Auxerre. — Ta Cathédrale
(Église Saint-Étienne).
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un aspect vraiment aérien et pour ainsi dire immatériel ; c’est, pour répéter un mot banal, mais ici exact, de la dentelle de pierre. Malheureusement l’auteur avait trop présumé de sa science; sa voûte, mal soutenue par des piliers trop espacés et trop grêles, s’écroula après quatorze ans de courte durée (1270-1284) entraînant la ruine des arcs-boutants et ébranlant le reste de l’édifice. Il fallut doubler les supports par des piles intermédiaires, faire la réfection des arcs-boutants et en construire de nouveaux, etc., toutes choses qui firent ajourner la construction des transepts qui ne purent être bâtis qu’au XVI® siècle. Les arcs-boutants de la cathédrale de Beauvais sont les plus compliqués qui existent, ils ont jusqu’à sept volées qui contrebutent les différentes poussées et s’appuient sur des contreforts intermédiaires comme à Reims et au Mans. La cathédrale de Beauvais eût été le plus grand des monuments chrétiens, s’il avait pu être terminé, mais il lui manque sa nef et son portail occidental.
Il me reste à parler de deux monuments qui, avec Notre-Dame de Paris, sont les édifices les plus remarquables que le genre humain de tous les temps ait jamais produits, je veux dire les cathédrales de Reims et d’Amiens.
Le temple où avait lieu la plus importante cérémonie de la monarchie française, le sacre du Roi, de*
Fig. 15. — Beauvais. — Ea Cathédrale
ATHÉNA
vait naturellement revêtir plus de richesse et de magnificence que les autres. Aussi ne négligea-t-on rien à Reims^® pour faire de sa cathédrale un pompeux symbole, royal et religieux. La vieille basilique romane ayant été détruite par un incendie en 1210, on commença un an après et avec une telle activité, la construction de la cathédrale actuelle que le chœur put être
consacré en 1215 et les transepts et la nef furentpoursuivis sans relâche. La longueur totale de cet admirable vaisseau est de 149 mètres, mesure qu’aucune cathédrale n’a atteinte, sa largeur de 30 m. 50 et sa hauteur de 38 m. 35 sous clef de voûte ; elle avait sept tours, terminées par des flèches en plomb qu’un incendie détruisit en 1481. Le portail, considéré comme un des plus beaux qui existent, est postérieur; il est du siècle suivant. Nous çn reparlerons à cette date.
Mais la merveille des merveilles, la perle des cathédrales, c’est Notre-Dame d’Amiens Le génie français s’y aifirme supérieur et s’est plu à la doter de toutes les richesses, de toutes les perfections, de toute l’exquisité de son goût, de tous les élans de sa foi et de toutes les ressources d’une science consommée. C’est un pur joyau d’un charme limpide, d’un éclat incom parable. Tout y est admirable : la beauté de son plan, sa nef à six travées sur plan oblong de 15 mètres dont
Fig. 16. — Reims. — Fa nef (prise du chœur) .
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les voûtes sont supportées miraculeusement à près de 43 mètres par des piles élégantes et frêles, son admirable transept considérablement agrandi par des collatéraux, son chœur à trois travées, terminées par un spacieux rond-point entouré de six chapelles rayonnantes au centre desquelles domine la chapelle de la Vierge. Un clocher ajouré s’élevait sur la croisée en 1247, Miais il fut détruit par la foudre en 1527 (15 juillet). Ua longueur totale de ce monument, tout du XIII® siècle, est dans œuvre de 135 mètres. Les travaux, nécessités par l’incendie, furent commencés sous Philippe-Auguste en 1220, par la nef, contrairement à l’usage, „ ^ . -r 1
maisle célébré Robert de Luzarches, procéda ainsi très judicieusement pour assurer la continuation des travaux et son successeur Thomas de Cormont trouva facilement des ressources pour construire le transept et le chœur plus indispensables au culte. En effet, le monument tel que nous le voyons, à l’exception de la mesquine terminaison des tours de façade qui est du XIV® siècle (1366), fut achevé en 1288. Notre-Dame d’Amiens marque, dans l’art de bâtir, la limite extrême où la hardiesse, aidée de fortes mathématiques, peut
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aller sans côtoyer la témérité et, dans l’ ornementation, toute la richesse, la magnificence que la fantaisie peut prodiguer dans les détails, sans tomber dans la confusion. C’est peut-être le i monument le plus parfait, ou tout au i moins le plus complet du xiii® siècle, conséquemment de toute l’architecture française. Toutefois Notre-Dame de Paris est resté le monument typique par excellence. Sa sobre et virile majesté, sa grandiose simplicité, la clarté et l’ampleur de ses proportions, la font prévaloir sur toute autre architecture, même celle d’Amiens.
Notre-Dame de Strasbourg la dernière venue des grandes cathédrales, est le plus hybride des monuments; il s’y trouve des parties importantes de tous les temps depuis le XII® siècle jusqu’au xvi®.
Sa nef ne fut achevée qu’en 1275 et le portail qui a immortalisé le nom d’Erwin deSteinbach ne fut commencé qu’en 1277. Aussi le style ogival est déjà moins pur.
La tour du midi est restée inachevée, celle du nord fut terminée en 1439; elle mesure 143 mètres de haut et compte j usqu’ à 635 marches, elle est célèbre sous le nom de Munster. Ce fut à l’occasion de l’enthousiasme populaire que causa cet édifice remarquable et de la réputation de ses maçons
Fig. 18. — Strasbourg. — Façade de la Cathédrale.
Fig. Ig. — Saint-Germer-de-Flye (Oise).
Fig. 20. — IyC clocher de Senlis.
que furent créées les loges maçonniques, sortes d’associations du nom de Hutten (loges), la supériorité de celle de Strasbourg fut reconnue Hutten haupt. Cette société s’étendit à toute l’Allemagne. Le maître de l’œuvre se nommait maître maçon; ils avaient un signe particulier pour se reconnaître entre eux ; maçons
libres, coalisés pour accaparer les travaux; l’architecte maçon de Strasbourg était le grand maître perpétuel de cette confrérie ; l’équerre, le niveau et
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le compas furent les signes des maçons associes, avec des mots de ralliement et des touchements de main. Telle fut l’origine de la Franc-Maçonnerie qui dans le principe était au service de l’Eglise et de la foi, qu’elle a contribué depuis à supprimer. Les loges maçonniques détruisent et n’édifient plus.
1/ activité intense, la prodigieuse productivité, la fièvre sublime qui avait transfiguré les populations entières du Nord de la Foire, et les avait entraînées vers les hauteurs les plus pures et lumineuses de l’art pour rejaillir ensuite sur toute ] a France et l’étranger firent du xiii® siècle une des époques les plus grandes, sinon la plus grande de l’humanité. Nous ne pouvons concevoir, avec nos habitudes sceptiques et mesquines, égoïstes surtout, comment il s’est trouvé assez de grands artistes, assez de bras, assez de ressources, pour construire, orner, meubler d’une façon si somptueuse, tant de monuments gigantesques où tout est ouvré avec la dernière perfection et où les problèmes les plus complexes sont résolus magistralement. Que sont, en effet, les difficultés de construction des Thermes de Caracalla ou de Dioclétien, déjà si compliqués, si on les compare aux tem-
Fig. 21. — Abbaye de Saint-Denis.
La nef et le chœur.
pies en plate-bande des Grecs et des Égyptiens, à côté de rédification d’une cathédrale, même la moins importante. A cette époque, non seulement les grandes cathédrales étaient en construction, mais un nombre incalculable de monuments religieux de moindre importance, églises ’ abbatiales et conventuelles, églises paroissiales, chapelles, édifices publics, s’élevaient de toutes parts, attestant l’inépuisable fécondité du génie français. Tous seraient à citer, mais nous ne pouvons le faire que pour les plus marquants, tels que la Sainte- Chapelle du Palais (1240), ce joyau d’une incomparable pureté, et son imitation la chapelle de Saint- Germer-de-Flye (Oise)i^, le clocher
Ab?ide
Fig. 22. — Caen.
I de l’église Saint-Pierre.
de Senlis^o, cette merveille de raison et de goût, et son prototype, le clocher de Mogneville, près Liancourt (Oise), la chapelle de Vincennes, la nef de Saint-Denis 21, construite par Louis IX, la tour de Saint-Séverin à Paris, le superbe ensemble de constructions connu sous le nom de la Merveille au mont Saint-Michel, l’église abbatiale, aujourd’hui démolie et l’admirable hospice d’Ourscamp, près de Noyon, le chœur de Saint- Jean- au-Bois (Oise), le superbe portail de Saint- Jeandes-Vignes, de Soissons, hélas ! si délabré, et la cathé-
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drale de la même ville, celle de Cliâloiis-sur-Mariie, de Mantes, de Coutances, de Saint-Lô, Saint-Pierre de Caen 22 et de Lisieux, etc...
I,e retentissement de tant de merveilles ou plutôt leur rayonnement irrésistible, devait forcer à la fin les provinces méridionales, trop longtemps inféo-.
dées aux traditions latines, à suivre le mouvement architectural du Nord de la France, mais ce ne fut que comme à regret. Aussi le style ogival
Fig. 23. — Cathédrale d’Albi (côté sud).
ne produisit-il dans ces provinces, malgré des exemples encore admirables, rien qui ait pu égaler la perfection de l’architecture de l’Ile-de-France et des provinces voisines qui subirent son heureuse influence. D’ailleurs la plupart de ces édifices furent commencés tout à la fin du xiii® siècle', et à une époque où déjà le goût du xiv® siècle s’affirmait. Le monument le plus typique de l’architecture méridionale est la cathédrale d’Albi 23 (1282), église à nef unique, qui servit d’exemple aux Jacobins de Toulouse qui pourtant a deux nefs égales, suivant l’ordonnance chère aux Dominicains et à tant d’autres de la région, et Bazas, Bayonne, Auch, Rodez, Toulouse et Narbonne (1272), Béziers, Clermont, Bordeaux 24, Lyon, Vienne et Toul (1288), élevèrent
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non sans efforts, leurs cathédrales, dont la plupart restèrent inachevées. Une particularité de ces édifices c’est d’être souvent fortifiés. Ua cathédrale d’Albi est à la fois église et forteresse, comme son clocher est en même temps donjon, à cause des troubles publics fomentés par la guerre de religion.
A Toulouse, les églises sont bâties en briques, comme la cathédrale d’Albi et cette matière leur donne un aspect pauvre, sec et monotone.
Vers la fin du siècle, le style grandiose et sobre tend à s’altérer.
Le goût s’éloigne de la conception robuste de l’art pour rechercher l’élégance et la subtilité. Les colonnettes se multiplient et les chapiteaux s’allongent. .
Saint-Nicaise, de Reims, aujourd’hui détruite, était un exemple de cette transformation comme la célèbre église de Saint-Urbain de Troyes. On y trouve déjà toutes les tendances qui prévaudront au xiv® siècle. Ce monument, commencé en 1280, ne fut terminé qu’aux débuts du XIV® siècle.
Fig.
Bordeaux. — Église Saint- André (façade latérale).
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X1V“ Siècle.
Il semble qu’après avoir atteint une telle hauteur et produit tant de chefs-d’œuvre incomparables et inimitables, l’art n’eut plus qu’à se reposer; mais le génie de notre race, toujours en quête de nouveauté, ne peut
rester inactif. D’ailleurs la société était alors en pleine évolution et l’art ne pouvait y rester indifférent ; à défaut de la supériorité acquise il se contenta de la variété. Le xiv® siècle exagère l’élégance et tombe dans la maigreur ; aussi est-ce souvent au détriment de la puissance, de la simplicité, de la pureté, de la clarté et surtout de la grandeur monumentale qu’il produit ses effets. Ainsi à la robustesse des colonnes il substitue de grêles colonnettes, il amoindrit les tailloirs si peu saillants et minces qu’ils se trouvent en retrait sur la corbeille allongée et amaigrie de laquelle se détachent des feuillages si admirablement imités qu’ils semblent moulés sur nature. Il outrepasse le tiers-point et donne à l’ouverture de l’arc ogival la forme allongée, aiguë d’un fer de lance ; de là le nom de lancettes qu’on donne à cette ogive. Le fenestrage^^ est un des traits caractéristiques du XIV® siècle, par la richesse, l’ingéniosité de ses divisions et la finesse de ses meneaux et de ses compartiments. Le style ogival du xiv® siècle est
à celui du xm® siècle ce que T ionique est au dorique, mais il apporte un soin précieux dans le tracé des profils et dans le rendu du détail ornemental dont il est prodigue, et qu’il sait néanmoins rendre précis sans sèche resse. Tel est le caractère du style du xiv® siècle qui, malgré ses défauts préludes de la décadence, cherche, par l’artifice de la parure, à voiler, à racheter la stérilité d’imagination et l’imitation du fonds. Le génie français a su revêtir cette évolution du style ogival d’un charme pénétrant et familier, des ressources d’un goût élégant et raffiné qui sous une autre forme ressuscitera au xviii® siècle, après les royales somptuosités du siècle de Louis XIV, tant il est vrai que notre génie reste toujours identique dans sa forme changeante, dans la variété de ses aspects. Sauf ces différences extérieures, le xiv® siècle continue les grandes traditions du xiii® siècle, et s’efforce de compléter les grandes cathédrales. Mais les monuments de cette époque sont moins nombreux. La guerre de Cent Ans troubla et ruina si profondément le pays, suivie de la Jacquerie et d’épidémies effroyables; l’occupation anglaise après Crécy (1346) et Poitiers (1356) fut si désastreuse qu’on est encore surpris de trouver un si grand nombre de monuments de ce temps. Cela tient sans
Fig. 26. — Tour de Saint-Ouen (Rouen),
doute à r impulsion prodigieuse donnée à Tarchitecturë durant le siècle précédent, à laquelle il sut donner un tour nouveau. Le goût exquis et consciencieux qu’il apporta dans l’étude des détails devait naturellement faire progresser la statuaire, qui est l’art par excellence du XIV® siècle ; néanmoins il produisit des œuvres architecturales fort remarquables et qui comptent parmi les meilleurs fleurons de notre couronne artistique. Le monument le plus typique de cette époque est Saint-Ouen^s, commencé en 1318. Sa tour octo-
FiG. 27. — Bourges. — Portail de la Cathédrale.
gone sur plan carré, couronnée royalement, est célèbre. Le transept de Notre-Dame de Troyes (1314), Saint- Jean de Perpignan commencé en 1324 avec sa nef unique, large et si hardie dans son élévation ; la nef de la cathédrale de Clermont, le portail de la cathédrale de Bourges (1324), les pignons des transepts nord et sud de Notre-Dame de Rouen, le chœur et l’abside de Saint-Etienne de Caen et le chœur, la nef et la tour (130S) de Saint-Pierre de la même ville si riche en beaux monuments; le beau clocher de Saint- Jean des Vignes de Soissons, la chapelle de Vincennes, la, salle capitulaire de Noyon, l’église
'l^ËMPS MODERx^Éi5. — XIV^^' SIÈCRE 3i
Saint-Georges de Laon ; la tour de Saint-Sernin de Toulouse, Saint- Bertrand de Comminges (1304-1320); la cathédrale de Metz commencée en 1332, superbe effort pour lutter avec Amiens et Beauvais. Mais le chefd’œuvre de l’art de cette époque, est le portail de la cathédrale de Reims dont l’agrandissement de la nef avait nécessité la réfection ; la hauteur totale des tours est de 83 mètres.
A côté des monuments religieux et comme dépendance, s’élevaient souvent deux sortes de monuments d’un caractère différent, mi-partie religieux mi-partie civils : les salles capitulaires et les hospices. Les architectes surent leur donner souvent une grande valeur artistique, comme les salles capitulaires de Reims, de Beauvais, etc., et les hospices de Beaune et d’Ourscamp, près de Noyon, lequel est peut-être le plus parfait qui existe.
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XV^ Siècle.
Cette passion sublime qui enfanta les grandes cathédrales et fit épanouir la plus belle floraison d’art que le monde ait jamais vue n’a pas seulement son principe dans la foi religieuse, force qui transporte les montagnes et comble les vallées; il convient de l’expliquer encore par la prospérité expansive et exultante des
Fig. 28. — Troyes. — Jubé de l’église Saînte-Madeleîne.
corporations et des communes. Car si la cathédrale est la réalisation du Paradis sur la terre, elle est aussi la Maison triomphante du peuple : toute la vie de l’homme civile et religieuse s’y concentre. De là sa division en deux parties distinctes : le chœur et la nef. De chœur est réservé au clergé et à la célébration des mystères sacrés et, pour bien en fixer la démarcation, un jubé^» ou un chancel qui disparurent quand la séparation fut
moins motivée, le séparaient de la nef. Cette dernière partie, vaste, aérée, abondamment éclairée, agrandie ordinairement d’un transept et des bas-côtés appartenait aux laïcs, c’est-à-dire au peuple; elle était tour à tour, pour lui un oratoire où il priait, une bourse où il traitait ses affaires, voire même un théâtre où il se divertissait en des fêtes ou spectacles profanes et même parfois licencieux, contrefaçon grotesque des folies du paganisme romain. La chaire servait de trait d’union et les clochers élevés sur la croisée sonnaient également pour avertir les fidèles et les citoyens.
Aussi quel enthousiasme populaire suscitait la construction d’une cathédrale, tout le monde y concourait. Tous contribuaient à l’œuvre collective par excellence : j amais le monde ne vit spectacle si grandiose et si magnanime. Des milliers de croyants de toutes les classes de la société depuis le manant jusqu’au grand seigneur, depuis l’humble servante jusqu’à l’élégante et frêle châtelaine, bourgeois, artisans, paysans accourus de tous côtés, gens de toute condition, de tout âge et de tout sexe, animés d’un même esprit, mus par un même désir, possédés d’une même passion, s’accordant dans un élan d’ardente piété, s’employaient à l’envi à l’édification du glorieux monument sans autre stimulant que la prière et le chant des cantiques. L'ardeur de leur foi insufflait la vie et le rythme à la pierre avant que le Maître de l’œuvre, magister de vivis lapidibus, l’eût animée de la vie divine de l’Art. Et, à la lettre, la foi transporta les montagnes pour en faire de merveilleux colosses, symboles de la grandeur divine et de la force populaire. Et s’il est vrai de dire que la vie ne vaut que par l’œuvre qu’elle a produite ou aidé à réaliser, jamais l’homme ne vécut si pleinement. La cathédrale était l’exaltation de la croyance du fidèle et de l’orgueil du citoyen, le palladium de la cité, le témoin altier de la puissance laïque, et les superbes clochers, l’attestaient au loin, narguant le clocher abbatial et le donjon féodal.
T. II
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Sans doute cet élan de bonnes volontés manuelles n’eût pu suffire à réaliser le projet superbe du Maître de l’œuvre si, d’autre part, le produit des dispenses, des indulgences que les évêques, sans aller jusqu’aux scandales qui plus tard, à l’occasion de la construction de Saint-Pierre de Rome, furent la cause du protestantisme ou servirent de prétexte aux novateurs, accordaient à pleines mains, les recettes des messes, des quêtes et des exhibitions de saintes reliques à la ville et à la campagne, le zèle des prédicateurs, parcourant les bourgs et les villages pour exciter les libéralités des fidèles, par toute la France même à l’étranger; certaines amendes des officialités destinées par des mandements spéciaux à cet effet, n’avaient procuré les ressources indispensables dont l’appoint considérable était encore augmenté par les revenus et souvent par les capitaux que les évêques, les chapitres, le clergé des paroisses y consacraient et par les contributions et les corvées volontaires des bourgeois, des corporations et du menu peuple. Ainsi l’intelligence, le génie, l’imagination, le zèle, l’amour, la foi, l’abnégation de tous, la rivalité des communes et des couvents faisaient de la cathédrale la suprême pensée et l’expression suprême du moyen âge.
A vrai dire cet enthousiasme populaire et fécond, cet élan généreux et unanime de tout un peuple vers l’idéal vertigineux et divin, étant de même natare que celui qui le poussait aux Croisades, ne devait pas leur survivre ; il ne put se renouveler que partiellement. Au surplus lexiv®siècle, tout rempli des calamités de l’invasion anglaise, avait assez de se défendre et les constructions de cette époque furent plus particulièrement militaires et féodales, surtout dans l’Ile-de-France et les provinces voisines où la guerre de Cent Ans fut plus qu’ ailleurs désastreuse. Et comme c’était de là qu’était parti le grand mouvement architectural du xiii® siècle, là où il avait grandi et produit les plus beaux édifices, il en résulta que l’art national fut atteint dans sa source vive. Dans le Midi, la guerre intestine dite des Albigeois
TÊMPS MODIÎRNIvS. — SIECLE
et ses suites funestes, convertit les édifices religieux, en pleine activité de construction, en véritables forteresses, lya première moitié du xv? siècle ne fut pas moins déplorable et agitée et la bataille d’ Azincourt (1415) consomma la ruine de la patrie parcourue en tous sens par des hordes ennemies se livrant à toutes les horreurs de la soldatesque. L’héroïsme providentiel de Jeanne d’Arc sauva la France et son supplice ne contribua pas moins, par son iniquité, à raviver la conscience nationale.
Fig. 29. — Exemple de suppression des chapiteaux. — Sen'is. Ancienne Église Saint-Pierre.
Naturellement les arts, pendaut cette longue période de misères publiques, furent délaissés ou à peu près, et les premiers soucis artistiques des règnes réparateurs de Charles VII et de Louis XI furent de relever et de réparer les nombreux monuments détériorés ou détruits. Il y eut alors comme une renaissance du génie français; les travaux furent repris avec activité. Mais, à la faveur de ces troubles, un certain esprit critique s’était réveillé, altérant la naïveté de la foi ancienne et refroidisssant le caractère national ; il devint positif et subtil et l’art, sous ces influences, accomplit une nou^ velle évolution où les détails de l’ornementation^ l’ac^
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cessoire, prirent plus d’importance et la décadence commença. lyc plan de l’édifice religieux resta cependant le même, mais dans l’élévation l’architecte va plus loin que le xiv® siècle dans l’arbitraire et le caprice, même jusqu’à l’absurde, l’instable, l’impossible sur un fonds cependant plus monumental. Il noie les grandes lignes architectoniques et la maigreur du style précédent dans une surabondance de motifs d’une ornementation très riche et brillante, sans doute, mais qui nuit à la grandeur
sévère du style et à la simplicité majestueuse qui conviennent à l’édifice religieux ; il multiplie les colonnettes engagées des piles qui en paraissent plus graciles et, pour augmenter cet effet ascensionnel, il supprime, vers la fin du siècle et le commencement du XVI® siècle, les chapiteaux de la retombée des arcs^® que le XIV® siècle avait pourtant réduits à la forme de bagues ornées de rangs de feuillages. Les nervures des arcs ogifs et doubleaux s’amortissent sans solution de continuité sur le fût des colonnettes en moulures parfois sinueuses, aux bases anguleuses et prismatiques. Leurs boudins ainsi que ceux des archivoltes et des jambages sont tournés en arête vive ou dos de carpe, ce qui leur donne un aspect sec et métallique. Le xv® siècle et le XVI® siècle ogival semblent avoir eu l’horreur du vide ou, si l’on veut, du plein ; ils agrandissent la claire-voie et les fenêtres qu’ils ornent de meneaux compliqués dont les compartiments multiples sertissent des vitraux admirables, et ils enrichissent et meublent les parois de panneaux en pierre couronnés d’une riche ornementation redentée. Les glabes qui surmontent les portes,
FiO. 30. — Fenêtre flamboyante.
les fenêtres, les niches prennent une importance considérable et les crochets qui les ornent ainsi que les rampants des flèches, imitent les feuillages des chardons et des choux frisésT alternant avec des animaux bizarres, rats, écureuils, etc. ha caractéristique de ce style s’ affirme surtout dans l’agencement des compartiments des roses, des fenêtres, des balustrades : leurs meneaux multiples donnent naissance à un réseau de baies dont les redents, qui rappellent les épines des tiges de chardons, leur donnent la figure irrégulière d’un cœur allongé ou d’une flamme, ce qui a valu à ce style le nom de flamboyant.
Mais c’est surtout aux façades des cathédrales que triomphent l’originalité et l’imagination de l’architecte et de l’ornemaniste.
Sous leurs mains la pierre est souple, docile, traitée comme une matière élastique, avec une verve, une aisance, une maîtrise qui n’ont jamais été égalées; elle prend sans efforts toutes les formes que lui impose leur fantaisie. Mais quelle science et quel art admirables dans l’interprétation monumentale des plantes, des feuillages, des animaux réels ou fantastiques. Les portails des cathédrales sont travaillés, guillochés comme des bijoux gigantesques avec leurs rinceaux ajourés, leur dentelle de pierre évidée. Et le goût le plus pur, quoiqu’on en dise, n’est jamais absent de ces inventions capricieuses et certains monuments de ce temps, surtout ceux proprement dus au XV® siècle, ont su garder une unité admirable dans
ATHÉNA
une variété infinie, et malgré la surcharge du xvi® siè^ cle, qui oserait dire qu’il en manque ! Pour ne citer que deux exemples parmi tant de merveilles : les portails des transepts méridionaux des cathédrales de Senlis et de Beauvais sont deux modèles du style flamboyant, le premier est du xv® siècle et de Jean Dizieux et l’autre du XVI® siècle et de Jean Wast et de Martin Chambige. Cette maîtrise incomparable se montre encore dans l’exécution des détails d’ameublement des cathédrales,
Fig. 32. — Porche de Saint-Germain-l’Auxerrois.
sculptés en bois ou en pierre comme ces prodiges d’habileté, de composition et de goût qu’on appelle les stalles du chœur d’Amiens, la clôture du chœur de Chartres et le jubé de Brou, etc. Jamais le temple ne fut plus digne d’être la maison d’un Dieu 1
Des trois règnes qui occupent le xv® siècle, celui de Charles Vil consacré à la délivrance et au relèvemœnt de la patrie fut naturellement le moins fécond en monuments religieux. Citons toutefois les cathédrales de Ouim.per (1424) et devantes (1434), le chœur de l’église du Mont-vSaint-Michel, le porche et l’église de Saint- Germain-l’Auxerrois Mais,sousIvOuisXI (1461-1483), l’activité architecturale est considérable, un grand nom*-
TEMPvS MODERNEvS. — XV® SIÈCLE
bre de monuments splendides s’élèvent, entre autres l’admirable portail et une des tours de la cathédrale de Saint-Lô ( 1464 ) , la cathédrale de Moulins (1468), la tour
Fig. 33. — Tour centrale de la Cathédrale de Bayeux.
Fig. 34. — Le Beffroi de St-Michel de Bordeaux.
centrale de la cathédrale de Bayeux ^3 (1479), beffroi de Saint-Michel 34 et la flèche de la cathédrale de Bordeaux, la tour sud de celle de Metz (1481), le transept de Saint-Rémi de Reims (1481), la cathédrale
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d’Êvreux, un des meilleurs spécimens du style (1480),
le portail du transept septentrional de la cathédrale de Rouen (1481), etc. Au règne de Charles VIII (1483-1498) se rattachent la tour ouest de la même cathédrale (1485), Notre-Dame de Louviers (1496), la cathédrale de Saint-Flour, les portails des cathédrales de Toul (1496), de Vienne, de Tours, de Lyon, de Saint-Wilfrand d’Abbeville qui sont des œuvres de tout premier ordre ; l’achèvement si riche pourtant, mais qui paraît mesquin, de Notre-Dame d’Amiens et sa flèche centrale, merveille de l’art du plombier ; le porche latéral si extraordinairement délicat de Sainte-Cécile d’Albi, le transept de Sens, contemporain de celui de Beauvais, le portail si riche de la cathédrale deTroyes (1506- 1550), Saint- Nizier de Lyon, l’église abbatiale de Saint- Riquier (Somme) la perle de ce style,
dont le plan et la façade sont en tous points remarquables, et rendent à jamais célèbre Jean Leveillé, l’architecte de ce bijou architectural. Au premier rang des
Fig. 35.
VÉglise de Saint-Riqiiier . (Somme).
te:\iPvS modernes. — xv^ siècle
plus beaux spécimens du style flamboyant il convient aussi de placer les deux portails du transept de Saint- Pierre de Beauvais, surtout le méridional, commencé en 1500, par Martin Chambige, l’auteur du portail de la cathédrale deTroyes^^ (1506-1550). Saint-Michel de Dijon et la cathédrale de Moulins sont aussi de ce temps. Les tours et les clochers construits durant le xv® et le XVI® siècles sont nombreux et leur importance atteste la puissance et la richesse des communes. Outre
Fig. 36. — Portail de la Cathédrale de Troyes.
ceux cités plus haut, mentionnons parmi les plus importants : le clocher septentrional de la façade de Chartres, par Jean Texier en 1507, le Munster de Strasbourg, la tour Saint-Jacques à Paris le clocher de Thann, en Alsace, celui d’Harfleur (83 m.), deSaint-Maclou(83m.), de Rouen, de Fontenay-le-Comte, les deux tours jumelles de Saint-Lô' d’un si splendide effet, celle de l’église abbatiale de Saint-Savin de même hauteur (95 m.). Le célèbre Kreizker de Saint-Pol-de-Léon^», l’orgueil de l’architecture bretonne, qui sut donner au style flamboyant un caractère qui lui est propre, sobre et original, La tour superbe de la cathédrale
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de Rodez le merveilleux clocher septentrional de celle de Mende celui de Saint-Germain d’ Argentan , un des plus beaux types du style flamboyant, avec lesquels rivalisent le beft'roi de
Fig. 37. — Paris. — I,a Tour Sain t- J acques-la- Boucherie.
Fio, 38. — Iæ Kreisker de Saint-Pol-de-I^éon.
TEMPS MODERNES