‹ Athanase Coquerel filsChapitre 17 sur 21 · COQUEREL HISTORIEN · texte numérisé non relu

COQUEREL HISTORIEN

Il n'est pas d'annales plus émouvantes, plus riches en enseignements religieux et moraux, plus glorieuses pour l'histoire de l'humanité que celles du Protestantisme français, parce qu'elles offrent le long et persévérant spectacle des revendications de l'intelligence et de la conscience , de la lutte de l'esprit contre la force , de la victoire iinale des martyrs sur leurs oppresseurs. A peine les descendants des Huguenots eurent-ils recouvré leurs droits civils, qu'ils comprirent leur devoir de perpétuer le souvenir de ces glorieux événements et de renouer la chaîne trop souvent brisée par la persécution des hardis et laborieux investigateurs, leurs ancêtres : Jean Crespin et Théodore de Béze, Élie Benoît et Antoine Court.

Dès 1804, un ami de Mme de Staël et de Fauriel, Charles de Villers, publia une éloquente et solide apologie du Protestantisme en réponse à la question posée par l'Institut : Quelle a été l'influence de la Réformation de Luther sur la situation politique des différents États de l'Europe et sur le progrès des Lumières ? Dans cet ouvrage, plus admiré de confiance que médité, même par les lecteurs sérieux, était établie avec une lumineuse exactitude l'étroite liaison qui rattache à une foi

personnelle et fondée sur le libre examen le développement des libertés publiques, de la richesse sociale, des études historiques et philosophiques, des mœurs privées, de la prospérité générale. En 1821, quelques hommes de lettres se réunirent pour publier le Musée des Protestants célèbres, qui rendit pour le temps d'utiles services et dont nous ne rappellerons qu'une seule biographie, également intéressante par le nom du signataire et celui du héros, celle de Calvin par M. Guizot. Le fait nous a paru d'autant plus curieux que l'illustre homme d'État de la monarchie de juillet, dans le cours de sa longue carrière historique, fut plus rarement appelé à parler du Protestantisme français, mais que deux fois , au commencement et à la fin , dans le mémoire du Musée et la Vie de quatre grands chrétiens, il consacra au réformateur une étude approfondie. Son influence, quoiqu'indirecte, ne s'en fit pas moins sentir à ses coreligionnaires par les voies nouvelles qu'il ouvrit à l'érudition, l'importance qu'un des premiers il reconnut aux textes originaux et aux recherches de première main , les magnifiques collections documentaires dont son ministère prit l'initiative.

En 1841 parurent simultanément, sur la période la plus dramatique du XVIIIme siècle, deux ouvrages remarquables, l'un par la puissance de l'inspiration et l'éclat du style, l'autre par la précision de la méthode et la richesse des pièces inédites, Y Histoire des pasteurs du Désert, par Napoléon Peyrat, et Y Histoire des Églises du Désert, par Charles Coquerel. Il convient de nous arrêter un peu longuement sur le dernier d'entre eux, soit à cause du nom de son auteur, soit à cause de sa valeur intrinsèque.

Les recherches de Charles Coquerel , sans parler de

l'enthousiasme dont l'avait rempli dès sa jeunesse le passé de la Réforme française, avaient de bonne heure été dirigées vers le XVIIIme siècle par les étroits liens qui unissaient sa famille à celle de Paul Rabaut. Sa tante Williams avait, en effet, exposé sa vie pendant la Terreur pour offrir l'hospitalité à Rabaut Saint-Étienne qui lui était doublement cher, en sa qualité de patriote et de ministre du saint Évangile et s'était montrée la fidèle amie du deuxième fils de l'héroïque Cévenol, Rabaut-Pommier qui, après avoir, lui aussi, siégé à la Convention et au Conseil des Cinq-Cents , avait rempli les fonctions pastorales à Paris lors du rétablissement des cultes. Ce fut par une intéressante biographie de ce zélé serviteur de Dieu, insérée en 1821 dans l'Annuaire protestant, que Charles Coquerel débuta dans la carrière historique. Mme Rabaut-Pommier ne pouvait mieux lui témoigner sa gratitude qu'en mettant à sa disposition les volumineux manuscrits qu'elle tenait de son mari et de son beau-père et qui comprenaient, outre sa vaste et précieuse correspondance avec les pasteurs du Désert, très nourrie, surtout pendant la période de 1750 à 1775, les actes des synodes nationaux et provinciaux, des requêtes au roi, aux ministres, aux intendants, des brouillons de lettres adressées aux diverses autorités administratives et ecclésiastiques, des mémoires apologétiques en faveur des Églises du Désert, des listes de condamnés pour la foi, des journaux , des notes concernant les démarches privées de Paul Rabaut ou les dangers de son ministère, des récits plus ou moins développés sur les événements religieux les plus marquants du Languedoc.

Le jeune érudit se prépara à la noble tâche de raconter les exploits et les souffrances des ancêtres

martyrs, en s'inspirant de l'esprit qui s'exhalait de ces feuilles vénérables , en leur joignant d'autres papiers recueillis auprès d'amis non moins dévoués des Églises (le juge de Yégobre, les pasteurs Marron, Durand, Frossard, etc.), en confrontant enfin tout le dossier huguenot avec les dépêches officielles des intendants et des ministres du roi déposées aux archives nationales. La parfaite conformité de deux narrations émanées de sources aussi divergentes mettait la véracité des documents réformés au-dessus de tout soupçon et c'est ainsi, suivant une ingénieuse remarque d'Athanase Coquerel fils, « qu'après un siècle la voix de l'illustre proscrit du Désert, Paul Rabaut, et celle de ses persécuteurs, un comte de Saint-Florentin, un intendant Le Nain, s'entre-répondirent dans des pages simples et sévères, pour mettre au-dessus de toute contestation et la gloire de l'Église réformée française et les horreurs de l'intolérance moderne. »

Accueilli avec une joyeuse gratitude par les descendants des vieux Huguenots, ce livre véridique dans sa rudesse sauva le nom de Charles Coquerel d'un oubli dont n'auraient pu le préserver malgré leur valeur ses travaux de journaliste. En 1874, lors de son dernier séjour au Fesq et pendant les loisirs forcés que lui imposait la maladie, Athanase songeait à rééditer l'œuvre de son oncle, en l'enrichissant de nouveaux documents. Il serait très désirable qu'un de nos jeunes érudits reprît ce projet, en rectifiant sur divers points de détail, et peut-être en coordonnant d'après une disposition meilleure, une histoire qui sera toujours consultée avec fruit et dont le temps n'a point diminué la valeur.

En 1846, furent posées par MM. Haag les premières bases du majestueux édifice élevé par eux à la mémoire

des pères proscrits, du Livre d'or des Huguenots, la France Protestante. Remettre en lumière les faits qu'avait dédaignés une frivole ignorance, rétablir ceux qu'avait altérés un parti pris systématique, reconstituer sur des preuves authentiques trois siècles d'histoire, restituer à la patrie commune quelques-unes de ses illustrations les plus pures, tombées dans l'oubli ou volontairement obscurcies, telle fut la tâche à laquelle se consacrèrent ces bénédictins de l'hérésie avec une infatigable persévérance, une ardeur que stimulait l'immensité même de l'œuvre , une abnégation que ne purent rebuter ni les difficultés matérielles, ni les obstacles d'aucune sorte. Avant eux, trois cents noms de protestants environ gisaient épars dans les dictionnaires biographiques; leur recueil ne renferme pas moins de 4,700 articles, dont plusieurs sont consacrés à des personnages entièrement nouveaux. Chacun des deux frères avait choisi dans l'œuvre commune la part qui répondait le mieux à ses goûts et à ses études antérieures. Tandis qu'Emile Haag, en évoquant toute une phalange de poètes et d'artistes, prouvait victorieusement que le Protestantisme, malgré l'austérité de ses croyances, n'avait jamais arrêté l'éclosion du génie, son frère Eugène compulsait les archives de tous pays, les traditions locales, les généalogies et les papiers de famille, pour reconstituer la longue et glorieuse série des prédicateurs et des théologiens , des savants et des hommes d'État, issus de la Réforme. Par sa haute impartialité, sa rigoureuse exactitude, le puissant esprit de foi et de liberté qui l'anime, l'œuvre est digne des héros et ressuscite tout un monde, selon l'heureuse expression de Michelet \

1 En 1877 a commencé à paraître, sous les auspices de la Société

L'histoire littéraire contribua dans une large mesure à cette pieuse reconstruction du passé. La vie et les écrits des Protestants réfugiés pour cause de religion en Suisse, en Hollande, en Angleterre, en Allemagne, furent étudiés à partir de 1854, par M. André Savons, dans une série d'ouvrages aussi agréables qu'instructifs1. Une érudition solide et saine, un jugement délicat et sûr, un goût exquis relevé par une pointe de malice, lui permirent de prendre possession d'un domaine littéraire des plus étendus, d'en ouvrir les parties inexplorées, d'en renouveler les plus connues par la perspicacité des observations et la finesse des aperçus, de tracer en artiste accompli les portraits d'Agrippa d'Aubigné et de Duplessis-Mornay, de Bayle et de Jurieu, d'Abauzit et de J.-J. Rousseau.

Les vicissitudes de ces mêmes Huguenots sous le régne de Louis XIV, l'état de leur agriculture et de leur commerce, les industries dont ils enrichirent l'Angleterre et la Prusse, le rôle prépondérant qu'ils jouèrent dans la révolution de 1685, leur organisation politique et ecclésiastique pendant l'exil, fournirent en 1856 à M. Charles Weiss la matière d'un ouvrage du plus haut intérêt sur YHistoire des réfugiés français après la révocation de l'Édit de Nantes. Rien de plus attrayant que cette série de tableaux uniquement tracés au moyen de pièces contemporaines, des rapports des

d'Histoire du Protestantisme français et sous la direction de M. Henri Bordier, une réédition de la France Protestante qu'on peut qualifier d'œuvre originale, par l'abondance des personnages et des documents nouveaux comme par la précision des renseignements historiques et bibliographiques.

1 Les Écrivains français de la Réformation. La littérature française à l'Étranger au XVIIme et au XVIIIme siècle.

intendants catholiques et des documents extraits des archives du Refuge; rien de plus solennel que cette condamnation du fanatisme de Louis XIV établie par des chiffres et des faits, par le parallèle de la prospérité du royaume, aussi longtemps que dura la période de la tolérance, et de sa ruine immédiatement après la révocation de l'Édit.

En dehors de l'Église protestante, deux grands historiens attirèrent, sur ses annales jusqu'alors ignorées, l'attention du grand public. M. Mignet, dans un mémoire lu à l'Académie des Sciences morales et politiques, exposa Y Établissement de la Réforme à Genève, avec une hauteur et une impartialité de vues que rehaussaient encore l'art accompli de la mise en scène et le charme soutenu du récit. Tout aussi sympathique aux épreuves et aux gloires huguenotes, mais volontiers porté par sa haine du crime à prendre vis-à-vis d'un sombre passé le rôle d'un justicier inexorable, disposé par sa défiance des éloges de cour et des admirations convenues à admettre que le respect perd l'histoire, M. Michelet exerça sur une jeunesse enthousiaste toutes les séductions d'un grand esprit et d'un noble cœur. Si on a pu reprocher à quelques-uns de ses tableaux leur poétique exubérance, si, pour expliquer des événements mystérieux, il a trop souvent recouru à des procédés divinatoires, il n'en demeure pas moins une des voix éloquentes par lesquelles la conscience de notre siècle a prononcé ses arrêts. Son cœur ouvert à toutes les compassions, son ardente piété pour les faibles, les opprimés, les méprisés, les calomniés, ont imprimé à son œuvre les accents, tantôt d'une muse généreuse, tantôt d'une Némésis vengeresse.

Nous ne poursuivrons pas davantage cette énuméra-

tion '. Les premiers investigateurs de nos annales s'étonnaient déjà, non de la pénurie mais de la surabondance des documents, de la lumière qui jaillissait de toute part, d'une épave ensevelie dans la poussière d'un grenier comme d'une relique conservée dans le sanctuaire du foyer domestique. Des pièces originalesfurent mises au jour, d'anciens volumes réédités avec une pieuse sollicitude, depuis les Mémoires de Jean Rou, de Marteilhe de Bergerac, de Dumont de Bostaquet jusqu'à Y Histoire des Églises, de Théodore de Bèze et à la Correspondance des Réformateurs 2 ; de solides monographies s facilitèrent l'exploration de plus vastes périodes; aux ouvrages sortis de plumes françaises s'ajoutèrent ceux de savants étrangers '.

1 II convient de rappeler parmi les ouvrages les plus importants parus dans ce domaine : Anquez, Histoire des Assemblées politiques des réformés de France (1859). De l'État civil des réformés de France (1868). Borrel, Histoire des Synodes du Désert. E. Bonnemère, Histoire de la guerre des Camisards (1859). C. Drion, Histoire chronologique de l'Église protestante de France jusqu'à la Révocation, 1855. De Félice, Histoire des protestants de France (un résumé élégant et lucide) 1850. Merle d'Aubigné, Histoire de la Réformation en Europe, 1863. E. Hugues, Antoine Court, Histoire de la Restauration du protestantisme en France, 1872. 0. Douen, Clément Marot et le Psautier Huguenot, 1878. Les premiers pasteurs au désert, 1879. A. Laugel, La Réforme au XVIm* siècle, 1881. Bourchenin, les Académies Protestantes (1885).

8 Editeurs : MM. Ch. Read (1857). Vidal (1865). Waddington (1864). Baumet Cunitz (1884). Herminjard (1866). Il convient d'ar jouter la publication en 1884 des Lettres de Paul Rabaut à Ant. Court, par M. Ch. Dardier et son gendre, M. Picheral.

3 Borrel : Claude Brousson (1853). Berthaut : Jacques Saurin ou la Prédication protestante; Mathurin Cordier et l'Enseignement chez les premiers calvinistes (1875). Jules Bonnet : Aonio Paleario (1863). Récits du XVIme siècle (1865). Ch. Dardier : Esaïe Gasc (1875). Gaufrés : Baduel (1880). J. Delaborde : Coligny (1882). E. Bersier : Coligny, 1883. Ad.-Michel Lonvois et les Protestants, 1867. Les Missionnaires bottés de Louis XIV, 1871.

* L. de Ranke. Franzôsische Geschichte vornehmlich im sech-

Une féconde impulsion fut donnée à cet ensemble de recherches par la Société de l'Histoire du Protestantisme français, fondée en 1852 *, sous la présidence honoraire de M. Guizot et la présidence effective de M. Charles Read, puis, à partir de 1 865, de M. Fernand Schickler. Grâce au zèle intelligent qu'elle déploya, furent sauvées de l'oubli et même préservées d'une destruction inévitable, une foule de pièces précieuses pour la connaissance de la Réforme et provenant des sources les plus diverses, depuis les riches collections de la France et de l'étranger jusqu'aux modestes feuillets retrouvés dans la demeure d'un paysan cévenol entre les pages de la vieille Bible patrimoniale et jadis échappés aux recherches des dragons. D'abord purement documentaire, le Bulletin accueillit, h partir de 1864, les travaux qui, en s'appuyant sur des pages originales et peu connues, retraçaient un épisode de nos annales, la biographie d'un héros, un côté des mœurs ou des institutions huguenotes. Ses 32 volumes constituent aujourd'hui pour le chercheur un trésor des plus riches et des plus sûrs, une mine de renseigne-

zehnten und siebzehnten Jahrhundert 1856. W. G. Soldan, Geschichte des Protestantismus im Frankreich bis zum Tode Karle IX, 1855. G. von Polenz, Geschichte des franzôsischen Calvinismus 1857-1865. E. Stsehelin. Der Ubertritt Kônig Heinrichs des Vierten, 1862. Smedley, History of tbe reformed religion in France, 1832. Browning, History of the Huguenots 1840. Beard, History of the rise of the Huguenots, 1879. Reginald Poole, The Huguenots of the Dispersion, 1882. Shybergson, Le duc de Rohan et la chute du parti protestant en France, 1880. Mark Pattison. Casaubon,

1 Les autres membres fondateurs furent MM. Bartholmess, Maurice Block, Ath. Coquerel fils, Eugène Haag, H. Lutteroth, Ad. Monod, Martin-Piollin, F. Pécaut, Ed. Verny, Charles Waddingtoiij, Charles Weiss.

ments inépuisable. Ainsi se reconstruit pièce par pièce, avec une remarquable sagacité critique et une connaissance approfondie des faits, ce passé du Protestantisme que les démolisseurs se flattaient d'anéantir avec les exemplaires de nos Livres saints et les murailles de nos temples.

Ce mouvement, dont nous venons de tracer la rapide esquisse, fut vécu par Athanase Coquerel. Les études historiques le captivèrent de bonne heure, moins encore à cause de l'exemple et des conseils de son oncle, que parce qu'elles répondaient à la nature de son intelligence, vive, précise, amoureuse de la réalité. Il n'avait pas quitté les bancs de l'école que s'étaient éveillés en lui les instincts du collectionneur et qu'il employait ses moments de loisir à errer sur les quais à l'affût de quelque précieuse trouvaille, d'un vieux livre huguenot, d'une édition rare, d'une pièce inédite. Ses lettres à sa sœur, pendant ses quatre années de théologie à Genève, sont toutes remplies du récit de ses achats et de ses découvertes bibliographiques, ses vacances au Fesq, utilisées pour recueillir des documents et des souvenirs cévenols ; plus tard il s'efforçait de tromper les longues heures de la convalescence en arrangeant ses jouets, comme il aimait à les appeler, c'est-à-dire ses papiers, ses gravures, ses autographes.

Lecteur, écrivait-il le 24 mars 1 855 sous l'impression de ces nobles et pures jouissances, lecteur, êtes-vous bibliophile? Comprenez-vous le plaisir d'artiste et la satisfaction de connaisseur, l'admiration naïve et presqu'enthousiaste, avec laquelle on examine un exemplaire irréprochable de quelque beau et^on livre? Savez-vous apprécier une édition bien faite, munie de tous les accessoires qui peuvent en rehausser le prix : impression correcte et agréable à l'œil, orthographe pittoresque et exacte pour l'époque,

ornements de bon goût et parfaitement appropriés à l'ouvrage, reliure spéciale, aimez-vous toutes ces choses? et, pour comble , le cachet du temps , cette teinte sombre et dorée que les années jettent sur tous les objets, aussi bien sur un monument colossal, comme le pont du Gard, que sur les pages jaunissantes d'un volume soigneusement conservé par trois siècles de lecteurs? Si vous ne connaissez pas ces joies innocentes et vives, si vous n'êtes pas bibliophile, au moins aimez-vous les histoires cà la fois authentiques et saisissantes, les récits simples et vrais des mœurs anciennes et les gravures savantes où sites, costumes, événements du pays revivent, évoqués par le crayon magique de quelque artiste distingué?

Admettant donc que vous aimez et goûtez toutes ces belles choses, j'oserai même un instant faire une supposition de plus : je vous suppose journaliste... et qui pis est, journaliste dans l'embarras, en face d'une montagne toujours croissante de livres à critiquer. Pendant que vous hésitiez entre tant de volumes , jaunes ou bleus , roses ou gris, votre main exercée a senti au milieu de leurs couvertures satinées le contact plus sympathique du parchemin. A cette impression inattendue, vous écartez les volumes amoncelés et, tandis que la montagne s'écroule tout entière, ô surprise, vous saisissez un volume antique, couvert du parchemin classique et rigide, vous déliez avec impatience les quatre courroies qui étaient d'usage en 1 555 : aussitôt des pages jaunies frappent votre vue, vous tombez au hasard sur des lettres initiales ornées d'arabesques charmantes où des enfants un peu chimériques poursuivent à travers un feuillage impossible des oiseaux plus beaux que nature. Votre cœur d'antiquaire a tressailli : ces lettres ornées, ces culs-de-lampe, ces hauts de pages vous ont rappelé Badius, non pas Joseph Badius, le Flamand, l'auteur de la Nef des Vierges folles et d'une autre Nef des Fous, où il y a place pour tout le monde, mais Conrad, son fils, digne beau-frère de Bobert Etienne, imprimeur et auteur lui aussi , qui naquit à Paris et mourut à Genève en 1568. D'après cette date \ votre volume, il n'en faut pas

1 M. Coquerel plaisante. Il s'agit de la réimpression publiée en 1854 par M. G. Revilliod.

douter, a trois cents ans pour le moins et vous le feuilletez avec le respect que vous devez à son âge. Auriez-vous quatre-vingts ans . vous vous sentez bien jeune auprès du vénérable volume. Mais ce qui met le comble à votre joie, c'est le titre du livre : Les Actes et gestes merveilleux de Genève, par Froment, les premiers de la Réforme genevoise et de la main du prédicateur du Molard , Anthoine Fromment, le prédécesseur de Farel, qui ne fut lui-même que le prédécesseur de ce Français, M. Jehan Calvin !

Charles Coquerel, lorsqu'il travaillait à son Histoire des Églises du Désert, avait à diverses reprises publié dans le Lien d'abondants extraits des décisions synodales prises pendant cette dramatique période. Son neveu, lorsqu'il lui eut succédé dans la direction du journal, s'inspira de cet excellent exemple et profita du riche trésor dont il était devenu possesseur pour initier, par la communication de pièces originales, les protestants du XIXme siècle aux exploits et aux souffrances de leurs ancêtres.

Nous nous proposons, écrivait-il le 3 janvier 1852, de publier sous le titre de Bibliothèque d'un Huguenot, une série de courtes notices sur des livres rares et précieux édités aux XVIme et XVIIme siècles. Déjà, à une autre époque et sous un pseudonyme, nous avions entrepris dans une intention à peu près analogue les Lettres d'un Bibliographe protestant*. Une bibliothèque historique protestante, résultat des travaux de toute une vie de zèle et de foi, est entre nos mains un précieux héritage qui nous rappelle, non seulement de douloureux et chers souvenirs, mais aussi de beaux et pieux devoirs. La plupart des livres qui la composent, portent des notes manuscrites qui attestent la patiente et vaste érudition de celui qui les a tracées. Nous pensons remplir une tache bien humble, sans doute, mais utile, en continuant d'augmenter le nom-

1 Lien, 16 janvier. 20 avril 1851.

bre des volumes et l'étendue des notes. Nous avons pu y joindre quelques ouvrages peu connus et très dignes d'intérêt qui ont paru en Italie, dans le siècle de la Réformation et qui sont protestants, non par le titre, mais par les espérances de réforme religieuse et par des tendances pratiques.

C'est dans ce trésor de recherches et d'études protestantes que nous comptons puiser pour nos lecteurs la matière d'une suite d'études à la fois historiques , littéraires et religieuses. Les livres que nous essaierons de faire connaître, sont donc ceux que conservaient et relisaient en secret, dans quelque coin écarté de leur demeure, les vieux huguenots français, contemporains d'un Richelieu et d'un Mazarin. Il est intéressant de savoir quelle nourriture intellectuelle et religieuse ces mâles esprits, ces coeurs profondément convaincus et rudement éprouvés donnaient à leur piété. Ce n'étaient pas seulement des livres célèbres, les œuvres les plus importantes d'un Sully, d'un Mornay, qu'ils lisaient et qui nous occuperont. A côté de ces gloires de la France protestante, il est utile de signaler des auteurs moins connus, des livres plus rares qui ont eu autrefois leur règne, leur part d'influence et qui trahissent l'esprit du temps, mieux que les penseurs dont le génie a dominé leur siècle. L'histoire de la Réforme est aussi instructive, aussi féconde en beaux souvenirs chez les peuples où elle a été noyée dans le sang qu'au sein des nations où elle a triomphé. La mémoire des martyrs de la foi est d'ailleurs le bon grain qui ne doit pas périr. Le jour de la moisson peut ne pas suivre immédiatement le jour des semailles, il peut tarder, même pendant des siècles, mais il ne manquera pas d'arriver l.

1 Nous nous proposons, écrivait M. Coquerel clans une autre occasion, le 6 mars 1852, de publier dans le Lien quelques pièces originales que nous possédons et qui proviennent des Églises réformées de France depuis la fin du X Vlme siècle. Nous ne choississons pas toujours celles qui peuvent révéler ou éclairer quelque fait historique, mais qui nous intéressent à la vie religieuse de nos pères, où leur piété s'exprime dans un langage très simple, mais touchant et vigoureux à la fois dans sa naïveté.

Les annales si riches et si pittoresques de la Réforme n'intéressaient pas seulement en Coquerel l'érudit et le littérateur : à chaque débris de ce glorieux passé se rattachait pour lui une leçon de constance, de fermeté, de résignation héroïque, et il puisait dans un commerce toujours plus étroit avec ses héros de nouvelles forces pour l'accomplissement de son ministère quotidien. La fondation de la Société de l'Histoire du Protestantisme français répondit à un de ses vœux les plus chers. Il s'y inscrivit lui septième , fut immédiatement élu membre du Comité et ne se désintéressa jamais jusqu'à sa mort de cette œuvre de reconstruction huguenote , prenant une part directe à sa vie intime , à ses débuts , à ses difficultés et à ses crises comme à ses succès et à ses joies.

L'assemblée générale de 1854 fut choisie par lui pour communiquer pour la première fois, à un public sympathique à toutes les souffrances protestantes, le résultat de ses ingénieuses recherches. Il l'entretint d'un humble curé de Saint-Hippolyte en Lorraine, mort martyr de sa foi en l'Évangile, Wolfgang Schuch, mais comme Lessing, notre ami se plaisait à cette sorte de sauvetage et tenait à honneur de replacer ces victimes oubliées sur la liste des grandes âmes qui sont la noblesse d'une nation. Dans ce premier travail apparaissent déjà les qualités distinctives de Coquerel : la lucidité dans l'exposition d'un sujet dont il s'était complètement rendu maître, la précision scientifique unie à la bonne grâce, la simplicité sans négligence. En 1 863 il raconta sous ces mêmes voûtes de l'Oratoire le dévouement filial de Jean Fabre, Yhomiête criminel, avec une délicatesse bien plus poétique et plus émouvante dans sa sobriété que les déclamations de Fe-

nouilhot de Fallaire et des Encyclopédistes. Tout aussi vivement que le caractère des personnages, se grava dans son esprit la physionomie des lieux. Désireux de rattacher par d'étroits liens le Paris d'aujourd'hui au Paris d'autrefois, il inséra dans le Bulletin l'Histoire d'une rue de Paris1, et se chargea dans le Paris-Guide 2 de l'article sur les Temples protestants, évoquant, dit M. de Schickler, les vestiges du passé avec le talent de l'archéologue, la grâce du conteur et l'émotion du descendant des huguenots.

Sa parole et sa plume furent toujours prêtes, lorsqu'il s'agit de rendre la France attentive à la grandeur et aux bienfaits du Protestantisme. Il rédigea, en 1864, pour le Dictionnaire politique de M. Maurice Block, un mémoire aussi fortement pensé qu'élégamment écrit sur la Réformation, et dressa en 1866, dans son livre des Forçats pour la Foi, une liste aussi complète que possible de tous les religionnaires envoyés sur les galères du roi de 1684 à 1762 ; à partir de 1852 il ne parut sur ces matières aucun ouvrage de quelque valeur dont il n'ait rendu compte avec une parfaite compétence dans le Lien.

L'histoire, écrivait-il le 31 mars 1862 dans ce journal, porte dans son sein le présent et l'avenir, tout sort de là,

1 Rue des Marais Saint-Germain, aujourd'hui rue Visconti.

2 A l'occasion de l'Exposition universelle de 1867 plusieurs écrivains distingués se réunirent, pour tracer une image aussi exacte et aussi complète que possible de Paris, de sa vie et de ses monuments, de ses institutions scientifiques et artistiques. Sainte- Beuve écrivit l'article sur l'Académie française, Théophile Gautier sur le Musée du Louvre, Emile Augier sur la Comédie Française, Lanfrey sur l'Hôtel de Ville, Viollet-le-Duc sur les églises, Ed. Laboulaye sur l'histoire de la Presse parisienne, etc.

et quand nous aurons bien étudié notre propre passé, nous aurons ouvert de tous côtés la voie à d'autres études théologiques, philosophiques, littéraires, administratives

Nous voilà insensiblement retombés, disait-il encore1, dans notre étude de prédilection, celle de notre glorieuse histoire protestante. Nous avouons que si tout chemin mène à Rome les pèlerins dévots, moins nombreux cependant qu'autrefois, pour nous, tout chemin nous en éloigne et nous ramène à notre bercail.

Deux livres symbolisent et résument pour le grand public l'œuvre historique de Coquerel. Profondément ému par les injustices contemporaines que ne répare que lentement et imparfaitement la postérité, il résolut de se consacrer à la réhabilitation de l'une au moins d'entre elles et de venger de toute insinuation calomnieuse ' la mémoire de Calas. L'accomplissement de son dessein lui fut grandement facilité par les papiers de famille qui se trouvaient en sa possession, entre autres les Lettres de la sœur Anne -Julie Fraisse à Mme Duvoisin ; mais, pour élever l'innocence du martyr toulousain au-dessus de tout soupçon, il ne recula devant aucune fatigue, ni voyages sur les lieux mêmes, ni consultation des dossiers du palais de justice , des registres de l'ambassade de Hollande, des dépêches du comte de Saint-Florentin, ni recherches à l'étranger, à Leyden, à Genève, au British Muséum. Après avoir donné de ses investigations en 1856, lors de la séance annelle de la Société du Protestantisme français, une rapide mais frappante esquisse, il les développa en 4 858 dans un volume que Michelet n'hésita pas à

1 Lien, 16 mars 1857.

2 L'arrêt des Capitouls trouva encore en 1863 des défenseurs en la personne de l'abbé Salvan et de M. Bastard d'Estang dans son ouvrage sur les Parlements de France.

qualifier de chef-d'œuvre. Jamais, en effet, l'instruction du drame de Toulouse n'avait été plus approfondie, appuyée sur des preuves plus nombreuses, éclairée d'une plus vive et plus sûre lumière. Le calme du narrateur ajoute encore à l'autorité de son récit : toute expression de ses sympathies individuelles n'aurait pu qu'affaiblir des événements déjà si pathétiques par euxmêmes, mais on ne saurait trop admirer la vraie science et le bon goût qui se dissimulent sous la sobriété de l'exposition1.

De purement huguenot qu'il serait demeuré par la personne de son héros, le procès de Toulouse devint européen par l'intervention de Voltaire. Notre ami eut, en 1862, la bonne fortune de trouver dans les papiers Moultou2 et au British Muséum, 126 lettres du patriarche de Ferney, dont 88 entièrement inédites et qui lui fournirent la matière d'un instructif et piquant volume 5. Peu de protestants ont parlé du grand incrédule du XVIIIme siècle avec une aussi haute et aussi sereine impartialité*. Coquerel fut toujours reconnaissant des services par lui rendus à la cause de la liberté religieuse et n'hésita pas en 1867, malgré le conseil de quelques-uns de ses amis , à souscrire pour l'érection de sa statue. Nous ne saurions le blâmer de cette généreuse imprudence, puisque nous lui sommes redevables d'un très fin et très spirituel dialogue 5 ; pour donner une juste idée de Coquerel historien , nous préférons cependant citer ce paragraphe du Calas où des vues

1 2me édition en 1865, considérablement augmentée.

2 Conservés par la famille Streckeisen.

a Voltaire. Lettres inédites sur la tolérance.

4 Voir le chapitre III de l'introduction aux Lettres inédites.

5 Recueilli dans les Libres Études.

larges et fermes sont exprimées dans le plus noble langage.

On aurait tort de chercher ici ou d'y redouter un plaidoyer ni un pamphlet pour ou contre le catholicisme, pour ou contre Voltaire ou l'Église réformée de France. C'est un simple chapitre d'histoire et rien de plus. Il est vrai que, dans cette histoire, l'Église romaine, celle du Désert et l'école de Voltaire sont toutes trois en action. J'ai rendu justice à chacune selon mes lumières et avec une intention d'équité très sérieuse et très soutenue.

J'ai blâmé sans hésiter les préventions populaires des catholiques de Toulouse, leur étrange ignorance au sujet des protestants, l'intervention de l'Église, de ses rites et de ses corporations dans un procès où la religion avait trop de part. Mais quand j'ai rencontré sur mon chemin la vénérable et touchante figure de la vieille Visitandine, c'est avec respect et sympathie que j'ai fait connaître ses sentiments si élevés, ses actes si délicats, la reconnaissant malgré son caractère conventuel, que je suis trop loin d'aimer, comme une bonne chrétienne marquée du double sceau de la vraie charité et d'une piété sincère. Et, en disant ces choses comme je les sens, chaleureusement et avec franchise, je n'ai nulle intention de faire l'éloge ni même l'apologie des couvents; je remplis simplement le devoir d'un honnête homme en présence de ce qui est moralement bon et beau.

Quant à Voltaire, ai-je besoin de dire que l'éclat prodigieux de ses talents ne voile en rien à mes yeux ce qu'il y eut de coupable dans la légèreté ignorante, la mauvaise foi, le cynisme impie, avec lesquels il a parlé des choses les plus saintes et outragé à plaisir toute foi et toute pudeur ? Personne ne déplore plus que moi l'éternelle confusion que faisait sans cesse cet ancien élève des Jésuites, entre des abus détestables qu'il avait mille fois raison de dénoncer, de combattre à outrance, et les vérités religieuses ou morales qu'il enveloppait dans les mêmes dérisions. Il est le plus coupable de ces grands écrivains français qui ont abusé de l'esprit pour tout railler, tout flétrir ; sous ce rapport le mal qu'il a fait à la France est incalculable.

Mais quelqu'énormes que soient ses torts (et je les tiens pour tels), je dois dire bien haut que ses efforts infatigables en faveur de la famille Calas, sans lesquels l'heure de la réhabilitation n'aurait jamais sonné pour elle, 'furent un exemple admirable de dévouement à l'humanité, à la tolérance et cà la justice. C'est par de pareils actes de gouvernement moral qu'on fait avancer le monde et au milieu de ses chefs-d'œuvre il a eu raison de dire en songeant aux Calas et à d'autres : « J'ai fait un peu de bien, c'est mon meilleur ouvrage. » Voltaire a régné sur son siècle, et souvent pour le pervertir, mais quand il s'est servi de son immense pouvoir pour propager de grands et immortels principes qui lui venaient à son insu de l'Évangile, quand, non content de les avoir proclamés, il les a pratiqués luimême et les a fait pratiquer autour et au-dessus de lui, une profonde reconnaissance lui est due. La lui refuser serait à mes yeux une preuve d'étroitesse ingrate et inique.

Si j'aime les humbles vertus de la religieuse, si je loue le zèle humain de l'incrédule, je n'ai pas moins le droit de faire admirer chez Calas un héroïsme dont la simplicité ne doit pas faire méconnaître la grandeur ; chez sa veuve la fermeté d'âme des matrones antiques, profondément pénétrée et attendrie par la foi chrétienne : chez Paul Rabaut, et dans la part hardie qu'il prit à cette tragique histoire, l'intrépide dévouement d'un champion de l'Évangile qui, sous le coup d'une condamnation à mort, continue cinquante ans, sans orgueil ni faiblesse, son périlleux ministère, ne s'irrite jamais contre ses persécuteurs et n'a qu'un seul jour de colère dans sa vie, celui où l'Église qu'il sert est accusée d'un fanatisme atroce et dénaturé. Sous l'ignoble règne de Louis XV, de pareils hommes sont l'honneur de leur pays en même temps que la gloire de leur communion. Héritier de leur foi, j'ai été heureux de leur rendre hommage, mais j'ai résisté à l'entraînement de mon admiration.

En résumé, j'ai cherché dans ce livre à traiter chacun selon ce qui lui est dû, avec une justice qui a pu quelquefois être sévère, mais qui n'est jamais malveillante. La

règle de mon travail a été cette maxime excellente, citée souvent et rarement pratiquée : Suum cuique.

Une féconde impulsion fut donnée, à partir de 1850, à cette habile et persévérante reconstruction du passé huguenot, par la publication de monographies particulières, grâce auxquelles s'opéra une moisson toujours plus ample de faits nouveaux ou peu connus, patiemment recueillis dans les archives départementales, les papiers et les souvenirs de famille, les traditions locales. Beaucoup d'églises de province, qui possèdent de riches et d'édifiantes annales, attendent encore leur historien \ Coquerel sollicita à diverses reprises les plus

1 Voici le tableau aussi complet que possible des monographies que nous possédons : Agenais: Alph. Lagarde, 1870. Alsace: Jung, 1830. Rœhrich, 1832. Strobel, 1841. Spach, 1858. Schwarz, 1877. Schmidt, Hist. Litt. XVme et XVIme siècles, 1S79. Strasbourg : Mseder, 1853. Bœgner, 1854. Rod. Reuss, 1880. Horning, 1881. Mulhouse: Graf, 1836. Sainte-Marie aux Mines: Drion, 1858. Schlestadt: Walther, 1843. Anjou : E. Mourin, Réforme et Ligue, 1856. Aunis-Saintonge-Angoumois: G. Goguel, 1835. Crottet, 1841. Briaud, 1843. V. Bujaud, 1860. Ph. Dalamain, 1882. La Rochelle: L. Delmas, 1870. L. de Richemond, 1872. Auvergne: Imberdis, Guerres religieuses, 1855. Béarn : N. de Bordenave, 1873. Bourgogne. Pays de Gex: Th. Claparède, 1856. Maçonnais et Bresse : Edm. Chevrier, 1868. Auxerrois et Senonnais : Challe, Calvinisme et Ligue, 1863. Bretagne : Vaurigaud, 1871. Champagne : Recordon, 1863. Dauphiné: Long (1566-1590), 1856. Charronnet. Hautes- Alpes, 1861. Arnaud, 1876. Flandre : Ch. Frossard. Lille, 1857. Ch. Paillard. Valenciennes: 1876. Franche- Comté. Montbêliard: Duvernoy, 1843. Lange, 1872. Guyenne. Bergerac : Vidal. Montauban : Mary-Lafon, 1862. Dax, 1882. Michel Nicolas, 1884. Ile-de-France. Aisne :T)ouen, 1862. Languedoc. Anduze : Hugues, 1864. Tour de Constance: Ch.. Frossard. Recolin, 1876. Sagnier, 1883. Montpellier: Ph. Corbière, 1861. Lauraguais et Albigeois: C. Rabaud, 1873. Nîmes: Borrel, 1856. Ch. Dardier (encours de publication dans le Bulletin). Lyon: Moutarde, 1882. Normandie : F. Waddington, 1862. Picardie : Rossier, 1861. Poitou : Lièvre, 1855. Provence : Gaitte, 1852.

zélés et les plus instruits parmi ses collègues d'apporter leur pierre à cette œuvre de foi et de gratitude filiale ; chacun des modestes mais utiles écrits qui virent successivement le jour, fut salué par lui tout ensemble comme une dette payée au passé, une leçon donnée au présent , un jalon posé sur le chemin de l'avenir. Luimême prêcha d'exemple par sa belle monographie de Y Église de Paris, dont la première partie, insérée d'abord dans la Revue de théologie de Strasbourg, fut réunie en volume en 1862.

Si je n'ai pas intitulé ce travail Histoire, disait-il dans sa préface, quoiqu'il soit le fruit de longues et laborieuses recherches, c'est que j'ai une haute idée de la dignité de l'histoire. J'ai bien moins cherché à juger le procès du passé qu'a en être le fidèle et respectueux rapporteur.

Ce précis, comme l'intitulait trop modestement notre ami, n'en est pas moins un de ces livres qui demeurent, autant par l'abondance des documents et la sûreté de la méthode que par l'élévation des vues générales et le charme du récit. Pour la première fois étaient exposées d'une manière suivie les destinées du Protestantisme dans la capitale de la France. Des pièces originales qui se trouvaient en la possession de M. Coquerel, d'autres •documents également inédits qui lui furent communiqués par M. Mignet, de longues et fructueuses recherches dans les archives de l'État comme dans les collections et les bibliothèques particulières , lui permirent d'ajouter bien des faits nouveaux, de rectifier bien des erreurs, d'éclaircir bien des points encore obscurs. Le

Orange : Arnaud, 1883. Sedan : Peyran, 1826. En outre de nombreux articles dans le Bulletin de la Société d'Histoire du Protestantisme et V Encyclopédie des Sciences religieuses.

problème capital de cette période, la Saint-Barthélémy, fut résolu par lui après une ferme et rigoureuse enquête dans le sens de la non-préméditation \ Cet aveu ne coûta nullement à ses sympathies huguenotes, de même qu'il ne dissimula aucune des fautes commises par nos ancêtres. Il n'admettait point en effet, comme Saint- Simon, qu'on dût être forcément partial dans le récit des faits auxquels on s'intéresse.

La vérité de l'histoire, disait-il à ce propos, m'importe beaucoup plus que la gloire de nos martyrs. Quand nos aïeux se sont rendus coupables d'intolérance, soit à l'égard des catholiques, soit envers d'autres protestants, je déplore l'empire qu'exerça sur leur conscience l'esprit du temps et tout se soulève en moi, pour protester en faveur de la plus sacrée et de la plus nécessaire entre toutes les libertés.

Sur le fond lugubre des massacres et des guerres civiles, se détachent dans leur austère grandeur les figures de Coligny et de Théodore de Bèze, d'Anne Du Bourg etd'Ambroise Taré. Il n'est pas jusqu'à la physionomie des lieux qui ne soit reproduite avec amour, grâce à un talent de description appuyé sur d'exacts renseignements topographiques, si bien qu'au milieu de la rapide transformation du Paris moderne , le Louvre et l'ancien Pré-aux-Clercs, la place Maubert et le marché des Patriarches apparaissent avec leur cortège d'augustes et touchants souvenirs.

La haute inspiration qui préside à tout le volume est exprimée dès la première page :

Je dédie à l'Église réformée de Paris cette première

1 La thèse contraire a été récemment défendue, avec autant de verve que d'érudition, par M. Henri Bordier, dans la Saint-Barthêlemy et la Critique moderne (1879).

esquisse de son histoire, comme un témoignage de dévouement, et je demande à Dieu que les glorieux exemples de nos pères, recueillis dans cet humble travail, contribuent sous sa bénédiction à rendre l'Église protestante capable de remplir les difficiles devoirs que le présent lui impose et digne des hautes destinées que lui offre l'avenir.

Le premier volume embrasse, à partir des débuts de la Réforme, de 1512 à 1594, quatre-vingt-deux années « d'enfantements douloureux et de cruelles persécutions,» qui se terminent avec la promulgation de l'Édit de Nantes. Le deuxième qui aurait dû aboutir à la Révocation, fréquemment retardé par les obligations croissantes du ministère évangélique, est demeuré inachevé. Les fragments qui parurent dans le Bulletin (XV. XVI. XVIII) s'arrêtent avec l'incendie du temple de Charenton, mais jusqu'au dernier moment, notre ami garda l'espoir de mener son œuvre à bonne fin. En 1874, pendant son dernier séjour au Fesq et les loisirs forcés que lui imposait la maladie, sa pensée retournait k ses travaux interrompus , non seulement à Y Histoire de l'Eglise de Paris, mais à celle des Églises du Désert, dont il méditait la réédition et à une biographie de Paul Rabaut et de ses trois fils , dont il entretenait par lettre son ami M. deSchickler, un mois à peine avant son retour vers Dieu.

La transformation qui s'est opérée depuis un demisiècle dans les études historiques, n'avait point échappé au regard pénétrant de notre ami. Nous employons aujourd'hui, dans l'investigation des faits, des procédés sévères qu'avaient à peine entrevu nos prédécesseurs. Au lieu de nous contenter de considérations philosophiques et de tableaux un peu vagues dans leur généralité, nous aimons les contours précis, nous réclamons

la preuve de chaque assertion, nous n'admettons comme dignes de foi que les témoignages puisés directement aux sources. Plus que tout autre , le Protestantisme bénéficia de l'application d'une saine méthode : trop longtemps condamné aux appréciations superficielles d'amis indulgents ou d'adversaires systématiques, il recouvra ses titres de noblesse avec la mise au jour des documents originaux.

Les ouvrages historiques de Coquerel appartiennent à la meilleure école critique et satisfont aux exigences de l'érudition la plus minutieuse. Il apporta jusque dans les moindres détails cette passion de l'exactitude, qui lui permit de reconstituer le drame de Toulouse ou d'élucider le problème de la Saint-Barthélémy, et ne recula entre autres devant aucune fatigue pour dresser une liste aussi complète que possible des pasteurs de la capitale. Ses recherches furent même inspirées par une sincérité supérieure, celle qui consiste non seulement dans le respect des faits, mais dans la fidélité aux principes. Toute fiction, toute équivoque, tout compromis avec la conscience lui furent odieux. Dès qu'il crut apercevoir la vérité, il la suivit jusqu'au bout, courageusement, loyalement, malgré les luttes les plus pénibles et au prix des sacrifices personnels les plus douloureux.

L'histoire fut à ses yeux un art autant qu'une science et il n'admit jamais que l'exactitude dispensât du talent. Tout en ne négligeant aucun moyen d'information et en s'appuyant de préférence sur les sources manuscrites, il demeura fidèle aux qualités essentiellement françaises de la bonne ordonnance des matériaux , de la clarté de l'exposition, de l'agrément de la forme. Bersot a spirituellement reproché à quelques-uns de

nos érudits leur absence de tact littéraire et de discernement critique. Par la vivacité de ses descriptions comme par la profondeur qu'il déploya dans ses analyses psychologiques, notre ami justifia tout au contraire la prophétique définition de Michelet : « L'histoire est une résurrection. »

Plus encore que sa précision scientifique ou son talent littéraire, les ouvrages de Coquerel reflètent la beauté de son àme. Quoique peu d'auteurs se soient montrés plus scrupuleux vis-à-vis de leur public et aient moins cherché à lui imposer leurs vues particulières, il y circule, en dépit de toutes les discrétions et de tous les ménagements, un souffle irrésistible de progrès et de liberté. Nos petits-neveux y relèveront sans nul doute mainte erreur, mais tout lecteur protestant qui consultera le Précis de l'Église de Paris ou V Histoire de Calas, sentira battre sous leurs feuilles jaunies le cœur aimant et généreux de Coquerel.

Assez riche de son propre fond pour s'intéresser aux efforts d'autrui, notre ami se plut à encourager les travailleurs, surtout les moins connus et les plus défiants d'eux-mêmes, mettant à leur service sa bibliothèque et sa plume, son activité et son expérience. Les frères Haag possédèrent en lui le plus dévoué et le plus intelligent des conseillers. A un moment où la France protestante, faute de ressources pécuniaires, menaçait de rester un monument inachevé, la Conférence pastorale, tenue à Paris en 1859 l, nomma, sur la proposition de MM. Douen, Puaux et Ath. Coquerel fils, une commission chargée : 1 ° de recommander au public français et étranger le Livre d'or du Protestantisme français;

1 Voir le Lien du 7 décembre 1861.

2° d'offrir à MM. Haag un témoignage de la gratitude des protestants français pour le zèle, la haute capacité et le dévouement dont ils avaient fait preuve, en entreprenant et en menant à bonne fin un aussi vaste travail. Cette commission, composée de MM. Coquerel, Grand- Pierre, Juillerat et Mettetal, s'acquitta de son mandat en rédigeant deux circulaires, dont l'une fut envoyée à tous les pasteurs de France et l'autre aux protestants de Paris. Plusieurs églises répondirent par des dons plus ou moins considérables. Quand la souscription fui close, le 3 décembre 1861, MM. Coquerel et Grand- Pierre, délégués de la Commission et accompagnés par M. Henri Bordier qui les avait puissamment aidés dans la tâche souvent pénible de collecteur, se rendirent au domicile des frères Haag et leur remirent, avec une somme de dix mille francs, deux albums richement reliés, contenant les noms des souscripteurs et portant sur la première page cette dédicace :

Souscription en l'honneur de MM. Eugène et Emile Haag, auteurs de la France Prolestante. Témoignage de gratitude offert par les protestants de France aux deux savants frères, à qui les familles protestantes françaises des XVIme, XVIIrae et XYIIIme siècles, sont redevables d'avoir consacré le souvenir de leur piété, de leurs souffrances et de leurs travaux par un grand monument historique.

C'était chose nouvelle en France que ce testimonial en faveur de services exceptionnels qui, en Angleterre, est depuis longtemps passé dans les mœurs : aussi honoret-il doublement, et ceux qui en prirent l'initiative, et ceux qui en furent l'objet. Quelques mois auparavant, Coquerel avait rendu compte dans la Revue de Strasbourg \

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de l'œuvre des deux frères, de même qu'en 1870 il donna à Eugène Haag une preuve suprême d'affection, en publiant avec M. Douen, sur sa demande expresse, le manuscrit posthume de sa Théologie biblique.

La bibliothèque de la Société d'histoire du Protestantisme français, dont notre ami avait été un des plus zélés promoteurs, hérita de ses papiers, gravures et autographes relatifs à la Réforme.

Les bases de cette riche collection avaient été posées plusieurs années auparavant par son oncle, Charles Coquerel, auquel Mme Rabaut-Pommier avait confié toutes les lettres et manuscrits de son beau-père, l'apôtre sous la croix. Une fois que celui-ci s'était vu en possession de cet abondant trésor, il avait recherché toutes les occasions de l'accroître, soit par des achats dans les ventes publiques, comme en 1850 celui de plusieurs pièces importantes de la collection Paul Ferry, soit par des démarches auprès de quelques-uns de ses amis, tels que le juge de Végobre, les pasteurs Soulier, Durand, Lanthois, Vors, Frossard, qui tous lui firent parvenir des pièces curieuses pour l'histoire d'églises particulières ou pour la connaissance générale du Protestantisme. Plus tard, lorsque la maladie lui eut interdit toute occupation active, il goûta une suprême jouissance dans la lecture de ces glorieuses annales de l'Église de France et dans la contemplation de ces vénérables monuments de la foi réformée.

Après sa mort, ce précieux dépôt passa entre les mains de son neveu, puisqu'il n'existait à Paris poulies recevoir, selon le vœu de la pieuse donatrice, aucun établissement public protestant. L'œuvre de préservation, entreprise par Charles Coquerel, fut continuée par Athanase avec une jalouse sollicitude, de même que

par l'activité qu'il déploya pour la création d'une bibliothèque réformée, il prépara l'exécution de la promesse faite à sa vénérable amie. Au fonds Rabaut vinrent s'ajouter d'autres documents inédits sur les Églises du Désert et les pasteurs martyrs du XVIIIme siècle, de nombreuses pièces relatives aux Calas ; pour une époque antérieure, une notable partie de la Correspondance du pasteur de Metz, Paul Ferry, une belle collection d'autographes d'Amyrault, de Théodore de Bèze, de Claude, de Saurin et d'autres Huguenots illustres1. Aujourd'hui, ces riches archives, après avoir été exploitées avec une remarquable intelligence par l'oncle et le neveu, ont été mises à la disposition du public studieux et sont déposées, sous le nom de fonds Coquerel, dans les salles hospitalières de la place Vendôme à côté du fonds Monod * et du fonds Montandon !, auprès des volumes qui servirent à Sainte-Beuve pour la composition de Port-Royal et de la bibliothèque théologique d'Edmond Scherer 4.

M. de Schickler, dans une lettre du 20 décembre 1875, adressée à Mme Coquerel , a exprimé avec une éloquente émotion l'impression laissée par notre ami à ceux qui l'avaient suivi de plus près dans ses travaux historiques :

Madame. Dans sa dernière séance, notre Comité a été informé du dépôt définitif, dans la Bibliothèque du Protestantisme français, des livres et papiers protestants de M. le pasteur Athanase Coquerel fils. Cette annonce a renouvelé.

1 Voir pour plus de détails, dans le Bulletin du 15 février 1878, le rapport de M. William Martin.

2 Collection de journaux religieux.

8 Ouvrages catéchétiques et liturgiques.

4 590 volumes latins, français, allemands et anglais.

parmi tous les membres de la réunion, les sentiments de gratitude profonde, mais aussi de douloureuse émotion, que réveille constamment en nous le souvenir du collègue que Dieu nous a redemandé. Ces précieux volumes, si souvent feuilletés par lui, cette collection Rabaut, héritage de tant d'hommes chers à nos Églises de France, ce buste d'un de leurs réorganisateurs, ces portraits, ces autographes, rassemblés avec un soin éclairé et une prédilection particulière, ce legs tout entier ne cessera de le représenter au sein de cette bibliothèque, dont il fut le promoteur et à laquelle s'attache, aujourd'hui plus que jamais, le nom deux fois illustre et vénéré d'Athanase Coquerel.

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