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CHAPITRE III

M. Coquerel père, malgré la considération dont il -était entouré en Hollande et les solides amitiés qu'il avait contractées dans la communauté wallonne d'Amsterdam, ne désirait rien aussi ardemment que de consacrer ses forces au développement de l'Église réformée de France, où ses ouvrages théologiques étaient appréciés selon leur juste mérite et où sa réputation d'orateur chrétien s'affermissait toujours davantage. Déjà en 1823 le Consistoire de Bordeaux lui avait adressé un appel auquel il s'était montré très sensible, quoiqu'il ne crût pas pouvoir l'accepter ; en 1830, il fut de nouveau question de lui pour remplir à Montauban la chaire de morale évangélique et d'éloquence sacrée, laissée vacante par la mort de M. Frossard. M. Cuvier, alors chef de la section des cultes non catholiques, qui l'entendit prêcher lors de son passage, résolut d'assurer à l'Église de Paris le concours d'un prédicateur aussi éminent et le fit agréer cette même année en qualité de sulïragant de M. Marron, alors octogénaire; le 7 septembre 1832, il fut nommé pasteur titulaire en remplacement du vénérable ami qui, quatorze années auparavant, lui avait ouvert le chemin des Pays-Bas. Trentehuit années de sa vie furent données par lui avec un

dévouement sans réserve à cette Église dont ne parvinrent à le détacher ni la souffrance, ni l'injustice. Il revint dans sa ville natale le jour même où en sortirent pour toujours les Bourbons et où les rues étaient encore obstruées parles barricades de la révolution victorieuse.

Quoique notre ami vînt seulement d'achever sa dixième année, ces dramatiques événements ne s'effacèrent jamais de son souvenir. Les fortes traditions presbytériennes apportées d'Ecosse par les Williams s'étaient maintenues intactes chez tous les membres de sa famille : son père, malgré l'extrême réserve que lui imposaient ses fonctions pastorales, ne fit jamais sous le règne de Louis-Philippe mystère de ses convictions républicaines; son oncle Charles auquel son caractère laïque permettait une entière liberté d'allures, avait comme tous les hommes distingués de sa génération pendant les dernières années de la monarchie de Charles X suivi avec une attention passionnée les luttes de la politique quotidienne et pris dans les journaux une part active aux campagnes de l'opposition. Il s'était même à un certain moment trouvé en relation étroite avec La Fayette, Benjamin Constant et les principaux membres de la Société : « Aide-toi, le Ciel t'aidera, » mais il estimait trop haut son indépendance personnelle pour jamais briguer un emploi public, et aussitôt qu'après 1 830 la victoire des principes progressifs parut assurée, il s'enferma de nouveau dans son cabinet pour y poursuivre ses recherches sur le passé de l'Église réformée.

Les impressions reçues pendant l'adolescence marquent la vie entière de leur empreinte. Quoique jusqu'à son dernier jour il ait continué à apprendre et en dépit de toutes les vicissitudes extérieures, Athanase Coqucrel resta un homme de 1830 par son esprit instinctivement tourné vers l'idéal, la générosité de son libé-

ralisme, sa culture abondante et variée. Tour le développement d'une intelligence ouverte et avide d'instruction, l'époque de Louis-Philippe était des plus propices. Inférieure, il est vrai, à celle de la Restauration sous le rapport littéraire et artistique, elle peut néanmoins prétendre à une place des plus distinguées. Il suffit de rappeler que le Spectacle dans un fauteuil et les premières poésies d'Alfred de Musset parurent en 1831, Jocelyn en 1 836, les Voix intérieures en 1 837 ; que Victor Hugo publia en 1 831 , Notre-Dame de Paris, Prosper Mérimée, en 1837, la Vénus d'Hle, Georges Sand, en 1837 également, Mauprat ; que Sainte-Beuve, Gustave Planche et Saint-Marc Girardin tenaient le sceptre de la critique pendant ces mêmes années où Augustin Thierry, Mignet, Michelet transformaient et les méthodes pour connaître les faits et la manière d'écrire l'histoire; que Robert le Diable fut joué en 1831, la Juive en 1835, les Huguenots en 1836 ; qu'enfin Eugène Delacroix, Paul Delaroche, Ary Scheffer enrichissaient les palais et les musées de Paris de leurs immortelles créations, tandis que la tribune parlementaire retentissait des accents tour à tour graves, spirituels ou passionnés d'un Thiers ou d'un Guizot, d'un Berryer ou d'un Lamartine.

A côté de ces grands courants qui parcouraient la société parisienne et la faisaient vibrer tout entière à l'unisson, le jeune homme trouvait auprès des siens un foyer de vie spirituelle des plus sains et des plus intenses. C'était une véritable demeure pastorale et huguenote que la maison des Coquerel, très modeste pour tout ce qui concernait le dehors, très sérieuse, très austère même, mais très curieuse des idées et des faits nouveaux, très exactement renseignée, très sympathique à toutes les belles et nobles causes. Quelques amis,

peu nombreux et soigneusement choisis, se réunissaient chaque dimanche auprès des deux frères, et le jeune Athanase ne connaissait pas de plus vif plaisir que celui d'être admis à leurs entretiens. Pendant ses quatre années de séjour à Genève, leur privation lui fut des plus sensibles.

Je regrette beaucoup nos soirées, écrivait-il en janvier 1840 à sa sœur, Mme Cécile Gay; je n'en manque pas ici, mais c'est tout autre chose que chez nous. Continuez à me raconter les vôtres.

Ces mômes années de 4 830 à 1840 furent pour M. Coquerel père les plus heureuses de son long ministère. Le Consistoire de Paris n'était pas encore inféodé à l'orthodoxie exclusive, mais faisait appel à toutes les capacités comme à tous les dévouements et ne redoutait aucunement la présence simultanée dans le corps pastoral de MM. Montandon et Juillerat, Vermeil et Martin-Paschoud.

Réorganisée officieusement dès Tannée 1787 par les soins de 3Iarron et de Rabaut Saint-Étienne, officiellement en 1802 par la loi de germinal, l'Église de Paris n'était pas encore sortie en 1830 de la période de formation. M. Coquerel nourrit la sainte ambition de lui reconquérir une place digne de son glorieux passé : quelques années ne s'étaient pas écoulées que, grâce à l'éclat de sa parole, à la vigueur de sa plume, à l'excellence et à la multiplicité des œuvres dont il prit l'initiative, il avait réussi à grouper des adhérents épars, à fonder des écoles et des lieux de culte, à créera la bienfaisance des ressources nouvelles, à ouvrir au Protestantisme progressif une splendide carrière. De l'aveu même que lui rendirent la plupart

de ses adversaires, malheureusement dans des articles nécrologiques ' , il assura à la foi chrétienne une notoriété et lui gagna dans la société cultivée des sympathies telles qu'elle n'en avait jamais possédé dans une aussi large mesure depuis la révocation de l'édit de Nantes.

Parmi les plus précieux témoignages de son activité pastorale, nous citerons : la réorganisation du culte de l'église Sainte-Marie jusqu'alors peu fréquenté parce qu'il était mal desservi, et l'ouverture, avec l'aide de quelques personnes pieuses, d'un lieu de culte à Batignolles(25 décembre 1835). Très préoccupé dès son retour k Paris de l'instruction religieuse de la jeunesse et des déficits qu'elle offrait pour les élèves protestants, il profita de l'amitié du pédagogue distingué qui dirigeait l'institution de Saint-Victor, depuis collège Chaptal2, pour y donner, h partir de 1831, des cours très suivis et fut nommé en 1841 aumônier du collège Henri IV, sur la demande des parents libéraux qui désiraient pour leur fils un enseignement conforme à leurs propres croyances. Entre les nombreuses associations charitables, la Société biblique et la Société pour l'instruction primaire que présidait alors avec une chrétienne largeur son vénérable ami le marquis de Jaucourt, furent celles qui l'intéressèrent au plus haut degré et auxquelles il accorda le plus volontiers le concours de son éloquence.

Athanase Coquerel vivra surtout comme grand orateur et ceux qui l'ont suivi pendant sa longue carrière n'oublieront jamais sa parole austère, chaleureuse et énergique, la sympathique largeur de sa pensée, son ardent désir d'approprier les vérités éternelles de

1 Témoignage, 18 janvier. Bévue chrétienne, 4 février 1868. s M. Gorbaux.

l'Évangile aux plus légitimes aspirations de la société contemporaine. Ses sermons furent suivis par un grand nombre de personnes pieuses et cultivées, qui, sans appartenir officiellement à la même église, éprouvaient le besoin d'un culte en esprit et en vérité ; plusieurs catholiques de naissance furent amenés par lui à faire profession publique de protestantisme. Toutes les fois qu'il occupait la chaire, on était assuré de rencontrer dans le temple de l'Oratoire, à côté de foules compactes, l'élite du monde religieux et éclairé. Notre ami, qui dés son enfance s'était habitué à considérer ce vénérable édifice comme sa patrie spirituelle, avait le droit de s'écrier dans son Sermon d'adieu, avec une douloureuse émotion :

J'en prends à témoin ce temple même où nous sommes, ce temple rempli pour moi de tant de souvenirs sacrés, ce temple où, à l'âge de dix-huit ans. j'ai été reçu membre de l'Église par mon père, sans qu'il m'ait demandé d'adhérer aux dures formules d'un dogmatisme suranné.

Avant même que M. Coquerel eût commencé son discours, il avait produit sur son auditoire une salutaire impression par l'autorité avec laquelle il lisait nos vénérables liturgies. Obligé depuis son retour à Paris par les accablants devoirs de son nastorat de recourir à l'improvisation, il se préparait à sa tâche par une méditation assidue de son sujet, en résumait les grandes lignes dans une brève et substantielle analyse et n'abandonnait au hasard du moment que les mots, servi comme il l'était par une forte culture classique et une imperturbable correction de langage.

A côté de cette brillante carrière oratoire, le pasteur de Paris en remplit une autre beaucoup plus modeste,

mais tout aussi féconde. Les persévérantes recherches auxquelles il se livrait pour l'éducation de la jeunesse lui fournirent la matière de deux ouvrages des plus utiles et des mieux accueillis par le public religieux, à en juger par le nombre des éditions successives : Cours de religion chrétienne à l'usage des catéchumènes (Paris 1833), Histoire sainte et analyse de la Bible, destinée à des élèves plus jeunes (Paris 1839). Un juge compétent, M. Montandon, leur assigne un rang des plus distingués dans la littérature catéchétique, malheureusement encore très pauvre, dont peuvent disposer les pasteurs de langue française.

Tout en poursuivant de préférence les travaux d'édification auxquels le conviait son ministère, M. Coquerel ne se désintéressait d'aucune des questions à l'ordre du jour. Sa fibre libérale vibra douloureusement à la lecture d'un article sur le Catholicisme, le Protestantisme et la Philosophie en France, inséré en 1838 dans la Revue française par un illustre homme d'État qui possédait toutes les sympathies de Louis-Philippe et qui jouissait au sein du Consistoire de Paris d'une influence prépondérante. C'était le premier pas public fait par M. Guizot dans cette voie où devait le pousser toujours plus impérieusement son besoin d'une autorité extérieure. M. Coquerel le signala à ses coreligionnaires avec une perspicacité et une franchise toutes huguenotes.

Nous ne pouvons voir qu'avec étonnement et regret, écrivait-il dans une autre occasion à propos d'une de ces étranges avances1, un tel encouragement donné au clergé

1 M. Guizot venait d'écrire dans la préface d'une nouvelle édition de son Histoire de la civilisation en Europe la phrase suivante : « Je suis convaincu que pour son salut moral et social, il faut que

catholique par une plume protestante et cela dans un moment où il serait plus nécessaire de le contenir que de l'exciter: ce qui est plus grave encore, nous révoquons entièrement en cloute la justesse de cette prévision. Notre foi nous persuade au contraire que pour redevenir chrétienne, il faut que la France devienne protestante, et les signes précurseurs de cette grande révolution éclatent selon nous de tous côtés. La question peut d'abord se transporter hors de notre pays, on l'éclairerait en l'étendant et nous demanderons à M. Guizot si sa prophétie s'applique également à l'Espagne et à l'Italie, et si pour redevenir chrétiennes les deux péninsules doivent rester catholiques avec la papauté sur un rivage et l'inquisition sur l'autre (Lien, 30 mars 1836).

A des connaissances théologiques des pins solides pour l'époque et continuellement augmentées, M. Coquere! joignait une culture littéraire des plus étendues.

Le seul moyen, dit-il dans ses Observations pratiques sur la prédication déjà souvent citées, d'arriver à une entière conquête de la langue, ta la libre et rapide disposition de toutes ses ressources, à la facile observation de ses lois, est de se familiariser avec nos grands auteurs, prosateurs ou poètes, et les anciens plutôt que les modernes, de les lire et de les relire assidûment, de les avoir sans cesse sous la main, d'en occuper ses moments libres même les plus courts, et de remplir sa mémoire de leur style, de leur manière, de leurs tournures. Existe-t-il un seul exemple d'un prédicateur distingué qui, jusqu'à un certain point, n'ait pas été homme de lettres ? J'en doute beaucoup.

Aucun moment n'était perdu dans cette vie si remplie. M. Coquerel aimait à suivre les représentations

la France redevienne chrétienne, et qu'en redevenant chrétienne elle restera catholique. Je ne me pardonnerais pas de rien faire qui pût nuire à son progrès dans cette voie.

classiques dans une des plus brillantes périodes qu'ait traversées le Théâtre-Français, mais il ne s'y rendait jamais sans un volume dans sa poche, utilisant les entr' actes malgré leur brièveté relative. Aucune des notions acquises par le commerce des livres ou des hommes ne s'effaçait de sa mémoire toujours sûre, et, grâce à un constant exercice toujours tenue en éveil. Lorsqu'en 1852 ses enfants voulurent célébrer le vingtcinquième anniversaire de son mariage, ils furent assez embarrassés pour trouver un ouvrage dont il n'eût pas déjà pris connaissance ou qui leur parût digne de son attention.

Reste mon père, écrivait Athanase à sa sœur Cécile, cela est bien plus difficile. Que lui donner? Excepté un livre, il n'y a rien à imaginer, mais pour que ce livre remplisse le but, qu'il ne soit pas noyé dans les 4000 volumes de la bibliothèque, il faut quelque chose de vraiment beau, surtout pour une occasion tout à fait unique et au nom de tous. J'ai bien une idée. On a publié en 31 gros volumes excessivement curieux la réimpression du Moniteur pendant toutes les années de la Révolution et de l'Empire. Cela intéresserait et amuserait mon père qui a besoin de lire des choses étrangères à ses fonctions et qui, au moment où le repos lui devient nécessaire de plus en plus, fait bien d'avoir provision de lectures. Il se plairait à mettre son Moniteur à côté de tous ses énormes volumes de la Constituante et de la Législative et il y aurait là une mer de lectures qui lui conviendraient parfaitement.

Avec la persévérance dans l'étude et une saine discipline intellectuelle, Athanase Coquerel hérita de son père cet art de bien dire qui devrait être familier à tout homme cultivé, mais qui se rencontre d'autant plus rarement qu'il semble plus indispensable.

1 Lettre à Mœe Cécile Gay, 20 octobre 1852.

Il faut, disait l'éloquent pasteur de Paris dans cet ouvrage que nous ne nous lassons pas de citer parce que nous le tenons pour excellent dans sa brièveté, s'astreindre dans la vie ordinaire à parler correctement. J'ai souvent osé répéter un conseil qui semble un mauvais jeu de mots, mais dont l'idée me paraîttrès juste: pour bien parler quelquefois il faut bien parler toujours. En effet si l'on ne s'observe pas dans les entretiens de tous les instants, on contracte sans s'en douter des babitudes de langage communes, vulgaires, inconvenantes; ce sont des négligences et des néologismes, des périodes toujours inachevées, des formes de phrase barbares, des liaisons de mots qui jurent de se rencontrer et de gaieté de cœur on se condamne à oublier sur les marches de la chaire tout ce dialecte subalterne, antipathique à l'éloquence. L'orateur, sans guinder sa manière habituelle de s'exprimer, sans en perdre l'abandon et le naturel, sans affecter un ton déclamatoire el faire le puriste en société ou dans son ménage, trouvera un grand avantage qui ne coûte rien, à rendre sa conversation familière, saine et correcte. A plus forte raison dans les consultations sérieuses de son cabinet, dans les assemblées, dans les conférences, un jeune pasteur doit s'attacher à parler avec pureté, avec distinction. L'homme distingué se reconnaît surtout à la manière dont il converse et souvent un pasteur, comme il converse, prêche.

Notre ami bénéficia le premier de ces excellents conseils : avant de devenir un orateur disert il fut un charmant causeur, de même qu'il apprit à s'exprimer avec une élégante précision dans le milieu restreint de la famille avant de gagner les sympathies de cercles plus étendus.

Différents par la tournure d'esprit, le père et le fils se trouvaient tout naturellement rapprochés par la similitude de leur idéal religieux. Dès ses premiers essais dans la prédication, Athanase se tourna vers le glorieux vétéran dont il portait le nom, comme vers le

plus difficile et le plus autorisé des conseillers ; la sévérité avec laquelle il fut toujours accueilli, loin de le rebuter contribua dans une large mesure à la complète expansion de ses belles facultés oratoires. Celui-ci, d'autre part, ne craignit pas de soumettre ses ouvrages à l'appréciation d'un juge plus jeune et mieux renseigné. Cet échange non interrompu d'idées, après avoir rempli Athanase d'une légitime fierté, demeura jusqu'à la fin une des joies les plus pures, un des grands intérêts de sa vie.

Dimanche soir, écrivait-il à Mme P. Coquerel le 4 juillet 4845, mon père m'a lu des fragments de son nouvel ouvrage (le Christianisme expérimental) que je ne connaissais pas et que je veux achever de lire avant mon départ. Hier, continuait-t-il, le mardi 8 juillet, j'ai surtout travaillé à des extraits de Bossuet que je fais pour mon père. Il avait prêché pour M. Vors au village de Bellevue; je l'y avais accompagné et j'avais été fort heureux de l'entendre : son sermon était admirable d'énergie, de poésie et d'intérêt. Nous avons dîné avec mon oncle et lu avec lui quelques chapitres fort curieux du manuscrit de mon père.

Notre ami retira de cette intimité un autre avantage, puisqu'elle lui permit d'apprécier à leur juste valeur les pionniers qui, malgré la difficulté des temps, avaient vaillamment combattu pour assurer à l'Église réformée de France une entière liberté dogmatique. Frappé luimême de bonne heure des lacunes du vieux libéralisme et affranchi de ses étroitesses, il n'en condamnait que plus vivement la désinvolture avec laquelle certains membres de l'extrême gauche tranchaient les plus délicats problèmes et souffrait de leur manque de respect envers ceux qui leur avaient frayé la voie à leurs risques et périls.

En 1853, me racontait le fidèle M. Mounier, j'assistai certain soir à une causerie théologique entre quelques étudiants et jeunes ministres, amis d'Etienne et d'Athanase que ce dernier avait réunis chez lui. C'était le temps où les résultats des études critiques, physiques et philosophiques ébranlaient de plus en plus le crédit des dogmes traditionnels, même sous leurs formes les plus adoucies. Se sachant entre libéraux, les interlocuteurs ne se gênaient pas pour assaisonner de quelques plaisanteries la négation péremptoire de ces dogmes, du surnaturel surtout. Athanase, homme du progrès sage et mesuré, qui ne renonçait qu'après mûr examen ci. des doctrines que trente années plus tôt les libéraux les plus déclarés défendaient encore avec chaleur, se montra mécontent d'entendre des débutants trancher si lestement des questions qui pour les maîtres de la théologie libérale étaient encore des problèmes à l'étude. Sans avoir jamais été parmi les rouges, il avait cependant des idées plus avancées que ne l'étaient à cette époque celles de M. Coquerel père; aussi, après avoir sérieusement relevé des énoncés hardis et risqués, sentant qu'ils ne pouvaient qu'affecter désagréablement son père, profita-t-il d'un moment où celui-ci s'était éloigné pour reprocher à ses compagnons d'âge une intempérance de langage que leur respect pour un homme, leur père à tous dans les idées libérales, aurait dû les avertir de réprimer.

Cette vénération enthousiaste ajouta à l'amertume de ses dernières années. Si cruels que fussent pour lui les vexations et les dénis de justice dont l'accablèrent ses adversaires, il les tint pour peu de chose en comparaison des souffrances de ce vieillard doublement atteint clans ses convictions comme pasteur et sa tendresse comme père.

A côté de cette puissante influence s'en dessine pendant les années de jeunesse une autre qui, pour être inoins visible n'en fut que plus profonde. Si Charles

Coquerel, à l'inverse de son frère, ne fut ni un orateur ni un homme d'action, tellement que, de son vivant même, il resta un inconnu pour la plupart de ses contemporains, il avait, pendant le cours d'une existence remplie tout entière par la lecture et l'étude, amassé des trésors d'érudition que vivifiaient une intelligence ouverte et un cœur généreux. Après son départ de Montauban, on aurait pu croire que les sciences naturelles le posséderaient tout entier; il avait abordé la médecine avec Broussais, les hautes mathématiques avec Ampère, l'astronomie avec Arago et avait été choisi comme préparateur par Gay-Lussac; quelques années après il rédigeait pour le Courrier français le compterendu hebdomadaire de l'Académie des sciences, figurait au nombre des fondateurs de la Revue britannique (1825) et y insérait de curieux articles sur les étoiles filantes et les nébuleuses. Une remarquable puissance d'assimilation, une exposition facile et lucide, un style piquant et spirituel dans sa simplicité le rendaient éminemment propre au rôle de vulgarisateur. Mais dans cette même période où il ne semblait occupé que par les calculs et les travaux du laboratoire, il apportait dans les recherches critiques la même sûreté de jugement et le même coup d'œil perspicace, se chargeait dans la grande collection de précis historiques, entreprise par la librairie Lecointe et Durey, de la Suède (1824), faisait paraître quatre années plus tard un abrégé de cette littérature anglaise qui lui avait été familière dès son enfance, reprenait à propos de Justin Martyr les études patristiques qu'il avait commencées sur les bancs de la faculté de théologie.

Si versé qu'il fût dans les commentaires de Gesenius, d'Eichhorn et des autres exégètes allemands de l'école

rationaliste, il préférait cependant le commerce des théologiens latitudinaires qui depuis Burnet et Tillotson jusqu'à Coleridge et à Thomas Arnold se sont succédés avec une réjouissante régularité, soit dans l'Église anglicane, soit dans les sectes dissidentes. Locke et Priestley lui agréèrent encore davantage, précisément à cause de leur bon sens quelque peu sec et prosaïque et si entre tous les apologistes unitaires il jugea Belsham particulièrement digne de l'honneur d'une traduction, ce fut parce que le ltêsumê de la Démonstration du Christianisme offrait à ses yeux le double avantage d'être profondément religieux sans être entaché à aucun degré de mysticisme.

Athanase Coquerel fut introduit à son tour dès sa plus tendre enfance dans ce riche champ d'investigations par ce guide aussi bienveillant qu'éclairé. Tout d'abord il s'en appropria les éléments matériels et réussit à parler l'anglais assez correctement pour qu'il pût aborder dans la suite avec une parfaite aisance, soit les tribunes des meetings unitaires de la Grande Bretagne, soit les chaires des États-Unis.

J'ai prêché dimanche en anglais, écrivait-il, le 23 août 1871, de Newport, dans le Rhode-Island; on prétend que je n'ai fait qu'une faute de langue, j'ai forgé le verbe applicate.

Il suffit, d'autre part, de parcourir les colonnes du Lien ou mieux encore de feuilleter les carnets dans lesquels M. Coquerel notait les passages qui l'avaient le plus frappé au cours de ses lectures, pour nous convaincre de la sûreté et de la richesse de ses connaissances littéraires. Tantôt nous rencontrons un spirituel article sur le courage dans la poursuite de la vérité religieuse à

propos de la devise des comtes de Macclesfield : « Osez savoir; » tantôt un vers de Milton en appelle un de Longfellow, une maxime de Shaftesbury une autre d'Émerson ; toujours nous sommes charmés par la nouveauté et l'a propos de la citation. Le curieux mouvement théologique qui s'est produit dans ces dernières années, soit de l'autre côté du détroit, soit au delà de l'Atlantique, fut apprécié par lui avec la même impartialité et la même compétence que l'aurait fait son oncle, quoique avec un sens religieux plus chaud et plus intime. Peu à peu il arriva à ne pas connaître seulement les livres, mais leurs auteurs, et noua d'étroites relations, soit avec le Dr Martineau et le doyen Stanley, soit en Amérique, avec les Révérends Lowe, Gollyer, Bellows. Le journaliste et le théologien laïque s'effaçaient chez Charles Coquerel devant l'historien. A l'époque dont nous parlons, il travaillait à son livre sur les Églises du Désert, si riche en faits nouveaux et en documents inédits, pénétré d'un bout à l'autre par un souffle de libre et fière croyance huguenote et il n'avait pas de peine à communiquer son enthousiasme à son jeune auditeur. Les annales de la Réforme ne furent pas pour Athanase un pays étranger, dont on ne parvient après de pénibles recherches et de laborieuses explorations qu'à se faire une idée trop souvent infidèle, mais un sanctuaire domestique, la demeure vénérée où s'était écoulée son enfance et dont il devinait d'instinct les plus secrets replis. A son appel les pères en la foi reprenaient leur austère physionomie, les lieux témoins de leurs exploits et de leur martyre se revêtaient des couleurs du passé, les faits s'enchaînaient dans un vivant organisme, l'histoire, grâce à une pénétrante sympathie, devenait, comme le veut Michelet, une résurrection. Et cela non seulement pour

ses travaux sur le protestantisme français auxquels iï s'adonnait avec prédilection dans ses trop courts moments de loisir, mais partout et toujours, lors d'un compte rendu, d'un article de controverse, de la péroraison d'un discours. Toutes les fois qu'il avait besoin d'un argument, d'une exhortation, d'un exemple, il se tournait vers ses héros, évoquait leurs mâles vertus et réussissait par son accent de sincérité émue à faire partager ses convictions à tous ceux auxquels il était donné de le lire et surtout de l'entendre.

De bonne heure aussi, en contemplant les trésors littéraires déposés dans la bibliothèque de son oncle, s'alluma en lui la flamme du collectionneur qui le poussa à rassembler des gravures, des autographes, des papiers de famille, des livres rares et précieux.

Tu me demandes, écrivait-il de Genève à sa sœur le 29 septembre 1842, si je sympathise avec ta prédilection pour les choses du temps passé ! Tellement que j'ai été tout content de te voir exprimer ce sentiment. Je ne te croyais pas ce rapport avec moi; c'est donc là une jouissance de plus. Ce bonheur du chez soi, je l'éprouve toutes les fois qu'au retour d'une de mes absences je me retrouve dans ma chambre, devant ma table, sur mon canapé, au milieu de mes livres et chaque fois que je rentre après une course de quelques heures, je revois presque avec émotion la belle figure de M. de Candolle qui est toujours là pour me recevoir. Il y a dans l'amour du passé, dans le culte des souvenirs, comme on l'a un peu ambitieusement nommé, une source profonde de touchante et vraie poésie. C'est la base des grandes et fortes vertus.

Charles Coquerel jouissait trop des précoces aptitudes de son neveu pour ne pas l'initier aux saines méthodes historiques et lui apprendre à recueillir les documents de première main, à les interroger, à en discuter lapor-

îée et en déterminer la valeur. Il lui légua aussi par testament ses papiers protestants rassemblés avec une si intelligente sollicitude, qui l'avaient intéressé et édifié jusque dans sa dernière maladie. Dans le nombre se trouvaient les lettres si spirituelles et si touchantes de la Sœur Anne-Julie Fraisse à Mme Duvoisin dont il lui recommandait vivement la publication. Ce vœu suprême fut scrupuleusement accompli, puisqu'au lieu de se borner à la mise au jour de lettres inédites, M. Coquerel écrivit un pur chef-d'œuvre : Jean Calas.

La perte de ce conseiller si sûr et si respectueusement écouté affecta douloureusement les premières années de son séjour à Paris.

Ma chère Pauline, écrivait-il le 3 février 1851, je ne veux pas te laisser sans nouvelles, quoique tu devines facilement tout ce que j'ai à te dire. Je t'ai écrit un court billet, le jour même de notre malheur, regrettant beaucoup de ne pouvoir te préparer à cette cruelle nouvelle. Hier nous l'avons enseveli, M. Martin-Paschoud a fait la cérémonie et admirablement. Après les paroles d'usage il a lu un court et admirable morceau sur la Certitude de l'immortalité (un fragment d'un des ouvrages de mon oncle, son roman de Cariteas), et il a dit ensuite : La bouche qui a prononcé ces nobles paroles, la main qui les a tracées sont là (montrant le cercueil au fond de la fosse ouverte), mais le cœur qui les a senties, l'âme qui les a conçues, sont-elles là aussi? Non. Etil estpartide là, donnant mon oncle lui-même pour garant de sa propre immortalité. Il a parlé de son esprit et de son cœur en homme capable de les apprécier et il a montré qu'on peut pleurer pour soi la mort d'un tel homme, mais qu'on doit bénir pour lui l'entrée dans une vie plus élevée dont il était si capable.

Mon oncle, fidèle à ses principes, avait défendu toute pompe et même qu'on invitât à son convoi. Il n'y a donc pas eu de lettres d'invitation; nous avons prévenu person-

nellement un petit nombre d'amis et quelques-uns sont venus d'eux-mêmes, ayant appris la cruelle nouvelle, entre autres le poète Auguste Barbier qui lui apportait le jour même une lettre du comte Mamiani, l'ancien ministre de Pie IX qu'ils aimaient beaucoup tous deux. Barbier était profondément affecté et parlait admirablement de mon oncle ; il me disait : « Jamais je n'ai été le voir sans sortir de cbez lui plus riche que je n'y étais entré.» Il y a quelque temps, mon oncle venait de laisser échapper un gémissement, une de ses vives douleurs rhumatismales l'avait saisi ; il se mit à dire aussitôt : Heureusement il y a des étoiles doubles et même triples. C'était l'idée d'un monde meilleur exprimée avec sa gaieté originale et ses souvenirs de savant, c'était dire à sa manière : « Il y a plusieurs demeures dans la maison de notre Père ! »

Le plus affecté de tous c'est naturellement mon père. Sa douleur est d'une profondeur inexprimable, les larmes étouffent sa voix à chaque instant. Il dépense tant qu'il le peut son énergie à courir partout où il y a un service à rendre à ma tante et à Louise ou une formalité utile à remplir. Dieu veuille, Dieu veuille que ce malheur ne le vieillisse pas trop! Que deviendra-t-il le dimanche soir? Sa joie, sa récompense après le travail de la semaine et la fatigue du matin, c'était de nous réunir tous avec mon oncle, de lui tout dire et de le faire causer. C'est le jour de l'an que nous avons eu ce bonheur pour la dernière fois. Mon oncle tenait surtout pour Louise à l'anglais et lui lègue tous ses beaux livres de littérature anglaise qu'il aimait tant; j'ai offert de donner une fois par semaine à Louise, après l'heure du cours pour lequel elle vient ici, une leçon d'anglais et des tâches pour la semaine. La pauvre enfant, dont on a pu si peu s'occuper depuis trois mois, m'a serré la main avec effusion: c'est convenu.

Ma tante me parlait hier des papiers protestants que j'ai achetés et du plaisir qu'ils ont fait à mon oncle; ils ont été sa dernière distraction et il était heureux de les voir ajoutés à la collection qu'il me lègue. Jamais je n'ai mieux dépensé 200 francs ; il voyait là une preuve de reconnaissance et d'intérêt pour la grande préoccupation de sa vie : l'histoire du protestantisme français. Il a écrit: Je meurs

en bon huguenot » et c'était vrai. Lis le prochain Lien \ Il y a une note très bien dans les Débats. Sa mort a été connue immédiatement à l'autre bout de Paris par des gens qui sont venus à son convoi ; nous ne savons comment ils l'ont apprise. Aujourd'hui et demain je travaillerai chez ma tante aux livres et papiers. Je suis arrivé ici tout juste pour l'aider un peu dans le Lien et apprendre sous lui cette besogne-là pendant la première année, pour la faire de moitié avec lui la seconde, quand ses forces baissaient et le remplacer tout à fait les quatre derniers mois. C'était pour lui une grande consolation de m'avoir là pour l'aider et le remplacer ainsi peu à peu. Il tenait beaucoup au Lien et quand il a été question deux fois de le finir, il ne voulait pas en entendre parler. Il semble que la Providence ait voulu qu'il n'eût pas ce chagrin. Les journaux protestants ont été une de ses plus grandes préoccupations; depuis 32 ans il y a travaillé et avait fondé le plus ancien de tous en 1819.

T'ai-je parlé du testament ? il est plein d'une simplicité et d'une bonté admirables. D'abord il dit en date du 7 novembre qu'il fait son testament en se soumettant entièrement à la volonté de Dieu. Cette soumission chrétienne, toute simple et puissante, il l'a toujours eue dans les malheurs et c'était un grand malheur pour lui que de laisser Louise et son œuvre chérie de l'éducation et du développement de sa fille unique. Elle en profitait très bien ; tout cela est brisé. Il me lègue : 1° ses livres protestants très nombreux et dont plusieurs très rares et anciens et ses infolios ; il y a parmi ses livres sept ouvrages du genre : dictionnaires biographiques, un genre de livres pour lesquels j'ai toujours eu autant de goût que lui ; on y trouve tout et très vite ; 2° ses papiers quelconques, ses autographes dont beaucoup magnifiques: lettres de Washington, Bossuet, Walter Scott, signatures de Newton, Louis XVI, Hudson Lowe sur une pièce datée de Sainte-Hélène et contresignée Bertrand, lettre de Fieschi, et une foule

1 15 février 1851. Charles Coquerel, notice biographique par Ath. Coquerel fils.

d'autres"; 3° pour les léguer à un établissement protestant les papiers protestants : collection Rabaut, collection Peyrat et autres réunies par lui ; 4° les cristaux et l'appareil destinés à l'étude de la polarisation de la lumière. Il y a trois mois à peine, il a donné malgré une fatigue extrême à Etienne, Paul et moi deux longues séances d'expériences et d'explications sur ce sujet qui lui a toujours tenu fort à cœur. Il a dit ensuite à ma tante : ils auront tout cela après moi et je veux qu'ils sachent bien ce que c'est. Ces deux leçons lui ont fait du mal ; il avait parlé debout pendant des heures, mais c'était pour ne nous léguer ces objets précieux qu'après nous les avoir fait bien connaître. Nous avons été étonnés qu'il me les léguât à moi ; il m'aura choisi pour ces choses très délicates et fragiles comme l'homme établi, marié, de la famille et pouvant mieux les conserver.

Il y a quelques paroles tristes et bien affectueuses dans ta lettre dont j'ai été tout ému. Oui j'ai prié pour toi et je le ferai encore jusqu'à ce que nous soyons réunis et que nous puissions prier ensemble. Nous sommes dans un monde où. si l'on oubliait de prier, mille douleurs le rappelleraient et où il n'y a pas d'affection qui ne frappe plus d'une tête. Ce sont des liens de plus, ils nous apprennent à prier les uns pour les autres.

Cette esquisse du développement intellectuel de notre ami serait incomplète, si nous passions sous silence une femme aussi éminente par l'esprit que par le cœur, Mme Mojon née Bianca Milesi. Italienne, élevée dans un couvent mais avide de liberté et de savoir, elle était encore tombée très jeune du bigotisme des nonnes milanaises dans un scepticisme absolu, à la seule exception de l'immortalité de l'âme. L'étude, l'expérience de la vie, les joies de la famille, des aspirations aussi ardentes que soutenues vers le beau et le bien, lui firent désirer et chercher la foi. Sismondi, qui la lui communiqua par la lecture de l'Évangile, fut entouré par elle d'une gra-

titude et d'une vénération illimitées. Lorsque plus tard Mme Mojon se fut fixée à Paris, M. Coquerel père lui donna une instruction religieuse complète et l'admit publiquement, par la participation à la Sainte-Cène, dans l'Église réformée de France. Athanase, qui se trouva tout naturellement introduit dans son intimité, fut initié par elle à la vie artistique, rencontra dans son salon d'illustres proscrits, Manin, Montanelli, Poerio, et se prit pour la régénération politique et religieuse de l'Italie d'un durable enthousiasme. Il pensait certainement à cette amie trop tôt disparue, à Sismondi qu'il avait connu à Chêne et dont il publia plusieurs lettres inédites, lorsque le 15 janvier 1853, à propos du procès Madiaï il inséra dans le Lien ces considérations aussi élevées que judicieuses :

L'histoire de la Réformation est rouverte, elle porte sur sa première page le nom de son premier martyr, elle en aura d'autres, elle ne s'arrêtera plus. Une seule chose pourrait la perdre, c'est qu'elle grandit trop vite. Nous ne demandons pour le protestantisme italien qu'une chose : c'est qu'il reste italien. Anglais, Suisses ou Français, ne le compromettons ni auprès du peuple ni auprès des gouvernements, en voulant lui donner notre propre couleur. Notre tâche est de protester, de prier et de secourir les victimes du fanatisme. Laissons la Bible, la vérité, Dieu faire lentement leur œuvre. Que le Protestantisme italien naisse de l'Évangile et des consciences !

Le 3 juin 1 849 M. et Mme Mojon, à une heure de distance l'un de l'autre, succombaient au choléra et M. Coquerel, sous le coup de cette double mort foudroyante, écrivait le lendemain à Mme Gay :

Voici, comme tu le désires, quelques détails sur le convoi de M. et de Mme Mojon. Il n'y avait qu'un corbillard : malheureusement c'était un des plus beaux avec quatre

panaches et des étoiles d'argent, mais en ces jours-là on donnait les corbillards à peu près au hasard ; ils ne suffisaient pas. Il n'y a eu qu'une tombe où le mari et la femme reposent ensemble, s'il est permis d'employer cette expression, devenue habituelle et au fond si inexacte. Dans la seule voiture qu'on ait pu obtenir étaient mon père, Bénito1, le commandant Lebœuf, directeur de l'École polytechnique et M. Emile Souvestre. Suivaient six ou sept fiacres ; il y avait plus de trente personnes. On a eu d'abord à subir un très long et très pénible retard à cause de la négligence des employés ; la tombe n'était pas prête. Je plaignais bien Benito pendant les trois quarts d'heure qu'on a mis à élargir la fosse pour qu'elle suffit à deux. Enfin, la cérémonie a commencé ; tu devines qui était là : MM. Isidore Geoffroy, Martens, Cerise, etc.

Mon père, déjà très ému en face de ces deux cercueils, a prononcé la formule habituelle et les noms des deux morts, puis il a dit que ces deux noms et ces deux bières en disaient plus que ce qu'il pourrait ajouter, que depuis trente ans de ministère il n'avait jamais parlé sur une tombe avec autant d'étonnement et de douleur, et en effet il a été saisi d'une émotion telle, qu'à chaque instant la voix semblait lui manquer et qu'il parlait avec les efforts les plus pénibles. Tout l'auditoire pleurait, ces médecins matérialistes et ces incrédules italiens fondaient en larmes. Mon père nous a dit depuis qu'il n'avait jamais vu à un convoi un auditoire saisi tout entier d'une émotion si profonde et d'une si vraie douleur. Il a ajouté qu'il ne pouvait dans cette cérémonie séparer le pasteur de l'ami, oublier la longue amitié qu'il avait eue pour eux et il a parlé des derniers mots de Mme Mojon, de ce moment où elle lui a dit : « Je ne désire pas la mort mais je l'accepte. » Il a montré combien de raisons elle avait de désirer la vie, combien elle souhaitait ardemment faire entrer dans sa carrière nouvelle son fils aine et en préparer une au deuxième, et

'Fils aîné de Mme Mojon, aujourd'hui membre du Conseil d'État français. La fille du colonel Mojon a épousé M. Godefroy Cavaignae, député républicain de la Sarthe et fils du général.

il a fait comprendre d'autant mieux tout le mérite et la beauté de celte résignation. Il a cité ensuite le mot religieux du testament de M. Mojon demandant à Dieu de ne pas survivre à sa femme et il a dit qu'en effet son vœu s'était accompli, comme nous le voyons tous en ce moment même, qu'ils avaient pu s'en aller en paix et avoir confiance en leur fils ; il a parlé alors de Bénito attendri et ferme et

ces deux mots le peignaient parfaitement Là encore il

a parlé avec beaucoup de force et de cœur. Il a fini par des exhortations à nous tous de vivre en vue de l'autre monde et à profiter de si terribles avertissements, chacun remplissant sa tâche de toutes ses forces. Puis il a fait une prière pour Bénito et pour nous tous, afin que de si rudes coups élèvent à Dieu et au devoir nos pensées. Je n'ai presque jamais vu chez mon père une si violente et si irrésistible émotion, il n'était pas maître de lui du tout. Bénito, pénétré de douleur mais fort et calme, s'est parfaitement montré alors et depuis ; ce coup mûrira son caractère.

Ma chère Cécile *. Si je n'avais pas mal aux yeux, je t'aurais écrit plus tôt pour te remercier bien vivement de ton charmant cadeau. Je suis enchanté d'avoir à la fois un échantillon très distingué de ton talent, ce que je désirais fort depuis extrêmement longtemps, et une chose aussi précieuse pour moi que le portrait de Mme Mojon. Malgré l'élégance et la richesse du cadre, je l'ai mis dans mon cabinet pour avoir toujours sous les yeux ce portrait qui me rappelle à la fois deux des êtres que je chéris le plus et j'aime à réunir dans un même sentiment ceux qui vivent ici-bas et ceux qui vivent là-haut. C'est une chose fausse que de penser à ceux qu'on a perdus comme n'étant que dans le passé, comme étant finis ; il faut les voir autant dans le présent et l'avenir que dans le passé, ce portrait m'y aidera. C'est une idée bien affectueuse que tu as eue de choisir pour sujet du cadeau que tu m'avais promis, une figure qui en relève tout le prix. Quelle femme étonnante c'était, encore plus par le cœur et le dévouement que par l'esprit, malgré la vivacité et l'étendue du sien !

1 Lettre du 8 octobre 1849.

Son image ne s'effaça jamais du souvenir de notre ami. En 1857, tout pénétré encore de leurs longs et brillants entretiens, il inscrivait sur la première feuille de ses Beaux-Arts en Italie cette touchante dédicace :

Je consacre ces quelques pages à la mémoire d'une des plus nobles âmes que Dieu m'ait donné de connaître, Bianca Milesi Mojon, dont le souvenir m'a suivi partout dans sa patrie et qui m'a inspiré dès mon enfance l'amour de l'Italie et des beaux-arts.

En 1873, pendant son avant-dernier séjour sur cette terre classique, lorsque, attristé et malade, il ne demandait plus aux lieux naguère parcourus avec une si vive et si pleine allégresse, qu'un peu de détente intellectuelle et l'oubli passager de ses maux, la pensée de Mme Mojon lui revenait tout naturellement à l'esprit, à la nouvelle de la mort de Manzoni ou en 1872 après une visite au tombeau de Manin :

Tout Milan est encore plein du deuil de Manzoni et l'on y crie ce soir : Morte de Ratazzi. Les hommes d'hier partent à la file. Je vais ce soir au théâtre voir les Promissi Sposi qu'on a mis en opéra. Que de choses ce roman me rappelle ! A quinze ans Mme Mojon m'en a tourné la tête, j'ai vécu avec don Abbondio, Lucia Mondella, Renzo Tramaglino et le terrible Unominato comme avec des êtres réels

La première chose que j'ai faite en sortant de l'hôtel a été un pèlerinage, à la distance d'une demi-minute il est vrai, à la tombe de Manin. Il a un monument provisoire dans sa chère basilique de Saint-Marc, dont il m'a parlé en fondant en larmes et il est le seul qu'on y ait inhumé depuis trois siècles ; il l'a mérité. Pas d'autre inscription que son nom mais des fleurs, des couronnes et la foule émue qui vient saluer ce grand homme.

1 Lettres à Mme Coquerel. Milan 5 juin 1873. Venise 28 juillet

Plus encore qu'en l'initiant au culte du beau, MmeMojon avait rendu à son jeune ami un précieux service en mettant entre ses mains les œuvres de Ghanning.

Que de fois « s'écriait trente années plus tard Coquerel1 avec une pieuse émotion, » que de fois dans cette belle langue italienne, qu'elle parlait avec tant d'amour, nous l'avons entendue louer éloquemment en Channing l'élévation des vues, [la délicatesse exquise des sentiments, la générosité du cœur le plus dévoué, le courage patriotique et religieux. Aussi nous semble-t-il l'entendre de nouveau, quand nous lisons une étude sur Channing publiée en Italie et en langue italienne. Il est donc venu pour son pays ce beau jour d'émancipation religieuse, de libre et pieuse pensée, qu'elle a salué de loin avec tant de foi et d'espérance en Dieu. Il nous semble l'entendre nous redire : « Ayez confiance en l'avenir de l'Italie ! elle lit, elle pense, elle ose étudier, elle cherche la religion, non dans les dogmes et dans les rites mais dans la vérité et l'amour. » Que n'ètes-vous là pour voir ces grandes choses, cette aurore d'un magnifique avenir, vous qui l'avez tant appelée de vos désirs, de vos prières, de vos efforts, mais vous aviez la foi, la vraie, la puissante, celle qui n'est pas un dogme, qui est bien plus, une fdiale confiance en Dieu, au progrès, à toutes les saintes libertés ! Ce que vous n'avez pas vu en ce monde, âmes grandes et dévouées, Channing, Sismondi, Bianca Milesi, vous l'avez prévu, vous l'avez prédit et vous avez contribué à le préparer.

L'éducation d'Athanase Coquerel fut donc toute libre et spontanée. En dehors des conseillers vénérés de sa jeunesse, il ne connut d'autres guides que les livres dont il fit de bonne heure une abondante consommation, mais dont de bonne heure aussi il apprit à se servir avec une intelligente hardiesse. Il n'était pas encore sorti de l'adolescence que déjà se dessinait en lui une forte et

1 Lien, 28 novembre 1863.

attrayante individualité, l'impérieux besoin d'éprouver et de sonder toute chose, d'être au clair avec sa propre pensée, de se former sur tout sujet des convictions nettes et réfléchies, de ne se laisser imposer par aucune autorité humaine ni asservir par aucune tradition, quels que fussent son âge et son prestige. Dès cette période commençait à s'esquisser devant ses regards cet idéal qu'il a retracé d'une main si ferme dans cette réponse à M. Emile Montégut :

Quel moyen d'arriver à l'éducation individuelle, d'opérer la réforme intérieure? La religion qui répond à ce qu'il y a de plus intime et de plus profond dans l'homme, l'Évangile surtout qui descend jusqu'au plus mystérieux sanctuaire de la conscience et de l'âme, le protestantisme qui a saisi l'Évangile par le côté le plus vivant et le plus pratique et résisté plus que toute autre puissance des temps modernes aux ennemis de l'individualité et de l'indépendance personnelle, donnent à cette grave question une réponse plus complète. Croire en Dieu, l'aimer, le servir, se dévouer à ses frères, nourrir son esprit de pensées saintes et vraies et remplir son cœur des sentiments « qui ont habité en Jésus-Christ, » être scrupuleusement fidèle à tous ses devoirs, en un mot conquérir par la prière et l'effort moral une foi religieuse, une vie chrétienne individuelle, indépendante, tel est le moyen unique et suprême de fonder sa personnalité, d'en faire éclore et d'en développer d'autres autour de soi et de sauver dans un sens tout à fait réel et sérieux l'Église et la société1.

Élevé dans la maison paternelle par les soins d'un vieux précepteur d'origine genevoise, M. Yung2, il n'en

1 Lien, 1er novembre 1856.

2 Coquerel ne suivit à la Sorbonne et au Collège de France que quelques cours de lettres, ceux entre autres de MM. Boissonnade, Saint-Marc-Girardin, Villemain. Ce dernier témoigna toujours un affectueux intérêt à son ancien auditeur qui, plusieurs années après,

subit pas moins avec distinction les épreuves universitaires et obtint, le 22 février 1837, son diplôme de bachelier es lettres1, en juillet 1839 celui de bachelier es sciences. En dehors du cercle étroit de la famille, de son frère Charles, le futur chirurgien de marine, très fin, très original, très affectueux sous sa rude et caustique enveloppe, de sa sœur Cécile à laquelle l'unissait la communauté des goûts littéraires et artistiques, nous ne lui connaissons d'autre camarade avant son départ pour Genève que M. Charles Read, déjà bibliophile passionné, avec lequel il s'entretenait à cœur joie d'autographes et de papiers huguenots.

L'éveil de la délicatesse morale chez notre ami fut également très précoce. Nous empruntons à un article de M. Dide dans les Étrennes chrétiennes2 cette agréable anecdote :

Enfant, paraît-il, il avait été vif, emporté, très diable, il le disait du moins et il est permis de penser que dans sa sévérité pour lui-même il exagérait un peu ; le diable ne dut jamais être bien noir. En tout cas voici un fait de ses quatorze ans qu'il contait un jour avec sa bonne humeur mordante. Comme il était l'aîné, son père lui confiait quelquefois le gouvernement de la petite famille, mais à la condition qu'il fut lui-même maître absolu de son tempérament, sinon tout ce qu'il dictait était nul, frères et sœurs étaient déliés du devoir d'obéissance. Le jeu de nos bonnes pièces était donc écrit : le contrarier, le mettre hors de soi, faire qu'il éclatât et reconquérir ainsi toutes les libertés. Or, ce soir-là il était convenu qu'il déclamerait quelques vers, quatre flambeaux étaient allumés au coin de la

fut heureux de lui manifester sa gratitude en rendant compte le 21 avril 1860 dans le Lien de Y Essai sur Pindare.

1 Grâce à un piquant concours de circonstance, le premier était signé par M. Guizot.

2 Etrennes chrétiennes, 1877.

table. D'abord tout alla bien, l'auditoire était attentif. Mais bientôt la turbulence se réveille, l'orateur reste ferme ; la turbulence redouble, il s'est promis de tenir bon; alors on cause, on crie, on rit, on se moque ; il résiste, il lutte, il se mord les lèvres, mais à la fin c'en est trop, un flambeau est sous sa main, il s'en saisit comme il se serait saisi de toute autre chose et le lance sans regarder; heureusement personne ne fut atteint. Ce fut, disait-il, la date de la conversion. Jusque-là il avait commencé bien des essais, à partir de ce jour toute violence lui fit horreur. Le flambeau, instrument de sa colère, lui devint un excellent précepteur de patience. Il y songeait toujours, l'avait sans cesse devant les yeux et à la moindre tentation il se rappelait la malheureuse scène. Flambeau ou autre chose, tous ceux qui l'ont approché ont connu le plus égal et le plus étonnant des caractères. On a pu vivre des années auprès de lui, pénétrer dans son intimité la plus parfaite, sans surprendre jamais, non un mouvement de colère mais un simple signe d'humeur.

Quelques années plus tard, au moment où M. Coquerel se disposait à venir à Genève pour s'y préparer au saint ministère, le 9 juillet 1 839, son parent par alliance, M. Mollet d'Amsterdam, lui rendait l'excellent témoignage que voici :

Je me souviens de toi comme d'un jeune homme de taille médiocre avec un air bon enfant et un regard qui semblait dire : Je veux être aimable envers tout le monde, savant autant que faire se pourra, utile à moi-même et aux autres. Tu t'es toujours montré prévenant et affectueux à mon égard; je ne doute pas que tu ne deviennes un homme de mérite qui se plaira à rendre service à ses semblables et saura rester simple et modeste au milieu de ses succès.

Le 9 septembre de la même année, au moment de commencer ses études de théologie, notre ami recevait de M. Juillerat, au nom du Consistoire de Paris, la recommandation suivante :

Héritier des talents paternels, il a déjà fait ses premières études avec distinction ; puisse-t-il, en croissant sous vos yeux dans la sagesse évangélique, devenir un des flambeaux de nos églises et les édifier surtout par sa piété.

Jamais prédiction ne s'est mieux réalisée, lors même que vingt-cinq ans plus tard on put lire le nom du même M. Juillerat au bas de l'acte qui brisait le ministère du suffragant de M. Martin-Paschoud.

Un moment la gloire littéraire parut séduire Athanase Coquerel, il rêva de devenir poète, critique d'art, publiciste, mais cet éblouissement dura peu et ses propres goûts, plus encore que l'exemple et le désir paternels, le ramenèrent vers le pastorat. Il était sincère, lorsque vingt-cinq ans plus tard, du haut de cette chaire de l'Oratoire occupée par lui pour la dernière fois, il s'écriait avec une communicative émotion :

J'aimais le ministère de l'Évangile ; il avait été le désir de toute ma vie, le rêve de mon adolescence et de mon enfance elle-même. Je n'ai rien tant souhaité que de marcher sur les pas de mon père dans cette voie sacrée. Ce fut toujours le but constant de mes études, le centre où je rapportais toutes mes pensées, l'objet de mes plus chères espérances, toute mon ambition. J'aimais la prédication de la Parole sainte; j'étais heureux, quand, emporté par ma conviction ou par l'élan de quelque émotion religieuse, je m'oubliais moi-même et tout avec moi, pour ne voir que vous et la vérité que je vous annonçais, le grand besoin que vous aviez d'elle et tout le bien qu'elle devait vous faire *.

1 Sermon d'adieu, p. 13.

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