GENÈVE
L'Académie de Genève, dans laquelle de 1839 à 1843 séjourna Athanase Coquerel, était très fréquentée à cette époque par les étudiants en théologie français. On peut être surpris au premier abord de ce que ces jeunes gens se rendissent dans une ville étrangère, comme s'il n'eût pas suffi pour leur préparation des facultés nationales de Montauban et de Strasbourg, mais l'une et l'autre offraient à côté de réels avantages de non moins sérieuses lacunes.
Dans la première, après chaque élection professorale et malgré le désir très nettement exprimé par la majorité des protestants français, se fortifiait le parti de l'orthodoxie exclusive. Plus ou moins complètement représenté par MM. Jalaguier, Encontre, Bonifas-Guizot, deFélice, il atteignait son maximum d'intensité comme d'éclat oratoire avec Adolphe Monod. Le doyen, M. Montet, figurait au premier rang des libéraux, mais bien qu'il occupât la chaire d'histoire ecclésiastique, il était beaucoup moins connu comme érudit que comme prédicateur. Son gendre, M. Michel Nicolas, déjà très apprécié dans les régions savantes pour ses solides recherches philosophiques, enseignait dans la section préparatoire, où il resta toujours confiné, malgré des labeurs et des talents de premier ordre.
Ni le reproche d'étroitesse ni celui d'insuffisance scientifique ne pouvaient être adressés à la Faculté de Strasbourg, mais aux yeux de la plupart des protestants, de ceux surtout du Midi, elle se perdait dans un vague mystérieux, au plus épais des brumes d'outre-Rhin. A vrai dire, par l'esprit qui y régnait comme par les traditions d'un glorieux passé, elle revêtait un caractère moins français que germanique. C'était dans ce dernier idiome que s'exprimaient de préférence ses professeurs, qu'en 1842 M. Bruch composait son ingénieux Essai sur les Attributs de Dieu et M. Reuss ses admirables travaux sur le Nouveau Testament'. D'autres, tels que M. Yung, malgré une érudition bénédictine dédaignaient d'écrire ou disséminaient leurs productions dans des revues ignorées de ce côté-ci des Vosges, au lieu de les grouper en un tout compact et harmonieux. Enfin les deux professeurs alsaciens qui ont exercé sur le développement de la théologie française la plus forte et la plus heureuse influence, MM. Reuss et Schmidt, n'occupaient pas en 1839 les chaires auxquelles semblaient les désigner leurs études favorites, mais enseignaient, l'un la morale, l'autre l'homilétique, selon le précepte assez généralement suivi à cette époque, en vertu duquel il s'agissait davantage d'attacher à un titre quelconque un homme de mérite à une Université que de lui assigner un champ d'action de tout point conforme à ses goûts et à ses aptitudes2.
Genève, que rattachaient à la France huguenote de si nombreux et si puissants souvenirs, où pendant la
1 Die Geschichte der heiligen Schriften des Neuen Testaments.
2 MM. Reuss et Schmidt ne furent appelés qu'en 1864 aux chaires d'hébreu et d'histoire ecclésiastique en remplacement de MM. Fritz et Yung.
Restauration les candidats non seulement achevaient leurs études, mais étaient consacrés au saint ministère, Genève offrait à l'époque, où s'y rendit Athanase Coquerel, le triple avantage d'interpréter dans un esprit de largeur et de tolérance les vérités évangéliques, de compter parmi les membres de son clergé plusieurs prédicateurs éminents, de posséder, grâce à la réunion de plusieurs facultés dans son sein, une vie scientifique d'une richesse et d'une diversité auxquelles ne pouvait prétendre aucune autre académie de langue française.
L'homme en qui s'incarnèrent le mieux pendant cette période ces sages et libérales traditions, fut Jacob-Élisée Cellérier. Pasteur et professeur, investi à diverses reprises par ses collègues de la présidence de la Vénérable Compagnie et du rectorat, l'un des organisateurs du Jubilé de la Réformation et des auteurs de la version du Nouveau Testament, dite de 1835, il s'acquitta toujours à la satisfaction générale de ces graves et délicates fonctions, grâce à un travail persévérant et à une discipline sévère sur lui-même. Un des premiers parmi les représentants du libéralisme supranaturaliste, il initia ses élèves aux méthodes d'outre-Rhin et apporta dans les recherches exégétiques une indépendance qu'il conciliait sans effort avec un profond respect pour les Livres saints. Son Commentaire sur l'Épître de Jacques, tout pénétré de l'esprit de Néander, son Manuel d'Herméneutique, demeurent les modèles d'une érudition patiente, exacte r judicieuse. Plus encore que le savant, l'homme en aurait imposé à ceux qui l'approchaient par son austérité morale et son obéissance scrupuleuse au devoir, s'il ne les avait gagnés par sa paternelle sollicitude. Devenu à son tour pasteur et publiciste, M. Coquerel, qui avait pu admirer dans l'intimité cette vie si bien remplie et si
digne, en traçait dans le Lien cette esquisse inspirée par la mémoire du cœur :
A ceux qui savent avec quel zèle et quel succès M. Cellérier a rempli les fonctions de professeur, de doyen de la Faculté de théologie, de recteur de l'Académie de Genève, mais qui ne savent que cela, nous diront hardiment qu'ils ne le connaissent pas. Il faut avoir vu de près le pasteur, ou plutôt le père de famille, ou mieux encore le chrétien, l'humble fidèle, le membre de la paroisse des Eaux-Vives, pour savoir tout ce qu'il y a d'élévation religieuse et morale, d'amour du bien, de sentiment chrétien chez cet homme vénérable et éminent. Celui qui écrit ces lignes ne parlera jamais du professeur qu'avec une profonde reconnaissance, de l'homme et du chrétien qu'avec une vive admiration. Il faut avoir vu de près cette piété si solide, sans le moindre effort, sans ombre d'exagération et cependant si profonde et si émue, cette piété si naturellement et si constamment pratique, il faut avoir surpris maintes fois et à son insu quelques-uns de ses touchants secrets, trop nombreux pour qu'il réussisse à les cacher tous, il faut avoir vu tout cela, avant de bien savoir à quel titre M. Celléiïer a le plus de droit à l'affection et au respect l.
Une amitié fidèle et déjà longue unissait M. Coquerel père à un autre membre du clergé genevois dont le souvenir demeure aujourd'hui encore des plus vivants parmi nous et qui a laissé à une longue série de disciples les plus bienfaisantes impressions. Pasteur et professeur, -organisateur fertile en ressources, travailleur infatigable, M. Munier se trouvait en 1840 à l'apogée de son influence et de son talent et formait avec Auguste de la Rive et Rodolphe Tœpffer, ce fameux triumvirat dont il était alors de mode de se plaindre, mais que ses détrac-
1 Lien 2 mars 1850. Sermon de M. Cellérier pour la visite de paroisse des Eaux- Vives.
teurs ont eu sous un autre régime politique tout le loisir de regretter. Cette haute situation lui était rendue facile par la possession de qualités ordinairement opposées : clarté de la pensée, promptitude du jugement, énergie dans la poursuite du but et souplesse dans le choix des moyens, profonde connaissance des hommes et des choses. Sa verve dans la discussion et sa puissance dialectique n'avaient d'égales que son tact et son autorité lorsqu'il occupait le fauteuil présidentiel. Par un malheureux concours de circonstances cet orateur accompli demeura toute sa vie confiné dans la chaire d'hébreu, à laquelle ne l'avaient qu'insuffisamment préparé ses précédentes études et ne fut jamais appelé à celles de philosophie ou d'homilétique \ dans lesquelles sa généreuse nature aurait pu se déployer avec toute sa richesse et sa flexibilité ; mais même dans ces fonctions qui pouvaient lui paraître ingrates, de quelle clarté ne faisait-il pas preuve dans son exposition, quelle sûre connaissance il possédait de la Bible, avec quel enthousiasme il en révélait à ses élèves les beautés poétiques et oratoires !
Beaucoup plus remarquables étaient ses leçons toute volontaires de récitation et d'improvisation. Athanase Coquerel qui en avait joui et profité dans une large mesure, en donnait dans le Lien2 cette fidèle description :
11 n'y a pas d'étudiant à Genève qui ne se rappelle avec reconnaissance et regret les heures consacrées par M. Mu-
1 M. Munier se présenta en 1824 pour la chaire de philosophie pour laquelle il se vit préférer M. J.-D. Choisy ; en 1840 il fut un moment question de l'appeler à celle d'homilétique laissée vacante par la retraite de M. Duby et de confier celle d'hébreu à M. Segond, mais les suffrages de la Vénérable Compagnie se portèrent définitivement snr M. Edouard Diodati.
2 1er février 185^.
nier, outre ses leçons d'hébreu et d'exégèse, aux exercices de récitation et de composition. Rien n'est plus frappant que la sagacité et le tact avec lesquels il saisit, il prend sur le fait les défauts naissants de ses élèves, sa spirituelle et bienveillante manière de les leur faire sentir à euxmêmes et de leur apprendre à s'en corriger. Parfois le professeur s'anime en parlant, s'enthousiasme des beautés du modèle qu'on a essayé de reproduire devant lui et tantôt il lit ou récite lui-même Saurin ou Racine avec une entraînante et vigoureuse éloquence, tantôt il détaille avec un goût parfait et une verve piquante les grâces et les fines saillies d'une fable de la Fontaine ou d'un fragment de Molière. Ces leçons servent plus peut-être que tout autres à développer les facultés de l'esprit et contribuent surtout à l'amélioration si nécessaire du matériel de la prédication en France.
La même promptitude et la même sûreté de jugement se retrouvaient dans les critiques auxquelles ce maître si consommé dans l'art de la chaire soumettait les sermons de ses élèves : il discernait dans ces ébauches encore informes le fort et le faible, louait, blâmait, stimulait, mais ne décourageait jamais.
Si l'on nous demandait, dit avec raison M. F. Coulin f, quelle était, des innombrables applications de ses belles facultés, celle où il excellait, nous répondrions que c'était dans ses leçons d'homilétique pratique. Il y apportait une intensité d'intérêt, une justesse d'observation, une clarté d'intelligence, une richesse d'expérience, une vivacité d'exposition et par dessus tout une passion d'être utile, qui faisaient de lui le critique fécond par excellence. Il avait comme tel le rare et incomparable mérite de ne jamais imposer sa méthode ou sa manière à des natures souvent fort différentes de la sienne, mais de se sortir en quelque sorte de lui-même, de se transporter dans l'esprit de son
1 Notice placée en tête des conférences et discours de M. Munier, 1874.
élève et de s'identifier avec lui. pour l'éclairer ensuite en lui faisant toucher au doigt ses fautes et en lui enseignant le meilleur parti à tirer de ses facultés. C'était, si l'on peut ainsi parler, l'élève qui se jugeait lui-même et s'orientait pour l'avenir au flambeau de l'intelligence et de l'expérience que son professeur lui prêtait pendant un moment. On avait du premier coup avec lui l'agréable sensation d'être compris et expliqué. Il ne demandait jamais que le possible et savait toujours le faire paraître aisé. De là vient qu'il pouvait être très difficile, très exigeant, sévère même, sans pour cela cesser d'être très encourageant. Impitoyable pour la paresse, il n'y a pas si pauvre essai de prédication dans lequel il ne sut trouver des germes à développer et des espérances à encourager dès qu'il y avait reconnu ces deux choses : de la piété et du travail. Encore ici les qualités de sa belle et puissante individualité faisaient la meilleure partie de son art. Ses jugements, ses critiques, ses conseils étaient encore des actes de sympathie.
Peu d'hommes en effet ont plus ardemment aimé la prédication et mieux réussi à communiquer leur saint enthousiasme à leurs disciples, peu se sont fait une idée plus vraie du ministère chrétien dans sa grandeur et sa simplicité. Admis dans l'intimité de cet éminent serviteur de Dieu, Àthanase Coquerel ne reçut pas seulement de lui pour sa future carrière des conseils et des directions ineffaçables, mais poursuivit auprès de Mme Munier-Romilly, sa brillante et spirituelle compagne, l'éducation artistique si heureusement commencée par Mme Mojon.
J'ai fait une visite à Mme Munier * qui est bien la femme la plus originale que j'aie vue. Elle m'a très bien reçu et m'a fort sermonné sur mes inassiduités et mes inattentions aux leçons; je lui ai annoncé qu'il allait en être tout autrement et que je ne manquerais pas une leçon du semestre.
1 Lettre à Madame Cécile Gay, 1er novembre 1841.
Alors elle s'est levée et m'a dit : Si vous faites cela, je vous donnerai au bout du semestre ce que vous demanderez ; je vous laisse complètement libre de choisir ce que vous voudrez, je vous le promets. Malheureusement une méprise m'a fait manquer une leçon qui du reste est la seule. Je parie que tu serais curieuse de savoir ce que j'aurais choisi. J'en parlais une fois à Mme Duvillard qui me disait, que demander autre chose à Mme Munier qu'un portrait, serait la blesser. Or comme je n'ai d'autre figure à mes ordres que la mienne, il m'aurait fallu prêter mon vilain masque à l'illustre crayon de Mme Munier.
L'auteur des Beaux-Arts en Italie professa toujours pour le sympathique talent de son aimable protectrice l'admiration la plus vive et la plus sincère.
J'ai été voir ses pastels, écrivait-il à Mme P. Coquerel, pendant un séjour que faisaient à Paris, en 1856, M. et Mme Munier, ce sont des tableaux copiés au Louvre et le coloris aussi chaud que celui de Murillo ; c'est magnifique.
Le dimanche auparavant il avait eu le plaisir d'offrir la chaire de l'Oratoire à son ancien professeur, de même qu'en 1 862 il l'assista de son active et chrétienne sympathie au lit de mort de M. Isaac Munier 1.
1 Le 25 octobre 1873, à l'occasion d'un opuscule de M. Gaberel, Coquerel rendait un dernier hommage à son maître vénéré avec une affection que n'avaient pu refroidir ni les années, ni l'éloignement, ni les divergences politiques et théologiques : « Nous « nous empressons d'annoncer cette esquisse aux anciens disciples « et aux nombreux amis de ce maître si justement et si profondé- « ment vénéré. Esquisse est le mot : il y avait bien plus à dire. « L'éloge est encore à faire de cette mâle et vibrante éloquence, <■■ de cette rare aptitude à enseigner l'art de la parole, de cette ,« activité prodigieusement laborieuse, de ce grand cœur passionné « et tendre, de cette charité large et infatigablement dévouée, de « cette résignation qui en présence de la mort lente et cruelle du « dernier de ses trois fils gardait une douceur héroïque. La criti-
La chaire d'histoire ecclésiastique dont Athanase Coquerel par ses entretiens avec son oncle avait déjà appris à connaître l'importance, après avoir été occupée par un érudit plus avantageusement connu dans le domaine de la botanique que dans celui de la théologie, Pierre- Etienne Vaucher, venait en 1839 d'être confiée à M. Louis-Étienne Chastel, un savant de premier ordre, qui ne cessa pendant un professorat de quarante-deux années d'améliorer des cours remarquables dès le début et exerça sur de nombreuses générations d'étudiants une influence aussi féconde que dans le champ de la critique et de l'exégèse son collègue et ami, M. Reuss de Strasbourg. S'inspirant des traditions germaniques, de l'enseignement de Gieseler entre autres avec lequel, pour la solidité des recherches et la clarté de l'exposition, il offre une heureuse ressemblance, il dirigea de préférence son attention sur l'histoire des évolutions intérieures du Christianisme et contribua plus que tout autre à mettre en lumière en deçà du Rhin cette vérité aujourd'hui banale, mais trop longtemps méconnue : « Les dogmes ne se sont pas maintenus identiques à eux-mêmes de siècle en siècle, mais chacun d'entre eux a vu le jour à une époque et sous l'empire de circonstances dé-
« que aurait aussi des droits à réclamer, des réserves à faire con- « tre la science trop stationnaire de l'hébraisant, contre la « politique ecclésiastique trop prudente et trop rétrograde du « théologien, contre les théories du conservateur plus favorable au « maintien des formes établies et humaines qu'à la recherche fon- « damentale de la vérité divine. Et cependant l'homme sympathi- « que et puissant de volonté, d'intelligence et d'âme que nous « avons admiré avec passion, loué avec joie, blâmé avec regret, « aimé avec une reconnaissante tendresse, l'homme vit dans ces « quelques pages courtes et un peu pâles. Et c'était un homme, « c'était un maître, c'était un chrétien.
terminées, s'est développé, transformé, altéré et a fini par mourir.» Parmi les leçons les plus neuves et les plus originales, et pour les apprécier à leur juste valeur il convient non de les juger d'après nos méthodes et nos connaissances actuelles, mais de nous reporter à quarante années en arrière, nous mentionnerons, d'après nos propres souvenirs, celles qui traitaient des querelles ariennes et pélagiennes, de la quintuple réaction politique, ecclésiastique, scientifique, mystique et évangélique contre la papauté à la fin du moyen âge, des débats théologiques du XVIme siècle groupés autour de la question fondamentale du salut.
Aux yeux de jeunes gens aussi avides d'instruction que peu accoutumés à une nourriture substantielle, M. Chastel ne tarda pas à devenir le type du savant chrétien. Ses conférences sur l'histoire de l'Église, prèchées de 1835 à 1839, leur ouvrirent de nouveaux horizons par la largeur et l'élévation des vues, l'abondance des matériaux, la fermeté et la concision du style. Aussi leurs sympathies ne lui firent-elles pas défaut lorsque la Vénérable Compagnie, sur de sots rapports, voulut lui intenter un procès d'hérésie. Rien au reste ne prouve mieux que cette anecdote, la marche en avant qui s'impose de nos jours à tous les esprits, même les plus réfractaires, puisque le passage tenu pour si dangereux en 1840 était emprunté au Siècle Apostolique de Néander.
Il se passe ici, écrivait le 16 février 1840 Ath. Coquerel à son père, des choses dont tu as peut-être entendu déjà quelque retentissement et dont je veux t'informer en détail. D'abord et avant tout ce que les mille et dix mille gossips de Genève appellent l'affaire Chastel.
Le bruit avait couru depuis longtemps que ce professeur tendait vers le rationalisme et dans son cours, à travers un épais nuage de restrictions et de correctifs, on pouvait voir
qu'il y avait dans ces bruits quelque chose de vrai. L'orage grossissant a éclaté à la voix de M. Bouvier, dit-on. lequel est toujours sur toutes les brèches à la fois ; dans une séance de la Vénérable Compagnie qui a duré plus longtemps qu'aucune autre de mémoire fort longue, M. Chastel a été accusé fortement de rationalisme. On a très grand'peur de cette couleur, parce qu'à la prochaine élection (et prochaine elle ne peut manquer d'être grâce à la décrépitude de M. Duby), il faudrait nommer un orthodoxe. Compte a été demandé au professeur de sa doctrine sur les miracles, à propos surtout de la conversion de saint Paul, que, grâce à une citation de Néander, il a paru nous expliquer à grands renforts d'imagination pour ôter le miracle que tout le monde y voit.
Malgré le secret que s'imposent presque tous les membres de la Compagnie, tout Genève a glosé sur cette séance, le scandale est venu à nos oreilles et notre prêteur nous a officiellement convoqués en séance extraordinaire, pour délibérer sur notre part de l'affaire. Et nous y avions part, puisque M. Chastel était jugé d'après les cahiers de deux d'entre nous. L'Auditoire, qui est presque en bataille rangée contre ses professeurs et la Compagnie, a pris fait et cause pour l'inculpé. Nous avons à l'unanimité écrit à M. Chastel une lettre très convenable, lui disant que nous démentions les bruits tout à fait faux qu'on se plaisait à répandre, d'après lesquels l'Auditoire aurait été mécontent de lui, lui assurant au contraire que nous ne désirions rien plus qu'une liberté toujours plus grande dans l'enseignement et l'encourageant à marcher de plus en plus fermement dans sa voie. Il a été très touché de cette lettre qui lui a fait grand plaisir.
A la deuxième séance de la Compagnie, M. Chastel, sommé de rendre compte de ses opinions, a toujours refusé de répondre, disant : Destituez-moi si vous voulez ; tant que je suis professeur, je suis en droit d'enseigner ce que je crois et tout ce que je crois. On dit que la Faculté s'est prononcée pour M. Chastel et a défendu ses droits. L'affaire a fini ainsi ; la Compagnie a passé à l'ordre du jour. Tout le monde s'en est mêlé, les journaux vaudois et genevois qui se sont disputés, les dames qui sont les unes pour,
les autres contre, avec un acharnement souvent ridicule. Voilà l'affaire Chastel.
Les étudiants étaient loin de rencontrer la même sûreté et la même richesse scientifique chez le spirituel et toujours fougueux adversaire des hommes et des doctrines du Réveil, J.-J. Caton Chenevière, aussi aimable et aussi bienveillant dans les relations quotidiennes que mal renseigné comme théologien. Notre ami qui, dans sa naïveté, croyait lui être agréable en lui parlant de son cours, le désespérait en réalité par ses questions indiscrètes.
Par une bizarre anomalie les deux seuls professeurs avec lesquels Athanase Coquerel n'ait pas entretenu de rapports un peu intimes, furent les deux titulaires de la chaire d'homilétique : M. Duby, à cause de son état maladif et de son grand âge, M. Diodati, à cause de son extrême réserve. Il serait dans ce dernier cas puéril de faire intervenir, pour expliquer cette apparente froideur, la question d'orthodoxie, car nul, mieux que notre ami, n'appréciait la tolérance de bon aloi manifestée en toute occasion par son maître et l'étendue presque universelle de ses connaissances.
Nous ne saurions mieux clore ces quelques pages consacrées à des hommes bien éloignés de la génération actuelle, mais dont j'ai connu quelques-uns et qui ont laissé le plus doux souvenir, qu'en reproduisant la chanson d'adieu adressée par Coquerel à l'Auditoire de théologie. Elle résume sous une forme toujours exacte et parfois charmante ses impressions pendant les quatre années qu'il passa dans notre vieille Académie.