A T II È X E S A N TIQUE
Les quatorze prêtresses me courrouçaient par leur toilette. Il m'était impossible d'v reprendre ni la fine élégance, ni cette habileté souveraine dont l'ouvrier en avait désigné le plus léger pli. Le vêtement tourne et palpite avec une lente mollesse et, dans les chevelures, la perfection minutieuse du travail semble le disputer à la complication et à la subtile richesse des coiffures bien copiées.
— Mais quoi ! m'écriais-je, toujours courant, l'Athènes des Pisistratides, cette Athènes qui vit une première édition critique d'Homère, fut donc une ville sans goût ? Les dames y allaient, chargées d'ornements ridicules .^^ Elles n'entendaient rien au précepte de Fénelon, qui veut de chastes draperies, appliquées sur des formes pures, comme il semble qu'on en ait vu à l'époque de Phidias ? Combien tout ce luxe est fâcheux !
J'égalais ce faux luxe à celui d'un débris mycénien sur lequel on peut distinguer que les épouses déplorables des morts que Schliemann déterra portaient, quinze grands siècles avant Notre-Seigneur, trois rangs de volants à leur jupe.
Puis, considérant l'œil bridé des quatorze prêtresses du premier Parthénon :
— Hélas ! disais-je, qui m'ôtera de là ces Chinoises?
A plus forte raison considérais-je sans faveur, tant sur l'Acropole qu'au musée national, ces pierres liturgiques à peine dégrossies qu'on est convenu d'appeler des xO(3/?^7. Le véritable xoanon, sorte d'idole primitive, fut taillé dans le bois, comme l'étymologie en témoigne. Nos xoana de pierre ne ressemblent point mal à la silhouette de quelque lourde contrebasse. Elles étaient informes. Peu à peu, si l'on veut accepter les idées qui sont encore reçues à cet égard, après mille hésitations de l'ouvrier, une tète se dégagea du xoanon ; les bras, les jambes se marquèrent, sans trop se séparer ni s'éloigner du tronc. Un équarrissage grossier acheva l'apparence humaine. M. Homolle a trouvé à Naxos l'une de ces ébauches. Plus tard, et peut-être sur des modèles égyptiens, ces figures rigides esquissèrent un mouvement ; dès lors, elles parurent, malgré l'enfance extrême ou l'absence de l'art, de mystérieux animaux dont le populaire faisait grand cas. Quand le Cretois Dédale eut rapporté d'Egypte ces premières formes en marche, le Grec, encore naïf, déjà malicieux, inventa de les attacher le soir, dans la crainte qu'elles ne prissent la
78 ATHÈXES AXTIÇLE
fuite pendant la nuit. Ainsi du moins parlent les théoriciens de rhistoire des arts en Grèce. S'ils ne se trompent pas, il faut que l'invasion dorienne eut plongé les gens du pays dans l'état de stupidité.
Ce jeune peuple grec n'avait cependant point perdu, dans cette nuit profonde, ses qualités d'observation. 11 ajouta au mouvement des figures égvptiennes la science du modelé. 11 fit bomber et se creuser comme la paroi d'un beau vase, comme la quille d'un vaisseau, la fleur de la poitrine humaine qu'il touchait d'un ciseau complaisant et sûr. Lorsqu'il eut remplacé la pierre par le marbre, ce qu'il réussit de meilleur et le plus vite fut peut-être cette poitrine. Je me souviens d'une figure d'homme, un Apollon peut-être ou une dédicace à Apollon, qui est au musée de la rue de Patissia : l'objet est presque affreux dans son ensemble : épaules trop carrées, bras anguleux, visage à l'état d'ébauche fumeuse; mais, de la naissance du cou, une série de plans légers, exécutés avec une attention, un art et un goût charmants, avec une précision voisine de la science, fait couler le regard jusqu'à la naissance des seins. L'ouvrage n'est pas beau. Mais c'est un précurseur, un divin messager de la beauté, qui est prochaine.
ATHÈXES AXTIQi'E 79
Ainsi les salles archaïques du musée de Patissia me développaient clairement, trop clairement peut-être pour que l'histoire y eût son compte, les transitions du type amorphe jusqu'au type déterminé et pur : mais, je vous prie, dans le musée de l'Acropole, quelle transition imaginer seulement entre la salle VI et la salle VII ^
On rencontre dans la première ces quatorze dames mongoles chargées d'ornements inutiles, couvertes de cadenettes et de bijoux, qu'il me plairait de prendre pour les poupées persanes ou médiques chargées des rôles d'Atossa et de ses compagnes dans le poème d'Eschyle. Or, la salle suivante s'illumine d'une des merveilles de l'atticisme.
Quel est le rapport nécessaire de ceci à cela ? On me dit bien qu'à l'élégance des poupées primitives s'est ajouté le grave accent des œuvres que façonnaient, à la même époque, Sicyone et Argos : mais, outre que la combinaison n'est pas sûre, que les intermédiaires invoqués prêtent au doute, le fait même d'une com-
8o ATHÈNES ANTIQUE
binaison pareille est à lui seul bien merveilleux. Oui, le miracle est là ; Texplication offerte, si on Tadmet, n'explique rien. Je suis presque tenté de voir ici ce que Ton nomme, chez mes amis les philosophes, un commencement absolu. Dès ce bel ouvrage de marbre, tête d'éphèbe pensif et même un peu sombre, l'homme ouvrit un cvcle nouveau. Je serais tenté de dire qu'il a créé.
Comment vous décrire ceci ." En copiant mon catalogue .'^ « 6^9. Tète archaïque de jeune homme découverte en 1887, à l'est du musée, à la place où est bâti le petit musée. Elle se classe parmi les meilleures têtes archaïques d'hommes conservées jusqu'à nous, et ressemble par la disposition de la chevelure à la statue du Musée national, n 4^, connue sous le nom d^Apollon sur l'omphalos. » Ainsi s'exprime M. Cavvadias. iM. Maxime Collignon analyse davantage. Il relève au grain de ce marbre les traces d'une couleur restée fraîche, jaune d'ocre dans les cheveux, rouge aux lèvres, jaune encore au globe des veux, brun au bord des paupières. Mais tout cela est secondaire. Le même auteur décrit avec soin la coiffure, qui est étrange pour une tête virile, il nous apprend qu'elle se nommait cro-
ATHÈ N /•; S' . l N Tlor E
bylos. Je préfère à ce renseignement, d'ailleurs profitable, la suite du discours de M. Collignon :
«Quant au type du visage, quel progrès n'accuset-il pas sur celui des tètes précédentes ! Plus de sourire conventionnel, plus de saillie exagérée des yeux. Les traits réguliers et purs, le nez droit, la bouche sévère avec la lèvre inférieure un peu saillante composent un visage juvénile dont le charme grave nous repose de l'éternel sourire des figures archaïques. »
Cela est très bien dit. Cela me donne envie de revoir ce visage gracieux et fort. Mais il est incroyable à quel point la mémoire, fidèle gardienne des sentiments et des pensées, est quelquefois rebelle à nous rendre précisément le trait d'un visage, même adoré. J'ai heureusement devant moi la reproduction du chefd'œuvre ; j'ai même la photographie de l'ouvrage, donnée par un Athénien. On m'en pardonnera l'humble aveu, rien ne vaut une bonne photographie pour rendre au juste l'impression du marbre original. Présentée au rayon du jour, la feuille diaphane en devient toute lumineuse et l'on voit y filtrer, sous le trait ferme des figures, cette clarté blanche et brillante qui anime le doux paros.
Même effet, ce soir où j'écris à la lumière de ma lampe. Le jeune homme songeur, qui dut naître bien des années avant que parût Phidias, ce contemporain de la fm du vi siècle ou des premières années du V ressuscite au pâle ravon. 11 s'éveille, nous entendrons quelles pensées doivent rouler dans cette forme. Elles seront énergiques et éloquentes. Cet éphèbe n'est point un amant occupé de nourrir son chagrin, ni un politique mûrissant son projet, ni même un sophiste, un rhéteur ou un philosophe mathématique. On songe à VÉrasme d'Holbein, avec la pureté, la noblesse, la sainteté, qu'on ne trouve pas dans VÉrasme. En même temps que s'infléchit ce beau front sous la courbe et sous le poids sacré du plus magnifique cerveau, l'oreille, presque aussi écartée que celle d'un faune, se tend ; le nez respire ; l'œil pointe ; l'air du visage et l'inflexion de la tète entière semblent sonder, mesurer, calculer et évaluer, d'un juste et précis instrument ; enfin les lèvres, qui en disent le plus long, ces lèvres étant extrêmement rapprochées, la supérieure en retrait et l'inférieure avancée tout au contraire, les lèvres goûtent et savourent. N'en doutons plus, nous assistons à un effort de sensibilité et
ATHÈXES AX TIQUE «3
d'intelligence critiques. Un politique ou un athlète qui préparent quelque mouvement effectif, un sage argumentant, un amoureux supputant les risques de son malheur montreraient moins de calme, un recueillement moins parfait. L'objet du sentiment montré ici passe nos communs intérêts. Ou je me trompe fort, ou le sérieux éphebe se sent supérieur. 11 juge la terre et le ciel.
De là vient peut-être la curiosité qu'il me donne. Mais il retient par d'autres caractères moins incertains. Ce chef-d'œuvre de l'archaïsme athénien a de merveilleux analogues dans l'histoire de l'art. Outre certaines têtes florentines du temps de Giotto, celleslà même dont notre imagination remplit sans le vouloir les cantiques de Dante, il rappelle plus d'une tête du moven âge français. Quand je l'examinai pour la première fois, j'ai soudain tressailli de la joie inquiète qui devait me venir, le soir du même jour, lorsque les vénérables murailles franques de Daphni, filles des ducs d'Athènes, se montrèrent tout à coup au-dessus des arbres. Je crus voir ma patrie au fond d'une terre étrangère.
Nulle communication historique n'existe cepen-
84 ATHENES A XTKjii:
dant entre telles tètes gothiques et Téphèbe de l'Acropole. Un grand souci de la nature, un exercice séculaire aux délicatesses de Tart, par là une forte maîtrise, enfin cette commune gravité de l'esprit devaient suffire à engendrer une analogie si parfaite entre les deux arts. Et plus on s'en rend compte, mieux on en est touché. Mais il entre dans cette émotion un regret. On se demande quelle iniquité de la fortune a permis à cet archaïsme attique de mûrir et d'atteindre au juste degré par la naissance et linfluence du plus sublime esprit humain, au lieu que ce maître désiré, nécessaire, ce Phidias indispensable, fut refusé cruellement à notre archaïsme français.
Et voila le plus grave des chagrins de l'Histoire ; elle institue une comparaison jalouse, elle glisse d'amers regrets. Cependant Phidias n'a pas été perdu pour nous, puisque sa tradition a fini par nous revenir. On ne gardait de lui qu'un nom ou des traces incertaines et inconscientes, quand la lumière de la Renaissance brilla d'abord en Italie. Seule, une àme ignorante.
amie de la brutalité, se plaindra de la Renaissance. Cependant, les fouilles nouvelles opérées dans la Grèce propre ont mieux marqué la vraie force de Phidias. Elle était défigurée par l'académisme, cà force d'en être polie; une fausse interprétation du génie classique avait représenté comme durci et raidi par la mort ce qui est au contraire une fleur de vie essentielle, ne tirant son auguste apparence immobile que de la perfection, de l'abondance et de la vigueur de son mouvement. Phidias et les siens ont poursuivi les traits purs et fixes de l'homme à travers les aspects les plus chancelants de la vie.
Tant de découvertes abondent, depuis cent ans, dans toutes les parties du monde qui fut aux Hellènes, qu'il est devenu difficile d'admettre sans explication ce qu'enseigna l'ancienne philosophie de l'art sur l'essence du génie grec et sur la figure du beau ; mais, cà la réflexion, on trouve plus absurde encore de borner, comme le voudraient quelques modernes, l'examen des chefs-d'œuvre de l'époque ou de l'école de Phidias à un commentaire historique. Indépendamment de leur immense influence, il faut bien leur reconnaître un autre mérite qu'aux chefs-d'œuvre des
85 ATHEXKS A X TRIQUE
autres milieux et, des autres temps. Le soin même que Ton a pris (Taine dans sa Philosophie de fart, iM. Boutmvdans sa Philosophie de f architecture en Grèce) de courber ces ouvrages aux règles du vulgaire n'a servi qu'à faire sentir qu'ils ne s'v courbent point et pour quelle raison.
J'ai relu comme tout le monde l'ouvrage de M. Boutmv, publié avec une intéressante préface sous ce titre nouveau : le Parthénon et le génie grec. C'est un beau livre, si lucide qu'il est impossible de le lire une fois sans en distinguer le vice fondamental. M. Boutmv s'efforce avec ingéniosité de rattacher l'œuvre des architectes et des sculpteurs du Parthénon au genre d'imagination, au tour d'esprit, au goût d'hommes d'un certain groupe, vivant à un certain moment dans un certain endroit. Il est vrai qu'il y réussit. Ce qu'il affirme est juste. Par sa structure comme par son ornement, dans son architecture comme dans sa décoration, le Parthénon est chose essentiellement athénienne. M. Boutmv, sur cet article, aura gain de cause. Il a raison. Où il se trompe, c'est quand il tend à nier (lisons bien ses dernières pages) que cet édifice athénien soit aussi l'expression parfaite
d'une pensée humaine supérieure aux variations de l'histoire et de la nature. 11 se trompe, et il a rassemblé les matériaux les plus propres à faire éclater son erreur ; il s'est lui-même réfuté au chapitre admirable où, définissant l'Athénien, il établit que, justement, le signe distinctif de l'homme d'Athènes était de posséder, à un degré de force unique, ce par quoi les hommes sont hommes, la raison.
« Ce peuple d'hommes d'élite », comme Lamartine nomma les Athéniens, eut ceci de particulier : il prit plaisir à imaginer les relations stables, permanentes, essentielles. L'esprit philosophique, la promptitude à concevoir l'Universel pénétrait tous ses arts, principalement la sculpture, la poésie, l'architecture et l'éloquence. Dès qu'il cédait à ce penchant, il se mettait en communion perpétuelle avec le genre humain. A la bonne époque classique, le caractère dominant de tout l'art grec, c'est seulement l'intellectualité ou l'humanité. Les merveilles qui ont mûri sur l'Acropole sont par Là devenues propriété, modèle et aliment communs ; le classique, l'attique est plus universel à proportion qu'il est plus sévèrement athénien, athénien d'une époque et d'un goût mieux pur-