LES COLLECTIONS
Le matin, je faisais mes dévotions sur TAcropole. L'après-midi venu, s'il m'arrivait de remonter, c'était pour visiter les deux musées qu'on a taillés dans un pli de la roche; le plus souvent, je restais dans la ville basse et finissais ma journée rue de Patissia, au musée national qui abrite tant de trésors : chaque nuit de sommeil me ramenait, de mes divers logis d'Athènes, au pied des Hygies, des Hermès, des Victoires et des Pallas, que j'avais adorés de jour.
Notre musée du Louvre, surtout dans la section de sculpture antique, offre au premier regard l'image horrible d'un fouillis. Non que Tordre y fasse défaut.
Seulement la clef de cet ordre n'est pas mise en la main de tous. Au contraire, dans chacun des musées d'Athènes, Tenfant ou Tignorant n'a qu'à regarder devant soi, non seulement pour se réjouir, mais pour classer et raisonner ses impressions. Ordre hypothétique sans doute, attributions tout inductives, mais nécessaires. Une promenade tient lieu de grandes lectures. On y voit toute vive l'histoire de l'art du sculpteur chez les anciens Grecs.
Au seuil du musée de Patissia est le dépôt des antiquités mycéniennes. Là revit l'àme mecklembourgeoise de l'explorateur Schliemann : àme naïve et forte, qui, sur la terre et sous la terre, pour sa tombe et pour sa maison, employa l'appareil et le style des Mycéniens. Mon sentiment, s'il faut le dire, fut d'abord que j'entrais dans une annexe du musée du Trocadéro. A chaque page de mes notes, je trouve dénoncé et presque flétri avec une extrême abondance ce que je nommai doucement les sauvageries de Mycènes. Cette fureur avait pour cause le contraste qui éclatait entre des curiosités pures et les beautés de premier ordre au milieu desquelles je ne cessais d'errer.
ATHÈNES ANTli^UE 'J5
C'était oublier l'émotion presque religieuse qu'inspire un passé très lointain. Plusieurs de ces ouvrages dont la grossièreté ne me donnait que du dégoût nous sont prouvés antérieurs aux convulsions d'un îlot volcanique dont la date est connue ; ils remontent ainsi authentiquement à deux mille ans avant notre ère... De plus ces découvertes sont très nouvelles. La science est ancienne. Elle est un peu blasée sur ses triomphes d'autrefois. Pour moi, qui ne l'étais sur rien, ma curiosité toute fraîche bondissait à tous les objets. Aucun moulage, aucune gravure ne m'avaient permis de prévoir la subite impression que me communiquaient, vivant devant moi dans leur marbre, une Victoire renouant sa sandale, les Taureaux de la frise, ou la tribune d'Érechthée. L'inépuisable trésor de mon ignorance me procurait les moyens de les admirer avec le sentiment de la surprise extrême. Le Masque d'Agamemnon, comme Schliemann appelle son feuillet de métal battu, ne me paraissait ni plus neut ni plus récemment mis au jour que des chefs-d'œuvre catalogués depuis longtemps. C'est de l'heure de mon débarquement au Pirée et de ma première visite que ceci ou cela datait également. Quel motif de préférer
r G A T H E X E S A A' T1(^)UE
le moins beau ou le laid et de perdre mon temps chez les inférieurs ?
Autre chose m'indisposait encore, c'est Tabus fait du nom d'Homère par les historiens de Tart de Mycènes. Leurs comparaisons soutenues entre Tart homérique et Tart mvcénien sont insupportables. Sans doute VIlidde et VOdyssée fournissent plus d'une réminiscence évidente de la civilisation que les Achéens fugitifs apportèrent, lors de l'invasion dorienne, dans la Grèce des iles et la Grèce d'Asie. Quoique postérieur, et de beaucoup, à ces translations historiques, l'âge d'Homère avait gardé les débris de l'art achéen, et sans doute aussi le poète savait-il par la tradition ce qu'avaient été autrefois Mycènes la dorée, la douce Argos, et les autres cités de l'Achaïe en fleur. Les poèmes d'Homère peuvent donc renseigner sur les temps mvcéniens et, comme dans le livre de M. Helbig *, les vestiges de Mvcènes peuvent nous éclaircir quelques-unes des difficultés homériques. Ajoutons, s'il le faut, que le premier novau des sujets d'Homère se place au moment de la grande prospérité mycé-
' /^'Epopée linmériquc. l''aris. Did(n.