NIMES
Il aurait été infiniment agréable à notre ami, après quatre années d'études passées à Genève, d'hospiter pendant au moins un semestre dans quelque université allemande, mais les circonstances en décidèrent autrement. Le Consistoire de Nîmes, désireux d'introduire quelques éléments plus jeunes dans le corps pastoral, s'était adressé, au printemps de 1843, à l'homme auquel les Églises de France pendant toute cette période recoururent avec une pleine confiance pour le recrutement de leurs futurs conducteurs spirituels, M. le professeur Cellérier, et avait nommé sur sa recommandation aux places nouvellement créés de pasteurs catéchistes et suffragants, MM. Galup, Dardier et Coquerel. Force fut donc à ce dernier, au lieu de se diriger sur Berlin ou Heidelberg, de se rendre dans le plus bref délai à Strasbourg pour y conquérir son diplôme de bachelier en théologie. La vieille cité des bords de 1*111 avec son rude idiome, ses tavernes fumeuses trop fréquentées par les étudiants et sa physionomie nettement germanique n'exerça sur Coquerel qu'un médiocre attrait : tous ses efforts tendirent à hâter le moment de l'épreuve décisive malgré la crainte que lui inspirait vis-à-vis de professeurs aux méthodes sévères et aux investigations minutieuses, son trop léger bagage scientifique.
A sa grande joie, son examen fut déclaré très satisfaisant et sa thèse, déjà couronnée par la Vénérable Compagnie, rencontra le meilleur accueil. Un juge compétent entre tous sur la topographie de Jérusalem, M. Reuss, se borna à quelques remarques de détail ; les deux autres examinateurs, MM. Richard et Schmidt, l'interrogèrent sur des thèses étrangères au sujet, l'un sur l'organisation ecclésiastique, l'autre sur l'hégélianisme. Somme toute, et quoi qu'en ait dit récemment dans sa soif immodérée de panégyrique un biographe mal renseigné, nous tenons cette première production de Coquerel pour une œuvre solide, consciencieuse, où les diverses hypothèses émises par Raumer, Schubert, Robinson et maint autre archéologue, sont soumises à une discussion ingénieuse, mais sans rien qui révélât chez son auteur des aptitudes scientifiques de premier ordre et pût se comparer même de loin aux thèses mémorables de MM. Scherer sur Y Histoire du dogme de la Liberté morale jusqu'à saint Augustin (1839) ou Colani sur la Philosophie de la religion de Kant (1845). Parmi les autres travaux présentés dans cette même année 1843 à la Faculté de Strasbourg pour le baccalauréat ou le doctorat en théologie, il est juste de mentionner ceux de MM. Dardier ' et Kayser 2, Buob3 et Scherer4.
Par une attention touchante notre ami avait dédié son essai sur la Topographie de Jérusalem à son père et à
1 Pourquoi Jésus-Christ exigea-t-il si souvent le secret au sujet de ses miracles ?
* La philosophie de Celse et ses rapports avec le Christianisme. L'auteur professe aujourd'hui l'exégèse de l'Ancien Testament à l'Université de Strasbourg.
3 Esquisse d'une philosophie de la religion.
4 Prolégomènes à la dogmatique de l'Église réformée.
ses deux mères, celle qui lui avait donné le jour et était morte en 1 820 à Amsterdam, et celle qui l'avait si dignement remplacée.
J'espère, écrivait-il à cette dernière le 28 juin 1843, que ma dédicace te fera plaisir et que tu ne trouveras pas ridicule que je t'offre tout ce fatras plein de grec et d'hébreu. C'est un usage assez commun parmi les étudiants de dédier la thèse par laquelle ils finissent leurs études, aux personnes sous lesquelles ils les ont commencées et qui ont fait leur éducation. Or je n'ai pas oublié le temps, où j'ai si souvent exercé ton admirable patience, en épelant de travers et en raisonnant; l'habitude de te donner de la peine est vieille chez moi et je ne l'ai que trop suivie. Aussi je sens ce que je te dois et j'ai voulu te le dire d'une manière un peu plus forte que je ne l'ai pu jusqu'ici. Pour cela je t'ai associée à ma mère, à laquelle je dois moins qu'à toi, et qui, si elle sait là-haut tout ce que tu as fait pour ses enfants, te bénit mieux qu'ils ne peuvent le faire. Elle aussi, quoique je l'aie connue bien peu, je l'aime, et il m'a été doux de vous réunir dans une même pensée et sous un même titre, en tête du travail qui marque la fin de ma vie d'écolier et le point de départ de ma vie d'homme et de ma vie de pasteur.
L'Église de Nîmes, lorsqu'yfut appelé M. Coquerel, s'était rendue digne de son titre de métropole du Protestantisme méridional par son zèle, ses lumières, son intelligente fidélité aux glorieuses traditions huguenotes. L'influence dn pasteur qui, au lendemain de la loi de germinal, y réveilla la vie religieuse et la dirigea dans un sens sagement progressif, de Samuel Vincent, se faisait encore sentir sur plusieurs chrétiens d'élite qu'avaient longtemps édifiés et stimulés l'élévation de ses vues et la richesse de sa pensée ; son esprit était encore vivant au sein du Consistoire par l'intermédiaire de son gendre, M. Méjanelle et de son neveu Ferdinand Fontanès. Le
jeune suffragant qui en 1863 écrivit pour la quatrième édition des Méditations Religieuses une si brillante et si solide préface, sympathisa de prime abord avec ce guide animé d'un si ardent et si loyal amour pour la recherche de la vérité, au coup d'œil si juste et si hardi, aux conceptions si fermes et si originales, aux études si variées et si substantielles. Gomme il aimait à lui en rendre le témoignage, « avec lui on apprend à penser « et à se rendre compte de ce qu'on croit, la piété « devient forte et virile, l'adoration qui s'est rendu « compte d'elle-même, est d'autant plus fervente et plus « profondément sérieuse. On sort de sa lecture plus « calme et plus énergique, on se sent devenu plus cornai plétement homme et plus véritablement croyant. »
Cette œuvre d'affranchissement intellectuel et de rénovation religieuse fut continuée après la mort de Samuel Vincent, avec une libre et cordiale entente, par deux de ses plus éminents disciples : Gustave de Clausonne et Ferdinand Fontanès.
Le premier, issu d'une vieille famille de gentilshommes huguenots et qui fournit comme magistrat une longue et intègre carrière, nous apparaît comme le type accompli du laïque protestant, jaloux de la bonne renommée de son Église et qui ne nourrit pas d'ambition plus haute que celle de la rendre digne et prospère au dedans, sympathique et vénérée de tous au dehors. En même temps son zèle n'eut rien d'amer ni d'exclusif; en toute circonstance il chercha moins le triomphe de ses convictions particulières que le bien général. Le mot même de schisme lui fut odieux et pour le prévenir il n'imagina pas de moyen plus efficace qu'un scrupuleux respect pour toutes les opinions, même les plus contraires aux siennes, de manière à ce qu'elles concourussent toutes
au progrès de l'ensemble. Ses remarquables talents pour l'administration, sa charité aussi ingénieuse que persévérante, trouvèrent leur emploi dans une foule d'œuvres excellentes qui lui furent redevables de leur création ou de leur accroissement : la Société Biblique, la Société de Secours Mutuels, la Société pour les Protestants disséminés, l'École préparatoire de Théologie, le Pensionnat Normal des Institutrices, dans lequel il donna jusqu'à la fin d'utiles et précieuses leçons. Le Consistoire de Nîmes, dont en qualité de secrétaire il inspira pendant près de quarante années toutes les décisions importantes, fut investi, grâce à son ferme et sage libéralisme, d'un véritable ascendant moral sur toutes les églises du Midi. Bref, nous saluons en M. de Clausonne un de ces chrétiens toujours plus rares, chez lesquels le respect du passé s'unit à une vue nette de l'avenir, et qui aux heures de crise ecclésiastique réussissent, grâce à leur tact et à leur délicatesse, à concilier tous les intérêts, à ménager toutes les transitions.
Ces principes si larges et si féconds furent également ceux de son ami et collègue Ferdinand Fontanès, l'un des hommes qui travaillèrent le plus sincèrement à accorder l'autorité de l'Église avec les droits de la conscience individuelle et à développer au sein du libéralisme, à côté d'une science de bon aloi, une piété vivante et active en bonnes œuvres. Si dans sa jeunesse il avait refusé une chaire à Montauban pour ne pas se lier à la lettre d'une confession de foi, il se montra, dans sa longue carrière de journaliste religieux, avant tout préoccupé d'affermir, d'édifier, d'éclairer sans agression ni violence. Peu de pasteurs se sont formé de leur vocation un idéal plus élevé et l'ont réalisé dans la pratique de chaque jour avec une fidélité plus scrupuleuse : admi-
nistrateur vigilant, éducateur sagace, prédicateur plein d'onction et de charme, il rapporta à cette sainte tâche toutes ses peines comme toutes ses joies et laissa un souvenir vénéré dans l'Église de Nîmes, surtout auprès de ses très nombreux catéchumènes. Athanase Coquerel regarda toujours comme une bénédiction des plus précieuses d'avoir pu jouir, lors de ses propres débuts dans le ministère, des conseils d'un guide aussi expert et aussi profondément pénétré du véritable esprit évangélique. Le Consistoire l'avait désigné comme suffragant de M. Gardes. Cet honorable pasteur appartenait à la tendance orthodoxe ; il savait que son collaborateur, suivant une pittoresque expression de celui-ci, était né dans l'hérésie, avait été élevé dans l'hérésie, baptisé par un pasteur hérétique, reçu dans l'Église par un pasteur hérétique, mais cette diversité dogmatique, loin d'altérer la cordialité de leurs rapports, ne fit que mettre en pleine lumière la pieuse déférence du jeune homme et la chrétienne largeur du vieillard. Le 26 octobre \ 843, M. Coquerel eut la joie de consacrer au saint ministère ce fils dans lequel il sentait revivre ses plus beaux dons spirituels.
Il était loin d'entrevoir, écrivait en 1868 ce dernier1, les cruelles souffrances que son cœur paternel aurait à endurer au sujet de cette carrière pastorale qu'il ouvrait avec tant d'enthousiasme religieux, mais il l'aurait su qu'il n'aurait pas hésité. Le service de la bonne cause, de l'Église et de Dieu tenait la première place dans ses préoccupations.
Soixante-huit pasteurs représentant toutes les nuances d'opinion qui se manifestaient alors au sein de
1 Athanase Coquerel père, notice nécrologique.
l'Église réformée, lui donnèrent l'imposition des mains; un des meilleurs amis de M. Coquerel père, le vénérable M. Dardier de Mazamet, qui avait, lui aussi, la joie de consacrer en ce jour au ministère son fils, le pasteur historien de Nîmes, prononça la prière solennelle ; tous les témoins de cette belle cérémonie en gardèrent le plus édifiant souvenir, et trente années plus tard, jour pour jour, celui qui en fut le héros, en parlait dans la salle de Saint-André avec une communicative émotion.
Répondant à ce reproche d'infidélité que ne cessait d'élever contre lui, en dépit des faits les plus patents, l'étroitesse théologique, il s'écriait avec une légitime fierté.
Le serment que nous avons prêté, en voici les paroles caractéristiques, voici ce qu'il renfermait de plus essentiel, voici ce qui nous a liés de la manière la plus décisive : Prendre pour base de notre foi, la parole de Dieu contenue dans les livres sacrés, et l'enseigner fidèlement selon notre conscience. Mes frères, aujourd'hui, après trente ans de ministère actif, à Dieu ne plaise qu'un seul instant je m'égare jusqu'à croire de ce serment-là, que je l'aie assez fidèlement, assez activement, assez dignement tenu. Mais j'ai le droit de dire, et je dis de ce même serment, que je ne l'ai jamais violé; j'ai le droit de dire, et j'affirme, que selon ma conscience, j'ai toujours prêché la vérité, qui est la Parole de Dieu, la vérité contenue dans nos livres saints, et que je l'ai enseignée fidèlement; non, sans doute, selon la conscience d'Augustin, l'évêque d'Hippone, ou d'Anselme, l'archevêque de Canterbury, selon la conscience de Luther ou celle de Calvin, mais selon la mienne. J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé *.
Ce fut, pour un candidat aussi actif et aussi brillam-
1 26 octobre 1873. Trente années de pastorat.
ment doué que l'était Coquerel, une véritable bonne fortune que celle de débuter dans une église aussi importante que Nîmes, métropole vénérée de {£!?! ,a protestantisme cévenol, acquise dès la période héroïque de Paul Rabaut à l'entière liberté des convictions individuelles, aussi ferme dans la proclamation de ce principe vital que prudente et modérée dans son application. Notre ami le sentait et en rendait grâces à Dieu. « Je connais peu de jeunes gens, » se plaisait-il à répéter à sa famille, « qui se trouvent dans une position aussi douce et aussi heureusement commencée que la mienne.» Parmi les pasteurs titulaires il ne rencontrait en effet que des hommes excellents, choisis dans les diverses nuances qui se partagaient alors l'Église nationale, mais qui tous regardaient leurs divergences dogmatiques comme minimes, vis-à-vis du noble but qu'ils poursuivaient en commun, l'avancement du Royaume de Dieu ; du côté évangélique: MM. Gardes, Frossard, Borrel ; du côté libéral : MM. Tachard, Fermaud1, Fontanès, tandis qu'il retrouvait dans les deux pasteurs suffragants deux de ses plus chers camarades de l'Auditoire : MM. Charles Dardier et Arnaud-Josué Galup. Si Nîmes, pour l'abondance des ressources scientifiques, ne pouvait soutenir aucune comparaison avec Montpellier, sa docte voisine, l'opinion y était cependant formée par un groupe de vieilles familles appartenant à la noblesse de terre ou de robe, sagement libérales, assez curieuses des choses intellectuelles, très attachées à leurs ancêtres et à leurs souvenirs huguenots : les de Castelnau, de Daunant, d'Espinassous, de la Farelle, Paul de Gasparin, qui toutes firent au jeune pasteur le plus cordial et
1 Président actuel du Consistoire de Nîmes.
plus sympathique accueil. Leur représentant de beaucoup le plus remarquable était le secrétaire du Consistoire iSrnst?.»^ de Clausonne. Quant à la population réformée dans son ensemble, elle se distinguait par son humeur remuante et expansive, par une piété plus ardente qu'éclairée, plus hostile au catholicisme et au méthodisme que sympathique au côté intime et mystique de l'Évangile.
Si excellente que lui parût la situation dans son ensemble, Coquerel ne laissait pas d'en discerner les côtés faibles, et au risque de s'aliéner ses plus chauds partisans, de les signaler avec une franchise qui fait encore plus d'honneur à son courage moral qu'à sa perspicacité intellectuelle.
Il ne manque pas dans les campagnes de la Gardonnenque et de la Vaunage de paysans qui, furieux contre les catholiques et les méthodistes, prennent leur colère pour de la religion et n'en ont pas trace \
Les liens qui unissaient le jeune pasteur à son Église furent singulièrement affermis par son entrée dans l'une des plus anciennes, des plus honorables et des plus opulentes familles de Nîmes, amenée à la vie religieuse par Samuel Vincent et gagnée depuis de longues années aux idées progressives. Le 24 juin 1 844 fut célébré son mariage avec Mlle Pauline Donzel. Coquerel rencontra constamment en elle, aux jours de l'adversité comme à ceux du bonheur, la plus tendre et la plus fidèle des compagnes, sa conscience comme il aimait à l'appeler, avide d'affections sérieuses, éprise d'un saint idéal, ardente et passionnée sous un extérieur froid et timide. Tout éloge, nous le savons, blesserait cette âme fière et généreuse,
1 Lettre à son père, 7 juin 1843.
mais comment, après avoir parcouru cette correspondance intime de 32 années, ne pas rendre témoignage au tact et à la vaillance dont Mme Coquerel fit preuve dans une mission toujours délicate et souvent pénible ? Si dès le début et pendant la période sereine de Nîmes elle se montra femme de pasteur accomplie, sa capacité de dévouement grandit avec les épreuves et elle trouva dans son cœur d'inépuisables ressources pour consoler, réconforter, stimuler, délasser son époux froissé par le parti pris et l'injustice. Aujourd'hui, dans les longues années de la retraite et du deuil, la touchante sollicitude avec laquelle elle veille sur une mémoire chérie, l'ingénieuse persévérance avec laquelle elle soutient les œuvres de charité dues à une initiative vénérée, accroissent encore notre profonde et respectueuse admiration.
Ce mariage, si bien assorti à tous égards, aurait pu dans les commencements offrir un réel danger. Les jaloux, les médisants, les oisifs, aussitôt qu'ils en furent informés, ne manquèrent pas de répandre le bruit que M. Coquerel, devenu depuis son entrée dans l'aristocratie nîmoise le pasteur des riches, négligerait les pauvres et se déchargerait sur ses collègues de la partie ingrate de ses fonctions. Est-il besoin de dire que notre ami, par le joyeux empressement avec lequel il s'acquitta de sa tâche dans ce qu'elle pouvait avoir de plus ardu et de plus monotone, eut bientôt dissipé ces malveillantes rumeurs? L'idéal si noble, que déjà comme étudiant il s'était formé du ministère chrétien, s'était encore agrandi par la pratique. A ceux qui lui reprochaient de se dépenser au delà de ses forces, il avait coutume de répondre : « Il faut faire trop pour avoir fait assez. » Il écrivait dans le même temps à son père au sujet de l'un de ses jeunes amis qui se proposait d'entrer dans la carrière,
mais dans le cœur duquel ne brûlait pas une flamme religieuse assez pure et assez intense :
Il se dit résolu à être pasteur, bon ou mauvais. Je pense qu'il veut dire : éloquent ou non, ce qui se peut, et pas consciencieux ou non, ce qui ne se peut pas. Se décider à être pasteur sans se décider à être pasteur zélé et consciencieux, serait une étrange manière d'entendre le ministère.
Le Consistoire avait confié à Coquerel, outre lasuffragance de M. Gardes, la visite des prisons et des hôpitaux et à peine s'était-il misa cette tâche un peu aride, qu'il écrivait à sa sœur le 1 5 septembre 4 843 :
Ne crois pas. malgré ma solitude, que je m'ennuie. Le sermon commencé sur le bateau (pendant qu'il descendait le Rhône), a été fait, appris et prêché le 27 en huit jours et n'a pas déplu. J'ai fait plus de quarante visites : pasteurs, anciens et diacres, et j'ai pris possession de mes fonctions aux hôpitaux. Tu sais que cela me faisait peur; maintenant au contraire cela m'intéresse plus que tout. Je suis seulement très contrarié de ne pas savoir le patois, tous mes malades me le parlent et je ne comprends pas toujours, d'autant plus qu'ils parlent avec toute la vivacité méridionale. Il y a ici un Hôtel-Dieu, où deux salles sont réservées, l'une aux femmes, l'autre aux hommes protestants. J'y vais trois fois par semaine, je leur lis quelques versets, je les explique très simplement, je fais une prière et je cause avec les malades un instant. Le tout ne devrait guère durer qu'une demi-heure, mais je ne sais pas me borner encore à si peu de temps. L'autre hôpital est celui des vieillards et des infirmes. Là, j'ai affaire à des gens debout et c'est moins agréable. Les malades sont d'un respect et d'une attention qui m'étonnent et me font grand plaisir ; c'est un auditoire très bien disposé, sauf quand il y en a un qui gémit ou pleure pendant tout le temps. Mais les infirmes, c'est autre chose. J'ai dix-sept vieilles pour auditrices : quand j'arrive et quand je pars, toutes me parlent
à la fois et en patois; c'est étourdissant et je n'y comprends rien. Elles me disent presque toutes : « Le bon Dieu vous donne le bonsoir et à la compagnie. » Or remarque 1° que c'est le matin, 2° que je suis tout seul, mais elles ont l'habitude de dire cette phrase, qu'elle tombe bien ou mal.
Un seul obstacle l'arrêtait dans cette cure d'âmes entreprise avec une si joyeuse activité. Les maux de gorge dont il avait déjà cruellement souffert à Genève, quoique atténués par le climat du Midi, nécessitaient à de trop fréquentes reprises une complète suspension de travail, des séjours prolongés à la campagne ou au bord de la mer. En 1846 la crise fut même assez aiguë pour l'obliger à prendre un sulîragant. Son choix tomba sur un jeune ami de sa famille, encore étudiant à Genève, M. Albert Réville, avec lequel il noua des relations rendues toujours plus intimes par la communauté de vues et d'épreuves. Ce qu'il souffrait de ces congés forcés, nul ne saurait le dire.
Le contraste entre tous mes goûts et toutes mes espérances et la faiblesse de mon gosier et de mes yeux, écrivait-il à son père dans une heure de découragement1, m'attriste toujours davantage.
Aussi, quand il avait recouvré la santé, les plus séduisantes perspectives n'auraient pu lui faire abandonner son poste, ni un voyage, ni une villégiature k Paris, ni même une réunion de famille, si bien qu'il renonça, par fidélité au devoir, à assister à la célébration du mariage de sa sœur Cécile avec M. Louis Gay, un honorable négociant de Reims.
Il a fallu un bien grand effort, écrivait-il à cette dernière2, et l'idée d'un devoir impérieux pour me retenir
1 Cette, 1er juillet 1846.
* Nîmes, 29 janvier 1846.
ici. Mon gosier n'aurait pas supporté le voyage sans s'en ressentir fortement et moi, qui fais travailler mes collègues à ma place quand je suis malade, je n'ai pas le droit d'aller chercher des maladies nouvelles pour mon plaisir, quelque grand que ce plaisir puisse être. Voilà ce qui m'a retenu et non la peur d'un catarrhe de plus ou de moins.
Au retour d'une rapide excursion à Genève, où il avait désiré demander quelques directions pastorales à M. Munier et serrer la main à d'anciens condisciples, il écrivait également à Mme Coquerel ' :
Cette lettre est donc la dernière de notre séparation. Quoique je laisse ici une foule de choses que j'aurais voulu faire ou voir, je ne puis regretter quoi que ce soit, en pensant que je vais te retrouver. Notre vie à deux, notre intime tête-à-tête, va donc recommencer. Quelle sainte et pure et vive joie que celle de revoir son chez soi, quand on y trouve un être profondément aimé dont on est attendu et accueilli avec une tendresse ardente ! Quand j'ai parlé ici de toi, de mon bonheur, de mon ministère, si facile à remplir jusqu'ici et si encouragé (quoique fatigant et trop absorbant"), mon cœur s'est bien souvent rempli de reconnaissance pour Dieu. Reconnaissance pour Dieu et amour pour toi, ce sont deux sentiments qui se tiennent dans mon âme : le second amène le premier qui ramène à l'autre. J'espère, toi et Dieu m'aidant, devenir meilleur, plus fort et plus à la hauteur de mon bonheur, de mon ministère et de l'énorme responsabilité que tous deux entraînent. Je vois avec plaisir revenir ma tâche, j'ai fort activement passé mon temps en route, mais je serai charmé de me remettre à ma besogne qui est à la fois mon devoir et ma prédilection; j'espère avoir amassé un peu de zèle.
Le consistoire de Nîmes, en appelant Coquerel malgré son extrême jeunesse aux fonctions de sufïragant,
1 Genève, 5 août 1845.
avait été déterminé pour une large part par le franc succès qu'avaient obtenu ses prédications d'épreuve. A la lourde responsabilité que lui imposait son nom, venaient donc s'ajouter les légitimes espérances que permettait de concevoir son talent. D'autre part régnait dans le grand public un préjugé des plus fâcheux pour le développement de l'art oratoire. A ses yeux le pasteur était avant tout un homme d'action, allant et venant, exhortant et visitant, prêchant et enseignant; on réclamait de lui bien davantage le feu et l'abondance delà parole que la correction du style et l'originalité de la pensée. A celui d'entre eux qui aurait consacré à la préparation de ses sermons un temps un peu considérable, on aurait volontiers adressé le reproche d'obéir à un sentiment de vanité et de se rechercher lui-même. Les exemples ne manquaient pas à l'appui de cette thèse fallacieuse. Les pasteurs les plus pénétrés de la gravité de leur tâche, Samuel Vincent, Ferdinand Fontanès, préparaient avec une extrême rapidité leurs prédications.
Tandis que le fond de ses discours, dit Coquerel dans sa préface aux Méditations religieuses, était le produit d'une méditation soutenue et mesurée, la forme était livrée trop souvent aux hasards d'une improvisation hâtive. Peu importe aujourd'hui pour ses lecteurs: cette forme obscure ou peu oratoire a disparu et c'est le fonds seulement, tel qu'il l'a conçu et recueilli lui-même, que nous offrons aux bons esprits et aux âmes pieuses.
Notre ami, avec son tact habituel, sut maintenir une juste proportion entre ces deux exigences contradictoires. Dans les occasions familières il se prodiguait, prêchant douze fois en six semaines ou huit fois en dix-huit jours, s'abandonnait à sa verve native, laissait parler son cœur, recourait même à l'improvisation, quelque
frayeur que lui inspirât un mode d'éloquence où il devait plus tard exceller, mais aussitôt que se présentait une circonstance quelque peu solennelle, il n'abordait la chaire qu'après une forte méditation et après avoir travaillé jusque dans les moindres détails tous les éléments de son discours. La correspondance avec son père est constamment remplie par des plans de sermons, des choix de textes, des questions d'homilétique pratique. Saprédication , malgré d'inévitables défauts de jeunesse , se distinguait déjà par la nouveauté et la finesse des aperçus, le charme pénétrant, l'aimable simplicité. Un sermon de cette période, sur la nécessité pour la France de se convertir au protestantisme, offre une intéressante esquisse du magnifique discours prononcé le 1 er novembre 1866 dans le temple de Neuilly : Pourquoi la France ?i est-elle pas protestante ? Et cependant, malgré les foules toujours plus compactes qui à sa voix se pressaient dans le sanctuaire, malgré la sympathique fidélité d'un auditoire d'élite, notre ami ne se regardait jamais comme satisfait, trouvant avec son père que sa parole manquait de force et de gradation, avec M. Munier, qu'elle se maintenait dans la sphère d'une conversation nourrie et animée, sans atteindre jamais aux sommets de la haute éloquence. A vrai dire, les discours de Coquerel, même les plus brillants, n'ont jamais qu'incomplètement réalisé l'idéal oratoire rêvé par les populations huguenotes du Midi, cette puissance dans les lignes, cette ampleur dans les développements, cet éclat dans les images, ces vigoureux coups d'aile, quis'harmonisent si admirablement avec un paysage sévère dans sa grandeur, un ciel d'un bleu intense, des rochers dorés par le soleil, la triste verdure des oliviers, la majesté des ruines romaines : bref les qualités maîtresses de Viguié et de Pellissier.
Il en avait un peu coûté à notre ami, lorsqu'il avait accepté le poste de Nîmes, de renoncer à l'Allemagne, persuadé, comme il l'était, qu'un jeune pasteur ne pouvai utilement intervenir dans les débats actuels sans une connaissance exacte des travaux d'outre-Rhin. A cette contemplation directe des hommes et des choses que ne saurait remplacer aucune lecture, même les plus étendues et les plus consciencieuses, il s'efforça tout au moins de suppléer par de solides études personnelles. L'exégèse l'attira tout d'abord et ajuste titre, puisqu'aucune réforme théologique sérieuse ne saurait être entreprise sans une méditation approfondie des Livres Saints et que sur aucun point les théories du vieux libéralisme ne présentaient plus de vague et d'incohérence. Grâce à la correspondance avec son père, nous voyons Coquerel, pendant les cinq années de son séjour à Nîmes, abordant l'une après l'autre chacune des parties du recueil sacré, s'arrêtant de préférence sur lesÉpîtres Pauliniennes et le quatrième Évangile, scrutant l'ardu problème du Logos, s'entourant des commentateurs français et allemands les plus autorisés : Rilliet et Oltramare, Néander et Tholuck, dont il goûta fort l'essai sur le Miracle et le Magnétisme. Ces loyales et persévérantes recherches, outre le profit personnel qu'il en retira, lui permirent de donner chaque hiver une série de paraphrases destinées à amener le public religieux à une plus saine intelligence de la Bible.
De bonne heure affranchi, grâce aux excellentes leçons de M. Cellérier, de la servitude du littéralisme, notre ami n'avait pas tardé à se convaincre de la faiblesse d'une apologétique qui, pour prouver la vérité de tel ou tel dogme, ne s'appuyait que sur des textes isolés et méconnaissait avec l'individualité des différents écrivains le vivant organisme de l'ensemble.
J'ai grande envie, écrivait-il à son père1 , de lire ta Do//matique avec les textes, d'autant plus que ce genre d'illustrations, comme disent les Anglais, me paraitassez chanceux, non que je ne croie tout ton livre, ou presque tout, fort bien fondé sur l'Écriture, mais en Allemagne on a tant abusé pour toute sorte de dogmatiques des kyrielles de textes isolés, que c'est une méthode fort décriée, ce que j'ai entendu plus d'une fois objecter contre ton Catéchisme. J'avoue qu'il y a plus d'un texte dans ton cours, qui est une application ingénieuse, mais qui n'apointde rapport avec la pensée de l'auteur, et je crois qu'on est entraîné, même à son insu, à citer des passages qui n'ont qu'un rapport bien détourné avec quod est demonstrandum.
Et plus loin : A propos de textes isolés, j'oubliais de dire que les Allemands procèdent d'habitude en donnant la doctrine chrétienne dans son ensemble, chacun comme il l'entend ou en comparant celle de Paul à celle de Jean ou de Jacques ou des Synoptiques. Ils disent qu'il n'y a théorie qu'on ne puisse prouver avec de courts passages.
Ce passage nous a paru doublement intéressant par la marche sagement progressive qu'il indique dans l'évolution théologique deCoquerel, comme par la liberté dont il témoigne vis-à-vis de son père dans les discussions les plus sérieuses. Aucun reproche plus injuste ne pouvait lui être adressé que cette perpétuelle accusation de rationalisme dont se montraient si prodigues à l'égard des vieux-libéraux les rédacteurs de Y Espérance et des Archives. Le nom et la chose lui étaient également odieux et il tenait ses amis constamment en garde, non seulement contre les théories désormais abandonnées de Paulus et de Wegscheider, mais contre une tendance par trop exclusivement critique et volontiers négative, qu'il croyait apercevoir, non sans raison, chez son oncle Charles, dont il accusait, faute d'informations suffisantes,
1 Cette, 2G juin 184G.
M. Reuss et l'école de Strasbourg. Les docteurs germaniques qu'il goûtait le plus, en étaient précisément les plus vigoureux et les plus mordants adversaires : Tholuck et Karl Hase, Channing, dont il lisait à la même époque avec délices et les discours et l'édifiante biographie, lui plaisait avant tout par son noble mysticisme. Suivant lui les idées nouvelles ne pourraient triompher que si elles offraient une nourriture religieuse suffisante à de jeunes pasteurs, d'autant plus désireux d'une piété vivante et solide, qu'ils étaient plus complètement affranchis du joug traditionnel.
Les jeunes pasteurs méthodistes, écrivait-il le 28 août 4845 à son père après une tournée de prédications dans la Drôme, sont venus à moi. Seulement il faut leur parler, même très librement, de l'Évangile, de saint Paul, du Sauveur et ne pas leur faire, comme le font encore en bien des endroits les vieux de notre bord, des^sermons sur les Heurs et les fruits, la neige et le tonnerre.
De vastes projets scientifiques venaient parfois séduire notre ami dans ses périodes de repos forcé et de solitude, qu'il aurait aimé remplir par la préparation de sa licence et de son doctorat. M. Fontanès qui lui servait de guide dans ses excursions à travers la théologie d'outre-Rhin, l'engageait à en traduire l'une des œuvres les plus remarquables par la clarté de l'exposition comme par la chaleur communicative du style : la Sainteté parfaite de Jésus-Christ par Ullmann. Le retour à la santé et la vie pratique avec son cortège d'absorbants devoirs l'empêchèrent de mener à bien d'aussi considérables entreprises. En fait de travaux publiés à part, il ne sortit de sa plume pendant cette période qu'un opuscule sur le plus grand commandement appliqué aux progrès de la foi, où il s'efforce de ramener le Christianisme à
l'union du fidèle avec Jésus et qui tient dignement sa place dans une série de brochures apologétiques inaugurées par MM. Fontanès et de Glausonne.
Toute son activité littéraire fut absorbée par sa collaboration au Lien. Jamais le Midi dans les différentes manifestations de sa vie religieuse : commémorations des glorieux épisodes du Désert, consécrations de temples, conférences pastorales, ne posséda un correspondant aussi exactement informé, aussi judicieux, aussi sympathique. La maladie, lors même qu'elle le clouait pour des mois à Cette ou au Fesq, ne réussissait pas à le condamner àl'inaction: il se livrait à ses goûts de bibliophile, recueillait des pièces inédites sur l'histoire du Protestantisme, relisait ses chers classiques, se mettait au courant des meilleurs travaux modernes, ceux de Benjamin Constant, deSismondi, de Guizot, de Villemain. Les jugements semés au hasard de la plume dans sa correspondance familière nous frappent par leur sûreté et leur finesse.
Comme je n'ai pas beaucoup de livres à lire et que je m'ennuyais de travailler pendant mon mal de gorge, j'ai essayé de louer quelque chose, mais il n'y a absolument rien à louer ici ; j'ai fini par acheter un volume qui contient quelques écrits de Mme de Staël et la notice de Mme Necker de Saussure. Cette notice est admirable ! Ces deux femmes jugées l'une par l'autre, la femme de génie jugée par une femme bien supérieure à elle quant au sens moral, quant à la vraie élévation, quant au caractère féminin, c'est une admirable lecture. Tu liras cela, tu en seras enthousiasmée. Que Mme Necker, sans le vouloir, s'élève au-dessus de sa fîère cousine! Je raffole de ce livre, j'en radote '.
Son séjour dans le Midi le rappelait enfin, par la vue même des lieux, aux -études de sa jeunesse, et il n'est
1 Lettre à Mme P. Coquerel. Cette, 24 juillet 1846.
point surprenant qu'il ait conçu le projet d'écrire à Nîmes une histoire des Camisards. Les paysages des Cévennes, dans leur grandeur quelque peu désolée, lui en imposaient toujours davantage, animés qu'ils étaient à ses yeux par d'héroïques souvenirs.
Pourquoi ne le dirais-je pas? s'écriait-il le 30 juin 1860 en présentant aux lecteurs du Lien des papiers de famille ' recueillis dans une de ses excursions languedociennes. J'écris dans une des provinces que la résistance protestante a le plus illustrées, dans un vallon de ces montagnes qui ont fourni à la France moderne les plus nombreux et les plus beaux exemples qu'elle puisse citer d'une vertu qui lui a manqué trop souvent : le courage civil, l'inébranlable résistance de la conscience morale et religieuse. C'est dans ces montagnes, que je vois de la place où j'écris, c'est dans les Cévennes, âpre et indomptable boulevard de la conscience évangélique, ou plutôt c'est dans les cœurs fermes et fidèles de la rude population qui m'entoure, qu'on devrait chercher comme dans un dernier asile la constance héroïque et la sincérité religieuse, quand elles seraient bannies du reste de la terre. On les y trouverait. Louis XIV les y a rencontrées comme un obstacle qui s'élevait contre ses desseins et il a reculé devant elles, vaincu bien moins par des fanatiques, comme on l'a tant répété, que par les libres champions de la vérité et de la conscience chrétiennes. Nous le prouverons parleur propre témoignage et nous appliquerons ainsi tour à tour à l'absolutisme orthodoxe et à la liberté de conscience cette règle que Jésus- Christ nous a laissée : Vous les connaîtrez à leurs fruits.
Dans une lettre à son père du 20 novembre 1844, nous rencontrons un rapprochement aussi juste qu'inattendu entre les paysages de la vallée inférieure du Rhône et ceux de la Hollande :
Hier j'ai été passer la journée à Arles avec mon beau-frère
1 Généalogie de Jean Bruniquel. Lettres de David Barbut et de Jean Triadou.
qui y avait des affaires. Le temps était superbe : figure-toi ce qu'à Paris on appelle un des plus beaux jours de la fin du printemps. Je ne sais si tu connais Arles et son admirable réunion d'antiquités romaines et du moyen âge. Le fameux cloître Saint-Trophime (la décoration des nonnes dans Robert le Diable), et la façade de l'église sont magnifiques de richesse et de finesse dans les détails. Malgré l'immense différence du Midi au Nord, j'ai éprouvé une impression très agréable en voyant une foule de choses qui me rappelaient vivement Amsterdam : les ponts de bois qui se soulèvent, une foule de barques à mâts et d'autres larges barques aux flancs arrondis, aux extrémités carrées, les arbres sur les quais, l'odeur du goudron, les pipes des ouvriers du port; et mon imagination, brodant là-dessus, m'a fait rêver de la Hollande plus que je n'ai fait depuis longtemps. La vue de la séparation des deux Rhônes et de la ville du haut de la tour des Arènes est un immense et magnifique panorama.
Les affaires d'église avaient été de tout temps familières à Coquerel qui, dès sa jeunesse, les avait entendues discuter dans le cabinet de son père, mais il ne lui fut point inutile d'être initié à leur tractation directe, au sein d'un Consistoire aussi important que celui de Nimes, par un guide aussi habile et aussi expérimenté que M. de Clausonne. Un complet accord régnait à cet égard, tout au moins sur les points essentiels, dans ce Midi si passionné, si accessible à toutes les impulsions généreuses, si fortement attaché aux vieilles croyances huguenotes. Les idées séparatistes et sectaires qui s'étaient implantées à la suite du Réveil dans mainte communauté isolée du Nord, n'avaient exercé aucun attrait sur les compactes populations protestantes des Cévennes. Les rares conventicules qu'avaient formés à grand'peine les agents méthodistes, poussant le système jusqu'à ses extrêmes conséquences, avaient rapidement abouti au Darbysme.
Les statuts donnés pendant cette période à la Mission intérieure du Gard attestent l'esprit de fermeté et de largeur qui animait les représentants les plus autorisés du libéralisme et peuvent se résumer dans les trois thèses suivantes : 1 ° N'imposer aucune confession de foi, 2° n'agir qu'avec l'agrément du Consistoire, 3° ne recourir qu'aux services de pasteurs nationaux. Dans les conférences pastorales comme dans les correspondances intimes furent agitées plusieurs propositions ingénieuses et fécondes, dont quelques-unes, il est vrai, échouèrent devant l'étroitesse orthodoxe ou l'indifférence des masses, dont d'autres durent attendre jusqu'à une époque éloignée pour leur réalisation, mais dont toutes préparaient une ère de paix et de lumières. Il suffit de mentionner la création d'une faculté de théologie à Paris et le rétablissement des Synodes, qui auraient fourni à des églises jusqu'alors éparses un foyer commun d'action, pourvu qu'ils se fussent renfermés dans leur rôle disciplinaire et n'eussent formulé aucune prétention dogmatique.
Goquerel, avec son caractère si conciliant, son esprit si vif, sa parole si facile, ne tarda pas à jouer dans ces réunions un rôle prépondérant et à exercer sur ses collègues une salutaire influence. Parmi les sociétés auxquelles il collabora le plus activement, nous citerons celle pour l'Instruction primaire en faveur de laquelle il entreprit chaque année une fructueuse collecte et le Pensionnat pour l'éducation des futurs pasteurs dont la nécessité l'avait déjà frappé pendant ses années d'études. Sa prospérité se liait intimement dans son esprit avec celle de l'Académie de Genève, à laquelle, à travers les vicissitudes d'une carrière agitée, il garda un souvenir constamment fidèle.
Il semblait qu'après d'aussi fructueux débuts, Coquerel fût définitivement acquis pour le Midi cévenol. Les plus brillantes perspectives s'ouvraient devant lui : enfant de Nîmes depuis son entrée dans une famille influente, aussi apprécié dans les cercles aristocratiques pour la finesse de son esprit que chéri par le peuple pour son infatigable dévouement, administrateur plein de tact et orateur sympathique, le premier entre tous ses collègues par le talent comme par la position sociale, il aurait lors de la première vacance été certainement nommé pasteur titulaire. Par une cruelle ironie du sort la stabilité fut le rêve le plus ambitieux de ce serviteur de Christ qui n'exerça jamais d'autres fonctions que celles de suffragant ou de pasteur d'une église inofficielle.
Je ne forme d'autres vœux, écrivait-il à son père le 10 juillet 1847, que celui de devenir indépendant et inamovible, l'homme de l'État et non celui d'un Consistoire.
D'impérieuses nécessités de famille et d'église en décidèrent autrement. M. Coquerel père qui, malgré sa robuste santé, commençait à ressentir les atteintes de l'âge, mais ne voulait être suppléé que par un autre lui-même dans son laborieux pastorat, lui adressa en 1846 et en 1847 de pressants appels, la première fois pour accepter la suffragance de Versailles, la deuxième pour le remplacer au collège Henri IV dans ses fonctions d'aumônier. Notre ami ne se fit aucune illusion sur les luttes qu'il serait appelé à soutenir dans ce nouveau milieu et les déboires qui l'attendaient presqu'infailliblement ; il se dissimula tout ; aussi peu qu'il échangeait «une position toute faite, à la fois douce et solide, contre une autre pénible, dépendante, incertaine, une position
favorable à sa santé contre une autre qui lui était contraire, » mais lorsqu'après un long et scrupuleux interrogatoire sa conscience se fut prononcée pour l'acceptation, il n'hésita plus un seul instant.
Nous tenons à le déclarer vis-à-vis d'insinuations persistantes dans leur malignité : Coquerel, en se séparant à regret d'une Église qu'il avait loyalement servie pendant quatre années et en se rendant à Paris malgré de douloureux déchirements du foyer domestique, n'obéit à aucune considération mondaine : ni à celle de se produire sur un plus vaste théâtre, ni à celle de travailler dans un centre plus favorable à son développement scientifique, mais uniquement au devoir, qui s'imposait à lui, de poursuivre l'œuvré paternelle et de fournir une nourriture religieuse suffisante aux milliers d'âmes que repoussait la dogmatique orthodoxe. Aujourd'hui que Dieu a rappelé à Lui son fidèle serviteur et que cette noble vie nous apparaît dans son ensemble, qui regretterait la résolution prise en 1 847? Sans doute, s'il était resté à Nîmes, il aurait coulé des jours plus paisibles et peut-être aurions-nous le bonheur de le posséder encore, mais la souffrance ne l'aurait pas grandi en le touchant de son aile, ses belles facultés ne se seraient pas déployées dans leur plénitude et nous ne garderions pas au fond de nos cœurs le réconfortant souvenir d'un chrétien ferme sans étroitesse et large sans scepticisme, d'un pionnier du royaume de Dieu qui se donna tout entier à sa sainte tâche et qui en dépit des circonstances adverses ne désespéra jamais de la réussite, d'un huguenot du XIXme siècle chez lequel la foi aux libertés modernes ne diminuait en rien la vaillance et l'abnégation des ancêtres.
Je viens à Paris, écrivait-il à sa mère le 2 août 1847,
non par orgueil ou par ambition, mais par devoir, pour aider mon père et remplir votre foyer solitaire, pour satisfaire nos amis et défendre une belle cause. Si je me délie de moi-même, j'ai confiance en Dieu. Je ferai mon possible, qu'il fasse le reste.
L'ambition pour un pasteur, ajoutait-il à cette même époque où l'avenir ne s'était encore montré à lui que sous de riants aspects, est un tourment sans résultat possible.
Les relations de Coquerel avec son ancienne église demeurèrent des plus fréquentes et des plus cordiales. Une attaque perfide de Y Espérance qui semblait mettre en doute son équité, lui permit dès le début de s'expliquer publiquement sur ce sujet délicat avec une entière franchise.
Il est très vrai ' qu'ancien pasteur de Nîmes, le rédacteur du Lien, conservera toujours un sentiment vif et profond d'attachement pour le troupeau au sein duquel il a travaillé plusieurs années à l'œuvre du ministère; il est vrai que dans le consistoire et dans l'église il a des amis pour lesquels il éprouvera toujours une affectueuse déférence. Les liens entre un pasteur et son église ne se brisent jamais, quand ils sont réels et vivants. Nous n'en avons pas moins dit et très nettement, même à nos amis de Nîmes, la vérité telle que nous la voyons, parce que nous regardons notre tâche de journaliste comme nous imposant devant Dieu et devant nos églises une responsabilité, à laquelle nous ne faillirons pas volontairement.
Du jour où il fut fixé à Paris, Coquerel se regarda comme l'intermédiaire naturel entre les églises du Nord et celles du Midi et s'acquitta de cette délicate mission avec un tact et une bonne grâce qui, pendant vingt-huit années, ne se démentirent pas un seul instant, recommandant à ses amis de la capitale les œuvres fondées
1 Lien, 1er novembre 1850.
dans les Cévennes, ouvrant toutes larges les portes de sa maison à ceux de ses collègues qui s'y rendaient pour les conférences annuelles, accueillant avec une paternelle bonté les jeunes gens du Gard qui y séjournaient pourleur éducation, accomplissant avec une consciencieuse exactitude et le sourire sur les lèvres les besognes les plus onéreuses et les plus désagréables. D'autre part la Mission intérieure profita de ses visites annuelles au Fesq pour lui confier à diverses reprises des séries de prédications bien propres par l'abondance et l'originalité des idées à ranimer la vie religieuse et à élargir les horizons intellectuels. Les trois discours sur Y Homme intérieur, la Loi du travail, et les Douleurs stériles qui furent prêches en mai 1862 à Nîmes, à Montpellier et à Alais, furent immédiatement imprimés sur la demande de leurs nombreux auditeurs ; mais celui de tous qui remua le plus fortement notre ami et laissa aux populations huguenotes des Cévennes les souvenirs les plus profonds et les plus durables, fut prononcé le 30 août 1 855, à la suite d'assemblées religieuses tenues au Vigan, en plein air, à l'ombre d'un de ses magnifiques châtaigniers sous lesquels aimaient à se grouper nos ancêtres, dans la chaire même des pasteurs du Désert, avec un de ces vénérables exemplaires de la Bible noircis par le temps et lacérés par la persécution.
Le Consistoire de Nîmes choisit Coquerel pour son représentant dans les deux synodes qui, à vingt-quatre années de distance et dans un esprit tout différent, entreprirent de régler les destinées du protestantisme français. Lorsqu'à la suite de la déplorable décision du 24 février 1864, la lutte eut recommencé avec un redoublement d'acuité entre les partisans de l'autorité et ceux du libre examen, le même corps réfuta les assertions de l'ortho-
doxie parisienne dans une adresse aux Églises réformées datée du 6 mars, et qui demeure un modèle de fermeté dans la modération, de haute et chrétienne sagesse. Notre ami ne crut mieux pouvoir lui témoigner sa gratitude qu'en lui dédiant en quelques lignes touchantes dans leur simplicité ses discours sur la Conscience et la Foi (1867), qu'il avait composés pour la réunion de ses catéchumènes et qu'il venait de répéter devant un immense auditoire d'hommes au sein de son ancienne église :
Au vénérable Consistoire de l'Église réformée de Nîmes, hommage de respectueuse gratitude pour l'élévation et la fidélité chrétiennes avec lesquelles il représente et perpétue au sein du protestantisme français nos vieilles traditions libérales.