‹ Athéna, histoire générale des beaux-arts (volume 2)Chapitre 12 sur 14 · TEMPS MODERNES · texte numérisé non relu

TEMPS MODERNES

• L'Art Latin.

Tandis que l’art byzantin et les arts qui en dérivent élevaient leurs coupoles d’or dans l’azur oriental, que devenait l’Occident où nous avons laissé l’art latin édifiant les premières basiliques chrétiennes?

Hélas, les temps étaient loin d’être favorables au développement de l’art rajeuni par la nouvelle religion. Les plus épouvantables calamités que l’humanité ait jamais subies étaient à la veille de s’abattre sur le monde romain qui craquait de toutes parts avant de s’écrouler. Les Barbares, longtemps contenus, menaçaient de tous côtés de forcer les frontières de l’Empire. La crainte et le prestige du nom romain, seuls, après Stilicon,les retenaient encore, mais enhardis à la fin en s’approchant de plus près du colosse miné par tant de vices, ils renversèrent tous les obstacles, jetant la mort et la ruine sur leur passage, détruisant par l’incendie les églises et les temples, violant les asiles sacrés, ne laissant après eux, ni vie, ni pierre debout. Ce temps effroyable dura près d’un siècle durant lequel les Gaules et l’Italie, jadis si fières de leurs beaux édifices et de leur cilisation, ne furent plus qu’un amas de décom-

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bres. Goths ou Teutons que les Romains appelaient

Germains (de W her ■ M ann,

hommes de guerre), sortis, affamés et avides, de la forêt hercinienne, et plus tard divisés en Wisigoths et Ostrogoths, Suèves, Alains, Vandales, Huns sordides et féroces, conduits par Attila qui se disait le fléau de Dieu, etc., se jetèrent avec frénésie à la curée qui devint bientôt une lutte sauvage et non moins dévastatrive entre barbares établis et les hordes nouvelles en quête à leur tour d’un établissement. Au milieu de ces horreurs, Rome fut par deux fois saccagée et détruite. De foyer de la civilisation occidentale fut éteint à jamais, et ses lueurs dispersées aux vents du Nord.

Rome, affaiblie déjà par le partage de l’Empire et plus encore par ses divisions et ses crises intestines, par les luttes énervantes du fanatisme théologique et ses compétitions militaires et religieuses fomentant l’anarchie dans les idées et le gouvernement, gangrenée par la corruption générale des mœurs, aboutissant à

l’abrutissement par l’ivrognerie et la débauche; et, parla débilité de ses empereurs, nullement défendue, livrée à toutes les surprises au dedans et au dehors, Rome, disje, n’était plus qu’une apparence et s’écroula sans résistance. Deux fois, elle vit sa ruine consommée. D’abord en 410, par Alaric, roi des Wisigoths qui, pendant quatre jours et quatre nuits atroces, la livra au pillage et à l’incendie. Elle se releva pourtant de ses ruines et même retrouva quelque splendeur sous les Empereurs macédoniens, mais à peine un demi-siècle plus tard (en 455)

Genseric vint exprès d’Afrique à la tête de ses Vandales mélangés de Berbères ou Maures pirates, pour la saccager de fond en comble.

Pendant quatorze jours et autant de nuits la malheureuse cité subit les pires atrocités et de ce qu’il en restait, tout fut détruit. Des Vandales se signalèrent surtout par leur rage à briser les statues, à démolir les temples sans raison, pour le plaisir stupide d’anéantir ce qui est beau et depuis les mots de Vandale et de vandalisme sont restés synonymes de destructeur et de mutilation de monuments artistiques. Rome, déchue de ce qui lui restait de son ancienne primauté, tomba à l’état précaire de petite cité dépendant de l’Exarchat de Ravenne. Mais qui saura jamais de combien de chefs-d’œuvre en tous genres, la plupart du plus pur atticisme, l’art et la civilisation eurent à déplorer la perte ! De nombre en fut incalculable à en juger par la quantité de sculptures qu’on a depuis exhumées

Fig. 276. — Plan de Saint- Jean de Latran.

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des décombres amoncelés. Mais ce qui subsistait encore de la peinture antique, de manuscrits précieux, d’objets d’art fragiles, etc., fut à jamais anéanti et perdu et parmi les chefs-d’œuvre de la statuaire antique, si quelques-uns nous sont connus, c’est grâce au grand nombre de copies que les Romains en avaient faites.

De ce cataclysme effroyable, de cet effondrement du monde ancien, de cet anéantissement de ses monuments, de ses goûts, de ses mœurs, de ses idées et de ses connaissances, devait sortir un monde et un art nouveaux. Mais, avant que de ce noir chaos où étaient jetés et fermentaient violemment tant d’éléments divers et disparates, pût sortir, par le lent amalgame des vestiges antiques et des aspirations modernes encore barbares et longtemps inconscientes, un peu d’ordre, quelque lumière propre à reconstituer la société nouvelle et donner à son art chancelant conscience de sa personnalité et de sa force, combien ne fallut-il pas encore traverser de siècles d’obscure et tenace barbarie ? Près de huit cents ans dura le temps affreux du premier moyen âge ! Quelques lueurs éphémères percent de loin en loin ses épaisses ténèbres. Après le court effort de Dagobert, le règne de Charlemagne, par exemple, fut une belle éclaircie, mais sa tentative de restaurer à son profit l’Empire italo-byzantin, après Théodoric, fut aussi prématurée et, n’ayant aucune racine dans son peuple, dut disparaître avec lui. D’art national en formation ne pouvait trouver aucun aliment assimilable et nulle impulsion dans les œuvres des architectes, des artistes et des ouvriers byzantins appelés par lui à Aix-la-Chapelle 277 pour tirer parti, dans la construction et l’ornementation de son Palais et de sa chapelle Palatine, pastiches d’un art sénile et par trop exotique, des riches colonnes et des matériaux artistiques qu’il avait enlevés à Ravenne et à Pavie. D’ailleurs, l’art byzantin fut toujours impuissant à s’implanter dans l’Occident latin et sa longue imitation imposée par la mode et surtout par l’absence d’autres modèles fut

longtemps un obstacle à l’éclosion de notre art national.

Heureusement l’Église veillait aux destinées du monde occidental. Elle avait, au milieu de ces débordements de brutales et multiples révolutions, tenu ferme le principe d’unité et de perpétuité et avait su plier sous sa force morale ces conquérants barbares et farouches qui ne connaissaient que la violence et la ruse. Elle se servit de leur courage aveugle pour hâter la ruine du monde romain entaché de paganisme; mais héritière directe de sa civilisation dont elle tira ses plus sûrs moyens de domination sur ces peuples terribles, mais enfants; elle seule pouvait préparer la renaissance du monde renouvelé. Elle y parvint malgré sa faiblesse matérielle, grâce à l’appui de la race franque qu’elle proclama dès lors sa fille aînée. E’Église fut, dans ces temps si troublés, la seule puissance libérale, le seul refuge du faible contre le fort, sans pitié et sans frein. Ee peuple galloromain, asservi mais bien supérieur par l’éducation et le caractère au Germain conquérant, lui resta dévoué et forma sa première clientèle constituant ainsi un noyau persistant d’où devait sortir plus tard la vraie nation française. Ee clergé, recruté surtout parmi les Gallo-Romains, devint ainsi le gardien des secrets

Fig. 277. — Chaise curule romaine, bronze doré (trône du roi Dagobert).

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de l’art qui leur permettaient d’ériger et d’embellir dignement les édifices du culte. Les évêques et les abbés ouvrirent des écoles où se perpétuèrent, par l’enseignement et la pratique, l’art de fondre le bronze dont un beau spécimen nous est parvenu: le fauteuil de Dagobert (vne siècle) L77, la sculpture sur ivoire, la miniature, la mosaïque, les principes de l’architecture et de la construction.

L’art latin procède directement de l’art romain décadent dont il ne diffère d’abord que par quelques particularités, non de goût, mais de détail, exigées par l’adaptation du culte chrétien à certains monuments païens qui. comme nous l’avons dit, furent les basiliques. Le fameux édit de Milan par lequel Constantin, en 313, non seulement accordait aux chrétiens le droit d’exercer librement leur religion, mais décrétait le christianisme religion de l’État causa une grande perturbation dans l’Empire et transforma du jour au lendemain, radicalement, le vieux monde romain. Le culte chrétien, jusque-là comprimé dans les sanctuaiies souterrains des Catacombes, sortit impétueusement pour s’exercer au grand jour : il fut urgent de construire rapidement de nombreuses églises; cai les édifices religieux du paganisme, les temples désaffectés ne pouvaient convenir à ce nouvel usage d’abord à cause de l’opprobre qui restait attaché à leur ancienne destination et souvent aussi à cause de leur exiguïté qui ne permettait pas aux fidèles d’assister aux offices dans l’enceinte du temple selon l’usage chrétien; tandis que les basiliques, édifices purement civils se prêtaient à souhait à l’installation du nouveau culte. Peu cepen-

FlG. 278. — Plan d’une basilique païenne.

TEMPS MODERNES. — e’ART PATIN

datvt fui eut converties en églises à cause de leur utilité municipale et judiciaire. Les temples radieux furent démolis avec cette rage soudaine du fanatisme aveugle et destructeur qu’aucune considération esthétique ne touche et n’arrête, et de leurs magnifiques débris, colonnes, entablements, etc., on construisit à la hâte, de toutes parts, des sanctuaires chrétiens sur le plan basilical, auxquels on conserva le nom de basiliques. Hélas ! que de merveilles de l’art antique de la statuaire et de la peinture furent à

Fig.

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