‹ Athènes antiqueChapitre 9 sur 18 · A THE SE S A N TI()LE · texte numérisé non relu

A THE SE S A N TI()LE

nienne. Toutes ces vues, plus ou moins incertaines, portent sur les matériaux dont le poète s'est servi. Mais elles ne fournissent pas la moindre clarté sur l'art et la poésie.

L'art d'Homère veut qu'on l'étudié en lui-même. Il importe peu que les sujets de ses descriptions ressemblent aux objets déterrés ici ou là-bas. Il ne s'agit point de savoir comment s'adaptait le timon au char, ni les courroies au brodequin, mais bien de quelle sorte, dans les récits d'Homère, se constitue le plan homérique, comment s'y fait jour un beau sentiment et quelle est donc, en soi, la beauté unique d'Homère. C'est seulement à regarder ces derniers points qu'on s'aperçoit qu'il faut vénérer, dans ces vieux poèmes, le premier titre du genre humain à l'humanité.

Les personnes entichées de l'esprit évolutionniste et d'une espèce de mystagogie que l'on n'a pas encore nommée sont prises d'une véritable angoisse de Tàme à l'idée d'un Homère restauré et glorifié. « Homère barbare » est sacré *. Elles cherchent comment une époque aussi arriérée dans l'art industriel a bien pu

■ M. .\natole France lut le premier à rire de ce dn^me.

nous donner un modèle d'art poétique, car il leur semble que le monde va toujours à pas réguliers comme un gros de soldats prussiens. Les industries, les arts plastiques, la poésie et l'éloquence doivent, à les entendre, s'avancer simultanément et sur un même parallèle, faute de quoi l'on nie tout avancement partiel. La plus légère application aux réalités de l'histoire fera sentir la grande vanité du svstème. 11 n'y a que ces progressistes et les sots pour croire au développement synchronique de Fart. Comparez le pinceau brillant, mais toujours contraint, de Giotto aux libres paroles de Dante, dont il est le contemporain : vous sentirez peut-être comment Homère a pu paraître parmi des ouvriers ignorants, des céramistes grossiers et des statuaires trop simplificateurs.

Ce doux Homère incorporé de force à la barbarie mycénienne ne fournissait pas le dernier de mes griets contre les salles de Schliemann. Le soir même de mon arrivée en Attique, le grand théâtre d'Athènes avait annoncé une représentation d'Antigone jouée par des étudiants et des institutrices sous la conduite du savant professeur Mitriotis. C'est là qu'eut lieu mon premier différend avec .Mvcènes. Dès le rideau, la

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sensation en fut violente : cette scène où l'original de Sophocle allait retentir montrait au fond de son décor, devant le portique royal, toute une colonnade de l'ordre détesté. . Au lieu de ce style dorique, noble, fort, dont la base, conformément à la nature et à la raison, fournit un support spacieux, on mettait sous mes yeux des accouplements de colonnes plus resserrées au stylobate qu'à l'échiné, faites à cette mode d'Egypte ou d'Assyrie qui fut imitée à Mycènes : l'inverse parfait du dorique, puisque la pointe en semble enfoncée dans le sol. Que l'histoire du théâtre ou que le milieu légendaire de la fable thébaine justifiât cette ordonnance, je me gardai, comme d'une insulte à Sophocle, d'en faire le moindre examen; mais je me retirai en maudissant l'archéologie, et Schliemann, et Mycènes, l'invention de bases plus étroites que les sommets, et le manque de goût familier aux cuistres, mais au surplus persuadé que la représentation n'aurait jamais lieu ou que la pièce n'irait point jusqu'à la scène, aucun vers du poète de la logique naturelle ne pouvant se résoudre à sonner sous des colonnades insérées sens dessus dessous.

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L'époque mvcénienne comprend trois siècles à tout le moins. Mais, en y rapportant les objets découverts parmi les cendres de Théra, il faut admettre un laps de près de huit cents ans durant lesquels les arts plastiques purent croître et décroître, fleurir, mûrir et décliner à plus d'une reprise. Non seulement les Achéens originels durent procéder, comme toutes les races, par tcàtonnements, par retours, s'instruisant à l'expérience et parfois oubliant ce qu'ils en apprenaient; mais de plus, n'étant pas formés en corps c!e nation et, malgré la voie de la mer, leurs communications étant difficiles, le degré d'expérience et d'habileté dut varier aussi, des campagnes de l'Ionie à celles du Péloponèse et aux roches volcaniques de l'Archipel. Cependant ces Grecs nouveau-nés, ces Grecs barbares ou sauvages, pleins de réminiscence asiatique et égvptienne, ces Grecs qui sont parfois dénués de figure grecque ne prêtent pas toujours a sourire; tous leurs travaux ne m'ont pas fait songer aux antiquités du Guatemala. Leurs monstres, leurs poupées.

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leurs bonshommes de terre crue dont quelques-uns rappellent, au premier abord, des œuvres d'art qu'on peut admirer dans nos foires, il les faut regarder de près. Un détail de la ligne, un trait de imagination, une particularité du travail étonnent et retiennent par la révélation de Texquis. On reconnaît alors le pouce ingénieux, Tongle habile du peuple qui sera quelque jour le meilleur ouvrier de la terre; on s'explique déjà qu'il doive devenir le plus intelligent et le plus subtil raisonneur, et c'est à peine si l'on ose poser le vieux problème : les ouvriers mycéniens furent-ils des

Grecs ?

La chasse au lion incrustée sur un poignard du quatrième tombeau ouvert à Mycènes est d'un mouvement admirable ; la tète du taureau étoile d'argent et d'or, trouvée au même endroit par Schliemann, est presque belle; on ne peut en nier le grand caractère. Et, si les masques sont hideux, regardez les taureaux sauvages et les taureaux domptés qui décorent les vases de Vaphio. Pour la justesse, pour un air de grâce et de naissante liberté, pour le rayon de vie animant la forme robuste, de telles œuvres souffrent aisément la comparaison avec tous les meilleurs essais que tenta

bien plus tard, au commencement du vi" siècle, l'école d'Égine. Si les vases de Vaphio sont de la fin de Tère mycénienne, on incline à penser que, sans Tinvasion des Doriens, la belle saison de Tart grec se serait produite trois ou quatre siècles plus tôt.

M. Maxime Collignon* ne croit pas que cette invasion ait tué brusquement la civilisation de Mycènes ; elle en aurait plutôt ralenti, appauvri et enfin tari la sève natale. Les indigènes émigrèrent ; ils coururent les îles, se fixèrent çà et là dans TAsie mineure, dont ils colonisèrent différents points où la race grecque n'était pas encore installée. Bien des acquisitions se perdirent dans ce voyage. 11 fallut construire des villes, commencer de nouvelles mœurs, faire face à des besoins qu'on ne connaissait pas. D'autre part, dans la Grèce propre, les Doriens, en véritables barbares venus du Nord, durent prendre le temps de se polir sous un ciel plus clair et plus doux au commerce des autochtones. Cela tint quelques'siècles jusqu'à la naissance d'Homère.

Histoire de la Sculpture grecque, 2 vol. chez Didnt.

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Passons vite. Ces âges n'intéressent que Thistorien. Ce que nous cherchons dans la Grèce, c'est ce qui lui donne son rang sur le monde antique et moderne, ce par quoi elle se distingue de tout le reste, ce qui fait qu'elle est elle et non la barbarie. C'est l'âge de la grécité proprement dite, de l'hellénisme pur qui dura deux ou trois cents ans environ pour la statuaire. On en reconnaît le début au Vl'- siècle, lorsqu'en Attique et dans les îles l'art se transforme, s'assouplit et se délivre des rigides modèles venus d'Orient. Appuyés sur la tradition toujours embellie et accrue, fiers de leur force, les artistes recherchent alors dans la nature des modèles h surpasser. La période, si elle fut exquise, fut courte; mais tout homme est forcé d'y élever les yeux quand il se soucie de son ordre intellectuel.

Épuisée de guerres intérieures, la Grèce éteint sa flamme quand l'Asie d'Alexandre communique à ses conquérants, non le type d'un nouvel art, mais un état d'inquiétude, de fièvre et de mollesse qu'entre-

tinrent les religions de l'Orient. Adonis et Mithra décomposèrent les premiers le monde ancien avant que le Juif ne survînt. Qu'on ne croie pas que les artistes grecs aient hellénisé ces conceptions ennemies; ils n'y réussirent jamais. Mais ils furent certainement barbarisés par elles.

Alors, cette lumière de l'imagination et de la pensée qui ne dessèche ni la passion ni la verve, mais commande à Tune et à l'autre en leur imprimant une immortelle vivacité, ce caractère de raison et de puissance qui est le propre de la Grèce disparaissent ou s'atténuent dans les œuvres des Grecs, et, ces œuvres n'étant plus grecques qu'à demi, on peut les négliger comme on le fait des copies comparées à l'original.

Autant que ces copies tardives, les premières ébauches s'eftacent devant les chefs-d'œuvre. Mais le fait de vivre à Athènes m'avait rendu aussi injuste pour les sculpteurs d'Égine que je l'avais été pour les potiers et les forgerons mycéniens.

On a trouvé en 1886 dans les substructions de

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l'Acropole quatorze statues d'un beau marbre, brillant et colorié. Elles furent placées debout dans une salle du musée supérieur. J'avais coutume de franchir presque en courant la salle des quatorze prêtresses de Minerve. Leurs veux bridés, comme dans les visages mongoliques, leurs narines, leur front bizarre, enfin cet étrange sourire, nommé éginétique sans doute parce que les statuaires d'Égine furent les premiers à l'effacer de leurs œuvres', ce sourire uniforme et indéfini, sur des joues reluisantes comme Tivoire, me causaient une espèce de chagrin qui me faisait fuir. N'écrivis-je dix fois le brouillon d'une lettre à l'éphore général des antiquités sur le tort que faisaient, selon moi, à tant de chefs-d'œuvre les idoles d'une Athènes encore impolie ?

' On a voulu voir bien des choses dans le sourire éginétique. Voici ce que j'ai lu de plus satisfaisant sur l'art des Éginètes : « Un contraste constant et très frappant résulte de Vimbècillilé des têtes et de la beauté des corps. Les membres, quoiqu'un peu maigres et anguleux, sont d'un grand style et d'un beau caractère : les têtes, traitées de façon tout archaïque, sont uniformément revêtues d'un sourire idiot... » Sans dire de quel lieu ces justes paroles sont prises, surtout sansen nommer l'auteur, elles me semblent bien répondre aux imacinaiions.

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