G. BELLINI, PEINTRE DU SULTAN
gravures, sans avoir le même charme de couleurs,
n'étaient pas plus absurdes.
Il se trouva à cette époque, sur les bords du Rhin, un bon chanoine qui montra plus de goût que ces grands amateurs et que tout ce public. Il avait soif de la vérité, et il eut l'initiative de l'exactitude dans la représentation des lieux et des monuments. Breydenbach , Se mettant en route pour Jérusalem en 1483, proposa au peintre Ehrard Rewich de l'accompagner pour dessiner les lieux saints, et celui-ci s'acquitta de sa mission avec talent, avec esprit aussi et avec conscience !. Malheureusement la route des pèlerinages ne passait pas par Athènes, le peintre de Breydenbach ne visita pas cette ville et ne put appliquer son talent à ses monuments.
Une circonstance étrange, exceptionnelle, aurait pu tourner au profit d'une semblable étude, car vers ce même temps la fantaisie prit à Mohammed IT d'avoir un artiste italien près de lui pour peindre son portrait, sa cour et les monuments des pays conquis sur les chrétiens. La république de Venise, à laquelle on manifesta ce désir, fut trop bourgade , et cette gravure reparaît dans le même volume sous différents titres. Le texte de Schedel excuse le dessinateur : il disait d’Athènes qu’il n’en restait plus que peu de vestiges et qu'un petit fort.
1 J'ai parlé de Breydenbach dans mon commentaire sur la Bible, et j'ai donné un fac-similé exact de la grande vue
cavalière, ou carte de la terre sainte, par E. Rewich.
heureuse d'y satisfaire, même au risque de la vie d'un grand artiste. Elle lui envoya, le 3 septembre 1479, Gentile Bellini !. Il nous est resté de la mission de ce peintre, de ce voyage pittoresque, des x et des dessins représentant les monuments de Constantinople, mais Mohammed ne pensait plus à ceux qu'il avait admirés à Athènes, puisqu'il ne demanda à Bellini, ni sur l'aller, ni sur le retour, de passer par cette ville pour y dessiner les merveilles de l’art.
La paix conclue avec Venise était favorable à son commerce; mais, limitée dans ses rapports avec les Turcs, elle laissait cours à leurs hostilités contre la chrétienté. La prise d'Otrante * et sa sauvage dévastation , le siége formidable de Rhodes et son admirable résistance * rougirent de sang les mers de l'Archipel, et continuaient à éloigner tous les voyageurs. La Grèce, toute turque qu'elle était, restait chrétienne de foi et d'espérance. Ses relations avec
l'Italie, par le littoral oriental, loin de se ralentir,
1 J'ai cité le passage de Marino Sanuto dans le premier volume de la Renaissance des arts à la cour de France, p. 62. II paraîtrait que ce sultan añmait à se faire peindre, car on lit dans les mémoires de Commynes : « Celluy dont je parle » print en l’aage de vingt trois ans Constantinoble, qui vault » à dire cité de Constantin. Je l’ay veu painct de cest aage. » (Mém., liv. VI, ch. xu.)
2 Août 1479,
8 Juillet 1480.
1499. SAINTE LIGUE CONTRE LE TURC. 43 r . . ’ LE . . ,’ » . , s'étaient ranimées par l'intimité des familles régnan-
tes et la multiplicité des rapports commerciaux. Le
pouls de l’un de ces pays ne battait pas sans que
l’autre eût la fièvre. En 1495, Charles VIE, comptant sur ces sympathies mutuelles, songeait à diriger une croisade contre le Turc par une voie toute nouvelle. I s'agissait de surprendre Constantinople par terre en traversant la Grèce entière, dont on possédait les cœurs, dont on soulèverait tous les bras !. Ce projet était hardi. comme il convenait au bouillant conquérant de Naples, mais la fortune, plus encore que les trahisons vénitiennes, traversa cette entreprise. Le Turc, averti de cette attaque par les chrétiens, disposait déjà ses moyens de défense , tandis que Charles VIII, contraint de rentrer en France, ne songeait qu'à sauver ses lauriers. Venise ne gagna rien à sa petite perfidie. Dès l'année 1499, la guerre s'étant enflammée plus violente que jamais, elle fut appelée sur les champs de bataille. Bajazet s'était mis en personne à la tête de ses armées, il les animait de sa propre fureur. La république, dans un si grand danger, fit appel au souverain pontife, à l'empereur d'Allemagne, au roi de France, à tous les rois chrétiens. Il ne s'agissait plus, c'était son thème, de protéger ses possessions de la Grèce et les îles de l’Archipel, mais de défen-
1 Mémoires de Phil. de Commynes, édition de mademoi-
selle Dupont, 1. I, p. 400.
dre la chrétienté menacée. Le pape ! et le roi de Hongrie répondirent seuls à cet appel et formèérent avec Venise une sainte ligue, une véritable croisade. C'était une insuffisante barrière contre un si puissant torrent; insuffisance d'autant plus regrettable que les perfectionnements de l'art militaire en Europe et un reste d'enthousiasme religieux pouvaient facilement refouler en Asie le flot envahissant de la puissance musulmane. Mais c'était tout ce qu'on pouvait demander alors à l’Europe. Un grand événement était venu détourner son attention , il avait
changé sa foi désintéressée en soif de l'or, et fait dévier son esprit religieux en esprit d'aventure à la
conquête d'avantages matériels. La découverte du
1 Les grands témoignages de la sollicitude du saint-père pour les intérêts de la chrétienté , dans sa lutte persévérante contre les infidèles, ont été rapportés par différents auteurs. Plutôt que de les répéter, J'indiquerai quelques preuves de sa protection étendue sur tous et au loin. En 1516, Léon X, qui avait bien d’autres choses à faire, sollicite la charité, au moyen d’une lettre d’indulgence, jusqu'en Angieterre, en faveur d’un pauvre Grec du diocèse d'Athènes qui avait été pris et mis en esclavage par les Turcs. Jai trouvé cette pièce au milieu d’une collection de lettres d’indulgence réunie au Musée Britannique et que j'ai étudiée pour faire une réimpression très-augmentée de ma description des lettres d'indulgence de 1454. Ce feuillet de papier porte en haut, et au milieu, une gravure représentant la Vierge et l'enfant Jé-
sus, à droite les armes de la couronne d’Angleterre, à gauche
celles de la cour pontificale; puis on lit : « These be the