UN CHANT DU CŒUR
Vous tous, bruyants amis dont la gaieté folâtre
Dans des refrains moqueurs aime à s'épanouir,
Ce lieu, de nos plaisirs si souvent le théâtre,
De chants partis du cœur doit aussi retentir.
Eestez, chansons, legs chéri de nos pères,
Mais qu'un accent plus vrai vous réponde à son tour.
Dans nos esprits passez, rimes légères,
Sans flétrir dans nos cœurs le respect et l'amour.
J'aime voir en Munier une amitié vivante,
Sans s'épancher souvent, grandir en vieillissant,
S'échapper par moments de cette âme puissante
Qui s'ouvre et ne sait plus retenir le torrent.
Sa voix mâle a des appels austères,
Pour troubler le pêcheur et forcer son retour.
Dans nos esprits passez, rimes légères,
Sans flétrir dans nos cœurs le respect et l'amour.
En toi, Diodati, quelle est belle et touchante, Du chrétien convaincu la sainte humilité ! Que de fiers orateurs nous frappent d'épouvante, Leur plus sublime élan ne vaut pas ta bonté. Us sont bien grands, ces nobles caractères, Que la voix de la foi subjugua sans retour. Dans nos esprits passez, rimes légères, Sans flétrir dans nos cœurs le respect et l'amour.
Chastel, ton esprit sage et ta longue constance
Dirigent ton regard dans les ombres du temps,
Ton noble dévouement et ta persévérance
Ne pourront rencontrer de fardeaux trop pesants.
Ton coup d'œil sûr, tes balances sévères,
Jugent, sans se tromper, les siècles tour à tour.
Dans nos esprits passez, rimes légères,
Sans flétrir dans nos cœurs le respect et l'amour.
Cbenevière, ton cœur et ta noble imprudence, Même par qui te haït, ne sont point soupçonnés. Ta franchise, bien plus que ta belle éloquence, Charme, séduit, convainc les peuples entraînés,
Et tes brebis, par ton amour prospères,
Viendront pour leur pasteur plaider au dernier jour.
Dans nos esprits passez, rimes légères,
Sans flétrir dans nos cœurs le respect et l'amour.
Plût à Dieu, que les chefs de toutes nos églises,
Eussent de Cellérier la ferveur et la foi,
Que, comme dans son cœur, sur nos âmes soumises
Régnât le joug sacré de la divine loi !
Qui les entend, envie à ses prières
L'humble et sincère ardeur qui l'émeut chaque jour.
Dans nos esprits passez, rimes légères,
Sans flétrir dans nos cœurs le respect et l'amour.
La muse d'un étudiant n'atteint que rarement d'aussi sereines hauteurs, mais préfère se dédommager des heures consacrées au travail par de gais et humoristiques accents. Les échos de Montalègre et de la Coquille * ont longtemps gardé le souvenir des joyeux refrains : Ils sont passés, les beaux jours des vacances ou Tournez, tournez machines, vous êtes faites pour cela, mais, même aux heures du plus libre épanchement, Athanase Coquerel fut toujours préservé par sa dignité et son élégance natives des images triviales et des comparaisons licencieuses.
Quant à moi, écrivait-il à sa sœur le 18 novembre 1 844 . je vous rendrai le bien pour le mal, si tant est que la chanson suivante soit du bien. Un camarade et ami la chante en mon nom au repas des étudiants français ; c'est sur un air qu'on appelle, je ne sais pourquoi, celui des Amazones. Je t'envoye cela, non comme poésie, mais comme échantillon fortement adouci et civilisé des chansons d'étudiants. Le refrain : le soleil est couché, est emprunté à une chanson sur le même air qui se trouve dans le joli vaudeville intitulé : M. Jovial ou l'huissier chansonnier. Je
1 Restaurant alors en vogue situé au Bourg-de-Four.
ne pense pas que ce genre, qui n'est pas des plus fins, plaise beaucoup à toi ni à maman, mais c'est le genre obligé. Encore ma chanson est-elle trop peu impertinente et trop élégante pour avoir un très grand succès; cependant elle a réussi et le refrain était drôle à entendre répéter en chœur par 32 voix à chaque couplet.
La jeunesse académique de cette époque, très ouverte et très enthousiaste, préférait, pour se délasser, la chanson aux longs discours, et quelques-unes de ses productions, entre autres le Rêve d'un Proposant \ ont justement mérité d'être sauvées de l'oubli. Le vieux cahier où se coudoyent fraternellement les noms de John Cougnard et de Félix Bungener, d'Eugène Mussard et d'Ernest Naville, a vu se réaliser en sa faveur l'aimable pronostic du premier de ces poètes :
Recueil joyeux où la muse modeste Vient confier son rêve ou sa chanson, Avant les jours où, par un coup funeste, L'espoir déçu brise l'illusion, Comme un vieux marbre au classique rivage Conserve un mot de chaque voyageur, Legs précieux, tu transmets d'âge en âge, Les souvenirs du repas du prêteur.
Le cœur naturellement généreux d'Athanase s'épanouit dans ce milieu si chaud et si propice. Parmi les nombreux étudiants avec lesquels il se lia sur les bancs de l'Auditoire et qui, sauf deux exceptions, lui restèrent fidèles dans les bons comme clans les mauvais jours, je mentionnerai parmi les Genevois : MM . Bret a , Cougnard3 , J.-J. Dufour*; parmi les Français : MM. André5, Bas-
1 Par Alexandre Nourrisson.
8 Pasteur à Genève. Mort le 28 juin 1883.
8 Pasteur et professeur d'homilétique à l'Université de Genève.
4 Pasteur à Dardagny. Mort le 21 novembre 1876.
6 Ancien pasteur à Vuillerens, dans le canton de Vaud.
tide, Dardier1, Ernest Dhombres2, Galup8, Guillermet *, Sarrut \ La différence d'âge l'empêcha tout aussi peu de contracter de solides amitiés avec quelques ministres qui se sentaient attirés vers lui par le charme de son caractère et ses précoces talents : MM. Charles Chenevière 6, dont la supériorité intellectuelle s'imposait à tous, François Bordier 7 , que ne purent jamais lui aliéner de graves dissentiments dogmatiques, Élie Lecoultre 8 qui lui communiqua sa passion pour le Salève, Frédéric Le Fort 9 qui avec son obligeance accoutumée lui donna des répétitions d'hébreu, etc.
Ces quatre années de préparation, qui lui avaient d'abord paru très dures à cause de son éloignement de Paris, lui laissèrent somme toute les meilleurs souvenirs. Il était reçu comme un enfant de la maison, soit chez ses professeurs, MM. Munier et Chenevière, soit chez M. et Mme Duvillard-de Perrot qu'il avait déjà connus à Amsterdam et dont le nom demeure intimement uni dans notre ville à celui d 'œuvres excellentes, celle entre autres des Protestants Disséminés. Les salons les plus aristocratiques lui avaient été ouverts grâce à la réputation oratoire de son père et aux relations étendues qu'il possédait dans la ville de Calvin. Parmi les hommes émi-
1 Pasteur à Nîmes.
2 Pasteur à Paris.
3 Pasteur à Tonneins. Mort le 29 avril 1867.
4 Pasteur à Genève.
b Pasteur à Valleraugue. Mort le 11 juillet 1881.
6 Ancien pasteur au Petit-Saconnex, fils du professeur J.-J.- Caton Chenevière. Mort le 1er décembre 1877.
7 Pasteur à Genève, mort le 16 juillet 1881.
8 Ministre du saint Évangile, directeur d'un collège libre des plus estimés, mort le 21 juin 1882.
9 Ancien pasteur à Genève.
nents auprès desquels il trouva le plus sympathique accueil, notre ami se plaisait à se rappeler Augustin- Pyramus de Candolle, Simonde de Sismondi, le Dr Maunoir et l'orientaliste Jean Humbert.
L'élément professoral donnait le ton à cette société polie, éclairée, curieuse des choses de l'esprit. De 1 839 à 1843 enseignaient en effet à l'Académie de Genève, à côté de MM. Munier et Cellérier, dans la Faculté de Droit : Charles Trembley, Jacob Duval et Antoine-Elisée Cherbuliez ; dans celle des Lettres : André Cherbuliez, Adolphe Pictet et Rodolphe Tœpffer ; dans celle des Sciences : Auguste de la Rive, Alphonse de Candolle, Abraham Pascalis et François-Jules Pictet. Encore quelques années et des éléments plus jeunes mais tout aussi distingués étaient introduits en 1842 et 1843 avec MM. Adert, Sayous, Alphonse Favre, Rilliet de Candolle, Ernest Naville.
Ce fut pour Athanase Coquerel une bonne fortune dont il sentit toute la valeur, que d'avoir pu contempler de ses propres yeux ce monde d'élite si agréablement décrit par Aug. de la Rive dans sa biographie d'A.-P. de Candolle et qu'allait irrémédiablement disperser l'arrivée au pouvoir des meneurs radicaux. La Révolution de 1841 avait déjà produit sur lui une impression pénible, quoiqu'il s'occupât très peu de politique et ne comprît qu'à moitié nos affaires locales.
J'ai passé très agréablement, écrivait-il le 2 décembre 1841 à sa sœur Cécile, ma soirée et la journée du lendemain à Prangins, mais, grâce à un sot changement dans les heures de départ, il m'a fallu partir le soir même du dimanche, sans pouvoir aller aux Grâces, où Mme Baumgartner m'avait invité à aller goûter. Tout cela par vertu. Je voulais être à Genève le lundi, pour aller dès huit heu-
res à l'Auditoire, mais il s'est trouvé que ce lundi était le fameux 221 novembre, dont tu as entendu parler sans nul doute. Ce jour-là. on a fait à Genève une bien autre révolution que celle de 1830, une révolution complète et radicale, sans calembourg. En effet il n'y a plus maintenant une seule loi, une seule autorité qui ne soit abolie et tous les citoyens réunis vont nommer une Assemblée constituante, laquelle fera de Genève ce qu'elle voudra et y établira le genre de gouvernement quelconque qui lui plaira. Grande est la désolation dans la fière aristocratie genevoise qui du reste s'est admirablement conduite et qui, autant qu'il m'est permis d'avoir un avis, n'avait d'autre tort que celui d'être puissante et riche. Tout cela s'est passé sans coup férir: hors un jeune magistrat qu'on a rossé et quelques ivrognes qui se rendaient ;cette justice-là entre eux, personne n'a rien eu, mais voilà un petit pays qui était bien heureux, bouleversé.
On dit que le protestantisme y perdra beaucoup, d'autres disent le contraire. Tu peux dire à mon père, comme nouvelle à mettre dans le Lien, que dans sa séance d'hier mercredi 1er décembre, le Conseil Représentatif délibérant sur les conditions nécessaires pour être électeur et éligible à la Constituante, 1 00 membres ont voulu insérer celle de laïque, qui a été rejetée par 124 : ainsi les pasteurs pourront faire partie de ce corps. Une des questions qu'il aura à examiner, sera celle de savoir si à l'avenir les pasteurs et ministres continueront à être incapables de fonctions civiles ou s'ils pourront, comme dans le canton de Vaud. faire partie du gouvernement. Bien des gens sont pour, bien des gens sont contre, on ne sait ce qu'il en sera.
Une conséquence de ces changements, c'est que le grand monde ne recevra guère et que je courrai grande chance cet hiver de danser fort peu. Ce mémorable lundi donc, arrivé exprès de Nyon. j'ai trouvé que j'aurais pu y rester et que, sauf une seule, il n'y avait point de leçons à prendre. J'ai passé toute la journée avec d'autres jeunes gens à regarder l'émeute ; c'était bien le plus triste et le plus niais des passe-temps. J'ai vu les orateurs populaires haranguer la foule du haut des bornes et j'ai
entendu porter en triomphe un certain meneur appelé M. James Fazy; tu diras que j'aurais mieux fait d'entendre les uns et de voir l'autre, mais je n'avais pas le choix. Puis le soir, aux illuminations assez rares des radicaux, a eu lieu la proclamation de la Constituante faite par un huissier jaune et rouge, précédé par quatre tambours et par un domestique qui tenait une chandelle allumée. A toutes les places ils s'arrêtaient et dès que la foule avait fait silence, le porte-chandelle levait le bras, l'huissier nasillait la proclamation, en criant bien haut: Citoyens au nom des Syndics et du Conseil d'État...; puis son français barbare lu tant bien que mal, il mettait sa proclamation en poche, les tambours roulaient de nouveau, le portechandelle mettait sa main devant la flamme, les voisins fermaient la fenêtre et les gamins se remettant à crier, la bande allait recommencer ailleurs. Assez de ces tristes histoires !
Les commotions politiques auxquelles était soumise la république de Genève n'atteignaient que trop indirectement notre ami , pour altérer longtemps sa gaieté juvénile . Pendant les loisirs assez considérables que lui accordait l'intervalle des cours, il aimait, en hiver à réciter dans les salorîs et à jouer la comédie, en été à faire de brefs mais fréquents séjours à Prangins auprès d'une vieille amie de sa famille, Mme Giral, ou bien encore à la cure romantique de Cologny, alors occupée par M. Octave Bourrit *, l'un des hommes qui honoraient le plus le clergé genevois par ses lumières avant de l'édifier par sa foi et sa résignation chrétiennes. Tous ceux qui l'ont connu pendant cette période, ont gardé de la vivacité de son intelligence, ainsi que de la générosité de ses sentiments, le plus agréable souvenir.
En même temps que son esprit s'ouvrait en tous sens,
1 Mort le 27 octobre 1877.
mûrissaient en son cœur les précieux germes qu'une éducation pieuse y avait déposés dès l'enfance et qui lors du choix d'une carrière l'avaient tout naturellement amené vers le pastorat.
Sais-tu. écrivait-il en mai 1841 à sa sœur qui allait se présenter pour la première fois devant la table sainte, sais-tu quelle idée me revient vingt fois par jour ? c'est que tu es bien heureuse: tu vis maintenant une des plus belles semaines que tu auras en ce monde. Je me souviens si bien de ce qui s'est passé pour moi il y a trois ans. Veux-tu que je te dise quelle expérience j'ai faite ? on ne peut pas serrer assez dans son cœur toutes les émotions et toutes les forces que l'on a en de pareils moments ; je l'ai fait, mais pas encore assez.
Il semble dans ces jours-là que jamais cet état de l'âme si élevé, si tranquille, si puissant, ne cesseraet je crois aussi que, pour toi et moi au moins comme pour tous ceux qui ont une éducation vraiment religieuse, il reste toujours dans le cœur quelque chose, beaucoup de ces sentiments. Pourtant tu ne peux comprendre, tu ne comprendras pas de longtemps, et peut-être, si tu avais le bonheur de rester toujours dans la maison paternelle, tu ne comprendrais jamais combien, sans qu'on le sache, dans ce monde où il y a tant de gens qui ne savent ni aimer ni penser des choses élevées et pures, il y a d'influences cachées qui tâchent de détruire peu à peu ce qu'on a de piété, de foi et d'amour dans le cœur. Que de fois il m'est arrivé de me sentir tout près d'être emporté dans ces suites d'idées qui dessèchent et resserrent le cœur et finiraient par dégoûter de la religion ! Et ce n'est pas toujours le mal qui fait cela, mais quelquefois la seule frivolité. Tu ne croirais peut-être pas qu'on pût passer un jour sans penser à Dieu. Cela ne m'est jamais arrivé que je sache, mais quand on en passe seulement deux en y pensant avec froideur et indifférence, le mot est horrible mais vrai, on se sent entraîné par les milliers de petites choses dont la vie est faite, et qui. quand même aucune n'est mauvaise, finissent par étouffer les sentiments religieux et saints ; alors il en vient de mauvais
et. pour revenir où l'on en était, il faut un effort. Or qu'y a-t-il de plus triste que d'avoir un effort à faire pour aimer Dieu et les hommes? Aussi, je t'en prie et je le demande à Dieu pour toi. ne te laisse pas aller à croire que tu es trop bien persuadée, trop émue, trop pénétrée des sentiments que tu éprouves maintenant, pour les oublier ou du moins pour qu'ils diminuent. Us ne peuvent durer, si on ne les entretient, et si l'on cesse un jour de les nourrir, on est effrayé le lendemain de tout ce qu'ils ont perdu.
Ce n'est pas tout. Il est un fait dont on ne comprend la terrible vérité que quand on l'a éprouvé : on est obligé de vivre en ayant tout près de soi le mal. Cela t'arrivera tôt ou tard, et il n'y a personne qui ne passe par des moments où ce mal le tente avec une force incroyable. Il faut combattre, et l'on est honteux après et l'on serait honteux avant, de savoir de quelles choses on est tenté. Il y a des âmes tranquilles, froides, peu impressionnables, pas du tout enthousiastes, pour lesquelles les tentations vives et subites sont moins redoutables ; ce n'est pas là qu'est leur part de la lutte. Mais toi et moi, ma pauvre sœur, nous ne sommes pas de celles-là, aussi tu auras bien à souffrir.
Je le sais, moi qui ai déjàsouffertetvoilàpourquoi, aujourd'hui que la religion est pour toi si douce, si belle, si irrésistible, si pleine d'émotions nouvelles et qui ennoblissent, pleine surtout de tant d'amour et si touchante pour les idées de dévouement qu'elle nous donne, il faut t'en pénétrer, pour avoir la force de l'écouter et de lui obéir complètement, quand elle te paraîtra sévère. C'est surtout d'amour qu'il faut se remplir : il y a tant d'égoïstes à aimer sans qu'ils puissent le croire, il y a tant de bien à faire, et puis l'amour chrétien est une si belle, si pure, si haute sauvegarde contre toutes les attaques possibles. Il me semble que je te vois, revenant avec ta robe blanche, toute émue, les yeux brillants de joie et de larmes; il me semble que nous causons bien longtemps et aussi, que nous restons à penser ensemble' ces grands bienfaits de Dieu; il me semble que je te regarde et que tu me vois, que je t'envie ton bonheur si saint et que tu m'en donnes quelque chose.
Oh ! si je pouvais t'avoir ici et venir te serrer la
main, te regarder seulement dans les mauvais moments ! cela me donnerait de la force. Sais-tu une idée qui m'occupe ? t'est-elle venue aussi ? Je ne sais pas quel jour sera la communion de septembre, mais j'espère bien qu'elle aura lieu pendant que je serai à Paris. Nous pourrons y aller ensemble, l'un à côté de l'autre, presque en nous donnant la main, et nous penserons tous les deux, sois en sûre, à ta première communion de dimanche et nous pourrons la renouveler. Il ne dépendra que de chacun de nous que celle-là soit en tout la plus belle, la plus douce et la plus utile de toutes celles que nous aurons faites. En attendant ce jour-là, sois sûre que dimanche je penserai à toi, qu'à [l'église je croirai par moment entendre la voix de mon père et te voir, toi, te suivre du regard à la table et faire pour toi les mêmes prières que toi-même. Fais-en pour moi, j'en ai besoin. Cette communion me donnera des forces pour ces trois longs mois que j'ai à passer. Et puis quel bonheur il y aura dans ce premier coup-d'œil que je jetterai à la fois sur vous tous! Alors aussi je penserai à ta première communion, car dès dimanche tu es plus ma sœur que tu n'étais, il y a quelque chose de plus sacré encore dans ce lien. Il me semble que notre amour de frère à sœur augmente de toute la part que nous nous donnons dans cet amour immense que l'on sent au cœur, en communiant, pour Dieu et pour Christ d'abord, puis pour ses parents, au sens où tous les hommes ont leur place et où un frère et une sœur doivent réciproquement s'en donner une bien large et bien profonde et intime.
Je m'aperçois que je te prêche et que je fais des phrases. Je n'en avais nullement l'intention, mais mes phrases n'en sont pas, tout ce qu'elles expriment n'est pas assez fort pour exprimer tout ce que je sens. Si je ne sais pas te dire combien je t'aime, je sais t'aimer bien vivement et bien profondément; je n'en attends pas moins de toi.
M. Coquerel, dans le choix qu'il avait fait de Genève pour les études théologiques de son fils, avait été guidé pour une large part par la légitime renommée de ses prédicateurs. Dans cette heureuse période, en effet, se
succédaient dans la chaire chrétienne MM. Munier et Chenevière, Diodati et Thouron, Philippe Basset et Barthélémy Bouvier, Jacques Martin enfin, le plus populaire et peut-être le plus grand de tous dans son incisive et dramatique simplicité.
Vw une piquante anomalie, ce fut dans la composition de ses premiers discours que se montra le plus faible ce jeune homme, si brillamment doué sous le rapport de la conversation et formé à une si parfaite école. Au dire de tous les étudiants qui y assistèrent, sa proposition d'essai fut un véritable fiasco ; ses qualités mêmes lui avaient tourné à piège. « On avait, écrivait-il tristement à son père, été intéressé et non ému, amusé et non remué. » Avec le sentiment si vif qu'il avait déjà de sa sainte vocation, l'éloge d'esprit que lui adressaient à l'envi ses amis et ses professeurs en guise de consolation, le blessait plus douloureusement que les plus amers reproches. Quoique son élasticité juvénile lui eût permis de prendre une revanche au moins partielle de ce premier échec, il ne parvint jamais, malgré force labeurs, qu'cà des résultats assez médiocres. On ne saurait citer d'exemple plus concluant contre les génies précoces et ses juges les plus indulgents furent agréablement surpris lorsqu'ils virent la glorieuse et féconde carrière qu'il lui fut donné de parcourir.
Avant-hier, écrivait-il à sa sœur le 1er mars 1843, j'ai rendu nia dernière proposition devant une nombreuse assemblée d'étudiants: deux m'ont critiqué, mais ils ont dit tous deux, ainsi que les professeurs, MM. Munier et Chastel qu'il y avait très grand progrès. M. Munier m'a fait des critiques assez nombreuses et sévères. Il est vrai qu'il a pour principe de bien battre ceux, qu'il croit capables; il me l'a dit lui-même hier et a ajouté qu'il avait été plus content
qu'il n'avait voulu le dire: c'est son système. Quelques-unes de ses critiques m'ont fait de la peine, parce qu'elles sont justes et quelques autres, parce qu'elles nelesontpas.C'est dans la pensée, dans la force et la suite des raisonnements qu'on a trouvé un progrès, mais ce n'est pas étonnant: je pensais à ce sermon depuis très longtemps, j'en ai écrit cinq plans différents, je l'ai écrit sur le cinquième et beaucoup corrigé depuis, je le corrigerai encore. Le grand défaut, c'est l'absence des transitions: les idées sont liées, mais le sermon, comme tous mes précédents, va par sauts et par bonds. M. Munier l'accuse de n'être pas oratoire ; il y a dans ce reproche beaucoup de vrai, mais un peu d'exagéré.
Avec sa générosité ordinaire Athanase se consolait par les succès de ses amis de ses mécomptes personnels.
Il y a ici, écrivait-il dans cette même lettre du 1er mars 1843, un étudiant appelé Cougnard qui est en deuxième année, tandis que je suis en quatrième. Il a rendu une première proposition admirable. En rendant ma dernière, je voulais l'éclipser et je n'ai pas réussi; je l'avais pourtant consulté lui-même et il m'avait donné quelques directions excellentes. Il est de tous le plus content de mon sermon qu'il m'a fait lire deux fois, mais il a une force de raisonnement, une vigueur de style, une logique, un entraînement, qui font qu'on est saisi par la puissance de son éloquence et que d'un pas à un autre il vous traîne de force à sa suite. Je suis jusqu'ici plus brillant et plus touchant, c'est vrai, mais beaucoup moins fort et je fais dix fois, cent fois moins d'impression. Il est écrasant, il a du genre de M. Guizot. Pendant que j'amuse mon auditoire avec une petite image ou une petite émotion, il vous terrasse, il vous confond, il vous subjugue.
L'aimable caractère d'Athanase lui valut d'être désigné par ses condisciples pour les deux modestes honneurs auxquels un étudiant en théologie peut prétendre : le bibliothécariat et la préture. Dans la première de ses charges il ne donna pas seulement une ample satisfaction à ses goûts de bibliophile en confectionnant un ca-
talogue type et en nettoyant dans la mesure du possible les écuries d'Augias, mais il fut assez heureux pour enregistrer un legs considérable. Le fils d'un réfugié pour cause huguenote, Manoël de Végobre, après avoir entouré plusieurs générations d'étudiants français de sa paternelle sollicitude, laissa par testament à leur société sa bibliothèque, en majeure partie composée de livres protestants et relatifs à l'histoire du Désert. M. Coquerel aimait à se rappeler cet agréable épisode de sa jeunesse, lorsqu'en rassemblant les matériaux de la biographie de Calas il fut appelé à parcourir à diverses reprises la correspondance manuscrite de ce vaillant défenseur du martyr toulousain.
Les débats qui, à partir de 1840, agitèrent l'Église réformée de France ne pouvaient manquer d'émouvoir des jeunes gens bientôt destinés à prendre la direction d'une paroisse. Nominalement présidée par l'amiral Ver-Huell, mais inspirée en réalité par le comte Agénor de Gasparin, la Société des intérêts généraux du Protestantisme avait, en dépit de son titre plein de promesses, accompli une œuvre de désunion au sein de ses coreligionnaires, lancé l'anathème contre les très nombreux pasteurs qui se refusaient à signer la Confession de la Rochelle et persisté, selon une de ses expressions favorites, à travailler, non seulement avec les Consistoires, mais le plus souvent en dehors d'eux et contre eux. Les assertions les plus hasardées venaient d'être émises par elle au sujet de la prétendue incrédulité dont les professeurs de Genève dans leur enseignement se seraient rendus coupables. Athanase Coquerel, en sa qualité de préteur, n'eut pas de peine à réfuter d'aussi frivoles griefs. Voici la pièce qui, avec l'approbation de MM. Munier et Cellérier et le concours de ses deux amis, Dardier et Sarrut, fut insérée dans le Lien :
Nous soussignés : candidats au saint Ministère des Facultés de France, venus pour perfectionner nos études dans celle de Genève, étudiants français en théologie dans cette faculté, étudiants français se préparant à entrer en théologie, ayant appris avec autant de douleur que d'étonnement que, dans une pétition destinée aux deux Chambres et signée de plusieurs pasteurs, on appelle chose déplorable qu'un grand nombre de nos futurs ministres aillent faire leurs études à Genève, avons cédé à un besoin pressant de nos cœurs, en décidant de rompre un silence qui eût pu nous faire regarder comme prenant part en quelque manière à une telle accusation. Nous ferions preuve d'une ingratitude bien coupable, si nous ne témoignions hautement de nos parfaits sentiments de reconnaissance pour nos vénérables professeurs. Comment pourrions-nous ne pas apprécier dignement leur piété véritablement chrétienne, leur science vivante et large et leur surveillance toute paternelle? Nous sommes intimement convaincus, que dans la cité de Calvin nous trouvons l'étude consciencieuse de la Bible, l'exposition savante des ressources de la prédication et les directions pratiques si nécessaires aux futurs directeurs des âmes; nous croyons pouvoir affirmer que le prédicateur de la Parole y trouve des modèles divers et éminents. Sensibles à tant de bienfaits, nous nous félicitons de jour en jour d'être venus étudier à Genève et il nous est impossible de comprendre dans quels sentiments des pasteurs, après avoir été à même d'apprécier de si grands avantages, portent un pareil jugement.
Un travail d'investigation des plus sérieux avait commencé à s'opérer chez Coquerel et les plus distingués parmi ses condisciples. S'ils ne disposaient pas de ressources scientifiques aussi abondantes que les étudiants actuels, leur bonne volonté et leur ardeur d'apprendre suppléaient à toutes les lacunes. 31. Cellérier les initiait avec une consciencieuse exactitude aux plus sûrs résultats de l'exégèse germanique; quelques-uns de leurs camarades, qui revenaient de Strasbourg, stimulaient leur
curiosité en les entretenant des leçons si neuves, si substantielles et si vivantes de M. Reuss; d'autres plus âgés les intéressaient encore davantage par leurs descriptions de l'Allemagne, où ils venaient de passer un semestre. Il n'était question dans leurs discours ni de Strauss ni de Baur ni de l'école de Tubingue, mais de JXéander, d'Ullmann, de Gieseler, des plus illustres professeurs de Heidelberg, de Gœttingue et de Berlin.
Coquerel,en attendant de rejoindre ses amis Galup et Léon Montet ' dans quelque Université d'outre-Rhin, s'était mis vaillamment à l'œuvre. Tout d'abord il avait songé à mettre à profit les excellentes directions de son oncle Charles et à composer une thèse sur Paul Rabaut, mais un concours ouvert par la Vénérable Compagnie et les encouragements de M. Cellérier le poussèrent dans une autre voie. Le sujet proposé était la Topographie de Jérusalem et l'on aurait pu croire qu'il répugnerait à un esprit brillant et enclin aux généralités ; mais notre ami qui connaissait ses côtés faibles, pensa que cette étude par sa rigueur et son aridité même serait des plus utiles pour son développement intellectuel. Il se faisait tout aussi peu illusion sur ses déficits philologiques : s'il avait, grâce aux leçons bénévoles de M. Segond, travaillé vigoureusement l'hébreu et s'il lisait l'anglais comme sa langue maternelle, il ne déchiffrait qu'avec force coups de dictionnaires les commentateurs allemands. Ses perplexités sont exprimées avec une touchante franchise dans une lettre à son père datée du 25 juin 1842.
1 Fils de l'ancien doyen de Montauban, auteur d'une thèse de licence sur le Montanisme (1841), et d'un Essai d'encyclopédie théologique pour le doctorat, mort le 10 décembre 1851.
Je suis fort embarrassé quant à ma thèse. J'ai commencé à travailler au plan de Jérusalem, je me suis fait prêter force livres par M. Cellérier et autres. Quitter ce travail pour ma thèse, ce serait me condamner à ne jamais le reprendre; il faudrait rendre les livres, etc. Cela peinerait fort M. Cellérier et serait fort maladroit. J'avais donc pensé à faire pour thèse une monographie de Jérusalem en deux parties, l'une topographique que je continuerais, l'autre historique qui, jointe à mon premier travail, constituerait une forte et savante thèse. Les sources ne manquent pas, il existe plusieurs histoires e.r-professo de Jérusalem en arabe (traduit), allemand et latin. Le sujet est immense; il faudrait, je pense, s'arrêter à Titus. Seulement c'est là comme recherches une rude besogne et je ne sais pas faire des recherches; cela me coûte et m'ennuie, les notes, les renvois et les souvenirs se brouillent et se chassent les uns les autres : aussi serait-ce la chose difficile et longue. Dis-moi bientôt ton avis là-dessus? Ce sujet me ferait beaucoup feuilleter de livres anglais, allemands, etc. Peut-être pourrais-je plus tard, pour ma thèse de licence, continuer l'histoire de Jérusalem en traitant une autre période et quelque jour, en remaniant un peu mon travail, publier un ouvrage utile et assez neuf en français, qui me ferait un commencement de position prise dans l'histoire ecclésiastique. Car je veux avoir une spécialité scientifique et je pense que je préférerai celle-là, en dépit de la concurrence de Sarrut, qui, lui, étudie avant tout la Réformation. Je crois que c'est une œuvre que tu as commencée mais qui peut se continuer que de faire connaître la Bible en France sous le point de vue historique.
En définitive notre ami se borna à la tractation du sujet proposé par la Vénérable Compagnie et rédigea un ingénieux mémoire, qui, après avoir été couronné à Genève, fut agréé comme thèse de baccalauréat à Strasbourg et obtint des examinateurs la note la plus élevée. La poésie n'avait pas été aussi absente des recherches de l'étudiant qu'il paraissait le craindre au premier abord.
Au delà, en effet, des collines, des murailles et des portes de Jérusalem, étaient bientôt apparus devant ses regards charmés, dans un lointain mystérieux, le pays tout entier de la Promesse, les lieux témoins de l'activité de Jésus, les scènes évangéliques. Vingt-huit années plus tard, après avoir visité la Palestine en pieux pèlerin et examiné les textes avec une sincérité qui lui avait coûté sa position officielle, il écrivait dans la préface de sa Galilée cette page toute imprégnée de la poésie des souvenirs.
Il y a quelque trente ans un savant professeur, qui avait l'esprit un peu minutieux, mais du reste justement aimé et vénéré de ses élèves, mit au concours parmi eux un Mémoire sur la topographie de Jérusalem antique. Malheureusement il ne pouvait songer à envoyer les concurrents étudier sur place leur sujet. Un d'entre eux se procura de côté ou d'autre force livres où la question d'archéologie, d'histoire et surtout de voyage, était traitée à tous les points de vue. En les lisant, il s'éprit de l'Orient et se promit bien de visiter la Palestine dès qu'il le pourrait. La modeste chambre de l'étudiant se peupla d'images orientales. Toutes les splendeurs de l'Asie, son climat enflammé, les féeries de son architecture et de ses jardins, ses religions rivales aux brillantes légendes, les étranges aventures, les armes étincelantes de pierreries, le costume mystérieux des femmes, les contes des Mille et Une Nuits, les fables du Koran, les merveilleuses poésies des prophètes et des psalmistes, le profane et le sacré, passaient et repassaient devant son imagination ravie. Chateaubriand l'éblouit d'abord par la magie de ses tableaux et l'appareil fastueux de son érudition de seconde main. Lady Esther Stanhope lui paraissait bien folle dans sa retraite de Djouni lorsqu'elle prédisait à M. de Lamartine, poète et député, qu'il gouvernerait un jour la France : on était en \ 840. Les vieux pèlerinages intéressaient souvent notre étudiant et en particulier celui d'un certain bourgeois de Paris au XVIme siècle qui vit en Palestine la terre rouge dont Adam fut fait
et le premier cep de vigne planté par Noé. Les Allemands lui offraient une science véritable, mais l'Américain Robinson dépassait tous ses prédécesseurs par l'étendue des recherches, la précision des résultats et l'esprit critique le plus exercé. Faite et refaite avec amour, la thèse sur la topographie de Jérusalem laissa son auteur plus impatient que jamais de voir un jour ce qu'il avait essayé de décrire à l'avance. Il répétait souvent deux vers de Catulle qu'il trouvait les plus beaux du monde :
Ad claras Asiœ volemus urbes Jam mens prœtrepidans aret vagari.
Des projets d'une réalisation plus immédiate occupèrent plus activement notre ami. Il avait contracté de bonne heure auprès de son oncle Charles, l'un des hommes qui ont le plus contribué en France au développement de la presse protestante, l'habitude de confier au papier ses impressions et ses pensées. La création du Lien, qui coïncida avec son séjour à Genève, le remplit de joie et il se plut dès le premier jour à noter dans sa correspondance avec son père les jugements de ses professeurs sur le journal de la famille, comme à y insérer des comptes rendus de ses lectures et une série d'articles contre la dissidence. Si satisfait cependant qu'il fut de sa marche générale, il lui reprochait son caractère polémique et fragmentaire, et il rêvait l'apparition d'une Revue plus ample, plus scientifique, plus spécialement destinée à familiariser le public religieux avec le mouvement théologique d'outre-Rhin, un désir bien compréhensible à une époque où le Disciple de Jésus-Christ se bornait à l'édification pure et où la Revue de Strasbourg n'avait pas encore été fondée. Cet idéal fut réalisé pour une large part lorsque, de 1 852 à 1 870, Athanase Coquerel, devenu le principal rédacteur du Lien, se fut
entouré de collaborateurs, avec lesquels déjà sur les bancs de l'Auditoire il était uni d'une étroite amitié. Nous en trouvons la première esquisse dans une lettre à son père datée du 24 octobre 1 842.
Montet revient d'Allemagne et y retourne; il y a beaucoup réfléchi et nous avons eu quelques conversations très sérieuses et utiles. Galup, lui. Dardier, Sarrut et moi, en nous adjoignant Bastide, nous avons de grands projets de travail et d'union dans l'intérêt de notre ministère futur. Nous voulons former autant que possible, par des correspondances surtout, un ensemble compact. Tous six nous avons grand désir d'être utiles, nos divergences dogmatiques seront probablement peu de chose, le but de nos vies est le même. Soit dans la lutte actuelle, soit dans l'œuvre même du pastorat, soit pour donner à nos Églises une vie scientifique, l'union de six pasteurs jeunes, actifs, éclairés, travailleurs, peut avoir des conséquences éminemment utiles. Nous sommes décidés, après de longues conversations et de mûres réflexions, à nous lier de plus en plus en vue de notre œuvre commune et à former de concert toutes les entreprises qui, faites par un seul, auraient peu de chances de vie.
Une des choses que nous voulons faire, la principale non la seule, c'est un journal. Si le Lien existe, nous l'aiderons, s'il était tombé nous le recommencerions; c'est là un point unanimement reconnu entre nous. Mais, outre le Lien, nous voulons un journal scientifique pur, commençant sans arborer de drapeau de parti, non pour allécher les méthodistes mais parce que le but ne serait qu'indirectement dogmatique, un journal qui serait théologiquement ce qu'est la Revue des Deux Mondes et ce que sont une foule de journaux allemands, contenant des travaux sérieux, volumineux sur toute sorte de questions, l'exposé de tous les systèmes, l'histoire de toutes les querelles, l'analyse complète de tout ouvrage de valeur, et qui tiendrait la France au courant de toute la science germanique. Le but essentiel serait d'introduire la science pure en France. Nous sommes très résolus à faire tous les sacrifices néces-
saires d'argent, de temps et surtout de travail et à marcher deux ans, trois ans sans abonnés et sans succès. Ce serait pour la forme ce qu'étaitla Revue théologique de Montauban, mais paraissant quatre fois plus souvent et infiniment plus profond et plus sérieux. Nous prendrions pour rédacteur celui des six dont la position géographique vaudrait le mieux et nous demanderions, sans y compter beaucoup, la collaboration et les conseils des quelques pasteurs qui savent quelque chose. Je n'ai pas besoin de te dire à qui nous nous adresserions d'abord et sur lesquels de ces Messieurs nous compterions réellement.
Pour le moment Galup tiendra ceux de nous qui sont encore à Genève au courant de son ministère et Montet de ce qu'il fera et verra en Allemagne. Liés tous les six nous serons bien placés pour nous entendre. Nous savons ou à peu près et nous saurons tous l'allemand; je me charge de l'anglais. Nous voulons de plus que chaque branche de la science ait parmi nous un représentant. Ceux qui ont des goûts bien prononcés, comme Montet pour la dogmatique et la philosophie. Sarrut pour l'histoire, Galup pour l'exégèse, continueront à s'occuper de ces sciences; les autres se dirigeront surtout vers les autres branches. Nous dirigerons de plus nos études de manière à amasser des matériaux pour notre journal, des notes, des projets d'articles. Nous voulons en outre que cette espèce d'association entre nous soit autant que possible secrète ; ébruitée,|elle nous ferait certainement du tort auprès des envieux, des peureux, etc. Voilà en gros notre plan. Nous y réfléchirons, nous en causerons, nous en correspondrons encore des années, avant que le jour vienne où nous pourrons être à l'œuvre tous les six. Ne crois pas que ces idées soient d'hier: Galup, Montet et moi les avons tournées et retournées depuis quelques mois. Écris-moi, je te prie, un peu au long et explicitement ce que tu penses de la possibilité, des moyens, des travaux à faire, etc. Nous recevrons tous six tes conseils avec avidité et nous ne [les laisserons pas tomber, sois-en sûr.
Ces quatre années passées loin du foyer domestique contribuèrent à mûrir notre ami et eurent les consé-
quences les plus heureuses pour son développement spirituel. De bonne heure il se distingua par son originalité, aspirant moins à accumuler par des lectures indigestes une foule de matériaux de deuxième main qu'à les trier et à se les assimiler par un travail personnel, évitant de parcourir les sentiers battus et redoutant d'aliéner sa liberté par une confiance trop implicite dans la parole de ses maîtres les plus vénérés. Le contact avec les hommes, dont l'avait jusqu'alors tenu à l'écart son éducation solitaire, lui fut également des plus utiles, en dépit de la rudesse du choc et de quelques expériences douloureuses. Son ministère commença, bien avant qu'il eût été mis en possession d'une paroisse, par le sérieux ascendant moral qu'il exerça sur ses condisciples, l'urbanité qu'il s'efforça d'introduire dans leurs relations quotidiennes, la flamme généreuse qu'il entretint dans leurs cœurs. L'un des pasteurs qui sous main travaillèrent le plus activement à sa révocation, se serait peutêtre montré moins rigide, s'il s'était souvenu de l'œuvre délicate de relèvement, entreprise vingt ans auparavant par le prétendu hérétique sur sa propre personne. Les professeurs lui témoignèrent aussi leur gratitude pour le rétablissement de rapports cordiaux entre les étudiants français et genevois, une tâche qui lui avait été d'autant plus agréable qu'il comptait parmi ces derniers d'excellents amis, entre autres MM. John Cougnard et Arthur Chenevière. C'était avec une entière sincérité qu'il écrivait à son père le 25 mai 1843 :
J'ai quitté Genève avec une peine extrême; je dois et je garde aux professeurs d'abord, à mes amis et à plusieurs de mes camarades, une profonde reconnaissance pour l'affection que j'ai trouvée chez eux. Tout ce que je pourrai faire pour Genève, je le ferai: je me souviendrai que j'y ai
été bien heureux et que j'y ai été aimé d'affection, si j'y ai quelquefois souffert.
Depuis l'époque de ses études, M. Coquerel revint à de fréquentes reprises dans la cité de Calvin, où il fut toujours un hôte des mieux venus.
Déjà en 1 845 il profita de courtes vacances pour serrer la main à quelques-uns de ses ex-condisciples ; il lui tenait également k cœur d'effacer l'impression qu'avaient pu produire sur ses professeurs ses premiers essais oratoires et de prouver à M. Chenevière avec quelle exactitude il avait suivi son ironique conseil : « Faites exactement le contraire de ce que vous avez fait aujourd'hui et cela pourra aller très bien. » Est-il besoin d'ajouter que l'aimable doyen de la Faculté de théologie, avec cette urbanité qui partait du cœur, fut un des premiers à féliciter son ancien élève ?
Outre un déluge de visites à faire et à recevoir, écrivaitil à sa femme le 28 juillet 1 845, et plus d'invitations que je ne puis en accepter, j'ai eu à apprendre mon sermon de Pâques, que j'ai prêché avec quelques modifications dans l'énorme temple de Saint-Gervais , qui était plein. Jamais peut-être je n'ai été plus en train: j'ai été extrêmement ému de prêcher ici, et cette émotion m'a donné de l'énergie et de l'élan. On a été tout à fait content. Je ne te ferai pas, comme pour mon séjour à Paris, un journal : il t'intéresserait peu, ce serait une longue liste de noms qui te sont inconnus. Je puis te dire en gros que j'ai été accueilli par une foule de gens avec grande amitié, que les étudiants, que je traite absolument d'égal à égal, en sont enchantés et que les professeurs m'ont donné de grands témoignages d'affection et d'intérêt.
En 1848, il amena au milieu de nous son frère Etienne qui commençait à son tour ses études théologiques ; en 1855 il se sentit attiré par la réunion de la
Société pastorale suisse et y prononça, en réponse à un aimable toast du secrétaire, M. Frédéric Le Fort, un discours des plus vibrants et des plus applaudis, en commémoration des mutuels et glorieux services que les Églises de France et de Suisse s'étaient rendus sans interruption à partir de la Réforme du XVIme siècle.
La France, disait entre autres M. Coquerel, a donné à la Suisse les Farel, les Calvin, les Bèze et d'autres encore. Plus tard, aux mauvais jours, Antoine Court envoya Pierre Corteis se faire consacrer à Zurich et reçut ensuite de lui la consécration. Lausanne servit longtemps d'école aux pasteurs martyrs du Désert et Genève instruit encore une foule de nos ministres.
L'Église nationale, à l'époque de ces mémorables séances, méritait dans une certaine mesure ce titre de métropole du Protestantisme que lui ont prodigué de trop complaisants panégyristes, puisqu'elle venait, dans une série de Conférences sur la Foi réformée, de remporter une grande victoire morale sur ses agresseurs ultramontains et que les progrès de la science et de la vie religieuse y marchaient de pair avec une entière liberté dogmatique. Il suffira, pour constater le mouvement littéraire qui s'accomplissait dans son sein, de rappeler que dans le court espace de six années, de 1849 à 4855, M. Archinard avait publié ses Origines de l'Église romaine, M. Bungener ses Sermons sous Louis XV et son Histoire du Coîicile de Trente, M. Cellérier son Manuel d'herméneutique, M. Chastel son Histoire de la Destruction du Paganisme dans l'Empire d'Orient, M. Scherer ses Lettres à mon curé, MM. Munier et Martin leurs discours sur la Lecture de l'Écriture Sainte et h Prière. Aussi était-ce sous l'impression d'une joie sans mélange que notre ami écrivait le 25 août 1 855 dans le Lien :
Nous espérions trouver à Genève la leçon et l'exemple d'une Église très vivante et très éclairée, très profondément croyante et absolument libre ; nous espérions trouver à Genève une sympathie séculaire et qui n'en est que plus vive pour nos Églises de France et un accueil très affectueux pour ceux de leurs pasteurs qui viendraient prendre part aux fêtes de la Société suisse; nous espérions trouver à Genève une vraie union entre des hommes que la dogmatique ne sépare plus, parce que la foi les unit en Christ. Nous avons trouvé tout cela et plus encore, nos espérances ont été dépassées. S'il y a encore à Genève des exclusifs, on les considère du même œil dont on regarde ■des enfants qui continuent à porter des vêtements devenus trop étroits et trop courts pour leur âge : si c'est pauvreté, on les plaint, si c'est obstination, on les plaint encore, mais on n'a pas le temps de songer beaucoup à eux, tout occupé qu'on est soi-même de foi et de vie, de progrès et d'amour, de prosélytisme et de charité. Ce sont ces sentiments puissants et chaleureux, ces actes de force et de dévouement, ces déploiements d'une activité croissante, qui à Genève frappent les yeux et saisissent le cœur de l'étranger. La Société pastorale suisse en a été heureuse, émue, édifiée, et nous sommes reconnaissants envers Dieu pour notre part de ce qu'il nous a donné de voir et d'entendre. En Suisse comme en France Dieu a mêlé du levain à la pâte; un esprit nouveau, plus libre et plus aimant, parce qu'il est plus chrétien, se fait jour de tous côtés. Que les hommes libres qui aiment et qui croient en Jésus-Christ persévèrent : l'avenir est à leur cause. C'est là une grande leçon pour ceux devant qui s'étend une longue carrière et ils doivent de la gratitude et de l'admiration aux hommes plus âgés qui se placent à leur tête et prennent part au mouvement.
Nous avons besoin d'inscrire ici les noms de deux hommes éminents qui ont été nos maîtres. C'est d'abord |M. le professeur Cellérier, dont la belle prière au début des conférences était inspirée par la piété du vieillard chrétien, piété pleine de ferveur et d'élan, qui semble prendre plus de vie en approchant du ciel. Que Dieu nous conserve longtemps ce touchant exemple d'un zèle que
rien n'a lassé et d'un cœur que chaque épreuve semble rendre plus aimant! M. le professeur Munier. secondé par un comité très intelligent et très actif, a tout dirigé avec une vigueur infatigable d'esprit et de corps, avec une habileté consommée et une cordialité expansive. Il était heureux des bons et francs rapports qu'il voyait s'établir ou se renouer autour de lui et il y contribuait de toutes ses forces, en homme éminent et en chrétien dévoué. Ces journées ont fait tomber des préventions, dissipé des nuages, rapproché bien des cœurs et concentré bien des efforts dans la véritable fraternité des disciples et des rachetés de Christ. Que Dieu nous en donne d'aussi belles et qu'il unisse dans la vie et la liberté chrétiennes nos Églises de France et de Suisse !
Les relations d'amitié formées ou consolidées pendant cette visite de 1855 ne furent point étrangères à la demande qui lui fut faite trois ans après de retracer dans une série de conférences les annales du Protestantisme français pendant la période du Désert. Douloureusement instruite par la révolution de 1846, la Vénérable Compagnie, dans le but de rapprocher les doctrines fondamentales du Christianisme des problèmes et des besoins actuels et de reconquérir par une apologétique tout à la fois solide et dégagée des formes traditionnelles les sympathies populaires, avait, dans ses séances du 8 juin et du 10 août 1852, chargé une de ses commissions, celle de la Vie religieuse, d'organiser pour chaque hiver, des séances spécialement destinées aux hommes et s'était successivement adressée pour les remplir à MM. Gaberel, Chastel, Bungener, de Pressensé, Ernest Naville, Eug. Bersier, Charles Secrétan '.
En artiste consommé, M. Coquerel choisit dans le
1 Voir A. Bouvier, Les Conférences religieuses à Genève de 1835 à 1875.
sujet qui lui était proposé, les épisodes les plus propres à captiver et à émouvoir la foule et répartit les quinze jours (29 octobre-1 5 novembre), qu'il lui avait été possible de distraire d'un pastorat plus que rempli, sur six séances dont voici les titres : I, Antoine Court. II, Paul Rabaut. III, les galériens Jean Fabre et Marie Durand. IV, les apostats Bénézet et Molines dit Fléchier. V, les martyrs François Rochette et Jean Calas. VI, Rabaut Saint-Étienne.
Le succès fut complet, l'auditoire, un des plus considérables qu'eût encore réunis la vieille salle du Casino. Il ne se sentait pas seulement attiré par la parole toujours facile et spirituelle de notre ami et l'intérêt que ne manquent jamais d'offrir à des protestants des luttes victorieusement soutenues pour la cause de l'Évangile, mais les nombreux descendants des réfugiés amenés par ces sombres drames dans la cité de Calvin, aimèrent à retrouver, dans une bouche experte dans l'art de bien dire, les récits par eux entendus au foyer domestique dès leur plus tendre enfance. Le Journal de Genève, dans le compte rendu très fidèle qu'il donna des séances, se plût à reconnaître, joint à une érudition de bon aloi, ce mélange d'esprit et de cœur qui rendait la parole de M. Coquerel si attrayante et si originale. Un critique toujours sévère pour les autres et d'ordinaire acerbe jusque dans la louange, M. Bungener, ne crut cette fois devoir apporter aucune restriction à ses éloges *.
Lorsqu'aujourd'hui, à plus de vingt-cinq ans de distance, nous cherchons à reconstituer la physionomie de ces brillants entretiens, nous admirons moins encore le magistral exposé de la reconstitution par Antoine Court
1 Voir Genève Religieuse dans les Étrennes de 1859.
des Églises des Cévennes ou la splendide péroraison sur les causes qui amenèrent avec le règne de Louis XVI le triomphe de la liberté de conscience, que le tact chrétien dont ne se départit pas un seul instant notre ami. A une époque des plus agitées par la lutte confessionnelle, dans une ville où il suffisait d'attaquer l'ultramontanisme pour provoquer des applaudissements unanimes, il n'oublia jamais qu'il était le ministre d'une religion de charité et insista toujours davantage sur l'édification que sur la polémique, sur l'héroïsme des victimes et les affirmations religieuses de la Réforme, que sur les crimes des bourreaux et les erreurs de l'Église romaine.
La situation était bien changée en 1867, M. Coquerel ne remplissait plus dans l'Église de Paris les fonctions de surTragant et les hommes excellents qui à Genève dirigeaient le Consistoire1, après s'être longtemps maintenus dans les voies d'un prudent libéralisme, venaient de céder aux conseils de la peur et à la pression de l'orthodoxie militante. La chaire avait été refusée en 1865 à M. Albert Réville sous l'étrange prétexte qu'il n'admettait plus la révélation biblique ; en 1866, M. Pellissier, après une sortie, il est vrai, des plus intempestives contre les miracles, n'avait pu se faire entendre de nouveau dans un temple. On pouvait craindre que pareil malheur n'arrivât à notre ami, mais la sagesse habituelle des mêmes hommes, qui dans un moment d'oubli avaient agi si maladroitement à l'égard de M. Réville, et l'active intervention de M. Munier levèrent tous les obstacles. M. Coquerelqui prenait les eaux d'Évian se fit entendre le 21 juillet dans la ca-
1 MM. Eugène Colladon, Maurice Sarasin, Trembley-Naville.
thédrale de Saint-Pierre et le 3 août dans le temple de Saint-Gervais, la première fois sur la liberté évangélique, la deuxième sur le martyre d'Etienne et l'universalisme chrétien.
Il nous souvient qu'à l'ouïe du premier texte choisi par M. Coquerel un sentiment de malaise traversa l'auditoire : il avait pris pour sujet de son discours ce même récit de la prédication de Jésus dans la synagogue de Nazareth (Luc IV, 6-22), traité l'année précédente par M. Pellissier, mais l'émotion fut de courte durée. Autant le pasteur de Bordeaux s'était laissé emporter par la puissance de ses convictions et sa fougue oratoire, autant le suffragant destitué par le Consistoire de Paris, tout en émettant des idées peut-être plus hardies, se montra plein de mesure dans la forme et respectueux de toutes les convenances. Aujourd'hui encore ces admirables prédications sont restées vivantes dans notre mémoire. Quelle parole facile et brillante, quels fins aperçus, que de mots heureux et en même temps quelle intelligence sereine, quelle douce autorité sur les consciences, quelles larges aspirations qui d'un coup d'aile vous arrachaient aux faiblesses et aux vulgarités terrestres pour vous transporter ému et ravi dans les sphères éternelles ! Le problème qui s'impose à tous les novateurs religieux venait d'être victorieusement résolu. Très audacieux vis-à-vis des traditions humaines, M. Coquerel avait édifié ses auditeurs les plus hostiles ou les plus défavorablement prévenus par sa foi profonde en Christ. Il est à regretter que le libéralisme religieux, qu'il faut se garder de confondre avec le radicalisme, n'ait pas toujours compté au milieu de nous d'aussi aimables apôtres : en 1867 il possédait avec l'appui de la démocratie les sympathies de beaucoup d'hommes pieux et éclairés.
Ce franc succès éclaira d'un bienfaisant rayon l'existence désormais si triste de notre ami.
La chaire de Saint-Pierre, écrivait-il d'Évian le 23 juillet 1867 à M. F. de Schickler, m'a été cédée sans nulle difficulté dimanche, il y avait foule et j'ai prêché avec trop d'élan, car une extinction de voix subite a rendu la fin du sermon très sourde et fatigante pour les auditeurs comme pour le prédicateur, mais l'Église de Genève a prouvé par ses chefs et par ses membres qu'elle ne partage pas contre moi les procédés du Consistoire de Paris. On a donné ainsi dans la cathédrale de Genève une nouvelle leçon à nos intolérants. Le siège placé dans la chaire est celui sur lequel Calvin s'asseyait pour professer sa théologie exclusive; je m'y suis assis après délibération expresse de ses successeurs. Le monde marche, mon cher ami, Dieu le pousse vers la vérité.
La Suisse de son côté put s'adresser à lui avec toute confiance en un jour de détresse. M. Coquerel fut heureux de lui prouver sa sympathie par des actes, lors des inondations qui en septembre 1868 ravagèrent la vallée supérieure du Rhin. Dans le discours qu'il prononça le 8 novembre en faveur des victimes et qui fut suivi d'une de ces abondantes collectes dont il possédait le secret, il s'écriait :
Plusieurs centaines de pasteurs ont dû leurs études théologiques à l'institution fondée par Antoine Court. Celui qui vous parle, se fait honneur d'être de ce nombre et en vous engageant à remplir un devoir de gratitude envers vos frères de l'Helvétie, j'ai une part de reconnaissance personnelle à acquitter. Quatre heureuses années de jeunesse que j'ai passées au sein d'une splendide nature et de l'hospitalité la plus cordiale, une foule de souvenirs précieux, la mémoire d'hommes excellents dont quelques-uns, les Sismondi, les de Candolle, les Tœpffer, les Cellérier, ont laissé après eux dans l'histoire une haute et digne renom-
mée, enfin l'amitié actuelle, chaleureuse, vivante, d'anciens maîtres toujours vénérés, de frères dans le ministère et d'autres encore, m'ont fait un devoir bien doux de la tâche que j'accomplis en ce moment.
De multiples et solides liens unissent depuis trois siècles Genève aux Églises réformées de France. Leurs étudiants en théologie, à partir de 1812, s'asseyent sur les bancs de notre Université, leurs théologiens et leurs prédicateurs se font souvent entendre dans nos temples ou nos salles de conférences et nous expriment, en termes quelquefois exubérants, leur gratitude. Peu d'entre eux ont compté au milieu de nous d'aussi fidèles amis et laissé de meilleurs souvenirs qu'Athanase Coquerel, parce que peu ont apprécié aussi équitablement notre caractère national et nourri pour notre glorieux passé d'aussi chaudes sympathies.