LES DERNIÈRES ANNÉES DE COQUEREL
La déclaration de guerre, jetée si imprudemment par Napoléon III à l'Allemagne, surprit le 1 6 juillet Coquerel à Wiesbaden, où il avait été chercher un remède contre des rhumatismes invétérés et rédigeait, pendant les loisirs que lui laissaient les bains, ses notes devoyage sur la Galilée. Son retour à Paris, où le rappelaient en toute hâte ses devoirs de pasteur et de patriote, fut des plus pénibles. Très éprouvé encore luimême par sa cure, obligé de ramener d'Ems, au milieu de l'encombrement des trains et de la confusion universelle, un de ses neveux très gravement malade et deux jeunes femmes éplorées, il n'eut que de trop fréquentes occasions, pendant ce douloureux trajet, de déployer l'ingéniosité de son esprit et les richesses de son cœur. Mais nous préférons le laisser raconter lui-même cette lamentable odyssée.
Vendredi, écrivait-il à Mme Coquerel de Charleroi le 48 juillet 1870, j'ai fait une visite à Ems où j'ai trouvé Albert bien faible; son docteur lui disait de partir dimanche. Samedi je reçois les nouvelles que tout le monde a, je m'informe auprès de MM. Fresenius, Kreidel, Fritze, je fais ma malle et je pars pour rentrer en France par Metz. En route nouvelles plus graves ; je pense alors que je ne peux laisser là Albert demi-mort avec deux jeunes
femmes ou filles, Blanche et Alice \ ne sachant l'allemand aucun des trois. A Rudesheim, où les deux routes divergent, je laisse, faute de pouvoir l'empêcher, ma malle filer sur Metz et j'écris d'ici au pasteur Cuvier qu'il tâche de me l'envoyer à Paris. Je trouve Ems sens dessus dessous, le chemin de fer envahi par les baigneurs qui veulent partir, des montagnes croulantes de malles, des enchevêtrements de voitures indescriptibles et, dans une d'elles, les Albert qui partaient. A grand'peine, avec un ami d'Albert qui expédie le bagage, moi prenant les billets, le départ s'organise, mais il y eut deux changements de voiture, cruels pour Albert, qui a la peine la plus extrême à marcher, monter et descendre.
A Coblentz un envahissement tel, que nous avons été trop heureux d'avoir, au lieu de nos premières payées, un compartiment de troisièmes, où Albert, sur les planches, a souffert le martyre. Encore, pour rester seuls, a-t-il fallu de rudes efforts ; j'ai résisté à trois ouvriers qui voulaient entrer de force ; des voyageurs épouvantés étaient partis et nous avions de la place, mais Albert était trop mal ; si une personne de plus entrait, six entraient aussi. Puis, voilà dans un autre compartiment des conscrits qui chantent ; j'escalade deux séparations et je leur dis en allemand que j'ai là mon neveu à demi mourant et que. s'ils sont blessés demain, ils désireront ardemment un peu de repos. L'argument ad hominem les touche : ils sont humains et se taisent.
Arrivés hier, ici, vers cinq heures, nous allons partir pour Reims, où nous espérons être ce soir. Dieu le veuille ! Je leur ai été très utile. Blanche me disait : sans toi, nous n'aurions jamais pu continuer notre route. C'est vrai. Je donnais aux employés des arguments pathétiques et des thalers qui l'étaient peut-être autant. A Oberlahnstein et à Coblentz il a fallu torturer ce pauvre Albert, en le traînant d'un bout à l'autre de convois de quarante wagons, sans trouver le compartiment promis ; c'était horrible. A
1 Mme et M. Le Forestier, fille et gendre de sa sœur, Mme Gay. Mlle Le Forestier.
Cologne il a fallu abandonner les bagages des trois Le Forestier, faute de pouvoir en retrouver la moitié. Quant à mon opinion sur toutes choses, tu me connais. Devine ! Reims, 49 juillet. Enfin ! Voici cette pénible odyssée bien finie, mais non sans nouvelles difficultés. A onze heures nous partons de Charleroi. Blanche était très souffrante, parce que la pièce, où elle avait couché avec Albert au rez-de-chaussée, était infectée de cousins. Je n'ai jamais vu les moucherons abîmer ainsi un visage. Cela n'a cessé d'augmenter : un œil a été fermé ou réduit à la forme de fente dans une grosse boule. Elle a dû le bander et voyager ainsi; l'autre aussi était pris; il fallait la conduire. Quant h Alice, qui avait cassé dans sa main un goulot de carafe à Ems la veille du départ, elle a souffert en route de cette coupure et un abcès s'y est formé. J'ai eu à conduire un vrai convoi d'ôclopés. Nous devions arrivés à Vireux, frontière française, dix minutes avant le départ du train et arriver ici à cinq heures. Imagine ce qui nous en a empêché : un déraillement : sans accident personnel, grâce à Dieu. On savait un rail en mauvais état, mais on n'a pas pu probablement, faute de bras, le réparer. La locomotive s'est enfoncée dans le sable; de là plus d'une heure de perdue. A Vireux cinq heures à attendre; à Charleville une heure et demie : la gare encombrée de troupes, de conscrits et de familles leur faisant leurs adieux. Enfin, vers deux heures du matin, nous sommes arrivés ici. où je me repose aujourd'hui. Demain j'irai à Paris et j'espère en repartir vendredi pour le Fesq.
Comme pour la plupart de ses compatriotes républicains, la guerre de 1870 revêtit aux yeux de Coquerel deux aspects absolument distincts. Il condamna avec la même éloquence indignée : et la frivolité avec laquelle l'avait entreprise Napoléon III, pour la satisfaction d'intérêts uniquement dynastiques ; et l'obstination avec laquelle, après Sedan, la poursuivait Guillaume I, malgré la volonté nettement exprimée du peuple français. Aussi longtemps que dura le régime impérial, il garda le si-
lence, mais, aussitôt que l'honneur national lui parut en jeu, il travailla de toutes ses forces à le maintenir intact, ou plutôt à le purifier de toute trace d'un régime corrupteur.
Ce mot d'honneur l, très souvent mal employé, est ici à sa vraie place. Il s'agit de montrer à l'ennemi, au monde, à nos enfants et à nos descendants, a nous-mêmes et à Dieu, que nous ne sommes pas avilis; que famille et patrie, devoir et sacrifice, ne sont pas pour nous de vains mots, mais des réalités sacrées. Soyons des hommes ; c'est le premier pas à faire pour devenir de vrais chrétiens.
La révolution du 4 septembre, envisagée non seulement d'après ses convictions républicaines, mais à un point de vue plus spécialement protestant, fut saluée par lui avec une joie sans mélange. Pasteur libéral de la minorité de l'Église de Paris, il ne pouvait, en effet, oublier qu'un des ministres les plus influents du deuxième Empire, M. Baroche, avait laissé le Consistoire violer la loi de 1852 par un règlement restrictif du suffrage universel; que le Conseil d'État avait confirmé, malgré des réclamations aussi nombreuses que fortement motivées, les élections de 1865 et de 1868 et s'était opposé à la division en paroisses; que M. Paumier avait reçu, au mépris de tout droit et contre le désir hautement exprimé des fidèles, la place laissée vacante par M. Coquerel père; qu'enfin M. Emile Ollivier, s'il avait refusé la destitution de M. Martin-Paschoud à M. Guizot qui, pour l'obtenir, s'était rendu en personne aux Tuileries, lui avait accordé comme compensation les synodes.
1 Lien, 1er octobre 1870.
Bien que les lourdes entraves qui avaient pesé longtemps sur la presse religieuse protestante, comme sur tout autre, aient achevé de disparaître, écrivait Coquerel le 9 septembre dans le Lien, nous nous garderons de sortir de notre modeste et utile mission. Nous ne sommes et nous ne voulons être que le Journal des Églises réformées de France; nous n'oublierons pas que, les protestants ne formant nullement un parti dans l'État, des opinions diverses existent dans nos rangs.
Nous ne parlerons donc ici de la révolution du 4 septembre que pour bénir Dieu, de ce qu'un si immense changement se soit accompli sans aucune effusion de sang ni aucun désordre. Au milieu de nos désastres, cette suprême horreur nous a été épargnée de voir la guerre civile se joindre, pour nous perdre, à la plus calamiteuse des guerres extérieures.
La nécessité, le devoir absolu de la concorde sont compris de tous. Ceux mêmes qui n'approuveraient pas cette révolution, si paisiblement accomplie dans les faits, parce qu'elle était déjà opérée dans les esprits, ceux-là mêmes sentent qu'ils doivent se rallier de toute leur énergie au gouvernement de la défense nationale.
Puissent de si vastes et terribles événements faire surgir, ou développer dans les âmes, les viriles et simples vertus, sans lesquelles il n'y a de sécurité et de solidité, ni pour les républiques, ni même (on le doit voir aujourd'hui) pour les empires qui semblent les plus puissants. Au milieu de notre société amollie et gangrenée par l'amour du luxe, par la recherche excessive des voluptés et du bien-être, donnons, nous protestants, l'exemple de l'abnégation et de l'austérité.
Nous désirons vivement ne froisser personne, mais il nous est impossible de cacher ici, et d'ailleurs personne ne l'ignore, combien nous avons toujours souhaité la fin du régime étouffant que nous avons subi depuis vingt années. Nous ne l'insultons pas, aujourd'hui qu'il n'est plus, mais que de malheurs du moins, s'il eût fini un an plus tôt !
Quant à nos églises réformées, quelques-unes, et très particulièrement celle de Paris, ont trop cruellement
souffert pendant de longues années du réseau serré d'injustices et d'abus de pouvoir sous lequel on les tenait opprimées, pour ne pas respirer plus à l'aise en se voyant délivrées enfin de ce fardeau. Le temps sans doute est passé des petites oligarchies orthodoxes, de leurs candidatures officielles, de leurs registres d'électeurs arbitrairement remaniés par les élus. Le temps est passé surtout, où. d'un trait de plume, on spoliait, pour assurer sa propre réélection, la moitié des électeurs inscrits de leur droit de suffrage, sous prétexte qu'ils croient selon leur propre conscience et non selon la doctrine de leurs maîtres !
Nous sommes bien loin de rien désirer qui ressemble le moins du monde à des représailles: nous serions incapables d'imiter, même contre les plus intolérants, l'oppression qu'ils nous ont fait endurer et qui a eu de si douloureux effets;mais, comme nous n'avons jamais cessé de revendiquer nos droits sacrés de chrétiens et de protestants, de membres véritables de l'Église réformée de France, nous ne cesserons de les réclamer encore, jusqu'à ce que la liberté des consciences et l'ordre soient rétablis parmi nous et assurés.
Espérons des jours meilleurs pour notre Église et pour le libre Évangile de Jésus-Christ! Espérons-les pour notre malheureuse et bien-aimée patrie ! En attendant, ne perdons pas un instant et unissons tous nos efforts pour la délivrer de l'ennemi. Sacrifions-lui tout : nos bras, nos vies, nos familles mômes.
Protestants de France, toutes les fois que Dieu, pendant nos siècles de périls, a demandé à vos pères, à vos mères, ce sacrifice pour leur foi, ils le lui ont offert sans réserve. Le même Dieu l'exige de vous aujourd'hui pour votre patrie. Vous n'avez qu'une réponse à lui faire : Prends tout, Seigneur, et sauve la France.
Dès le début de la guerre et pendant toute la durée du siège, Coquerel déploya un entrain et une énergie infatigables. Plus cruelles devinrent les misères, plus urgent le péril, et plus impérieusement, suivant lui, s'imposait à tout disciple de Jésus-Christ l'obligation de
les secourir dans la mesure de ses forces et de prouver sa foi par ses œuvres. Les prodiges de charité, accomplis par les Américains du Nord pendant la guerre de sécession et l'art admirable, avec lequel le président du Comité pour les blessés, le pasteur unitaire Bellows, avait toujours réussi à maintenir à la hauteur des besoins l'abondance des ressources, l'émurent d'une sainte jalousie. En même temps son zèle ne fut entaché d'aucune étroitesse sectaire; tout au contraire, il ne cessa de tenir en garde ses coreligionnaires contre la tentation de se séparer de la masse de la nation, pour essayer de faire à part, en petit et mal, ce qui, avec le concours de tous, pouvait se réaliser plus aisément et d'une manière plus efficace. En présence des maux épouvantables enfantés par la guerre, toute distinction confessionnelle disparut de son cœur et, comme le bon Samaritain de la parabole, il ne vit plus dans les infortunés qui réclamaient son assistance, ni catholiques, ni protestants, ni israélites, ni même Français ou Allemands, mais uniquement des hommes, enfants du même Dieu et rachetés par le même Christ.
L'intolérance des meneurs du Consistoire de Paris qui, en présence des effroyables catastrophes dont était accablée coup sur coup la patrie commune, refusèrent de lui tendre la main d'association et persévérèrent dans leurs mesquines rancunes, obligea Coquerel de créer un service, particulier d'ambulances, avec l'aide de ses amis libéraux i et la collaboration de quelques catholiques éclairés. La Réunion protestante de charité n'en organisa pas moins de quatre : dans les appartements
1 MM. les docteurs Paul Broca et Léon Gros, MM. Ed. Borel, Gaufrés, Ch. Fabre, Lecœur, Muret, etc.
de la princesse de Baufîremont, hôtel de Chimay, quai Malaquais, 17; à l'hôtel du prince Bibesco, boulevard de Latour-Maubourg, 22; dans la salle de culte du boulevard Richard-Lenoir; à la bibliothèque nationale.
Une ambulance volante compléta l'œuvre et rapporta les blessés des divers champs de bataille, de Bagneux comme du Bourget, de Champigny et de Villiers comme de Buzenval. Un jour, sur le lit de douleurs où le clouait une violente attaque de rhumatismes, notre ami eut la joie d'apprendre qu'elle avait été félicitée par le commandant en chef, pour être arrivée la première à la Fouilleuse, à travers une grêle d'obus. Une autre fois, au combat de Bagneux, un de ses compagnons, voyant qu'il allait toujours plus de l'avant, sans se préoccuper du danger, lui cria : « Mais vous courez à une mort certaine! » « N'importe, répondit Coquerel, n'est-ce pas là une mort glorieuse? » Ces quelques paroles, dans leur simplicité, peignent à merveille l'héroïsme spontané qui l'anima pendant tout son ministère. Jusqu'à la veille de la capitulation, son mot d'ordre fut espoir.
Sous sa réconfortante direction, dames ' et jeunes filles montrèrent maintes fois, au milieu de scènes affreuses de sang et de mort, cette charité chrétienne, aussi ferme qu'aimante, à laquelle aucun dévouement ne répugne et qu'aucun danger n'effraye. Depuis le commencement de la guerre, avait également été organisé, dans la salle de Saint-André, un ouvroir qui servit de lingerie aux ambulances et fournit à plusieurs familles indigentes les objets de literie et d'habillement
i Mmes F. Dollfus, Merkus, Borel, Juif, Aug. Odier, Jung, Bréguet, Bidermann, Pernolet, de Schonefeld, M1Ies Phigeon et Martin, etc.
indispensables surtout pendant les grands froids de ce lugubre hiver 3 .
Les protestants de Paris ne se bornèrent pas à soutenir avec éclat leur vieille réputation de bienfaisance et d'activité chrétiennes, mais saisirent avec empressement toutes les occasions d'exposer, devant le grand public, leurs principes politiques et religieux.
Les séances tenues pendant le siège au club de la Porte-Saint-Martin furent tout particulièrement intéressantes à cet égard. Elles comptèrent parmi leurs principaux organisateurs, à côté de catholiques libéraux distingués, tels que MM. Cernuschi, Desmarets, Le Berquier, un Israélite: M. Ratisbonne et plusieurs protestants, pasteurs ou laïques : MM. Bersier, Coquerel, de Pressensé, Ferdinand Buisson, Léon Say, Eugène Yung. La liberté de discussion la plus absolue ne cessa d'y régner, sans qu'elle dégénérât jamais en licence, ou que l'auditoire interrompît par ses murmures le développement des thèses qui lui répugnaient davantage.
Le patriotisme, le courage, la résignation à tous les sacrifices pour mériter et obtenir une paix honorable, la foi dans la république nouvelle, l'espoir de la voir se fonder par la liberté, l'égalité et la fraternité, le désir de s'éclairer sur les grands intérêts et les besoins de la patrie, le vœu d'une régénération morale de la France, tels étaient, lisons-nous clans le Journal des Débats du 15 novembre î 870, les sentiments qui couraient sans cesse au sein du nombreux auditoire que réunissait chaque soir le club de la Porte-Saint-Martin.
Ce même public remarqua également avec une sym-
1 D'autres amis de Coquerel, entre autres M. Fernand de Schickler, se dévouèrent avec une activité et une abnégation admirables au soin des blessés et des prisonniers français.
pathique surprise, chez ces orateurs protestants qui, la veille encore, lui étaient inconnus, l'alliance toute naturelle de la liberté avec l'ordre et comprit que désormais ils auraient leur mot utile à dire dans toutes les questions actuellement débattues.
Parmi les conférenciers qui prirent le plus souvent et avec le plus vif succès la parole1, Coquerel brilla au premier rang. Il serait aujourd'hui facile de relever dans ses chaleureuses improvisations 2 mainte illusion, mainte erreur de fait, peut-être même maint sacrifice aux passions du jour et à l'entraînement des circonstances , mais celui qui appréciera de sang-froid cette tragique période, n'y constatera aucun sentiment frivole ou vulgaire, aucun manque de sincérité, aucune excitation à la haine et à l'intolérance, aucun conseil qui ne soit inspiré par une générosité chevaleresque et une haute vaillance morale. A un peuple courbé par son éducation catholique sous le joug de la routine et déshabitué de vouloir pendant toute la durée du second Empire, notre ami prêcha sans relâche la foi à la vérité et au progrès, le respect de la conscience individuelle, le dévouement de tous les instants à la cause commune, et prétendit asseoir la république sur les deux bases inébranlables du droit librement interprété et du devoir fidèlement accompli. Somme toute, les brèches matérielles : villes et villages incendiés, chemins effondrés, campagnes ravagées, lui importèrent moins que
1 Le discours d'ouverture fut prononcé par M. Desmarets. M. Le Berquier parla sur la Commune, M. Cernuschi sur la Légion d'honneur, M. Bersier sur Paris et la Province, M. Coquerel sur les meilleurs moyens de fonder la république; une autre conférence de notre ami portait ce titre énergique : De la poudre et du pain.
8 Réunies en 1871 sous le titre significatif : Libres paroles dun assiégé, écrits et discours d'un républicain protestant.
les brèches spirituelles à faire disparaître. La véritable guerre sainte devait être livrée au vice sous toutes ses formes, à l'ignorance, à l'incrédulité.
Jamais non plus, en dépit des plus cruelles misères et des plus poignantes angoisses, les services religieux organisés par les soins de l'Union libérale, à la salle Saint-André et au boulevard Richard-Lenoir, ne furent interrompus un seul dimanche l ; jamais la modeste feuille qui, depuis trente-cinq ans, défendait avec une infatigable persévérance la cause de la foi libre au sein de l'Église réformée, ne cessa de paraître une seule semaine et d'élever la voix contre toute erreur et toute injustice, si imposant que fût leur prestige et si haut placés que pussent en être les auteurs. J'ai été curieux, je l'avoue, de parcourir les articles publiés pendant les quatre mois et demi du siège dans les colonnes du Lien. J'y ai rencontré d'intéressants et patriotiques essais sur les Protestants et la République, Ce qui manque à la France, V Ullramontanisme et Y Histoire, une étude historique sur Reuchlin et une autre des plus fines et des plus pénétrantes sur la Correspondance, récemment publiée, de Lacordaire avec Mme André de Molin, signée par le rédacteur en chef, et qui se termine par ces prophétiques paroles :
Le catholicisme libéral de Lacordaire était devenu, ce qu'étaient, avant et après lui, celui de Lamennais pour un instant, celui de Montalembert pour toute sa vie : un rêve, une impossible utopie, l'union chimérique de deux principes contraires. A dire vrai, ce qui est vraiment catholique, n'est jamais libéral et ce qui devient libéral, a déjà cessé d'être catholique 2.
1 Lire dans les Libres paroles d'un assiégé les émouvants discours sur Us Blessés, les Ossements, la Régénération d'un Peuple.
2 Lien, 7 octobre 1870.
En outre, des maximes d'édification et de réconfort, empruntées aux grands penseurs de tous les pays et de toutes les époques : saint Augustin et Zwingli, Milton et Channing, Guizot et Saint-Marc Girardin, Renan et Sainte-Beuve, et même, en dépit de leur origine germanique : Mendelssohn, Novalis et Schleiermacher.
Si cruellesque fassent les souffrances endurées pendant le siège, notre ami fut frappé de coups plus douloureux encore. On aurait pu espérer que, vis-à-vis de l'invasion, tous les partis suspendraient leurs querelles pour rivaliser de courage et de dévouement envers la patrie commune. Il n'en fut rien. De hauts dignitaires du clergé catholique, Mgrs Donnet, de Bordeaux, Freppel, d'Angers, Plantier, de Nîmes, accusèrent les protestants français de nourrir de secrètes sympathies et de former des vœux clandestins pour le triomphe de l'Allemagne; le Figaro précisa la calomnie, en parlant de collectes organisées par des pasteurs du Midi en faveur de blessés prussiens ; sur plusieurs points du territoire : dans le Gard, le Poitou, la Vendée, l'Alsace, les populations fanatisées commirent d'odieux sévices contre les personnes et les propriétés des prétendus traîtres. Je me hâte d'ajouter que ces excitations à la guerre civile furent énergiquement condamnées, du haut de la tribune du Corps législatif, par le ministre de l'Intérieur, M. Henri Chevreau, et que les journaux les plus sérieux, le Temps, les Débats, Y Opinion nationale1, tinrent à leurs lecteurs surexcités le plus noble langage. Coquerel, dont l'âme généreuse embrassait dans le même ardent amour l'Église réformée et la France, réfuta les allégations mensongères du Figaro dans une lettre
1 Voir les articles de MM. Scherer, Bersot, Guéroult, etc.
que se garda d'insérer le moniteur de la dévotion mondaine.
Paris, 29 août 1870.
Monsieur le Rédacteur,
Plusieurs de mes coreligionnaires me signalent, avec une indignation qui ne doit pas vous étonner, un article du Figaro d'hier, intitulé : Les Prolestants et les Prussiens.
J'y rencontre cette phrase : « Nous répondrons aux protestants français qui font des souscriptions prussiennes : nous leur dirons d'abord qu'ils sont traîtres à la patrie... »
A mon tour. Monsieur le rédacteur, je vous réponds : Si, en ce moment où la patrie est en danger, vous connaissez quelque part des traîtres à la patrie, ne fût-ce qu'un seul, votre devoir évident, urgent, absolu, est de les dénoncer immédiatement, non au public, non en bloc, non sans les nommer, mais nominativement et au parquet du procureur impérial. Si vous ne le faites, c'est vous-même, Monsieur, qui vous rendez coupable de trahison.
Vous connaissez des protestants français qui crient: Vive la Prusse ! Dénoncez-les. Vous connaissez des pasteurs français « qui ont ouvert dans leurs temples des souscriptions pour les blessés prussiens protestants. » Je pourrais vous faire observer que ces pasteurs sont aussi ineptes que traîtres, car, en Prusse comme en France et dans toute l'Europe, les blessés, prussiens et français, catholiques et protestants, reçoivent les mêmes secours de la Société internationale, qui n'admet entre eux aucune distinction, ni de nationalité, ni de culte. Vos pasteurs, en ouvrant des souscriptions à destination exclusive, ont donc voulu une chose impossible et absurde. N'importe, ils ont eu si grand tort de la vouloir, que vous seriez inexcusable vous-même, si vous ne les dénonciez à la justice.
Entin, vous connaissez des pasteurs, auxquels on faisait ce salut sur leur passage : « Vive la France ! à bas la Piusse ! » et qui ont osé invoquer la protection des autorités locales « pour se mettre à l'abri de ce qu'ils considèrent pour eux comme une insulte. » Cette fois, je ne sais plus si je vous comprends bien. Je vous déclare, Monsieur le rédac-
teur, que si l'on criait sur mon passage et pour me saluer : A bas la Prusse! je me tiendrais pour insulté! Car. à moins de ne rien signifier, ce salut voudrait dire apparemment qu'on me soupçonne de trahir mon pays, au moins dans le secret de mon cœur; et je ne^connais pas d'insulte plus grave.
Cette insulte, Monsieur le rédacteur, vous l'avez adressée à un certain nombre de protestants français, sans preuve.
J'oppose à vos attaques une dénégation absolue.
En ce moment même où vous les accusez, ils ne le cèdent à personne en zèle pour les soldats blessés. Leurs noms paraissent sur les listes de souscriptions, suivis de contributions importantes, et ils ont créé de tous côtés, en particulier dans divers quartiers de Paris, des ambulances considérables. Je n'ai pas besoin d'ajouter que ces ambulances et ces dons sont destinés par eux aux blessés catholiques comme aux protestants, et beaucoup plus qu'aux protestants, puisque les soldats catholiques sont de beaucoup les plus nombreux.
Personne, plus que les protestants français, n'est attaché à la patrie. La plupart d'entre eux l'ont tant aimée, qu'ils ont persisté pendant trois siècles à ne pas vouloir la quitter, malgré Charles IX et Louis XIV, malgré les persécutions longtemps renaissantes qui ont multiplié parmi eux les martyrs, de 1524 à 1762. Beaucoup d'autres, contraints à s'expatrier pour leur foi, se sont empressés de rentrer dans leur pays, dès que les lois réparatrices de 1787 et 1789 leur rouvrirent l'accès du sol natal; et, depuis, ils n'ont cessé de donner à la France les gages d'un ardent dévouement. Pour ne citer que des noms modernes, je vous rappellerai l'héroïque patriotisme d'un Boissy d'Anglas ou d'un Babaut-Saint-Étienne. la loyauté et la bravoure d'un général Bapp ou d'un amiral Baudin, l'attachement passionné pour la France de Mme de Staël, de Benjamin Constant ou du grand Cuvier. Bien ne serait plus facile que d'allonger, et de beaucoup, cette liste.
Sans doute, je ne prétends pas connaître tous mes coreligionnaires et je ne puis répondre de tous. Mais je connais parfaitement l'esprit qui règne parmi eux : à Nîmes et à Paris, où j'exerce mon ministère depuis vingt-sept années,
à Strasbourg, où j'ai terminé mes études, dans un grand nombre de nos églises que j'ai souvent visitées, et je le dis fièrement: la France a d'aussi bons citoyens; elle n'en a pas de meilleurs.
Si cependant il se cachait quelque part, dans nos rangs les plus obscurs, un traître, nous serions les premiers à le condamner et à vous dire d'une seule voix : livrez-le immédiatement à la justice militaire. Mais ne jetez pas une suspicion odieuse et funeste sur une fraction du peuple français, considérable, même par le nombre, et plus encore par sa culture intellectuelle et sa moralité, par les services qu'elle rend, par de longs malheurs noblement supportés et par un patriotisme qui ne redoute aucune comparaison. N'excitez pas la haine et le mépris entre concitoyens. Ne créez pas de nouvelles catégories de suspects. Xe soufflez pas sur les cendres, hélas! mal éteintes, des haines dites de religion.
La patrie en danger réclame le concours et a besoin de l'union de tous ses enfants. Quand les partis politiques semblent le comprendre, est-ce le moment de chercher à renouveler les discordes ecclésiastiques?
Agréez, etc. Ath. Coquerel fils.
On aurait été également en droit d'attendre que la guerre étrangère aurait mis un terme aux luttes intestines qui, depuis 1864, désolaient l'Église réformée de Paris. Toujours enclin à supposer chez ses adversaires cette largeur d'esprit et de cœur qu'il possédait luimême à un si haut degré, M. Martin-Paschoud avait demandé en octobre 1870 à Coquerel de reprendre auprès de lui, pendant la durée du siège, ses modestes fonctions de suffragant, afin de contribuer au rétablissement de la paix et de l'ordre. Cette démarche si équitable fut accueillie avec une explosion de colère par les deux seuls membres du Conseil presbvtéral l qui
1 Sur 12 membres laïques que devait compter légalement le
fussent demeurés à leur poste. Plutôt que de satisfaire le vœu si souvent et si nettement exprimé par la moitié de leurs frères et de fouler aux pieds de mesquines rancunes, MM. Alfred André et de Ghabaud-Latour eurent à cette heure solennelle le triste courage d'empêcher tout accord par la menace de leurs démissions. Plus véritablement animés de l'esprit évangélique que leurs détracteurs, les deux pasteurs libéraux renoncèrent à la réalisation de leurs plus chers désirs plutôt que de provoquer une crise aiguë au milieu des horreurs du siège.
Un si âpre fanatisme paraît aujourd'hui tellement incroyable que nous reproduisons dans son intégrité, pour qu'on ne nous accuse pas d'exagération, la correspondance échangée à ce sujet entre MM. Jules Simon, Martin-Paschoud et Coquerel, et publiée dans le Lien (29 octobre 1870).
I. A Monsieur Jules Simon, ministre de la Justice et des Cultes l.
Monsieur le ministre, Le Conseil presbytéral de l'Église réformée de Paris, se trouvant, par suite de décès ou d'absence, réduit à deux membres sur douze qui le composent, et ne pouvant en conséquence régulièrement fonctionner, je viens vous prier de vouloir bien, à son défaut et provisoirement, m'autoriser à me faire suppléer, pour le service des prédications auquel il m'est impossible de suffire, par un pasteur de mon choix, remplissant toutes les conditions léga-
Conseil, MM. James Mallet, Delessert, Laffon de Ladebat, Thierry étaient morts, MM. Guizot, Mettetal, Beigbeder, de Pourtalès, de Triqueti, Vernes d'Arlandes avaient quitté Paris avant le siège. 1 Par intérim, le titulaire, M. Crémieux, faisait partie de la délégation de Tours.
les et que je m'empresserai de présenter à l'agrément du Conseil presbytéral, aussitôt qu'il aura été reconstitué par les prochaines élections prescrites par la loi.
Je serai bien reconnaissant, Monsieur le ministre, si vous daignez répondre favorablement à ma demande dans le plus bref délai possible, le tableau des services religieux pour le mois de novembre allant être publié, et mon nom devant y être remplacé par celui de mon suffragant.
Veuillez agréer, Monsieur le ministre, l'hommage du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être votre très humble et très obéissant serviteur.
15 octobre 1870. Maktin-Paschoud, pasteur.
II. A Monsieur le pasteur Martin-Paschoud, président du Conseil presbytéral.
Monsieur le pasteur,
Vous me demandez, vu l'urgence, et parce que le Conseil presbytéral se trouve empêché par l'absence de tous ses membres, à l'exception de deux, de vous autoriser à désigner vous-même votre suffragant.
Je suis très décidé à respecter les lois existantes et à ne pas empiéter sur l'autorité du Conseil. Mais en l'état, il me semble que je ne puis, sans nuire à l'exercice du culte, vous refuser l'autorisation que vous me demandez.
Vous pourrez donc désigner vous-même un suffragant provisoire parmi les pasteurs ayant titre officiel et légal pour vous suppléer, sauf à rentrer dans la stricte légalité, aussitôt que le Conseil presbytéral pourra être réuni.
Je vous prie d'agréer, Monsieur le pasteur, l'assurance de ma respectueuse amitié.
Jules Simon.