incontestée. S'il s'abstint avec sa délicatesse habituelle de prendre une part active en avril 1864 à celles de Paris, pour ne pas soulever visà-vis d'une majorité hostile une débat personnel des plus pénibles, il lui fut d'autant plus doux, quelques mois après, de se retrouver dans son ancienne église de Nîmes, au milieu des chaudes sympathies des populations cévenoles. Les assises tenues en juin 1864 par le Protestantisme français sous la magistrale présidence de M. Munier, dans la ville de Paul Rabaut et de Samuel Vincent, se distinguèrent par leur sérieux, leur modération, leur esprit de justice et d'impartialité. Après la lecture d'un rapport de M. Viguié sur le Symbole des Apôtres, où la lente formation de ce document et ses tendances catholiques furent éloquemment démontrées, la majorité libérale, par l'organe de M. Dardier, proposa la discussion d'une adresse destinée à rassurer les Églises pendant la crise aiguë qu'elles étaient appelées à traverser. La minorité orthodoxe * , après avoir inuti-

1 Deux de ses membres les plus distingués, MM. Recolin de Montpellier et Jean Monod de Nîmes, refusèrent de s'associer à

lement demandé une modification arbitraire du règlement, quitta en masse les conférences, malgré une allocution des plus touchantes de M. Munier, et opéra de gaieté de cœur le schisme. On nous saura gré de reproduire la pièce qui lui servit de prétexte et dont on ne pourra méconnaître l'inspiration tout à la fois sagement libérale et profondément évangélique.

Les Membres de la Conférence pastorale réunis à Nîmes aux fidèles de l'Église Réformée de France.

Nîmes, 1er juin 1864.

Bien-aimés frères en notre Seigneur Jésus-Christ,

Les graves circonstances, dans lesquelles se trouvent nos Églises, imposent à vos conducteurs spirituels le devoir de vous adresser cette communication fraternelle et de vous assurer que, malgré les agitations du moment, ils sont pleins de confiance. Nous savons que la vérité vient de Dieu et ne saurait périr, et, d'ailleurs , le Protestantisme n'en est pas à sa première épreuve; il en a traversé beaucoup d'autres qui n'ont fait que le féconder, le consolider et l'étendre.

On vous dit que l'Église et la foi sont en péril : tel n'est pas notre sentiment. Tandis que quelques-uns ne voient de salut que dans le retour aux principes des confessions de foi, nous sommes convaincus que, pour assurer la paix et la prospérité de nos églises, l'unique moyen est de maintenir les vrais principes du Protestantisme. Et, après nous être placés sous le regard de Dieu et lui avoir demandé son « esprit de lumière, d'amour et de prudence, » nous venons essayer de les exposer devant vous.

En face du Catholicisme qui en appelle à l'autorité de la tradition et de l'Église, nous, protestants, fidèles à l'esprit

cet exode précipité de leurs amis. Il s'agissait de faire voter des laïques qui n'avaient reçu aucune délégation régulière de leurs Consistoires.

de la Réforme, nous proclamons l'autorité de la parole de Dieu, contenue dans les saintes Écritures et surtout dans les livres du Nouveau Testament. Nous aimons à nourrir nos âmes de l'esprit de Dieu qui en pénètre les pages : c'est là que nous contemplons Jésus dans sa pleine réalité, c'est là que son image douce et austère resplendit avec un éclat incomparable et que toute âme altérée de vérité et d'amour peut trouver le pardon qui sanctifie et la foi qui sauve.

Nous revendiquons pour chaque chrétien le droit d'interpréter et de saisir la parole de Dieu selon sa conscience. En maintenant ainsi le principe du sacerdoce universel, nous suivons la grande voie frayée par nos réformateurs. Ils n'auraient pas renié ces mots d'un chrétien de nos jours : Le fond du Protestantisme, c'est l'Évangile; sa forme c'est la liberté d'examen.

De ce double principe découle nécessairement la diversité des doctrines, diversité voulue de Dieu, puisqu'il nous a donné des aptitudes et des besoins religieux différents. Rechercher l'unité chimérique des dogmes, c'est vouloir enfermer l'esprit infini de Dieu dans des définitions humaines, c'est aboutir à l'impuissance et à la persécution. Ces formules que l'on a décrétées et imposées, comme renfermant les vérités fondamentales et l'expression définitive du Christianisme, on les a vu naître et mourir et le Christianisme demeure.

La vérité évangélique est éternelle, immuable, absolue comme Dieu : l'homme ne saurait la saisir tout entière et ne peut l'exprimer que d'une manière imparfaite et transitoire. Il y eut diversité de doctrines parmi les chrétiens de l'Église apostolique. Comme eux, nous varions, parce que nous vivons et il serait bien temps d'accepter avec fierté ces « variations » que Bossuet signalait comme une cause de ruine à des églises toujours plus vivantes. Vouloir étouffer ces divergences en décrétant un nouveau formulaire, serait interposer une autorité arbitraire entre la conscience du chrétien et l'esprit de Dieu qui « sans cesse agit dans les âmes et souffle où il veut. »

C'est ce qu'avait bien compris cette Église de Genève, à laquelle nous rattachent tant de souvenirs et de liens

sacrés, lorsqu'en 1725 la Vénérable Compagnie des pasteurs abolit dans la cité de Calvin le régime des confessions de foi.

Repousser le joug d'un formulaire dogmatique, n'est-ce pas rester fidèle à l'esprit du Sauveur? Jésus n'a jamais exigé l'adhésion à des formules dogmatiques comme condition d'entrée dans le royaume de Dieu. Tout dans son œuvre est esprit et vie. Ce qu'il demande , ce qu'il exige, c'est le sentiment du péché, c'est l'humilité, c'est la repentance, c'est la conversion, c'est la prière, c'est la pureté du cœur, c'est l'esprit de renoncement et de sacrifice, c'est la faim et la soif de la justice et de la vérité , c'est le pardon des offenses , c'est la charité , c'est l'amour de Dieu et du prochain, c'est l'obéissance à la volonté du Père céleste, c'est la confiance absolue et joyeuse en la Providence, en l'action incessante de l'Esprit saint dans les âmes, c'est l'adoration en esprit et en vérité, c'est une vie cachée en Celui qui est la sainteté même, c'est la communion avec Dieu par Christ.

Voilà les seules conditions, toutes religieuses, que Jésus a posées. Les poser après lui, est-ce se complaire en des négations? N'est-ce pas au contraire affirmer les réalités de la foi et de la vie chrétiennes, s'attacher à ce qui est la substance même, la moelle de l'Évangile, la suprême affirmation? Et n'est-ce pas là ce qui constitue l'unité de l'Église?

Animés de l'esprit de charité qui distingue les disciples du Christ, nous rechercherons avant tout, non ce qui sépare, mais ce qui unit. Nous nous tendrons la main, malgré la diversité de nos conceptions théologiques, et cette diversité sera même entre nous un élément d'activité, de progrès et de vie. Si les principes contraires venaient à prévaloir, l'Église réformée se fractionnerait à l'infini et son existence même serait compromise. Nous ne voulons exclure personne, nous sommes heureux de vivre dans la même Église avec tous « ceux qui aiment notre Seigneur Jésus-Christ d'un cœur pur » et qui acceptent les deux grands principes du Protestantisme : l'Évangile et la liberté. Et quant à ces excitations au schisme qu'on a le triste courage de faire entendre autour de nous, en invo-

quant le principe des confessions de foi, nous nous imposons le silence de la charité. Nous sommes et nous devons rester avec nos tendances diverses la grande et glorieuse Église réformée de France.

Voilà, bien-aimés frères, ce que nous avions à cœur de déclarer. Ne vous laissez point troubler : ni l'Évangile, ni la foi protestante, ne sont en péril. Le danger est de tomber par une pente glissante dans un demi-catholicisme qui serait une inconséquence et une infidélité. Nous vous conjurons d'obéir à cet austère avertissement de l'Apôtre : « Tenez-vous fermes dans la liberté que le Christ vous a acquise et ne vous laissez pas mettre de nouveau sous le joug de la servitude. » Enfin, comprenons les signes du temps où nous vivons. Ne réduisons pas l'Église protestante aux proportions d'une secte, ne repoussons pas ces âmes nombreuses qui ont besoin de l'Évangile et de la liberté et qui se tournent vers nous avec espoir. N'empêchons pas de s'accomplir les grandes destinées que Dieu prépare au Protestantisme dans notre patrie et dans le monde.

Un tout autre spectacle fut offert l'année suivante par les conférences de Paris. La majorité proposa une troisième et solennelle adhésion au manifeste élaboré en 1864 par M. Guizot, qui prétendait résumer les doctrines fondamentales du Christianisme et ne mettait réellement en lumière que le désarroi dogmatique de l'orthodoxie. Coquerel, qui prit le premier la parole, brilla au premier rang des orateurs, non seulement par son accent de conviction profonde et le charme irrésistible de sa parole, mais par la vigueur de son argumentation et la solidité de ses connaissances théologiques.

L'année dernière, par suite de circonstances que je n'ai pas besoin de rappeler ici, je ne crus pas devoir prendre la parole dans ces conférences. Je la prends aujourd'hui et je viens, sur l'invitation de mes amis, vous exposer notre

pensée sur la déclaration soumise à nos suffrages. Je ne suis pas sûr que ma conviction soit de nature à être favorablement écoutée de cette assemblée (si ! si !). Il serait pourtant digne d'une assemblée religieuse de laisser la vérité ou l'erreur se produire librement au milieu d'elle, soit pour y adhérer, soit pour la combattre. Je ne toucherai ni aux personnes, ni aux intentions. Je m'efforcerai de ne rien dire qui puisse blesser qui que ce soit et si, dans dans l'improvisation, il m'échappait une parole agressive ou blessante, je déclare d'avance que je la désavoue et je vous prie de me la pardonner. Le document que j'examine est impersonnel, il a une grande importance, il a été voté l'an dernier à Paris, puis à Mais. On le propose une troisième fois à nos suffrages. C'est donc le manifeste de l'une des deux opinions qui se partagent l'Église de France. Où en est l'opinion orthodoxe au XIXme siècle? Il est permis de dire qu'elle est renfermée dans ce document. Il a été rédigé par l'homme illustre qui est le chef du parti orthodoxe... Sous le point de vue logique, dogmatique et religieux, ce document est d'une singulière pauvreté (murmures violents). Cette opinion. Messieurs, serait partagée non seulement par les libéraux, mais aussi par les Églises où domine l'orthodoxie vitale, celle qui a conservé l'énergie de la foi.

Je vais examiner ce manifeste point par point et lui demander ce qu'il signifie. Quel en est le commencement? Le voici: « Nous, soussignés, pasteurs et anciens, profondément attristés et préoccupés de l'esprit de doute et de négation qui se manifeste depuis quelque temps. » Ce début est un appel à la peur. Je vais vous faire peur, diton; puis, quand vous serez bien effrayés, nous ferons de bonne théologie ensemble. La peur, Messieurs, n'est pas meilleure conseillère dans les choses religieuses qu'ailleurs. Le point de départ est donc malheureux et, d'ailleurs, vous n'avez pas le monopole de la tristesse et des préoccupations. Nous aussi, nous sommes préoccupés et attristés. Si vous avez des inquiétudes, nous avons aussi les nôtres. Si j'avais à parler ici de tristesses, je n'aurais pas à chercher bien loin (très bien)). Il y a des milliers d'âmes qui souffrent et qui attendent, dont les vœux sont méconnus et

dont les espérances sont indéfiniment ajournées. Mais nous ne croyons pas pour cela qu'il soit nécessaire de faire peur. Nous examinons les questions, nous n'appelons pas à notre aide les mauvais sentiments. Votre orthodoxie est entamée; elle croule de tous les côtés à la fois. L'orthodoxie est une chaîne dont il n'est pas permis de détacher un seul chaînon. Vous ne pouvez en abandonner un dogme. Je n'admets pas le système de Calvin , mais j'en admire la rigueur logique. Vous croyez avoir une orthodoxie et vous n'avez qu'un débris ! La vieille orthodoxie est une citadelle du moyen âge, un grand édifice avec une cbapelle, avec des cachots ; cet édifice a été pris d'assaut maintes fois, c'est une ruine. Vous vous êtes construit une logette à votre taille dans un coin du château et vous dites : Nous sommes les successeurs des anciens maîtres.

Coquerel soumet ensuite à une critique aussi spirituelle que judicieuse les omissions ou contradictions du manifeste relatives à la trinité et à l'expiation, à l'inspiration souveraine des Écritures et à l'action surnaturelle de Dieu.

Aujourd'hui encore, après que vingt années se sont écoulées sur ces débats et que les questions ont changé de face, sa péroraison demeure un chef-d'œuvre d'éloquence émue et persuasive.

Je fais à votre document un reproche plus grave. La sève chrétienne lui manque: rien ne s'y trouve qui dispose à prier. La conscience et le cœur n'en sont point émus, la vie religieuse en est absente, l'esprit de Christ n'y souffle pas. Il n'y a pas de piété : c'est froid, sec, étriqué. Ce qui manque aussi, c'est la charité. Il n'est pas question d'aimer Dieu ni d'aimer son prochain. Me direz-vous qu'il n'était pas opportun d'en parler? Mais ces choses-là doivent être mises au premier rang ! Il y a là un manque de sérieux profond, il y a de la légèreté.

J'accuse non seulement ce document, mais, en général, votre dogmatique et votre polémique d'être légères. Si l'on

vous en croyait, un libéral serait capable de tout. Vous avez répandu contre nous des accusations scandaleusement inexactes. Vous nous accusez de trahir la foi de nos pères et d'être infidèles à l'Église qu'ils ont fondée. Il n'est pas d'accusation absurde que vous ne répandiez contre nous et qui ne trouve accès parmi vous , à ce point que nous en sommes réduits à répéter le mot de Rabelais : « On m'accuserait d'avoir volé les tours de Notre-Dame que j'irais me cacher. » Je déclare que beaucoup de personnes, fort honorables d'ailleurs, ont sur la conscience le péché d'avoir fait de la polémique légère, d'avoir distribué par exemple des écrits remplis d'imputations graves et qu'ils n'ont pas pris la peine de contrôler.

Vous accusez ceux qui entendent autrement que vous le Christianisme de ne pas répondre nettement à certaines questions ? Permettez-moi de retourner l'accusation contre vous. Votre document passe à côté des questions, en un magnifique langage, il est vrai. Il serait temps enfin de vous souvenir d'une parole de Jésus et, puisque vous voyez depuis si longtemps une poutre dans notre œil, découvrez enfin la paille qui est dans le vôtre.

Ce n'est pas le dogme qui nous sépare. Plusieurs des libéraux ont votre dogmatique. Ce n'est pas le surnaturel ; il y a des libéraux qui l'admettent. Ce qui nous sépare, c'est ceci : selon vous, celui qui croit à vos dogmes est chrétien, celui qui n'y croit pas, n'est pas chrétien.

Pour nous, le Christianisme n'est pas une dogmatique. Le fond, la racine vivante d'où jaillit l'efilorescence de la vie religieuse, ce n'est pas le dogme, c'est le sentiment. Ce n'est pas l'intelligence qui fait le chrétien, c'est le cœur. Voilà le malentendu ! Qu'aurez-vous fait quand vous aurez divisé deux libéraux sur un miracle? Vous n'aurez rien fait. Dieu veut que le Christianisme déborde enfin de l'enceinte étroite où il étouffait, il veut que la vie religieuse refleurisse ! Je ne veux pas jouer sur les mots et c'est très sérieusement que je l'affirme : vous êtes des rationalistes ! Vous faites du Christianisme une théorie : il est infiniment mieux que cela, il répond à tous les besoins de l'âme humaine. Est-ce que l'homme n'est que raison? L'homme est un cœur et une âme, et l'âme ne se nourrit pas d'une

théorie. Les systèmes ne sauvent pas. Nous voulons plus que vos systèmes, nous regardons à Jésus. Jésus était-il un dogmatiseur? (Oui). J'engage l'interrupteur à acheter un Nouveau Testament et à le lire. Non, Jésus n'était pas un dogmatiseur. Il a enseigné l'amour, répandu la lumière et communiqué au monde la vie véritable, la vie éternelle: voilà ce qu'il a fait. Nous en appelons de vous a lui ! Il a dit : Mes fparoles sont esprit et vie. Quand vous voulez forcer les âmes à penser comme vous, à subir vos étroites formules, à passer par un trou d'aiguille, vous attentez à la liberté de conscience. Je demande si votre document ressemble à ce Sermon de la montagne, où tous les siècles trouveront l'ample satisfaction de leurs besoins religieux, longtemps après que le dernier orthodoxe sera devenu libéral. Aussi, est-ce avec la foi la plus entière que je me réfugie auprès de Jésus et que je lui dis en terminant le vieux mot : Ad tuum, Domine Jesu, tribunal, appelle* (Applaudissements prolongés).

Quelques instants après, à une interpellation de M. Rognon qui lui reprochait, bien à tort, d'avoir manqué de respect envers M. Guizot et lui demandait : « Qui ôtes-vous pour parler comme vous l'avez fait? » Coquerel opposa cette réponse sublime dans sa simplicité : Une conscience.

Les chefs du parti orthodoxe ne voulurent pas tolérer plus longtemps cet échange pacifique, sur la base commune de l'Évangile , d'idées diverses. Depuis plus de trente années se réunissaient cà Paris, en avril, à l'occasion des assemblées des différentes sociétés religieuses des conférences, soit générales, groupant les pasteurs et les anciens de toutes les églises protestantes de France, soit spéciales, auxquelles étaient admis de droit les pasteurs et les anciens des deux églises nationales, toutes deux dépourvues de toute prétention comme de toute autorité dogmatiques, toutes deux

n'exprimant que les opinions individuelles de ceux qui y prenaient part. Un moyen infaillible se présentait pour en exclure les libéraux : celui d'en subordonner l'accès h la signature d'une confession de foi.

Le sujet inscrit à l'ordre du jour pour les conférences de 1866, la sainteté de Jésus-Christ, était des plus propres à élever les âmes au-dessus de toute discussion dans les régions sereines du sentiment religieux; le nom du rapporteur, M. Roger Hollard, donnait de l'élévation et du sérieux avec lesquels ils seraient traités, les plus solides garanties.

La minorité d'autre part avait déposé sur le bureau la déclaration suivante :

Au moment où la Conférence aborde ce grand et religieux sujet, plus propre que tout autre à nourrir la piété, nous, ses membres soussignés, éprouvons le besoin d'exprimer notre foi profonde et ardente en la sainteté de Jésus-Christ.

Attendu que nous sommes et voulons être non de simples philosophes, mais des croyants et des chrétiens.

Attendu que, selon nous, l'homme ne vit pas seulement de théorie, de métaphysique, ni même de morale, mais a besoin d'une religion personnelle et pratique, c'est-à-dire d'une directe et intime union avec Dieu, de son pardon et du secours de son esprit.

Attendu que Dieu est la source unique et suprême de toute sainteté et que c'est par Jésus que nous apprenons à le connaître comme notre Père céleste, à l'aimer et à le servir en esprit et en vérité.

Attendu que l'Église chrétienne , comme nos pères l'ont déclaré jadis, n'est autre chose que « la compagnie des iidèles, » et que ces fidèles sont tous ceux qui se réunissent pour se nourrir de la vie spirituelle que Jésus leur a communiquée.

Par tous ces motifs et en vertu de l'expérience que nous en faisons tous les jours, nous affirmons que nous avons

besoin pour nous-mêmes, pour nos enfants et pour tous nos frères de cette réelle et idéale sainteté.

Nous déclarons qu'à nos yeux les enseignements de Jésus et ses actes, ses souffrances et sa mort, son ineffable compassion pour les pécheurs, l'indignation avec laquelle il flétrissait l'hypocrisie et l'oppression , son autorité morale et son humilité, le pardon dont il donna également le précepte et l'exemple, son entier renoncement à lui-même et sa soumission sans réserve à la volonté de son Père, son sublime caractère et son union sans égale avec Dieu, constituent ce qu'il y a de plus grand, de plus précieux et et de plus parfait dans le patrimoine moral et religieux de l'humanité qu'il a régénérée. Aussi, est-ce avec un profond recueillement, une pieuse émotion que nous nous consacrons en même temps à Dieu comme à notre Créateur et notre Père, à Jésus comme à notre Sauveur bien-aimé, notre Maître, notre Législateur, notre Roi.

Tout fut brusquement changé par une modification à l'ordre du jour; les orateurs de la majorité déclarèrent à l'envi qu'une séparation était devenue inévitable par l'absence de tout élément commun. En vain, contre une résolution aussi néfaste, les voix les plus autorisées se firent-elles entendre : en vain M. Jalabert fit-il ressortir ce qu'il y avait de contraire à l'équité dans une mesure, par laquelle 200 personnes, fortuitement réunies, détruisaient la constitution même d'une assemblée dont plusieurs milliers d'autres étaient membres de droit et n'eut-il pas de peine à démontrer qu'une fois le système d'une base dogmatique admis, la minorité, quelle qu'elle fût, ne siégerait plus qu'en vertu du bon plaisir de la majorité, toujours maîtresse de modifier la confession de foi et d'exclure ainsi qui bon lui semblerait ; en vain M. Pellissier établit-il avec une éloquence entraînante que les points communs étaient nombreux entre orthodoxes et libéraux; en vain MM. Galup et

Coquerel invoquèrent-ils d'une voix profondément émue les sentiments de justice et de fraternité qui sont l'essence du Christianisme ; en vain M. Munier prouva-t-il par des faits saisissants la possibilité de maintenir les conférences, telles qu'elles avaient existé jusqu'à ce jour et prévint-il ses auditeurs contre les dangers d'un mouvement rétrograde. Tout fut inutile. Les décisions de la majorité étaient prises d'avance et aucun argument, comme aucun appel parti du cœur, ne put les ébranler. Vis-à-vis de ce parti-pris de schisme, de cet orgueil dogmatique qui se refusait à toute solidarité d'idées et de sentiments, les prophétiques paroles, prononcées dans les conférences de l'année précédente par M. Pécaut, revenaient irrésistiblement à la mémoire : « Il y a une incrédulité pieuse et une foi impie. » Les conférences fraternelles avaient vécu, mais, sur ceux qui leur avaient porté le coup de mort, retombait dans toute sa sévérité le reproche de M. Jalabert : « Vous ne voulez pas être appelés exclusifs. Qu'êtes vous donc? — Là où vous dominez , vous condamnez , vous excluez ; là où vous êtes en minorité, vous vous retirez avec éclat. »

Le vote du 26 février ouvrit à Coquerel une nouvelle et immense sphère d'activité. Le prédicateur exclu des chaires de la capitale fut appelé à se faire entendre dans un si grand nombre d'églises de province, qu'il ne put satisfaire à toutes les demandes; il fut également chargé de présider à la consécration de pasteurs l et à l'inauguration de lieux de culte 2. Aujourd'hui que notre ami a été retiré du milieu de nous, nous aimons à nous rappeler par l'imagination ces

1 Rouillé, le Havre.

2 Toul, Lunéville, Poitiers.

tournées oratoires, si animées, si brillantes, si fécondes, où il semait à pleines mains la vérité et annonçait à des milliers d'auditeurs la bonne nouvelle du Royaume de Dieu. A Nîmes, lors des conférences de 1864, sa parole émue édifia une foule compacte qui, bien avant l'heure du service, occupait toutes les places du vaste temple, assiégeait les rues adjacentes et était heureuse de donner à son ancien pasteur un témoignage de sa profonde affection. Les vieilles populations huguenotes des Cévennes , du Poitou , du Lot-et-Garonne , ne se lassaient pas d'admirer sa chaleur de convictions , sa richesse de pensées, sa dialectique souple et ingénieuse, sa parole élégante et correcte et, en même temps, cordiale et sympathique. Une seule chose les surprenait : l'exclusion prononcée par le Consistoire de Paris contre un aussi fidèle disciple de Jésus.

J'ai été très bien reçu ici, écrivait notre ami à Mme Coquerel de Montauban, le 4 juillet 1864. Malgré une chaleur tropicale, MM. Nicolas. Cruvellié ' et Vèzes 2 étaient venus au débarcadère. J'ai prêché hier. Le temple des Carmes, beaucoup plus grand que ceux de Nîmes, regorgeait d'une foule compacte qui m'a été très sympathique. Après mon sermon, les étudiants libéraux, assez hardis pour risquer leurs grands examens, sont venus m'exprimer leurs sympathies; ils étaient cinq, dont trois fils de pasteurs très méthodistes; un sixième m'a parlé plus tard. Rentré ici, j'ai reçu la visite du Conseil presbytéral en corps, puis celle du doyen M. Montet, de Michel Nicolas, d'un ancien ami de mon oncle du Fossé.

Bagnères de Luchon, 40 juillet. — Je t'ai écrit le 5.

1 Pasteur à Montauban.

2 Pasteur à Montauban, depuis avocat à Bordeaux, avocat général à Dijon, cbargé de l'instruction du procès de Montceaules-Mines où il se distingua par sa prudence et sa fermeté, mort le 16 février 1885 procureur général à Bastia.

Ermence et deux de mes cousins m'ont conduit à la gare. Le doyen, Michel Nicolas et deux des pasteurs m'attendaient pour me faire leurs adieux. Galup m'a très bien accueilli comme tu peux croire. Le 6, promenade en voiture, puis dîner chez M. Jacquier ' ; le 7, déjeuner chez Sarrus2; grand dîner de 25 personnes chez Galup, à 2 heures. J'ai prêché le 7, à 8 heures du soir. La veille, j'étais à demi mort de fatigue et bon à rien; le 7. je me suis retrouvé moi-même, j'ai prêché avec entrain. Auditoire immense et bienveillant. Après le service, le Conseil presbytéral et les 30 diacres sont venus se ranger en demi-cercle dans le salon de Galup et il y a eu remerciements réciproques. Au dîner, un toast de Galup m'a tant ému que les larmes m'ont étouffé, quand je lui ai répondu; nous pleurions presque tous. Cette émotion m'était restée quand j'ai prêché et m'a donné de l'élan.

Bordeaux, 8 septembre 1865. — Je ne te promets pas de t'écrire tous les trois jours, mais je tiens pourtant à le faire quand je peux. Je suis parti samedi par le bateau à vapeur et j'étais à Royan à 2 heures et demi. Deux ou trois collègues m'attendaient au débarcadère et on m'a établi dans un hôtel où j'ai pris mes repas, ce qui me convenait fort. Il y a dans la Consistoriale huit pasteurs, très proches voisins, tous libéraux et parfaitement unis, entre autres Vermeil, frère de celui de Paris. J'ai prêché hier dans un temple comble, après une séance du Consistoire où le président m'a dit au nom du corps, pour mon père et pour moi, les choses les plus cordiales. J'y ai répondu cordialement aussi, mais en deux mots; j'ai prêché avec entrain « Jésus à Nazareth. » Après le sermon, six collègues m'ont mené en voiture à Saint-Georges de Didonne que j'avais envie de voir et où Pelletan demeure : c'est la scène de son livre sur Jarousseau. Je ne suis pas entré chez lui à cause de ma longue suite ; il était arrivé depuis peu d'heures, mais j'ai été chez Clamageran, établi aussi à Saint-Georges et

1 Pasteur président du Consistoire de Clairac.

2 Pasteur de Clairac, ancien auxiliaire de Coquerel à Paris, depuis 1885, agent de V Union protestante libérale, en remplacement de 51. Carenou.

qui m'a fait un très bon accueil. Lui et sa femme étaient venus au temple. Il est beaucoup mieux, mais il a été extrêmement mal d'excès de travail et sa figure en porte encore les traces profondes. Larroque. le pasteur du lieu m*a fait les honneurs de Saint-Georges. C'est un excellent collaborateur duLien,mùs qui ne collabore pas. Ce matin, levé à 5 heures, parti à 6 heures et demie en bateau à vapeur, où les collègues m'ont dit adieu. Arrivé à 2 heures, après avoir beaucoup causé avec deux jeunes gens de Bordeaux. En allant, j'avais été abordé par un autre jeune homme blond, Johnstone », mari de MIle Dassier, qui s'est trouvé être ce jeune neveu de M. Cabarrus, élevé avec ses cousins et demeurant au-dessus de chez nous, rue de Tivoli. Débarqué ici vers 2 heures, je suis allé' faire un tour à l'Exposition de l'industrie départementale qui est, cette année, à Bordeaux, mais l'excessive chaleur m'en a chassé et je suis rentré à l'hôtel d'où je t'écris.

Tonneins, i8 septembre 1865. — Quatre lignes en hâte, pour te dire que je vais bien et qu'on est content de moi ■ Pellissier m'a dit mille choses aimables sur ma prédication d'hier à Bordeaux. Il y avait beaucoup d'hommes, catholiques et autres, et on a été très attentif et très sympathique. Pellissier prétend qu'avec deux dimanches de prédication et une semaine de causerie entre deux, je ferais grand bien dans son église. On m'a beaucoup demandé d'y revenir; j'ai été plus énergique qu'à l'ordinaire. Les invitations pleuvent : outre celle de Robin, j'ai refusé d'aller prêcher à Cozes, à Pons, et à Bergerac. Je prêche ici ce soir et plusieurs pasteurs, comme Dejean de Castres et Vidal de Bergerac, viennent se joindre à nous. Demain à 10 heures je pars et le soir, à \\ heures, je suis à Nîmes; aprèsdemain je déjeune au Fesq avec toi. Je suis fatigué, mais pas à l'excès, malgré les chaleurs intolérables que je subis partout.

Les sympathies, qui affluaient de toute part, furent

1 Ancien membre de la majorité du Corps Législatif et de l'Assemblée nationale où il siégea au centre droit.

mises à profit par Coquerel pour étendre le cercle de son action, grouper en un solide faisceau les forces jusque-là éparses du libéralisme religieux et nouer avec les églises de l'étranger, qui partageaient ses vues, des relations plus intimes. Tout le prédisposait à ce rôle de médiateur : la rapidité et la justesse de son coup d'œil, l'agrément et la sûreté de son commerce, sa connaissance étendue des langues et des littératures étrangères, sa vive et persévérante sollicitude pour toutes les grandes et nobles causes. On ne rencontrait pas, en effet, chez lui, cette indifférence trop commune chez ses compatriotes, même les plus distingués, pour tout ce qui se passe au delà des frontières de la France. Qu'il s'agît de Paris , de Berlin ou de Londres , toute injustice l'indignait, toute souffrance le remuait profondément, tout progrès possédait en lui un ardent propagateur et un infatigable champion.

Connu et aimé dès sa jeunesse en Hollande et dans la Suisse française, Coquerel se rendit le 12 juin 1870 à Olten, pour y fonder avec ses nouveaux amis de la Suisse allemande, Lang, Hirzel, Biedermann, l'Union suisse du Christianisme libéral et seconda, par des prédications et des conférences, le mouvement progressiste suscité en 1865 à Neuchàtel par MM. Desor et Buisson. Si le célèbre manifeste de février fut critiqué dans quelques-unes de ses parties par le Lien avec une sévère franchise, notre ami n'hésita pas à reconnaître le caractère éminemment religieux de l'ensemble et salua avec une joie sans mélange l'inauguration d'un culte libéral à la Chaux-de-Fonds.

Mon cher ami, écrivait-il à Ferdinand Buisson le 2 décembre 1865, je serai dimanche de cœur avec vous, avec mes excellents et éloquents amis Cougnard et Pécaut, avec

toute votre société libérale de Neuchâtel. Je ne puis assez féliciter nos amis de Neuchâtel d'avoir à entendre habituellement pendant cet hiver la pieuse et libre parole de Pécaut. J'attache beaucoup moins d'importance aux divergences d'opinion qui existent entre lui et moi sur certains points secondaires qu'à cette élévation de caractère, à cette intensité de sentiment moral et religieux, à cette hauteur de conscience qui m'ont inspiré pour Pécaut, depuis longtemps, une amitié profonde, à laquelle se mêle de plus en plus un sentiment de véritable vénération.

Ce que vos amis et vous avez fait en inaugurant ces réunions religieuses est excellent : édifier pour répondre à ceux qui vous accusent de ne pouvoir que renverser ; marcher pour réfuter ceux qui vous croient incapables de mouvement et de vie : donner une nourriture spirituelle à ceux que ne contente pas l'orthodoxie officielle ; ne pas fonder une autre église, mais aspirer à ouvrir au progrès et à la liberté complète l'antique Église de nos pères. C'était bien là l'œuvre à faire et c'est désormais un devoir impérieux, à Neuchâtel, pour tout homme, pour toute famille aux aspirations libérales, de soutenir efficacement ces réunions nouvelles et de se joindre à ce courageux essai. Il ne s'agit pas pour cela d'être sur tous les points exactement du même avis que tel ou tel pasteur ou laïque, mais de marcher tous ensemble dans la large route de la liberté et de la charité.

Pour ma part, je suis de ceux qui ont salué avec espérance le début du mouvement libéral à Neuchâtel. Je ne me suis pas laissé refroidir par tel ou tel dissentiment secondaire, bien moins encore par les calomnies ou les terreurs vaines auxquelles il a donné lieu. C'est la poussière que soulèvent les pas des voyageurs sur le grand chemin, à l'heure la plus chaude du jour et au grand soleil, léger inconvénient après tout et que le vent emporte. L'essentiel est de marcher ferme et droit, de monter haut vers la région sereine et lumineuse de la vérité. L'essentiel est d'être dans la voie qui monte vers Dieu, et c'est dans ce chemin-là que les Pécaut, les Cougnard avancent courageusement, pleins de l'esprit de ce Jésus qui a été attaqué et calomnié plus qu'eux tous, pour y avoir marché

plus hardiment que personne. Je reviens du pays où il a été mis à mort, comme un vil criminel, par les adorateurs trop fidèles de la lettre et de la tradition et j'ai senti souvent que nous ne serions pas ses vrais disciples, si nous n'étions blâmés par des esprits, sincères sans doute et quelquefois fort estimables du reste, mais qui sont, sans le savoir, les héritiers directs de cet esprit de littéralisme, où s'était pétrifiée l'orthodoxie judaïque il y a dix-huit siècles.

La Grande-Bretagne était depuis longtemps familière à Coquerel \ moins encore par un commerce prolongé avec ses meilleurs écrivains que par de fréquents séjours et de précieuses amitiés, celles entre autres qui l'unissaient à Richard Cobden, à M. Lawrence, membre du parlement et ancien lord-maire de Londres, à M. Grant-Duff, actuellement sous-secrétaire d'État pour les Indes, au doyen Stanley, aux révérends Beard, Tyler, Martineau. Si dans sa jeunesse il s'était senti froissé par l'orgueil des hauts dignitaires anglicans et l'étroitesse dogmatique des dissenters, les séjours de l'autre côté du détroit lui devinrent toujours plus agréables, avec l'influence croissante exercée dans les milieux cultivés par les théologiens de la Broad Church et les progrès de la tolérance dans le domaine religieux. En 1869 et en 1872, il fut appelé, par les unitaires, à prêcher le sermon d'ouverture, soit pour la séance annuelle de l'Union chrétienne libérale, soit pour l'assemblée générale de leur association.

Ses relations furent beaucoup moins intimes avec

1 1851 : Londres, première exposition universelle. 1859 : Londres, Oxford, Manchester, exposition des trésors de l'art avec MM. Scherer et Pécaut. 1862 : 2me exposition universelle; excursion en Ecosse.

l'Allemagne dont il ne possédait qu'imparfaitement la langue et la théologie : il profita cependant de ses excursions annuelles et de cures de bains, en 1865 et 1866 à Ems, en 1870 à Wiesbaden, pour faire la connaissance personnelle : à Berlin, de l'éminent pasteur et prédicateur Lisco; à Halle, du major de Polenz, l'auteur d'une remarquable histoire du Calvinisme ; à léna, de l'illustre historien de l'Église Karl Hase, toujours jeune et spirituel en dépit de ses cheveux blancs ; à Heidelberg, du professeur tribun Schenkel que les intrigues de ses adversaires, à propos de sa Vie de Jésus, avaient porté au faîte de son influence.

Il serait trop long d'énumérer toutes les œuvres excellentes auxquelles notre ami consacra ses forces ou dont il prit l'initiative. Sa correspondance nous le montre sans cesse préoccupé des meilleurs moyens pour rendre ses semblables plus éclairés, plus libres, plus heureux. Jamais chez lui ni la charité, ni le sentiment des droits d'autrui ne demeurèrent stériles. Lequel, parmi ceux qui ont connu Coquerel de prés ou de loin, se le représente inactif devant une injustice qu'il pouvait empêcher ou réparer, une misère qu'il avait le moyen de supprimer ou d'adoucir, un droit méconnu dont il espérait le redressement? Homme de bonne volonté, il fut toujours le premier à payer de sa personne, à aider de sa bourse, de son temps, de ses démarches, un effort généreux ou une entreprise utile. En même temps, son tact dans le maniement des hommes, sa délicatesse à ménager toutes les susceptibilités et les amours-propres, son entrain et sa spirituelle bonhomie lui permirent de grouper pour le bien les individualités les plus diverses et de concilier les nuances, voire même les disparates, dans la respectueuse affection qu'il inspirait à tous ses

collaborateurs. Parmi les sociétés auxquelles il porta le plus vif intérêt, je me contenterai de mentionner Y Alliance chrétienne universelle (octobre 1853), une œuvre excellente quoique prématurée , pour réunir dans la recherche de la vérité et la pratique de la bienfaisance des chrétiens de toute confession ; V Association pour les esclaves affranchis, en faveur de laquelle, avec MM. Laboulaye, de Pressensé, Cochin, Albert de Broglie, il parla souvent à la salle Herz; enfin, et surtout la Société biblique.

L'orthodoxie militante, sous la pression de MM. Delessert, Pelet de la Lozère, de Chabaud-Latour, avait pris, à l'égard de la traduction des Livres saints, une position des plus maladroites et des plus dangereuses, en élevant, à la hauteur d'une Vulgate protestante, les versions fautives et vieillies de Martin et d'Osterwald et en accusant d'infidélité ceux de leurs collègues qui proposaient d'accorder aux églises, sur leur demande expresse, les versions plus exactes et plus correctes de Genève, d'Arnaud, de Rilliet, de Perret-Gentil. Lorsqu'après de longues temporisations la majorité du comité se fut prononcée pour l'affirmative, seul des membres de la droite, M. Guizot consentit à rester dans son sein et même à en garder la présidence. Tous ses amis se séparèrent avec éclat pour fonder la Société biblique de France * et se condamner, s'ils voulaient demeurer logiques avec eux-mêmes, à la distribution perpétuelle d'Osterwald. Le Lien, pendant les deux années qui précédèrent la rupture, entreprit une campagne des plus heureuses, soit pour établir par des

' La Société mère conserva son nom de Société biblique de Paris.

exemples probants les erreurs et les contre-sens de versions surannées, soit pour revendiquer en cette matière, pour un protestant la plus importante de toutes, les droits du progrès et du libre examen. Parmi les écrivains qui y prirent la part la plus active et la plus brillante, il nous est agréable de mentionner, à côté de Coquerel, MM. Montandon, Douen, Parrot, dont le rapport, des plus modérés cependant et des plus judicieux, avait mis le feu aux poudres, enfin, Stein, un pseudonyme sous lequel il n'était pas difficile de discerner l'argumentation vigoureuse et la dialectique acérée de M. Scherer et qui terminait, le 22 février 1862, une série d'articles par cette éloquente péroraison :

Que la parole de Dieu paraisse ! Comme les Réformateurs, nous avons foi en cette parole pour éclairer, civiliser, moraliser, sauver le genre humain ; comme eux donc, sachons donner à la Bible sa forme la plus vraie, la plus française ; ne continuons pas plus longtemps, indignes disciples de la Bible, à distribuer sous ce nom vénéré un livre qui n'est que l'infidèle et plate copie, pour ne pas dire la contrefaçon de l'Écriture sainte. Si la Bible, bien qu'indignement travestie par la plupart des traducteurs, exerce un souverain empire sur beaucoup d'âmes, est-ce à dire qu'il n'y a pas un grand nombre d'esprits qu'une traduction trop défectueuse a rebutés, éloignés et privés des salutaires impressions qu'ils eussent éprouvées à la lecture des pages sacrées?

En affranchissant l'Église du joug d'une nouvelle Vulgate, Coquerel et ses amis n'avaient accompli que la moitié de leur œuvre. Il leur fallait, pour se laver de toute accusation d'avoir voulu discréditer le saint volume et pour assurer à leurs critiques leur véritable portée, doter le Protestantisme français d'une version plus élégante et plus fidèle. Ils n'eurent garde de faillir

à cette partie de leurs obligations et, dès 1864, fut entreprise par eux une traduction nouvelle des livres sacrés. Parmi les hommes de savoir et de goût qui se vouèrent à cette œuvre excellente, nous citerons en dehors d'Athanase et de son frère Etienne, MM. Ernest Albaric, Douen, Goy, Pécaut, Maurice Schwalb, Jules Steeg.

L'approbation générale les récompensa de leur vaillante initiative. Trois années ne s'étaient pas écoulées que s'apaisaient les ardeurs de la lutte et que plusieurs orthodoxes revenaient à des appréciations plus saines et plus équitables sur la nécessité de meilleures versions bibliques.

La traduction nouvelle, écrivait, en janvier 1 867, M. Bruston dans le Bulletin théologique de Montauban, est encore préférable à celle de M. Segond, à cause du style qui est remarquablement limpide et de l'intelligence du texte que nous trouvons plus complète. Les sens qu'elle a adoptés pour les passages controversés nous semblent les meilleurs.

A côté de ce jugement d'un érudit dont l'orthodoxie ne saurait être mise en doute, nous avons été curieux de rechercher celui d'un hérétique aussi compétent en littérature française qu'en philologie sémitique.

Une réunion de pasteurs et de ministres appartenant aux deux Églises protestantes nationales de France, écrivait, le 7 février 1867, M. Renan dans les Débats, s'est formée pour nous donner enfin une bonne version de la Bible. Toutes les traductions complètes de la Bible que l'on possédait jusqu'ici en français, qu'elles fussent l'ouvrage de catholiques, de protestants, d'israélites, étaient fort défectueuses. Quelques livres particuliers avaient pu être traduits avec plus ou moins de bonheur. Mais, en

somme, quand une personne voulait s'instruire, et, ne sachant point l'allemand, venait nous demander dans quelle traduction elle pouvait prendre une idée des livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, nous éprouvions à lui répondre un véritable embarras. Grâce au livre que nous annonçons, cet embarras pourra être bien moindre à l'avenir. Ce qui a paru de l'ouvrage de MM. les pasteurs nous fait espérer que leur version sera, je ne dis pas la version parfaite (un tel mot appliqué à de pareils livres n'a pas de sens), mais de beaucoup la meilleure que l'on ait en français. Les auteurs de la nouvelle traduction qui, selon l'usage des époques de désintéressement, ont voulu garder l'anonyme, sont imbus des principes de la bonne critique, de celle qu'on applique à toutes les littératures, au grec, au latin, à l'arabe, au sanscrit. Les immenses recherches, accomplies par l'Allemagne et la Hollande depuis un siècle en ces belles questions d'exégèse, leur sont familières. Ils pensent que c'est faire peu d'honneur aux livres saints que de réclamer pour eux des règles douces et un privilège d'immunité. Il serait singulier que la première condition de la critique sacrée fût d'abdiquer les méthodes ordinaires de la raison. Conformément aux habitudes de l'Église protestante, MM. les pasteurs se sont interdit d'ajouter des notes au texte. On le regrette parfois. Je crois le système des notes explicatives presque indispensable en de telles traductions, si l'on veut éviter de tomber dans la paraphrase. Néanmoins, grâce à de très courtes intercalations entre crochets, la nouvelle version est d'une clarté suffisante.

Coquerel déploya dans l'exécution de cette délicate entreprise un tact et une persévérance admirables. Jusqu'à sa mort, sa correspondance nous le montre présidant l'ensemble et ne négligeant l'exécution d'aucun détail, stimulant les tièdes et réconfortant les défaillants, employant ses vacances au Fesq ou ses cures d'Ems et de Bagnères à traduire lui-même plusieurs livres de la Bible, tels que la Genèse et l'Exode,

ou à reviser avec un soin minutieux le travail de ses collaborateurs. A partir de 4 870, son ardeur redoubla en raison même de la difficulté des circonstances.

Je suis très aise que vous poussiez les Actes et Jean, écrivait-il le 30 octobre 1 874 à M. Douen , dans l'une des dernières lettres qui soient sorties de sa plume. Achevons du moins et vite notre Nouveau Testament. Il faudrait activer celui qui a les Épîtres. Cela ne serait pas bien long, une fois Jean et les Actes passés.

Il est regrettable que cette belle œuvre ait dû être indéfiniment suspendue faute de ressources pécuniaires après la mort de son plus zélé promoteur.

La chaire chrétienne, avec les inévitables limites qu'elle impose, n'aurait pas permis à M. Coquerel de se révéler dans sa plénitude, tandis que la conférence offrit un cadre merveilleusement approprié à la richesse et à la variété de son talent. De bonne heure, dans la vie privée, il s'était montré un charmant causeur, pétillant d'esprit et de verve, ayant sur tout sujet des connaissances solides et des aperçus nouveaux, élevant sans effort ses interlocuteurs jusque dans les sphères sereines où se mouvait ordinairement sa pensée. Devant le grand public, il procéda avec la même aisance et réussit à captiver les auditoires les plus difficiles et les plus délicats. Toutes les notes étaient à sa disposition, depuis les plus fines et les plus légères jusqu'aux plus graves et aux plus pathétiques. D'habitude, il se plaisait dans les régions d'une aimable humour, à l'exemple de Franklin et de Socrate, mais, aussitôt qu'une généreuse passion s'emparait de lui, il atteignait d'un coup d'aile jusqu'aux plus hauts sommets oratoires.

Lui-même, dans un remarquable article sur le die-

tionnaire de M. Littré inséré dans le Lien du 18 avril 1863, nous a révélé quelques-uns de ses secrets.

L'ouvrage de M. Littré offre d'amples ressources aux écrivains, aux orateurs, aux causeurs mêmes. Quiconque a beaucoup écrit ou parlé, est en grand danger de se répéter et doit renouveler sans cesse, et son fond d'idées, et son répertoire de mots. Pour nous, pour nos collègues, poulies ministres de tous les cultes, pour les membres de tout corps enseignant, pour les journalistes, les avocats et même les orateurs politiques , pour tous ceux en un mot qui portent habituellement la parole devant le public ou qui s'adressent à lui journellement par la presse, c'est une étude à la fois humiliante et très salutaire que celle de ce savant et vaste monument. Nous y apprenons combien notre vocabulaire usuel est restreint et pauvre, quelle infinie minorité des termes qui sont à notre disposition nous savons mettre en œuvre. Il en doit résulter nécessairement que mille et mille nuances nous échappent ou se confondent aux yeux de nos lecteurs et de nos auditeurs, car, après tout, il n'existe pas de synonymes, et, pour dire chaque chose le mieux possible, chaque langue n'a qu'un mot qu'il faudrait connaître, avoir à son commandement et savoir amener ou enchâsser dans le discours, fût-ce comme une perle rare. Délicatesse des teintes, vérité des tons, contraste heureux des couleurs, tout cela est en partie perdu pour nous , et, tandis que nous croyons être des peintres de sainteté ou d'histoire, nous ne sommes trop souvent que des barbouilleurs de camayeux.

Sans doute, chaque genre a ses limites et tout particulièrement la chaire, mais plus un prédicateur sera vrai, vivant, spontané, saura parler à son siècle et désirera sérieusement être utile à ses auditeurs, plus aussi, sans sortir des justes bornes, il devra enrichir et varier sa palette sacrée. Tout ce qui est de convention est monotone et sera bientôt usé, tout ce qui vit a sa couleur propre et ne ressemble qu'à soi-même. C'est d'ailleurs une des responsabilités, un des devoirs, des périls et nous dirions, si le mot n'était pas trop humain, une des gloires de la chaire moderne et hété-

rodoxe, que de séculariser la religion. Allons plus loin, disons même qu'elle doit s'efforcer pour sa part de rendre à la théologie, dans ses grands problèmes et ses applications directes, cette popularité qu'elle semblait avoir pour jamais perdue en France et qu'elle commence à regagner visiblement de jour en jour. Le temps est passé sans doute, où la chaire tenait le premier rang parmi les splendeurs littéraires de la France. C'est la faute des prédicateurs comme des auditoires, s'il n'en est plus ainsi, mais quiconque croit et parle avec conviction, doit aspirer tout au moins à faire écouter la vérité qu'il annonce. Toute ressource nouvelle qui rendra sa tâche plus sûre et son but plus facile à atteindre, doit être pour lui la bienvenue. Nous ne voulons pas douter qu'il ne se trouve quelque prédicateur catholique pour remercier M. Littré, malgré son renom très notoire d'hérésie, des excellents services qu'il a rendus et qu'il ne cesse de rendre à quiconque parle ou écrit. Quoi qu'il en soit, parmi les témoignages de reconnaissance qu'il doit recevoir de tous côtés, il voudra bien agréer celui d'un pasteur protestant qui ne sera pas désavoué par ses collègues.

En dépit de ces heureuses dispositions naturelles et de l'intérêt toujours croissant avec lequel il suivait les affaires de son pays, Goquerel, quoiqu'en 1850 il eût assez brillamment débuté au Congrès de la Paix pour gagner les suffrages de juges aussi difficiles et aussi blasés que MM. de Cormenin et Emile [de Girardin, avait déjà accompli la majeure partie de sa carrière pastorale, lorsqu'il lui fut donné d'aborder une autre tribune.

En 1 869 et en 4 870 furent organisées, par les soins de l'opposition, au Théâtre du Prince Impérial et au Cirque des Champs-Elysées, deux séries de conférences, officiellement confinées à la sphère morale , mais touchant à la politique actuelle d'aussi près et aussi souvent que le permettaient les entraves apportées au droit de réunion , destinées dans la pensée de leurs promoteurs

à adresser à l'opinion un énergique appel et à réveiller la conscience publique après le lourd sommeil du second Empire. Tous les adversaires du despotisme césarien, depuis les catholiques de la nuance de Montalembert jusqu'aux républicains qui revendiquaient dans l'enceinte du Corps législatif, avec autant de courage que de talent, les libertés parlementaires, combattaient à cette époque sous le même drapeau. Le franc succès que rencontra auprès du grand public cette généreuse entreprise fut accueilli comme le sûr garant d'un avenir meilleur. M. Jules Favre parla des Devoirs civiques et de Y Influence des mœurs sur la littérature, M. Eugène Pelletan de la Femme au XIXme siècle, M. Jules Simon de la Famille et de la Peine de mort, M. Laboulaye du Progrès et de Malesherbes, M. Saint-Marc Girardin de la Formation du public en France, M. Augustin Cochin de Lincoln, M. de Pressensé de la Libre conscience. Coquerel, dont le comité avait réclamé le concours et qui, dans la première série, dut parler le dernier devant un auditoire rendu difficile par tant de maîtres experts dans l'art de bien dire , produisit néanmoins, dès le début, une profonde et sympathique impression. Il n'était pas besoin d'un grand effort d'attention pour comprendre que les actes répondaient chez lui aux paroles, qu'on se trouvait en présence d'un libéral aussi désintéressé que convaincu, d'un disciple de Washington et de Cobden. Sa conférence sur VÉtroitesse d'esprit \ un des défauts du caractère national dont personnellement il avait le plus à souffrir, lui permit de déployer toutes les faces de son talent, tout ensemble si fin et si aimable, si élevé et si généreux.

1 27 février 1870.

Dans celle sur la Guerre1, il évita recueil, presque inhérent à son sujet, de déclamations banales, par une simplicité assaisonnée d'humour qui atteignit sans difficulté à la haute éloquence. Lorsqu'il l'eut achevée, l'enthousiasme de son auditoire avait pris de telles proportions qu'il dut sortir par une porte de derrière, afin de ne pas être porté en triomphe par des ouvriers qui, quelques heures auparavant, le connaissaient à peine de nom.

1 25 avril 1869.

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