I. Style Latin ou Roman. — II. Style Byzantin
Si, sous le ciel clair et léger de la Grèce, la Parthénos Athéna, pure et vivifiante comme la pensée divine qu’elle incarnait, la laborieuse Ergané qui ouvrit l’intelligence de l’homme aux sciences et à l’art, la gardienne tutélaire de l’Acropole et du foyer qu’elle abrite de son égide du haut des frontons des temples sublimes, avait été l’âme de la patrie et l’inspiratrice des aèdes, des artistes, et des héros, à Rome, dans l’atmosphère humide et lourde des bords du Tibre, ce fut à Vénus qu’on éleva des temples et des statues encensées par un peuple altéré de plaisirs et de sang, non à
ATHÉNA
la Vénus Uranie, à la mystérieuse Aphrodite, déesse des attractions harmonieuses, mais à la Vénus impudique, à la Vénus lubrique des carrefours où Messaline allait chercher des brutalités inconnues. La volupté engendre la cruauté. La pauvreté avait fait la grandeur des Romains, la fortune fit leur asservissement et la perte de la liberté rendit stérile et même pernicieuse l’abondance des richesse qui affluaient à Rome
de toutes les parties du monde asservi.
Cette exorbitante prospérité ne fit que développer dans ce peuple dur et positif les bas - ins tincts ; l’orgie et les ignominies sanglantes de l’amphithéâtre furent ses jouissances favorites. Au surplus , celles de l’esprit et particulièrement les pures émotions de l’art ne lui avaient jamais été familières et il est surprenant que la vue de tant de merveilles de l’art le plus pur, enlevées à la Grèce et rassemblées à Rome, n’ait éveillé dans ce peuple aucune faculté artistique capable de créer un mouvement, une école vraiment romaine, comme les Étrusques l’avaient montré avant eux. Aucune œuvre de sculpture de ce temps n’est signée d’un nom romain. Tous les sculpteurs sont d’origine grecque, surtout athénienne et les portraits sculptés, bien qu’attestant la persistance d’un genre bien local remontant aux Étrusques, genre qui, par son essence réaliste, est privé de tout idéal et par suite pouvait mieux que tout autre
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leur être accessible, étaient apparemment exécutés par les mêmes praticiens. Et quand leur mère-patrie cessa de former des maîtres, avilie sous l’oppression, Rome 11’eut plus que des artistes routiniers ou plutôt des artisans.
L’art eût sombré, sans doute, avec l’Empire, si une religion nouvelle, d’abord proscrite et souterraine qui,
Fig. 256. — I,e bon Pasteur.
Fig. 257. — La Vierge et l'enfant (Catacombe de Priscilla, IIe siècle).
avec la Croix, devait conquérir le monde, n’en avait recueilli les épaves. Pendant quatre siècles elle ornait pieusement de peintures naïves, connues seulement des chrétiens, les parois et les voûtes des Catacombes.
A vrai dire, elles ne nous apprennent rien de nouveau quant à la technique, étant très inférieures aux fresques qu’on a découvertes dans les ruines des palais de Rome et à Pompéi. Exécutées par de vulgaires praticiens recrutés parmi les adeptes des collèges ou confréries funéraires, leur art roturier, malgré l’antagonisme radical du nouveau culte envers ceux du paganisme, lui emprunte ses formules et ses procédés;
ATHÉNA
fréquentes sont les réminiscences mythologiques qu’on y rencontre adaptées plus ou moins heureusement aux symboles chrétiens. C’est ainsi qu’Orphée255 apprivoisant les animaux féroces aux sons de sa lyre et le Mercure Criophore devenu le Bon Pasteur 256, symbolisent le Christ. Parfois cependant le pinceau et le ciseau maladroits, mais fervents, s’essayaient à créer les nouveaux types sacrés. La Vierge et l’ enfant211 de lacatacombe Priscilla, remontant au 11e siècle et celle si différente du cimetière de Sainte- Agnès sont les plus anciennes représentations de ce thème qui devait inspirer plus tard tant de chefs-d’œuvre. La Mad one, la T héotocos, j ouera dans l’art chrétien le rôle prépondérant d’Athéna dans l’art hellénique.
Chose curieuse , l’icono graphie du Christ 258, plus fréquente sur les sarcophages, est timide encore ; elle le représente le plus souvent imberbe, jamais en croix, sans doute pour ne pas détourner les catéchumènes à cause de l’opprobre du supplice. Celle du Père Éternel existe encore moins. On ne le trouve qu’une fois figuré dans les Catacombes. Le plus souvent ce sont des compositions où se mélangent le sacré et le profane, comme cette étrange scène du Jugement aux enfers du cimetière de Saint-Calixte, où Jésus et la Vierge remplacent Hâdès et Perséphoné sur le tribunal devant lequel comparaissent les âmes des morts, conduites par Mercure Psychopompe; trois figures drapées, sans doute les Parques, attendent la sentence. Quelques sujets bibliques côtoyent de loin en loin ces réminiscences païennes où la foi naïve des premiers chré-
Fig. 257 bis. — La Vierge et l’Enfant (Catacombe de Ste-Agnès).
tiens voyait des allusions réconfortantes, comme dans la figure de Jonas et celle d’Ulysse attaché aux cordes du navire, le symbole de la résurrection et de la rédemption.
Cette pauvreté d’invention ne leur permit pas, sans doute, de traiter des sujets tirés de l’Évangile, des scènes si pathétiques de la Passion et de la mort des Martyrs, ce qui est très regrettable car ces peintures eussent été pour nous d’un grand enseignement historique.
Graduellement le goût et la science du dessin tombèrent dans un tel avilissement que la peinture et la sc ulp ture devinrent indignes de porter le nom d’art. Elles étaient dégénérées en une pratique routinière à l’aide de quelques formi iles et recettes exercées d’ailleurs par de rares artisans préoccupés plutôt d’exprimer des abstractions théologiques que le sentiment de la nature; aussi la forme est-elle devenue conventionnelle, sommaire et barbare.
Au surplus, c’est uniquement de l’étude de l’architecture que l’histoire de l’Art va dorénavant s’occuper jusqu’au xme siècle; les autres arts, n’existant plus qu’à l’état sénile et rudimentaire, l’intérêt qu’ils présentent est dénué de toute vitalité.
Deux événements considérables, dus à la volonté de
Fig. 258. — Te Christ et la Samaritaine (peinture des Catacombes).
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Constantin, changèrent au IVe siècle la face du monde au double point de vue moral et politique : la liberté accordée au culte chrétien et le dédoublement de la capitale entre Rome et Byzance devenue Constantinople, prélude de la division prochaine de l’empire romain en deux états indépendants et rivaux. L’architecture chrétienne à ses débuts en subit des influences
diverses et décisives conséquemment à la différence des milieux et des caractères; elle suivit mie autre direction à Constantinople qu’à Rome et de même qu’il y eut un Empire occidental ou latin et un Empire oriental ou grec, il y eut un art néo - romain ou latin, qui dégénéra plus tard en roman et un art néogrec ou byzantin. Les types monumentaux qui en résultèrent, malgré d’importantes modifications, n’ont jamais cessé depuis d’être suivis simultanément par les architectes de tous les pays.
Les premiers temples que les chrétiens édifièrent d’abord à Rome et même à Constantinople, furent appelés basiliques du nom des édifices publics romains dont nous avons déjà parlé, parce qu’ils en adoptèrent le plan comme convenant parfaitement à leurs réunions et au développement de leurs cérémonies liturgiques. On le retrouve déjà dans les chapelles des Catacombes à l'état embryonnaire et nul doute, que pendant les intervalles des persécutions, ils en aient élevé publiquement sur ce modèle.
Rome a conservé quelques basiliques remontant au IVe siècle et qui sont appelées constantiniennes : Saint- Praxède, Sainte-Pudentienne259, Saints Nérée et Achillée : et surtout Saint-Paul hors les Murs, qui, par son importance et sa magificence ne le cédait qu’à la primitive basilique de Saint-Pierre260 démolie au x VIe siècle pour élever sur son emplacement sacré (1) le Saint-Pierre de Bramante, de Michel-Ange dont la coupole domine le monde chrétien. Saint-Paul, qui fut restauré fidèlement en 1823 à la suite d’un grand incendie est le
plus imposant et complet spécimen de la primitive basilique et servit de modèle aux architectes chrétiens.
Le temple basilical 201 était précédé d’un cloître ou atrium, sorte de têménos ou parvis entouré de portiques des quatre côtés. Celui du fond servait de vestibule à la basilique et un porche ou narthex situé dans l’axe de Y atrium et du temple indiquait l’entrée de l’église. Hile était composée d’une grande nef et de petites nefs ou bas-côtés parfois doubles, moins élevées, réservées, celle de gauche aux femmes, et celle de droite aux hommes; la grande nef servait exclusivement au clergé
Fig. 260. — Ancienne Basilique de Saint-Pierre (Rome). Coupe transversale.
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et aux cérémonies du culte. Les catéchumènes et les fidèles qui avaient encouru une grave pénitence entendaient l’office sous le narthex et dans Y atrium. A l’extrémité de ces nefs régnait une barrière qui les séparait du transeptum ou aile transversale où, dans l’axe de la grande nef, était placé l’autel, surmonté d’un ciborium ou dais en pierre autour duquel évoluait le clergé officiant; au delà de l’autel et surélevée de quelques gradins et répondant à la largeur de la grande nef, l’abside demi-circulaire, ou conque, terminait l’édifice. Là était placé au-dessus de plusieurs marches, le siège eu pierre de l’évêque, la cathedra, de sorte qu’il pou-
Fig. 257. — Plan de la Basilique de Sainte-Clémente (Rome).
vait observer, par-dessus l’autel peu élevé, l'officiant et les fidèles. La forme cruciforme est déjà en principe dans le plan de la basilique primitive. Plus tard on n’aura pour l’affirmer davantage qu’à prolonger audehors les ailes du transept qui deviendront ainsi des croisillons, et qu’à donner plus de profondeur à l’abside par l’adjonction d’une ou plusieurs travées antérieures. Le passage de la grande nef au transept était accusé par un grand arc appelé arc triomphal qui, sur la surface plane souvent très importante qui le séparait du plafond en bois et horizontal recevait des mosaïques miroitantes ainsi que le cul-de-four de l’abside. Les surfaces souvent considérables qui s’étendaient audessus des arcades de la grande nef jusqu’au plafond et, dans leur partie supérieure, trouées de fenêtres, qui
étaient au-dessus du toit des bas-côtés, éclairaient la grande nef, aussi recouverte de mosaïques. La fresque aurait fait meilleur emploi ; mais, dans la décadence profonde ou la peinture était tombée, iln’y avait plus de praticiens habiles et la richesse apparente des matériaux, le scintillement de ces émaux vitrifiés sauvaient aux yeux éblouis la pauvreté du dessin et la barbarie de l’invention. Au surplus, avec de petits cubes de pierres colorées ou de verre émaillé, il est compréhensible qu’on ne peut obtenir ni précision de dessin, ni souplesse de modelé. Je sais bien qu’on invoque en faveur de la mosaïque murale un certain effet décoratif qu’elle seule peut donner et j’y souscris tout en proclamant que la fresque a des ressources telles qu’elles suffisent à toutes les exigences et l’emportent sur tous les moyens. Avant ces temps barbares, au moins pour la sculpture et la peinture, la mosaïque rationnellement n’était employée que pour enrichir les pavements, et c’est un non sens de l’étendre sur des parois; mais, je le répète, cela n’est venu que par la décadence et parce qu’il n’y avait plus de peintures. Pareillement, la statuaire faisait entièrement défaut dans ces monuments; non, comme on l’a prétendu, à cause de l’horreur qu’inspirait l’idolâtrie aux chrétiens, mais bien plutôt parce qu’il n’y avait plus de sculpteurs.
L’antagonisme initial des deux empires se montre non seulement dans la politique et dans les idées, mais aussi dans l’architecture. Toutefois, le génie byzantin ne s’affirme qu’au vie siècle, il est vrai d’une façon éclatante. Sa grande innovation, ce qui lui est propre et lui assigne une place de premier ordre dans les fastes de l’art moderne, c’est l’invention de la voûte sur pendentifs. Je sais bien que les éléments constitutifs dont il se sert, l’arc et la voûte sont romains, mais la combinaison toute nouvelle qu’il y trouve lui appartient exclusivement, et s’il est vrai que l’architecture byzantine est la résultante des principes de l’architecture romaine poussée jusqu'à ses dernières conséquences, cela n’a pu être
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réalisé que par l’esprit plus souple, plus savamment hardi, inventif et plus logique des Grecs qui surent encore créer avec l’art que leur imposaient leurs oppresseurs. Déjà, dans les derniers temps de l’empire, ils avaient affranchi la colonne lui restituant son rôle de support isolé, mais ne pouvant revenir aux ordres par l’abus que les Romains en avaient fait, ils avaient remplacé l’entablement par des arcatures retombant direc-
Sebab et Joaillier (Co.istautinople).
Fig. 262. — Intérieur de Sainte-Sophie.
tement sur les chapiteaux. On voit cette innovation dans les premières basiliques et même antérieurement, comme nous l’avons vu, au palais de Dioclétien à Spalato. Quant à la voûte en calotte hémisphérique ou coupole 258, les Romains en avaient laissé un admirable exemple dans celle du Panthéon, que l’on sait maintenant avoir été édifiée sous Adrien, en remplacement de celle sans doute trop surbaissée et par suite plus facilement solide, du temps d’ Agrippa; mais là nous sommes devant un problème plus commode à résoudre, le dôme s’appuyant sur les murs circulaires d’une rotonde. Autre chose était de construire une calotte hémisphérique sur un plan carré.
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Voici comme ils s’y prirent. Au sommet des quatre colonnes ou piles élevées aux angles du carré, ils bandèrent des arcs qui les reliaient entre elles et, tangente à ces arcatures, ils posèrent la coupole par l’intermédiaire des pendentifs. On appelle ainsi, à proprement parler, les surfaces concaves et triangulaires comprises entre la retombée des arcs et la base de la coupole. Les sujets
Fig. 263. — Sainte-Sophie, vue extérieure.
peints qui ornent ces surfaces s’appellent également pendentifs.
Quoi qu’il en soit, Sainte -Sophie263, construite au vie siècle par Justinien, est le premier monument où ce système hardi ait été appliqué, et, chose surprenante, d’une façon souveraine et définitive. Anthémios de Tralles et Isidoros de Milet, ses architectes, deux Grecs d’Asie Mineure, n’étaient pas, sans doute à leur coup d’essai et leur expérience reconnue devait garantir la réussite, mais les monuments qui les avaient précédés ou qui leur avaient servi d’exercice ne nous sont pas parvenus. ,
Le plan264 général de Sainte -Sophie, s’inspirant delà croix grecque est compris presque dans un carré (77 m.
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sur 76 m. 70 c.) dépassé légèrement à l’orient par la saillie circulaire de l’abside; un vaste atrium entouré de portiques le précède ainsi qu’un double vestibule ou narthex donnant accès au temple par neuf portes. La coupole, élevée sur la croisée haute de 56 m. a 35 m. de diamètre ainsi que les quatre arcs sur lesquels elle repose ; une demi -coupole s’ appuiesur les deux arcs perpendiculaires à la nef. Les deux autres sont fermées par des
poussées moins fortes on se servit, dans leur construction, des briques de Rhodes, cinq fois plus légères que la brique ordinaire. Mais deux forts tremblements de terre en eurent néanmoins raison, le premier en 553 l’ébranla et le second, quatre ans après (55 7) la renversa avec une grande partie de la ville; il s’écroula définitivement le 7 mai 558. Isodoros, le jeune héritier du talent d’Anthemios et du premier Isodoros son oncle, morts tous deux à cette époque, entreprit sa réédification sur un nouveau projet, car pour lui donner plus d’élévation, il commença par faire porter la
Fig. 264. — Plan de Sainte-Sophie.
murs troués de plusieurs rangs de colonnes superposées.
Les murs d’ailleurs comptent peu pour la solidité. « La structure, dit Viollet - le - Duc, Entretiens sur l’architecture, ch. VII) réside seulement dans les voûtes se contrebutant réciproquement, se résolvant en des pressions sur quelques points isolés et les piles portant ces voûtes. »
Pour rendre ces
coupole sur un tambour peu élevé, et percé de fenêtres, disposition qui fut imitée et développée depuis, mais il n’osa pas lui donner la forme hémisphérique, secontentant de la forme elliptique ou surbaissée comme donnant plus de garantie de solidité. C’est celle que nous voyons aujourd’hui. La coupole de Sainte-Sophie, arrêtée ainsi dans son essor, donne à l’ensemble du monument un aspect plat, lourd, comprimé, dépourvu de cette élégance, de cette élévation maj estueuse et symboli que que les architectes surent depuis lui donner. Les quatre minarets élevés aux angles par lesTurcs qui, depuis 1453, en ont fait une mosquée, ont heureusement rompu cette monotonie.
Ce monument célèbre se recommande encore par son homogénéité, malgré sa masse considérable. En effet, il fut bâti, sans arrêt, en vingt années; dix mille ouvriers y travaillèrent sans relâche sous l’œil impatient de Justinien qui en avait conçu le plan.
La décoration intérieure fut d’une splendeur inouïe : l’or, l’argent, le bronze, les pierres précieuses, les marbres de couleurs, jetés à profusion, rivalisèrent d’éclat avec les mosaïques, scintillantes sur leur fond d’or. Par ordre de Justinien, les monuments antiques des provinces de l’empire furent dépouillés de leurs plus belles colonnes en vert antique, en porphyre, en granit, etc., pour orner la merveille et aller au plus vite. Malheureusement les Turcs qui réprouvent la représentation de la figure humaine, ont recouvert d’un badigeon les mosaïques et les peintures que des travaux de restauration en 1850 ont mises à jour pour quelque temps, ce qui permit d’en copier quelques-unes à l’aquarelle sans nous apprendre rien de nouveau sur l’art rudimentaire sec et stationnaire du moyen âge.
Ainsi rien de grec dans Sainte -Sophie, si ce n’est la logique qui permit à des architectes grecs de créer une nouvelle architecture avec les éléments romains. L’art, en se rapprochant de sa source, aurait dû, ce semble, se purifier, mais l’esprit était devenu si complexe et puéril
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à force de subtilité qu’il ne pouvait plus comprendre cette majestueuse simplicité. Plus que la société romaine, cellede Byzance, mélangée d’Asiatiques, adonnée aux disputes creuses et passionnées jusqu’à la folie, à la férocité, aux pires extravagances métaphysiques, professait la négation, l’horreur de la nature, source de
toute vérité et de toute beauté, et devait sombrer dans la démence.
Ea secte des iconoclastes ou briseurs d’images, qui troubla l’empire durant le vme et une partie du ixe siècle, de 726 à 842, causa une des crises les plus néfastes de cette folie ambiante. C’étaient des espèces d’ascètes, que la superstition et le fanatisme rendaient aveugles et barbares. En vain le pape et les conciles les déclarèrent hérétiques , ils n’en continuèrent pas moins leurs exécrables déprédations, brisant les statues, détruisant les icônes autant sacrés que profanes, anéantissant ainsi des quantités de chefs-d’œuvre de l’art ancien, à Constantinople et en province. Ils parvinrent même à s’emparer du pouvoir avec Eéon l’Isaurien (726-728) et avec Eéon l’Arménien (813-826). Ees mosaïstes, les orfèvres, et les ornemanistes même, ainsi que les peintres et les sculpteurs qui pratiquaient encore l’ombre de leur art furent obligés de s’expatrier. Ils se répandirent dans tout le monde chrétien d’alors. Charlemagne en recueillit plusieurs à sa cour d’Aix-la-Chapelle où ils introduisirent l’art et le goût byzantins265. Vers le milieu du
Fig. 265. — Othon et Théophanie (ivoire byzantin).
ixe siècle cette stupide hérésie prit fin et il y eut à Constantinople une espèce de renaissance des arts et des lettres sous la dynastie dite macédonienne, fondée par Basile 1er (867). Il se fit un retour vers les œuvres de l’antiquité, comme le prouvent certaines miniatures de ce temps et les œuvres des auteurs grecs furent manuscrites avec un soin irréprochable.
Le luxe effréné, exorbitant des Byzantins paraît avoir atteint son paroxysme avec Constantin VII Porphyrogénète (911- 959). Vrai monarque asiatique, il passait sa vie au fond d’un palais qu’il avait fait bâtir au milieu de merveilles dont la description ressemble plutôt à la féerie qu’à la réalité. Il est oiseux de s’en occuper n’en étant, depuis longtemps, resté aucun vestige. Malheureusement les malheurs et les catastrophes des xie et xne siècles, la prise de Constantinople (1204) par les Croisés au xine -et la fondation de l’empire latin qui faillit mettre fin à l’empire grec avant les Turcs qui, au XVe siècle (1453), consommèrent sa ruine, arrêtèrent cette renaissance dont il la valeur. Car l’art byzantin dès le principe, dans des
Fig. 265 bis. — Ange (ivoire byzantin).
ne faut pas exagérer resta tellement figé, recettes et des formules rigoureuses et canoniques que, privé de l’étude de la nature il fut toujours forcément stationnaire, et c’est à peine si de loin en loin on y rencontre quelques innovations, même faiblement énoncées. La peinture était réduite à la miniature 226, à l’enluminure (même à fresque) et à la mosaïque, et la sculpture, à la ciselure du méta
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ou de l’ivoire 267. Exercées presque exclusivement par des cénobites, sa diffusion eut lieu par le moyen des monastères, une première fois après l’expulsion des artistes par les empereurs iconoclastes, et la seconde après la chute de l’Empire d’Orient; et comme Constantinople avait
Fig. 266. — Miniature byzantine, du Psautier de David (Bibl. nationale).
été pendant le moyen âge le foyer de la civilisation, ils eussent été les initiateurs de l’art en Occident, s’ils avaient eu à enseigner autre chose que des procédés techniques. Ceux qui se réfugièrent au mont Athos en Grèce, où ils n’ont cessé de pratiquer la fresque 268, dont les meilleures ont été exécutées au xvie siècle par le moine Pausélinos, et Dyonisos, son élève, montrent, malgré quelques qualités, des vices inéluctables.
L’amour du luxe poussé à l’excès favorisait le déve-
TEMPS MODERNES. — i/ART CHRÉTIEN 287
loppement des arts somptuaires et là-dessus les évêques orthodoxes rivalisaient de faste et d’éclat avec les empereurs; les costumes les plus pompeux où la soie teinte des plus vives couleurs et ornés de broderies où l’or et les pierres précieuses se combinaient habilement; les tissus et les tentures le plus richement ouvrés, les objets en orfèvrerie, où l’or, l’argent ciselés, les
Fig. 267. — Ee Christ, Romain IV, Copronime et Eudoxie (ivoire byzantin).
Fig. 268 . — Fresque du mont Athos.
pierreries, les émaux cloisonnés et l’ivoire finement sculpté étaient employés avec prodigalité, s’accumulaient dans les églises et les palais et étaient l’objet d’un commerce considérable avec le reste du monde chrétien dépourvu d’ariûans. Ces objets divers où l’éclat et la richesse de la matière suppléaient trop souvent au mérite artistique devaient éblouir ces chefs de nations barbares appelés tout à coup au partage des deux empires et nous devons nous les figurer, lorsqu’ils quittaient la peau pourprée , pour paraître civilisés, revêtus
288 ATHÉNA
gauchement du costume brillant de patrice et d’empereur d’Orient.
L’architecture byzantine exerça une grande influence surtout en Orient; car en Occident elle n’agit que par de rares intermittences, même en Italie malgré ses
rapports politiques avec les empereurs orthodoxes qui, après , la chute de l’empire d’Occident, ne cessèrent de prétendre à sa domination. Les monuments de Ravenne du temps de Justinien, sur lesquels nous reviendront, n’ont de byzantin que leur décoration, ainsi que la chapelle palatine de Palerme, les églises romanes de Monréale et de Cephalù en Sicile. La seule église qui soit vraiment byzantine, en Italie est Saint- Marc de Venise construite au commencement du xnesièclesurle modèle de l’église des Saints-Apôtres, aujourd’hui détruite (i), de Constantinople; l’art byzantin fut introduit à Venise par le commerce très actif alors entre cette ville et Constantinople. Au surplus, l’architecture gothique lui donna le dernier coup et la coupole ne réapparaît plus qu’avec Brunelleschi au xve siècle. Bien
llanser et Mcnct (Madrid).
Fig. 269. — Alcazar de Séville.
(1) Elle servit également de modèle aux architectes de Saint-Front de Péri* gueux.
gratuite est donc l’opinion de Vasari attribuant les origines de l’art italien et particulièrement de la peinture à l’enseignement des artistes grecs venus en Italie au xme siècle, et ce 11’est pas la moindre des erreurs qui fourmillent dans ses écrits. Ive génie latin n’avait que faire de cet art routinier et sénile qui portait en lui la mort et non une renaissance; il avait assez de vitalité et de ressources pour se développer par lui-même aussi bien en Italie qu’en France, où l’antiquité avait laissé de beaux modèles pour éclairer ses premiers pas, sinon les diriger. 11 ne faut pas oublier qu’en ravivant l’étude de la nature que les Byzantins avaient trop méprisée et même proscrite pendant tout le moyen âge, l’art moderne sortit de l’art antique aussi bien en France qu’en Italie. Qu’ont de commun, en effet , avec cette prétendue direction, les œuvres si vivantes de nos statuaires au xme siècle et les peintures de Giotto.
Mais si l’influence byzantine fut partielle et précaire en Occident bien qu’elle se répandît un peu partout, elle ne cessa d’être prépondérante sur tous les peuples restés fidèles au rite grec et sur l’art arabe dès le brus-
II a user et Mc net.
Fig. 270. — Alcazar de Séville, entrée du salon des Ambassadeurs.
29O ATHÉNA
que avènement de ce peuple et depuis. Le premier contact qu’il eut avec l’art byzantin, lorsque, au VIIe siècle, il envahit la Syrie et l’Égypte, fut décisif. Il adopta les principes de son architecture en le ravivant par des rém iniscences persa nés. L’art arabe ou mauresque fut le plus beau rejeton de la souche byzantine; malheureusement il portait en lui le vice héréditaire de l’immuabilité, que d’ailleurs le génie de la race et sa religion lui eussent imposée, Les plus belles mosquées du Caire, celle d’Amrou qui est de 643, la première peutêtre que les Arabes aient construite et celle du Sultan Kaît Bey qui est du xve siècle, ainsi que la mosquée de Mahomet II, ont été dépassées en étendue et en splendeur par la mosquée de Cordoue271 qui malheureusement a perdu son minaret de 80 m. de haut et les 4.700 lampes qu’on allumait chaque nuit.
Elle avait, avant Charles-Quint qui permit inconsidérément au chapitre d’en abattre un nombre important, 1.419 colonnes formant trente-six nefs d’un sens et dix-neuf del’autre,le tout contenu dans un rectangle de cent dix-huit mètres de largeur
Hauser et Menet.
Fig. 271 bis. — Cordoue. I*a Mezquita.
sur cent douze de profondeur. Sa construction dura trois règnes, de 785 à 988, deux cents ans. Pareillement les palais musulmans furent surpassés par le célèbre Alhambra ou Palais rouge de Grenade 272 ; on mit un siècle à le construire et il fut achevé en 1338. C’est le type du style mauresque aux colonnes grêles supportant des arcs surélevés, des voûtes chargées avec plus de profusion de cet ornement bizarre en forme de stalactites dont la cons truction en bois a dû donnerl’idée, et qui est un des caractères de l’art musulman. Une autre particularité du génie des Arabes c’est son mode de décorations murales. Ue Coran leur interdisant toute représentation de la figure humaine et des animaux, ils y suppléent par les combinaisons les plus variées de ces ornements appelés arabesques formés d’entrelacs géométriques et d’éléments végétaux.
Parmi les nations orthodoxes, la Russie, convertie au christianisme par les Byzantins au VIe siècle, est celle qui appliqua les principes de leur architecture (improprement appelée néo-grecque) avec le plus d’étrangeté, sinon d’originalité. Pourtant il convient de remarquer que ce sont des architectes italiens appelés en Russie par les Empereurs qui construisirent ses monuments les plus célèbres et les plus typiques : le Kremlin, vaste ensemble de constructions sacrées et impériales, et l’église de Saint-Basile, construite par
Ilauser et Menet [Madrid).
b 272. — Porte de l’Alhambra (Grenade).
Ivan-le-Terrible, qui fit crever les yeux à l’arcliitecte italien de peur qu’il ne construisît une autre église plus belle. Pourtant avec ses dix-sept coupoles aux contours bulbeux empruntés à la Perse, toutes de hauteur et de formes différentes et inégales, elle ne pouvait
paraître telle qu’à un barbare. Le Kremlin et l’église de Saint- Basile sont du xvie siècle.
L’ architecture russe est un amalgame de documents occidentaux (surtout de la renaissance italienne) et asiatiques, principalement persans, greffés tant bien que mal sur un fond byzantin, mais elle se sauve à force d’imagination et recouvre ses compositions disparates par une polychromie excessive en surchargeant ses édifices tant à l’extérieur qu’à l’intérieur d’une décoration sans repos au moyen de la mosaïque sur fond d’or, des émaux, des marbres de couleurs, des métaux, de dorures, etc., le tout abondamment désordonné. En tout, l’art russe méconnaît l’ordre, la mesure, la proportion sans lesquelles, pour nous, les productions de l’art n’ont qu’une valeur de curiosité.
C’est pour la même raison que je ne m’étendrai pas sur les constructions monstrueuses de l’Inde, des temples souterrains d’Ellora et d’Eléphanta, ni des Stoupas et des Pagodes, qui nous étonnent sans nous ins-
llauser et AJenet (Madrid).
Fig. 272 bis. — Alhambra, Grenade (Arabesques) .
truire. Celle d’Anghor 273 dansl’Indo-Chine est comprise dans une enceinte de 5 kilom. 250 m. de tour; la plupart de ces monuments ne sont pas antérieurs aux xie et xiie siècles. L’antique influence de l’art achémenide et de 1 art arabe plus près de nous y concourt à produire des œuvres plutôt gigantesques ou étranges que belles. On retrouve ces mêmes influences sur l’art des peuples épris du merveilleux de l’Extrême-Orient, et sur celui des Chinois et Japonais qui en dérive. Ce dernier est pour nous surtout intéressant par sa ma-
FïG. 273. — Pagode d’Anghor (Asie).
niere d interpréter la figure humaine. Tout le monde sait que les procédés des arts industriels qu’ils tenaient des Perses et des Arabes, les tissus, les émaux cloisonnes, les laques, la fonte du bronze, ont été remarquablement mis en œuvre par eux.
La porcelaine est d’invention chinoise au ixe siècle ; les Japonais qui excellèrent également dans sa fabrication ne l’ont connue qu’au xvie siècle, et nous savons que ce n est qu’au commencement du xvme, que le saxon Botticher en découvrit le secret; et la France le doit à v amt-\ rieix, qui, en 1 77°> en dota notre célébré manufacture de vSèvres. A ce sujet il est juste de citer ici l’éclat que les Musulmans surent donner à la céramique. Les plaques émaillées de vives couleurs leur étaient
d’un emploi familier pour l’ornementation des parties inférieures de leurs constructions et leurs vases, surtout ceux appelés hispano-mauresques, sont célèbres par la richesse et la belle entente décorative de leurs arabesques et de leurs reflets, ainsi que leurs lampes en verre émaillé. Leur fabrication n’est pas antérieure au xive siècle, et ne va pas plus loin que le xve siècle, époque où les Musulmans substituèrent la verrerie vénitienne à la leur, tombée en décadence.
Les tapis d’Orient sont renommés et les armes musulmanes étaient recherchées pour leur belle damasquinerie, nom qui vient de Damas d’où provenaient les plus belles productions en ce genre , que le commerce répandait au loin.
Fig. 274. — Sainte-Praxède (Rome).