LES VOYAGEURS NÉGLIGENT ATHÈNES. AT
jours menaçante; elle ne donnait aucune protection
aux voyageurs, et ne permettait qu'à des négociants de visiter les villes de commerce et leurs comptoirs sur le littoral.
Les voyageurs n'existaient donc pas, ils étaient au moins fort rares, et en tout cas très-indifférents. Plusieurs passent par terre à Corinthe et à Mépare, et ne se détournent pas de leur itinéraire, méme pour voir Athènes; d’autres abordent au Pirée, ou, poussés par la tempête, ils sont forcés de lui demander un abri, et ils restent à bord de leur vaisseau sans songer que la ville de Minerve et ses antiqui-
tés ! valent bien une course de deux heures. Le plus
! Le baron de Saint-Blancard fut envoyé en 1537 dans les mers du Levant à la tête d’une flotte francaise. Jehan de Vega , chargé par le roi de l'accompagner, écrivit une relation de son voyage. Après avoir abordé à Tunis, les vaisseaux entrent dans l’Archipel, longent la côte de Morée et arrivent près d’Égine, « isle d’où estoit natifve Helène, laquelle l’ar-
née du seigneur {le sultan) avoit prins , bruslée et sacaigée
dont n'y trouvasmes personne. Arrivasmes au port de
Athènes nommé port Lyon, au bort de la mer avoit ung
gros lyon de pierre par lequel au temps passé sortoit une
fontaine. Les conduicts sont encores apparens. — Lendemain Xvi° octobre passames ung grand cap où sur le hault du roch a encores Xxvin coulonnes, grandes et haultes, sur lesquelles par le passé y avoit édifice où, selon (que) disoit le pilot turc, Aristote y lisoit philosophie, est tout semblable aux colomnes qui sont encores à Athènes sur les-
quelles estoit édifié l’aréopaige où se tenoit le conseil. »
instruit parmi eux, sans aucun doute, fut Guillaume
Postel. IL visita en 1537-49, la Grèce, Constanti-
On le voit, ils entrent dans le Pirée et ils en sortent sans se préoccuper d’Athènes. Huit ans plus tard, Jean Chesneau accompagnait, en qualité de secrétaire, M. d’Aramont qui se rendait à son ambassade de Constantinople par la route, assez fréquemment suivie alors, de Raguse, par terre, en ligne directe. I prit ainsi l'habitude du voyage à cheval. En 1553, expédié en France par son chef avec des dépêches, et rapportant les réponses, il aborda Modon , et de ce point continua sa route directement par terre. En passant près de Corinthe, il envoie acheter des vivres, et il put juger, par la marchandise qu'on lui rapporta, de la pauvreté de cette ville autrefois célèbre. Il continue ainsi son récit : « Le lendemain laissai à » gauche la mer Corinthe et à droict celle où est Athènes, » ville anciennement renommée comme chacun séçait, mais » maintenant, à ce que J'ay entendu, n’est guères meilleure » que celle de Corinthe. » ($ 78, Voyage de monsieur d’Aramont, ambassadeur pour le roy en Levant, faict de Constantinople en Perse, lan 1548. Escrit par noble homme, monsieur Jean Chesneau, l’un des secrétaires du dict ambassadeur.) Avancons encore de quinze ans, et nous trouvons cette même indifférence. Jean Carlier de Pinon voyage en Orient, son bâtiment est poussé par des vents contraires en vue du cap Sunium , une relâche dans le port du Pirée, une course à Athènes sont choses bien faciles, il n’a ni la pensée de les faire, ni le regret de ne les avoir pas faites :
« Le 9 de juin le vent nous estant contraire, fusmes por- » tez au capo delle Colonne, lequel promontoire est au pays » atticque vis à vis de capo Scillo. En ce cap delle Colonne » a esté anciennement quelque somptueux collége pour les » estudes comme tesmoignent seize beaux piliers bastis de
» pierre de marbre, quarrées, que lon y veoit à présent,
1550. ANDRÉ THEVET A ATHÈNES. 49 nople, une partie de l'Asie Mineure et de la Syrie. Passa-t-il par Athènes? Il faut croire que non, son ouvrage sur la république athénienne ‘ étant de pure érudition , sans trace évidente de l'autorité d’un auteur qui aurait visité les lieux.
André Thevet affirme qu'il y était vers 1550, ce
n'est pas une raison pour le croire. Sa description
d'Athènes prouverait au besoin que la réputation
? . . à * 2 e d'un grand menteur, qui lui fut faite de son vivant, était bien fondée; qu'on en juge :
Or est Athenes maintenant ruinée et y voit on en-
cores a présent belles antiquités et choses qui ont esté autrefois de grande excellence, qui encore resjouissent el recréent ceux qui de près les contemplent. Mesme du temps que j'estois en la dite ville, un Chrestien renié me mena dens sa maison pour voir une statue qui naguères auoit eslé trouuée bien profond dens terre : la-
» desquels les deux sont ruinez et a prins ce cap son nom » desdictes colonnes. La ville d'Athènes est par delà ce cap, » en terre ferme douze milles, où on véoit encores quelques > antiquités, mais la pluspart ruinées comme aussy la ville, » laquelle ayant la forme d’un gros bourg n’est entourée de » murailles ou fossez. » (Folio 14 verso, mon Voyaige de » Levant faict lan 1579.) Tous ces ouvrages sont inédits : on en trouvera l'analyse dans la bibliographie des pèlerinages , croisades et voyages en terre sainte, déjà bien volumineuse, souvent annoncée, et que Je n’ai pas encore pu nettre au Jour.
! Guil. Postellus, De Republic Atheniensium. Lugd: Bat.,
d0 ATHÈNES AU XUI° SIÈCLE. 1554.
queile cstoit de marbre blanc bien pol, de la grandeur d'un enfant de trois ans, portant sus son chef un chapeau de feuillage à la façon antique et avoit vêtu un corselet ou anime, à la mode des anciens Romains. Le blanc des yeux estoit de fin argent, ce qui autrefois tenoit lieu de la prunelle estoit perdu et ne se voyoit que la place vide, come la place de quelque diamant ou rubis deschassé d’un anneau. Elle avoit le bras dextre rompu à l'endroit du coude, au bras senestre tenoit en main une hure de sanglier et avoit à ses piez un escrileau, dens lequel estoit escrit en caractères grecs Ayullÿ quiraro , c'est-à-dire à Achilles le très aymé. Outre cela je n'y ai veu chose qui mérita le descrire. Vray est qu'il y ha quelques colonnes et obelisques ; mais elles lombent toutes en ruines : aussi quelques apparences de plusieurs colliéges où (selon la commune opinion des habitans du lieu) Platon lisoit, faits en forme du Colisée Rommain. Or est ceste cilé (jadis tant célèbre et tant renommée) habitée des Turcs, Grecs et juifs, qui ont peu d’esgard et de réuérence à telles mémorables antiquailles. C’est ainsi qu'André Thevet parlait d'Athènes en 1554 et en décrivait les monuments dans sa Cosmographie du Levant ". Pierre Belon se montra plus consciencieux dans les Observations de plusieurs singularités et choses mémo-
! Cosmographie du Levant, par F. André Thevet, d’Angoulesme, À Lyon, par Jan de Tournes et Guil. Gazeau. Petit in-folio, 1554, p. 94.