DIX DYNASTIES, DIX-NEUF SIÈCLES DE DURÉE
L’Égypte paraît avoir été sous l’ ancien Empire un véritable Éden. Dans cet heureux pays où l’homme, sous un ciel toujours bleu et clément, n avait qu’à remuer légèrement le limon fertile que le grand fleuve paternel se chargeait de lui déverser tous les ans, la vie fut si douce et facile que ses habitants ne pouvaient concevoir rien de plus souhaitable que de la prolonger dans l’autre monde et dans celui-ci, par la résurrection. Or, comme ils ne pouvaient admettre que la mort fût l’anéantissement de l’être, ils croyaient que le principe vital, la bal, le Khou, la lumineuse, l’âme, comme nous disons, qui avait vivifié le corps, ne s’en éloignait pas après la mort, bien que séparé, tant que ce dernier existerait, et qu il devait de nouveau l’animer par la suite des temps. Car ils assimilaient la vie de l’homme à la course journalière du soleil : comme lui, après avoir eu ses phases du
(.1. CI., Vhot.)
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matin, du midi et du soir, il disparaissait pour renaître après un voyage souterrain et purificateur. Ce qui survivait de l’homme et assurait sa réviviscence, c’était quelque chose comme la projection de son ombre, un dédoublement de lui-même, conservant tous ses tiaits, un exemplaire exact, mais subtil et diaphane, et néanmoins continuant son existence individuelle et réelle dans une certaine mesure, ayant encore les mêmes appétits matériels mais infiniment moins exigeants, conformément à sa nouvelle vie latente et expectante, transitoire entre la mort et la résurrection. Tel est leKâ, le double des Égyptiens, prototype de Y image des Grecs, de l’ombre des Romains et de nos fantômes et revenants. Cette croyance, naïve en sa forme, atteste déjà le dogme de l’immortalité de l’âme et la perpétuité des affections familiales du cœur. De là, le soin que l’on apportait à rendre agréable au double la demeure qu’il devait habiter près de la momie, c’est-à-dire la tombe. Durant toute sa vie, sa demeure passagère, l’Égyptien était occupé à préparer, à emménager, à embellir son tombeau qu’il appelait la bonne demeure, la demeure éternelle.
Ou comprend de quelle importance capitale était pour les Égyptiens la conservation de ce corps après la mort ; aussi avaient-ils perfectionné et multiplié les moyens de sauvegarde. D’abord par des procédés dont la science moderne n'a pu trouver le secret, ils l’embaumaient d’une manière si parfaite que ces corps sont parvenus jusqu’ànous, après tant de milliers d’années, avec toutes les apparences de la vie: on peut dire qu’ils les rendaient éternels. Puis ils enfermaient pré-
FiG. 12. — Sarcophage.
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cieusement cette momie dans plusieurs boîtes à forme humaine12, toutes revêtues de peintures hiératiques les plus brillantes, et, en grand secret, ils la descendaient ensuite dans un puits profond taillé dans le roc dont l’issue et la situation étaient dissimulées par toute sorte
de précautions et de subterfuges.
Mais comme la tombe, malgré tant de soins, pouvait être violée par des voleurs tentés par l’appât des bijoux et objets précieux ayant appartenu au défunt qu’on ensevelissait avec lui et que, par suite , la momie précieuse pouvait être dispersée ou anéantie, les Égyptiens, pour conjurer un malheur si grand et irrépai able, s’exercèrent de bonne heure à reproduire par la statuaire l’apparence et les traits du personnage. Ils plaçaient cette statue avec plusieurs répliques (la tombe deTi en contenait jusqu’à vingt) dans lessenfa&s des mastabas. Ils faisaient aussi représenter par la statuaire les doubles de leurs domestiques pour être placés auprès des leurs, dans les attitudes propres à leurs fonctions, pétrissant la farine, préparant les mets, mélangeant les liqueurs, etc., offices qu’ils devaient continuer auprès d’eux dans la vie souterraine, ffie mérite de ces simulacres exécutés en calcaire, en bronze et en bois, matières plus durables que le corps momifié, consistait dans la plus scrupuleuse ressemblance en toutes les
parties du corps, conditions indispensables, afin que la bal, après son pèlerinage de purification dans le inonde souterrain, puisse le reconnaître et s’y attacher au cas où la momie eût à disparaître. Ainsi ils étaient doués de la même vertu qu’elle d’assurer sa résurrection. Cette propriété d’ailleurs s’étendait à toutes les représentations du défunt, soit peintes, soit en bas-relief; aussi multipliait- on ses images, comme on le voit sur les stèles13 ou le mort est plusieurs fois représenté. Le caractère de cette sculpture funéraire devait être la stabilité : elle exprime le calme de l’attente, et la sérénité confiante du juste. Debout ou assis, le défunt, représenté souvent avec sa femme et ses enfants, est au repos dans une attitude expectante, il attend la résurrection.
Telle est la cause du réalisme, non dépourvu de grandeur, par suite de la sobriété des mouvements, réduits aux lois les plus élémentaires de la statique, et. du grand accent de sincérité naïve dans l’expression du caractère et de la physionomie, de l’art de l’ancien Empire. 1/ artiste n’a pour objectif que de réaliser des portraits fidèles, et il y parvient excellemment : aussi, grâce au grand nombre d’œuvres qui nous sont restées de cette époque si lointaine, nous pouvons nous former une idée plus parfaite du type et du caractère des Égyptiens de la période Memphite, que celle que nous suggèrent les monuments des périodes plus rapprochées. D’ailleurs, il n’avait point d’autre thème. Il est singulier en effet qu’on n’ait trouvé jusqu’ici, dans les fouilles, aucune représentation, aucune personnification divine, aucune statue de divinités, à l’exception du grand Sphinx, qu’on puisse assigner à ces longs siècles des successeurs de Menés ; aucune, je le répète, de ces représentations hybrides, où les dieux sont figurés avec un corps humain et la tête d’un animal, leur symbole, n’est de cette époque. Ce n’est guère que vers la XIIe dynastie, que l’on aperçoit l’art égyptien, s’exerçant, sur les stèles du moins, à représenter les entités religieuses A Memphis, l’art ne demande rien àl’ima-
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gination ; il reproduit l’homme tel qu’il est individuellement. Aucun effort synthétique encore, et là est peutêtre la cause de son impuissance à personnifier les dieux; il les représente par leur animal symbolique, leur double sur la terre, leur signe hiéroglyphique.
Naturellement, la sculpture, le plus concret des arts, devait être et fut, en effet, l'art prospère, l’art par excellence de l’ancien Empire, l’art triomphant des dynasties Memphites,ce que l’architecture devait être pour les pharaons Thébains. Ees premiers Égyptiens y trouvaient un précieux auxiliaire à leur foi et à leurs espérances. Ces temps primitifs marquent, en Égypte, l’apogée de cet art, non encore entravé dans son essor par la pression du canon sacerdotal et l’absorption monarchique. Libre, et ayant pour objet de rendre dans chaque œuvre un nouveau caractère, ses progrès furent rapides et si heureux qu’il n’est pas rare de rencontrer au Musée de Boulaq et au Musée du Louvre, des sculptures où la vie est si bien exprimée, que ces personnages paraissent nos contemporains. A vrai dire, les premiers Égyptiens n’ont pas eu d’autre art, car les Pyramides, malgré l’énormité de leurs dimensions, et bien qu’elles attestent une science parfaite dans l’art de bâtir, ne peuvent être classées parmi les œuvres d’architecture ; pas plus d’ailleurs que les constructions qui les avaient précédées , témoin le petit temple 14 trouvé en avant du grand Sphinx, et qui lui servait probablement
FrG. 14. — Plan.
Fig. 14. — Petit temple du grand Sphynx.
de propylées, monument sans colonnes, sans chapiteaux, sans corniches, dépourvu de toute ornementation peinte ou sculptée et qui rappelle plutôt les constructions sommaires, dites cyclopéennes ou pélasgiques. Kt quant à la peinture, on peut affirmer que les Égyptiens ne la connurent jamais, à quelque époque que ce soit de leur histoire. Les œuvres qu’ils nous ont laissées en ce genre ne sont que des bas-reliefs graphiques où les colorations, vives et arbitraires, ne sont appliquées que par aplats et remplacent le relief. Les lois et les effets pittoresques de la couleur et du clair-obscur leur furent toujours étrangères. L’apogée de l’art Memphite conespond à la vie dynastie, puis l’obscurité s’étend pour nous sur l’Égypte.
Le village de Ghiseh, près du Caire, occupe l’emplacement de l’ancienne Memphis, capitale ordinaire des premiers pharaons. C’est là où se trouvent les Pyramides et les Mastabas, les plus anciens monuments du monde que la main des hommes ait élevés. Les Pyramides, constructions gigantesques sur la destination desquelles on s’est mépris longtemps, sont les tombes royales propres aux pharaons Memphites, et les Mastabas qui les entourent, sont celles de leurs hauts fonctionnaires ou des membres de leur famille. D’ailleurs, toute cette région del’antiqueÉgypte était une immense nécropole : sur une étendue de 86 kilomètres et de 69 à vold’oiseau, deMeddomnau sud, à Abouroach au nord, on compte au moins une centaine de pyramides et le nombre de mastabas est incalculable. La hauteur des premières varie de 137 mètres, état actuel de la plus grande, celle de Chéops, à 20 et même 15 mètres. Une telle différence de proportions provient de leur mode de construction et de la durée du règne du Pharaon auquel elle est destinée: car, dès son avènement, chaque souverain commençait l’édification de sa sépulture et il paraît qu’elle n’était pas continuée après sa mort, au moins pour le superflu. La même variété s’observe dans la nature des matériaux mis en œuvre, et dans la forme
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même. La pierre en superbe appareil est seule employée pour les trois grandes pyramides de Ghiseh, et l’on trouve la brique crue dans celles du nord, à Dachour, par exemple; d’autres fois, c’est un mélange de brique et pierre. Quant à la forme, on note encore des inégalités, non seulement dans la dimension et la proportion, dans la direction des corridors et leur nombre, et l’emplacement du caveau contenant le sarcophage, mais aussi dans l’aspect extérieur. La Pyramide de Sakkarah, bâtie par le roi Kekéou de la IIe dynastie, par conséquent la plus ancienne de toutes, présente cette particularité d’être à six étages, variant de n m. 50 à 8 m. 90 de hauteur, en retrait l’un sur l’autre de deux mètres, de là son nom de Pyramide à degrés-, sa hauteur actuelle est de 57 mètres. Une des pyramides de Dachour a la ligne de ses angles brisée à peu près au tiers de sa hauteur, et le profil présente ainsi un angle très obtus, les formes du mastaba et de la pyramide se trouvent ainsi réunies en un seul monument.
Le plan des pyramides est un carré régulier, sur les angles duquel s’élèvent quatre surfaces égales se rejoignant en un point, et inclinées de manière à donner au monument une hauteur verticale, inférieure à la longueur d’un de ses côtés à sa base. C’est le cas de la plupart des pyramides. Pour donner une idée de la stupéfiante dimension de ces amas de pierres, nous allons citer quelqueschiffres. La grande pyramide de Chou-fou, le Chéops des Grecs, que les anciens comptaient parmi les sept merveilles du monde, a, de chaque côté, à sa base, 232 mètres de longueur et sa hauteur verticale était de 146 mètres, elle n’est plus que de 139 mètres (1). La diagonale de sa base a 324 m. 54 c. ; la superficie totale de sa base est de 53.314 m. 81 c. carrés, soit 5 hectares 33 ares. En outre, la pyramide posait sur un stylobate de plusieurs mètres d’élévation, flanqué sur
(1) Hérodote lui donnait cent mètres de plus, soit 246 m. (huit phlètres).
toutes ses faces de statues de cinocéphales ou de sphinx, gardiens funéraires. 1/ ensemble superficiel des quatre faces hors base est de 8 hect. 33 ares; le nombre des assises était de 203, dont la hauteur moyenne est de o m. 63 cent., et la saillie de o m. 54 cent. ; l’entrée est à la 15e assise, à 14 mètres d’élévation de sa base. La seconde grande pyramide, celle de Scha-phré, le Kephren des Grecs 11’est guère moins importante : elle a 132 mètres de haut sur 217 de côté à sa base. Celle de Men-Kerah, le My-Kerinos d’Hérodote est beaucoup moins importante.
Ces gigantesques constructions, cet amas prodigieux de pierre, admirablement travaillée et appareillée 15, sont des massifs parfois absolument pleins comme celle de Sakkarah et pour l'ordinaire à peine pénétrés par des corridors étroits de direction variée et à l’apparence très capricieuse, qui donnaient accès à des salles ou chambres sépulcrales simulées et dont l’un descendait en ligne verticale ou brisée dans le caveau souterrain où était placé le sarcophage contenant la momie royale, creusé dans le roc à plusieurs mètres au-dessous et souvent en dehors de la pyramide qui n’en était pour ainsi dire que le témoin. La construction s’en faisait par assises successives, enveloppant graduellement et élargissant d’autant le noyau ou pyramide génératrice. Cette première pyramide contenait en germe les galeries nécessaires au culte du nouveau dieu et le puits qui communiquait avec la chambre mortuaire. Ces enveloppes étaient d’autant plus nombreuses, c’est-à-dire la pyramide était d’autant plus élevée, que le Pharaon vivait plus longtemps. Puis, arrivés au sommet, les ouvriers, grâce aux degrés des assises, procédaient à
Fig. 15.
Coupe de la pyramide de Khéops.
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leur revêtement de haut en bas, seule pratique qu’ils pussent employer pour exécuter ce travail final qui devait achever de fermer complètement la pyramide. Philon s’étend sur les matériaux rares et précieux qui entraient dans ce revêtement, brèche verte, pierre de granit coloré, le marbre étant inconnu des Égyptiens. Ces matières de colorations différentes formaient -des dessins, une décoration extérieure certainement du plus heureux effet et dont le poli devait réfléter et faire rejaillir vivement les rayons du soleil. La base de la pyramide ou stylobate était encore d’un travail plus riche, ornée de figures symboliques adossées et sculptées en forte saillie. Elle était entourée d’un parvis clos, d’un mur et, sur la face du levant, précédée d’un petit temple, vestibule, propylées ou oratoire, pour les cérémonies du culte. Les Pyramides de Chéops et de My- Kérinos en ont conservé le plan et quelques vestiges du pavement et de colonnes en albâtre, mais on ne peut y lire ni le caractère, ni le mérite architectural de ces constructions.
Pourquoi les premiers Égyptiens ont-ils donné la forme pyramidale aux prodigieux témoins des hypogées de leurs rois ? Certes, il n’en est pas de plus simple et qui offre plus de stabilité ! Mais les Égyptiens, peuple éminemment religieux et dévot, voyant et mettant en toute chose un symbole, comme un double de la divinité, leur avaient certainement donné cette forme, en vue d’exprimer un symbole hiératique. Pour moi, je crois qu’il faut y voir simplement une inspiration du culte du Soleil, Osiris ou Horus, dont la pyramide en s’élançant à son zénith, donne par ses plans inclinés la direction apparente et perspective de ses rayons. La pyramide est la pétrification des rayons du soleil, comme l’obélisque l’est d’un seul rayon. Et ce qui prouve cette assertion, c’est l’orientation parfaite de la plupart de ces monuments pyramidaux, et surtout des pyramidions qu’on a trouvés dans les tombes, et dont deux faces montrent toujours, figurés ou sculptés, deux ado-
rants du soleil. Quoi qu’il en soit, ces montagnes pyramidales étaient à la ville des morts ce que le roi avait été pour ses sujets : elles les dominaient de toute leur énormité et de leur hauteur souveraines ; son ombre se prolongeant au loin, du levant au couchant, semble encore les posséder et les protéger, leur imposer sa divinité et, longtemps après que le Soleil eût disparu et que la nuit eût envahi le plateau de l’immense nécropole sur qui veille Harmakis, le pyramidion doré qui terminait leur sommet recevait encore les rayons de l’autre hémisphère, il resplendissait comme un phare, et le voyageur pieux voyait apparaître, même à douze lieues de loin, le symbole lumineux de la Triade égyptienne dans le ciel constellé.
L’Art est toujours intimement lié à la religion et l’on ne peut se rendre bien compte de celui-là sans connaître celle-ci. C’est d’elle, en effet, qu’il reçoit son inspiration, c’est elle qui lui donne son caractère et motive son existence. 11 convient donc toujours de bien connaître les idées d’un peuple sur Dieu, le roi et la mort, c’est-à-dire sur la nature, la société et la vie future pour apprécier son art.
Il semble que les Hor-schesou, prêtres d’Horus, qui gouvernèrent théocratiquement l’Égypte fédérative, dans les temps préhistoriques, fondèrent et codifièrent la religion égyptienne qui, depuis, ne se modifia que dans quelques détails ; l’apparence qu’ils lui donnèrent resta polythéiste, mais le fond en est monothéiste. « Au sommet du Panthéon égyptien, dit Mariette, plane un dieu unique, immortel, incréé, invisible et caché dans les profondeurs inaccessibles de son essence ; il est le créateur de tout, ciel et terre ; il a fait tout ce qui existe et rien n’a été fait sans lui. » C’est le dieu réservé à l’initié du sanctuaire ; rien ne peut le représenter ; le soleil est son signe apparent, « son double », unique comme lui. Mais ce dieu suprême et innommable se divise en une triade qu’on retrouve sous des noms différents signifiant les mêmes idées au fond, à quelques
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nuances près. La grande triade est formée d’Osiris, le soleil, même souterrain, d’Isis,Hathor, la lune naturellement a sœur et son épouse étant son reflet, et d’Hor, Horus, leur fils, le soleil levant, vainqueur des ténèbres. Cette triade est primordiale : Osiris est le grand dieu d’Abydos, cité sainte où les deux premières dynasties ont siégé. Phtah est celui de Memphis. Phtah d’ailleurs n’est qu’une autre forme du dieu solaire, du culte o iriaque. C’est la flamme céleste et créatrice d’Osiris; elle féconde la vache sacrée dans l’action du mâle. Il est le père du bœuf Apis, incarnation d’Osiris, chère aux laboureurs. «On reconnaît, dit Mariette, qu’Osiris s’est manifesté quand, après une vacance de l’étable de Memphis, il naissait un jeune veau pourvu de certaines marques sacrées qui devaient être au nombre de vingt-huit. A peine l’annonce de la manifestation nouvelle s’étaitelle répandue, que de toutes parts ou se livrait à la joie, comme si Osiris lui-même était descendu sur la terre, Apis étant dès lors regardé comme une preuve vivante de la protection divine. Quand Apis mourait d’une mort naturelle il était enseveli dans le souterrain du temple, le sérapéum, dont nous avons retouvé les ruines à Sakkarah ; mais quand la vieillesse le conduisait jusqu’à vingt-huit ans, nombre d’années qu’avait vécu Osiris, il devait mourir de mort violente. » Le principal signe du bœuf Apis était d’avoir la tête noire avec un triangle blanc sur le front. Une autre triade, répondant à quelques modifications des mêmes idées, était composée de Nephtis, autre sœur d’Osiris qui eut, de son union avec lui, Anubis, dont le signe hiéroglyphique est le chacal, le gardien des momies, le dieu de l’embaumeur. Thoth, dont le symbole est l’ibis, est une autre manifestation de l’intelligence, le reflet de la lumière d’Osiris; naturellement assimilé à la lune, il composait une autre triade.
Ces dieux ne nous sont connus dans l’ancien Empire que par l’animal attribut d’une de leurs qualités, double vivant en ce monde, leur symbole qui devient
leur nom hiéroglyphique. Nous verrons plus tard comment l’anthropomorphisme thébain ou saïte sut réunir ce signe animal à la forme humaine ; la personnification des dieux, qui n’apparaît dans l’Art que vers la XIe ou xiie dynastie, coïncide avec le premier empire Thébain.
Le principe dualiste du bien et du mal était formulé dans la religion égyptienne : le bien était représenté par tousles dieux, émanations ou attributs desfacultés d’un Dieu unique, protecteur comme le Nil, fleuve unique comme l’unique soleil, mais varié comme eux ; le principe du mal était Set ou Typhon, le désert qui toujours jette ses sables envahisseurs, ses animaux féroces et destructeurs et les ténèbres qui obscurcissent le soleil.
Les tombes des membres de la famille du pharaon, des grands dignitaires et des hauts fonctionnaires, étaient groupées autour de sa colossale pyramide, comme pour lui faire cortège encore, et se mettre sous sa protection. Ce sont des constructions massives, s’élevant sur un plan rectangulaire, dont la hauteur est à peu près égale à la moitié de sa longueur. Lorsque les ouvriers de Mariette les virent pour la première fois, exhumées des sables qui les recouvraient depuis tant de milliers d’années, ils s’écrièrent : Mastaba16, ce qui veut dire banc en arabe, et ce nom donné par analogie leur est resté. Les murs de ces monuments funéraires, reproduction diminuée sans doute de l’habitation égyptienne, sont légèrement inclinés en dedans, particularité propre d’ailleurs, à toute construction égyptienne, et n’ont qu’une ouverture, la porte d’entrée. Placée au milieu de la face orientale, un des deux petits côtés du mastaba , elle donnait accès à une salle perpendiculairement située, et tenant toute la largeur du mastaba. C’est là où étaient placées la stèle et la table d’offrandes. Là, les parents du
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défunt se réunissaient pour les repas funéraires et pour accomplir les rites religieux. Dans le reste du massif, équivalent à un peu plus que lamoitie, on avait pratiqué de petits couloirs ébrases, trois ou quat c pour l’ordinaire, appelés serdab, qui prenaient jour sur grande salle par une fente ou meurtrière très étroite, f ’ élargissant du dehors au dedans ; on plaçait dans ces ser dabs , les statues du défunt représenté en plusieurs exemplaires. De puits qui recevait la momie, était creusé sous le mastaba, et son orifice donnait sur la couverture ou terrasse, et ainsi traversait le massif. Seule, la tombe de Tl a cette ouverture dans la chambre mortuaire ; elle était toujours soigneusement fermée par une pierre adroitement dissimulée. — Des fouilles des mastabas ont ete ues plus productives. On y a trouvé ces admirables sculptures, qui font la gloire des musées de Boulaq et du Douvre. Cachées dans les ser dabs où elles attendaient la résurrection,
elles ont ressuscité l’art égyptien, vieux de tant de milliers d’années, dans son intégrité, sa force et sa jeunesse éternelles. Çes statues semblent animées de notre vie, c’est une vraie resu tion, bien que différente de celle qu .elles attendaient De mastaba est la bonne demeure du défunt , to y évoque son souvenir et sa présence; tout y rappelle qu 1 y continue une vie semblable à celle qu’il a vecue en réalité. On y voit partout son image; d’abord sarlaste^ encastrée au fond de la salle, ayant en avant la table d’offrandes, où, sur des fruits et des aliments simules et sculptés, on en posait de réels pour sa subsistance. Da
Fig. 17. — Sépa et Nésa (L,ouvre).
stèle est unepièce importante, indispensable mêmepour les Apis. Elle contient d’abord une formule de prière, dont la vertu magique est la sauvegarde du double, qu’on voit plusieurs fois représenté en léger bas-relief, assis ou debout, seul ou avec sa femme et ses enfants, ayant devant lui une table d’offrandes où toute une procession d’hommes, de femmes, accompagnés d’un prêtre, viennent déposer des fruits, des gâteaux, des volailles, de la viande de boucherie, vers lesquels il tend la main.
Ees parois sont également ornées de légers bas-reliefs, représentant des scènes de la vie terrestre, de la vie heureuse, qu’il continue dans le monde souterrain. On l’y voit à la chasse, à la pêche, visitant ses laboureurs, assistant aux moissons, aux vendanges, aux danses, aux jeux et aux exercices du corps qu’il aimait; là, il tient un compte de son blé, de ses moutons, de ses bœufs, de ses mules, dont plus loin il surveille l’élevage, ou le labourage de ses champs, etc.
Scènes de la vie agricole ou urbaine, délassements ou fatigues, occupations oisives ou professionnelles, tout y respire le bonheur, le calme de l’esprit et la joie de vivre, et de survivre. Ces basreliefs, pour avoir plus d’apparence, sont polychromés, et c’est d’ailleurs la seule peinture, si on peut appeler ainsi cette enluminure, qu’on ait trouvée durant l’ancien Empire.
On a consacré, au Musée du Louvre, une salle entière, dite la salle du Mastaba, aux sculptures nombreuses, que nous possédons, provenant de l’ancien Empire. Le
Fig. 18. — Nefer-Hotep et Tenteta (Boulaq).
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nom de cette salle, vient d’un véritable mastaba apporté
pièce à pièce d’Égypte, et qu’on y a installé. La plupart de ces statues sont des doubles, recueillies dans les scrdabs et les puits des mastabas. Les plus anciennes, que M. de Rougé estime même être antérieures à toute production de la statuaire, sont celles de Sépa et de Nésa17, sa femme. Sépa est identiquement deux
fois répété. Il est debout ainsi que Nésa , dans une pose raide, le bras droit baissé et collé le long du corps, le bras gauche replié sur la poitrine : le geste est le même chez la femme, Sépa est vêtu de la schenti, sorte de pagne lié à la taille, et Nésa est habillée d’une espèce de chemise échancrée, laissant les bras nus, ornés de bracelets.
. ,T , Tous deux sont
Fig. ig. — Groupe assis (Couvre) .
coiffes d’une per-
ruque noire et épaisse descendant j usqu aux seins chez
la femme, et jusqu’aux épaules chez l’homme. Même costume des deux époux, Nefer-Hotep et Tenteta 18 qu on
voit représentés debout, côte a côte et adosses à une dalle ornée d’hiéroglyphes (Boulaq). Un groupe assis19 du Musée du Louvre, montre l’homme et la femme avec leur enfant debout entre eux deux 5 la femme, comme pour montrer son affection et sa dépendance, a la main posée sur l’épaule de son mari, et 1 autre sur sa poitrine, attitude familière et fréquente dans ces
représentations. Parfois la femme est de proportion diminuée20 et, en ce cas, l’enfant dont le corps a les mêmes proportions, est reconnaissable à son geste caractéristique, qui est d’avoir le doigt indicateur de la main droite dans la bouche, comme pour le sucer; ses cheveux sont tressés en une tresse recourbée. La femme, comme dans ce dernier cas, est parfois vêtue seulement de la schenti ou jupon descendant jusqu’aux chevilles, le torse est nu, pas de bijoux, seulement un large bracelet. Parmi les plus célèbres statues de l’ancien Empire, il faut citer le Scribe 22, dont les yeux sont formés d’un globe de quartz blanc où l’on a incrusté une prunelle de cristal, au centre de laquelle est un point métallique, le tout serti par les extrémités des feuilles de bronze qui l’enchâssent, et qui remplacent les bords des paupières et les cils. Cet artifice donne au regard un effet singulier et vivant, dont l’étrange impression est encore favorisée par la teinte d’ocre rouge dont on a peint la figure entière. A remarquer dans la même salle du premier étage, où se trouve le chefd’œuvre précédent, un autre chef-d’œuvre vraiment surprenant delà statuaire primitive: c’est le buste21, d’une vie et d’un caractère intenses, d’un Égyptien des premières dynasties, en pierre calcaire, peinte de la même couleur que le scribe assis. On est surpris de voir la statuaire arriver à une telle perfection dans des temps si reculés, perfection qu’elle n’atteindra plus, malgré les perfectionnements apportés à la tech-
Fig. 20. — Groupe du musée de Boulaq.
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nique, dans les périodes postérieures. Une œuvre, dans un autre genre, mais non moins admirable, ce sont
deux fragments de stèle qui se trouvent encore au Musée du Louvre, et représentant la scène habituelle des défunts recevant les offrandes de toute nature, de leurs parents. amis ou clients, qui donne lieu ici à de nombreuses figures variées de sexe et d’âge, d’un dessin, d’une correction et d’une élégance tout à fait exquis. Le travail en est très délicat et soigné, et jamais la gravure en pierre fine n’a produit rien d’aussi pur que ces bas-reliefs peu saillants et pourtant si bien modelés sur la pierre calcaire. Le bois, la diorite, le basalte et l’albâtre, étaient également employés par les sculpteurs memphites, bien que moins fréquemment, ainsi que le bronze, que les Égyptiens connaissaient dès la plus haute antiquité, devançant en tout les autres peuples. Parmi les merveilles de la statuaire de cette période primitive qui se trouvent au Musée de Boulaq, citons les statues de Ra-Hotep et deNefert, lecélèbre Scheik-el-beled, en bois, figure d’un realisme si bien observe, de Le-
(A. G . Phot.)
Frc. 22. — Scribe égyptien (Couvre).
(A. G . Phol.) Fig. 21. — Buste égyptien (Louvre).