LE COMTE D’ARUNDEL
sadeur d'Angleterre près de la Porte, et le roi Charles I* lui-même, qui chargeait du soin d'aug-
menter sa collection de sculptures antiques son
amiral dans le Levant, sir Kenelm Digby. Il se
produisit alors une rivalité d'enlèvement et de mu-
tilations, prélude éloigné des sauvages procédés de lord Eloin, qui rappelait, à seize cents ans de distance, les prouesses des pourvoyeurs d’antiquités grecques de quelques empereurs romains, et ne rencontrait pas les résistances qu'on opposa à un Acratus ?. Ces fàächeuses conséquences de nobles passions excitaient dès lors les plaintes et l'indignation de voyageurs plus désintéressés. Du Loir, qui voyageait de conserve avec le bâtiment de M. de la Haye, ambassadeur de France à Constantinople, traversa l’Archipel en novembre 1639, IL vit dans l'île de Délos une statue d'Apollon, de dix pieds de hauteur, que les Anglais ont sciée en deux, de haut en bas, pour en emporter une partie *. IL faut détourner
1 Charles I®, lors de son martyre, possédait 1387 tableaux de maitres et 399 sculptures antiques.
2 Voyez plus haut (dans mon ouvrage sur le Parthénon) les méfaits de Néron et le rôle aussi délicat que particulier d’Acratus.
8 Les Voyages du sieur Du Loir. Paris, 4, 1654, p. 8. En 1442, Bondelmonte avait vu cette statue entière, (Librum insularum Archip. Edid. L. de Sinner.) En juin 1678, Corneille Le Bruyn rend compte de son état : « On y voit encore » (à Délos) une partie de la statue d’Apollon, sçavoir le tronc » du corps et une partie des cuisses, le reste en a été em-
les yeux de ce mauvais côté de la recherche des antiquités pour apprécier les services rendus aux arts et à l'archéologie par les efforts du comte d'Arundel ! et de ses imitateurs. Athènes n'eut pas beaucoup à souffrir de leurs procédés, bien qu'il fût tentant d'exploiter le filon le plus riche et le plus précieux daus cette grande mine de l'Orient ; bien qu'on ait enlevé quelques morceaux de sculpture de cette ville et de ses environs; mais son éloignement de la mer, l'occupation de l’Acropole par les Turcs, très-soupconneux à l'égard des entreprises des chrétiens, et particulièrement une sorte de res-
pect traditionnel qui planait encore sur ce sanc-
» porté par les curieux qui y sont venus de temps en temps, » du nombre desquels je me mettray si lon veut, puisque » J'en rompis aussi un morceau que Je garde pour en con- » server la mémoire. » Voyez l'édition in-4 de ses voyages. Paris, 1725, t. [, p. 60. M. F. Thiersch prétend reconnaitre un fragment de cet Apollon dans le pied colossal que les voyageurs admirent dans la bibliothèque de Samt-Mare , à Venise, (Reisen in Ilalien, seit 1822. Leipzig, 8°, 1826, p. 232.) J'ai vu ce pied, je n'ai pas d'opinion sur sa provenance, et M. Thiersch aurait mieux fait de montrer plus de réserve. I faut adresser le même conseil à ceux qui affirment que le pied colossal, placé dans la cour du Capitole à Rome, vient de ce même Apollon de Délos,
1 Tous les étrangers visitaient sa collection, les artistes avaient la liberté de l'étudier, lui-même la montrait, et elle était devenue l’une des bases les plus solides de la renaissance du bon goût en Angleterre. Voyez Sandrart, p. 241. Birch's collection of letters, AK, p.254. Walpole, Anecdotes, 1, 293.
1637. LA PAIX EST ROMPUE. sa tuaire de l'art, protégèrent les monuments d’Athènes contre les mutilations.
La paix qui régnait en Orient était une paix armée en guerre, C'est-à-dire un état bien précaire. Les moindres infractions aux traités étaient suivies de ruptures éclatantes et subites. En voici un exemple : protégés secrètement par les Turcs, les corsaires de l'Algérie exerçaient ouvertement leurs brigandages. Un jour, en 1637, la flotte vénitienne leur donne la chasse, ils trouvent refuge et protection dans le port turc de Valona. C'était contraire aux traités : l'amiral vénitien s’'empara des vaisseaux algériens dans le port même et sous le canon des Turcs. A cette nouvelle, le sultan Murad, qui assiégeait en personne Bagdad, ordonne la rupture des relations avec la république et la mort de tous les Vénitiens qui habitent ses États. On conçoit que de semblables orages, toujours prêts à éclater, fussent des épouvantails pour les voyageurs. Dans cette circonstance, on parvint à calmer le sultan et à lui faire retirer son ordre barbare de massacre général. Au bout de deux années de difficiles négociations, la paix put être rétablie sur l'ancien pied, mais il n'en restait pas moins pour tout ‘archéologue la crainte d’être surpris au milieu de ces complications, et nul ne s'aventurait dans ces parages.
L'Europe aurait donc été privée quelque temps en-
core d'informations exactes sur les antiquités de la
Grèce ?, si elles n'avaient été facilitées par l’établisse-
ment de nos consuls dans le Levant, au commence-
‘ On peut s’en convaincre par la routine des éditeurs, Les Isolario de l’Archipel avaient conservé la vogue que leur avait donnée celui de Bondelmonte, ce sont encore des Isolario qu'ils publient en plein xvuf siècle. Il est vrai qu'on exécutait sur place et qu'on se procurait à Venise plus facilement des dessins des îles de la Grèce que des vues de l’intérieur du continent. Aussi , lorsque Marco Boschini, le graveur, recueille de tous côtés des dessins, il ne trouve pas une vue d'Athènes, et ne fait figurer la ville célèbre et son port que dans la carte générale de lArchipel et dans la vue cavalière de l’ile de Négrepont. I] dit lui-même au lecteur qu'il a réuni à grand’peine des dessins : Hora mi son risolto d'intagliar le tutte di mia mano e dar le in publico. Et, en effet, il publie un volume in-#, sous le titre de L’Arcipelago con tutte le isole. Venetia, 1658. Cette collection de plans cavaliers de toutes les îles est utile à consulter. La bibliothèque impériale en possède un exemplaire soigneusement annoté par Huet ; annotations savantes qui compensent la nullité du texte de Boschini, dont, au reste, il faisait lui-même trèsbon marché. Il attachait, avec raison, plus d'importance à sa carte générale de lArchipel : Vi agqiungo di piu, un Arcipelago in un foglio, tanto giusto che ti potra servire per carta da navicare. Sur cette planche, comme sur celle de l'ile d’'Egine, on lit Legina et el qolfo di Legina, manière fautive d’écrire ce nom qui était habituelle alors, et explique une erreur du même genre commise par Guillet ou plutôt par son imprimeur. Ce même Marco Boschini avait publié, sept ans auparavant , une description particulière de Pile de Candie, qui est encoretrès-intéressante. C’estune collection de soixante et une vues cavalières prises avec adresse et gravées avec soin
sous ce titre : 1 regno tulto di Candia delineato a parti a parte