M. DE NOINTEL ABORDE EN SYRIE
» passer en Candie, Rhodes et Chypre, et de pous-
» ser jusques en Jérusalem et en Egypte. »
En effet, je vois dans une lettre datée de Larnaca, le 19 février 1674, qu'il a touché aux isles de Patmos, Léros, Stanchioi (Kos), à Satalie , sur la côte de Caramanie, ainsi qu à Rhodes, et qu'il se dispose à faire voile pour Seide, l'ancienne Sidon, sur la côte de
Syrie. Je ne le suivrai pas dans ce voyage, maloré
l'intérêt que prend sa correspondance ", datée de
! Voici les dates et le résumé de quelques dépèches qui mériteraient d'être publiées à la suite d’un voyage en Syrie. Seyde le 9 mars 1674. M. de Nointel touche à Tripoli de Syrie. Il est recu par le pacha ; longue conversation avec lui au sujet des capitulations, à la fin de la dépêche je lis : « Il m'’offrit ses che- » vaux, ses faucons, levriers et autres équipages de chasse, »ime disant qu'il m'accompagneroit dans tous les lieux qui » seroient les plus propres à cet exercice qu'il faisoit très sou- » vent, » — Jérusalem 15 avril. Lorigue dépêche traitant de l’état présent de la ville sainte. — Jérusalem 25 avril. Description du voyage de Jaffa à Jérusalem.—Seyde 18 juin. Il quitte Jérusalem le 7 mai et se rend à Gaza. Détails intéressants sur les chevaux. Il recoit dans cette ville l’ordre du vizir de ne visiter que les saints lieux et de retourner à Constantinople, Il renonce forcément au voyage du Sinay et du Caire : il sembarque à Jaffa, arrive à Saint-Jean-d’Acre et va à Nazareth. Retour à Saint-Jean-d’Acre et à Seyde. Longs détails sur le commerce. Il part pour Tripoli de Syrie. — Tripoli le 22 juillet. Détails et négociations au sujet des capitulations. Il termine : « La crainte de vous ennuyer m'o- » blige à remettre à un autre temps les particularités de mon » voyage du Liban qui comprennent Edem, les Cèdres et » Canoubin, retraite du patriarche des Maronites. » Alep
Jérusalem, de Tripoli ou d'Alger; je dirai seulement quil était impossible, à cette époque, de tracer un itinéraire plus intéressant et de marcher dans ces pays, alors si difficiles, avec plus de résolution et de grandeur '. Ce voyage eut un lonp retentissement en Orient, on parla pendant des années du magnifique ambassadeur, et si les avantages qu'il obtint pour les Latins furent seulement momentanés *, l'impression qu'il laissa de son passage fut longtemps favorable au nom francais. M. de Nointel voulait pousser son voyage à travers le dé-
sert, mais un ordre du grand vizir l’arrêta *, et il
10 aoust. « Je suis à Alep depuis huit jours et J'y ai fait une
»entrée fort honorable estant précédé de mes trompettes ,
» de huit janissaires, autant de droguemens, de dix vallets » de livrée, de mes chevaux de mains et environ de huit » hommes vestus à la grecque. Festois suivy du consul et de
» toutte la nation qui faisoit avec ma maison plus de 150 ca-
» valiers et j'ay pu juger par l'abondance du peuple et ses
» démonstrations que la cavalcade lui plaisoit tant par son
» éclat que par son ordre, »
1 Cornelio Magni, qui fut de tout le voyage, en a donné une relation sèche et ennuyeuse, mais exacte, Comme nous générale de Damas, dessinée par Carrey, il est probable que cet artiste
possédons, au Cabinet des estampes, une vue
a quitté M. de Nointel à Tibérias ou aux Cèdres du Liban et l'aura rejoint à Alep après avoir visité Baalbek et Damas.
2 M. de Hammer s'étend, dans son Histoire de l’Empire ottoman, sur ce qu'il appelle les empiétements de M. de Nointel. (T. VI, p. 319.)
$ Il était parti de Jérusalem avec tonte sa suite et se ren-
1674. M. DE NOINTEL ARRIVE À ATHÈNES. 21 revint sur ses pas en passant par la Grèce. Je vais citer en entier une dépêche datée d'Athènes, du
17 décembre 1674, dans laquelle M. de Nointel
parle de remettre à un autre temps la rédaction de
ses notes et souvenirs. Le mouvement des affaires, je le crains bien, l'aura distrait ou détourné de ce projet, car jai cherché vainement, sous toutes les rubriques des archives du ministère des affaires étrangères, un mémoire ou des notes qui pussent avoir trait à ce voyage; Je n'ai trouvé que cette
lettre !, qui en devient d'autant plus précieuse :
dait au Caire avec l'intention de suivre la route de Gaza, du désert et du couvent du Sinav, mais étant à Gaza il recut la dépêche c’est-i-dire l’ordre du vizir. Cornelio Magni parle de ce contre-temps, t. IE, p. 333.
1 Jai supprimé le début de cette dépêche. En voici le résumé. Athènes 17 décembre 1674 : « Je me suis donné l’hon- » neur, par mes dernières lettres des mois de septembre, de » vous marquer ce qui s’étoit passé à mon entrée dans Alep. » Suivent des détails sur le service religieux et les croyances des Maronites et des Syriens, sur les jésuites en Orient , sur le commerce d'Alep, sur le consulat de cette ville, sur un voyage de près de soixante lieues que M. de Nointel entreprend pour voir l’'Euphrate, excursion hasardeuse dans laquelle une centaine de cavaliers l’accompagnent. — Il part d'Alep, passe par Antioche et s’embarque le 3 octobre dans le golfe d’Alexandrette, au port qu'il appelle Bonnet. Le 9 il arrive en Chypre, et il donne des détails sur cette île; il en repart le 19. Il touche à Santorin le 29, à Milo le 4 novembre, et il entre le 14 dans le port du Pirée. Je ne puis m’étendre
ici davantage, mais Je ne renonce pas à publier le voyage
« Je couchay le quatorzième jour de décembre sur le bord de la marinne du port Lion , autrefois Pirée, et le quinsiesme sur les neuf heures du matin, l'aga ou gouverneur du chasteau d’Athènes, estant venu me trouver sous ma tante, m'accompagna à la ville, après m'avoir fait saluer d'une descharge de la compagnie qu'il commandoit. Elle commenceoïit la marche avec les officiers turcs et je la continuois environné de mes estaffiers et autres livrées à la grecque, estant suivy des consuls françois et anglois et de cinquante cavaliers. Mes trompettes mesloient leurs fanfares au son lugubre de celles du pays, ce qui dura une heure et demy par un chemin de pleine et un bois d’'oliviers, et tant la bannière francoise que la rouge estoient déployées. Je rencontray, auprès du temple de Thésée, les principaux des Athéniens, ecclésiastiques et séculiers, en habits de cérémonies, qui me rendirent leurs devoirs, qui furent suivis de la descharge du canon du chasteau , et ce fut à son bruit, et au milieu d’un grand concours de peuple, qu'ayant passé sous les beaux restes du pallais de Périclès et auprès de la
chapelle où tombeau de Socrate !, J'arrivay au
entier de M. de Nointel, Le public partagera l'intérêt que J'ai
trouvé en le lisant.
! Une tradition locale, bien ancienne sans doute puisque
1674. DÉPÊCHE DATÉE D'ATHÈNES. 123 ” palais qui m'avoit esté préparé, où je ne pus rien
manger d'un diner à la turque qui m'attendoit. Il
me fut aussi impossible de boire du vin du pays,
tellement aromatique et si meslé de poids et de l'odeur du laudanum, qu'il suffit d'en demeurer à l'odorat sans en incommoder le soust.
» Il y a un mois que je suis dans ce pays, dont la mémoire de son antiquité est si recommandable et dont l'estat présent, si ensevely qu'il soit dans les ruines et l'ignorance, ne laisse pas encore de mériter une forte admiration et un examen qui laisse de grandes conjectures du passé par la considération des monuments qui sont encore sur pied.
» Il y en a beaucoup de relations, mais je puis, monsieur, vous asseurer que personne n'a eu autant de moyens que j'en ay rencontrés de bien examiner toutes ces richesses de l’art, et l'on peut dire d'icelles qui se voyent dans le chasteau, autour du temple de Minerve, qu'elles surmontent ce qu'il y a de plus beau dans les reliefs et les statues de Rome.
» J'entray la première fois, en pompe et au bruit du canon, dans le trésor où sont renfermées ces merveilles, et j y suis retourné, incognito, quatre ou cinq fois pour mieux admirer et connoistre les l’anonyme de 1460 s’en fait l'écho, désignait ainsi horloge hydraulique où tour des vents d’Andronikos.
beaux desseins que mon peintre en a très bien tirés, qui montent à plus de deux cens figures, hors le naturel et sur le naturel, en grand et moindre relief , il y en a d'entières et de mutilées, ce sont des hommes, des femmes et des centaures, des combats et victoires de ceux-ci, des triomfes, des sacrifices et sil m'estoit possible d'exprimer maintenant la riche confusion qu'un si bel ordre et une disposition si vivante et une expression de tant de passions différentes ont laissé dans mon esprit, je l'entreprendrois avec plaisir, mais ayant besoin d'y méditter de nouveau, vous me permettrés, monsieur, d'en remettre l'entreprise à un autre temps. J'y Jjoindray les représentations désignées qui suppléeront à la foiblesse de ma connoissance et à l'oubli presqu'inévitable dans une si abondante variété, quoyque sur un mesme sujet.
» Et je me persuade qu'elles seront d'autant mieux reçues, qu'outre leur justesse, elles sont encore recommandables par leur rareté qui les rend uniques. Personne, à ce que l'on m'a assuré, n’a eu la liberté de prendre ces desseins ; les sieurs Monceaux et Laisné se retirèrent sans entrer dans le chasteau, et ceux qui en ont eu l'entrée n'ont pas mesme eu le loisir de bien considérer les miracles qu'y
Sy voyent. Tout ce que l’on peut dire de plus
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eslevé de ces originaux, cest qu ils méritteroient
1074. DÉPÊCHE DATÉE D'ATHÈNES. 125 d'estre placés dans les cabinets ou galleries de Sa Majesté, où ils jouiroient de la protection que ce grand monarque donne aux arts et aux sciences qui les ont produits; ils y seroient mis à l'abri de l'injure et des affronts qui leur sont faits par les Turcs, qui, pour éviter une idolâtrie imaginaire, croyent faire une œuvre méritoire en leur arrachant le nez ou quelque autre partie.
» L'on a encorre pris fort exactement les desseins et prospectives de la ville, de différents endroits et de toutes les antiquités qui y sont renfermées ou qui se trouvent dans son voisinage , et j'espère avoir l'honneur de vous en dresser un compte très exact, aussy bien que du gouvernement du
pays, tant politique que civil, et du voyage que
Jay fait dans l’Attique, la Boece, les royaumes
d'Éleusine, des Plattéens, des Doriens, de la Phocée, dans les villes de Livadia et de Thèbes, sur le bord du golfe de Lepante et dans l’isle de Negrepont , où j'ay admiré avec un plaisir singulier la chose du monde la plus singulière, puisqu'elle est unique, c'est le flux et le reflux de l'Eurippe…
» Le voyage, qui m'a donné occasion de considérer ces choses, a duré quinze jours, à la fin des-
quels je suis rentré dans Athènes. »
CDeLOK
De ces deux cents figures dessinées par le peintre
de notre ambassadeur ! une partie nous reste encore,
! C’est pendant son séjour à Athènes, soit avant, soit après l’excursion dans l’Attique, que M. de Nointel fit dire la messe par son chapelain dans l’ancien temple de Triptolème, sur la rive gauche de l'Ilissus. Ce sanctuaire antique était abandonné par les Grecs , après avoir été pendant plusieurs siècles l’une de leurs églises. La ville habitée, en se retirant tou- Jours plus au nord, avait laissé ce monument à l’écart et l'avait, pour ainsi dire, retranché de la vie active. Le Père Babin et les autres missionnaires ont constaté son état d’abandon plusieurs années avant le passage de M. de Nointel à Athènes. (Voyez plus baut, p.80, les Mémoires des capucins, et plus bas la relation du P. Babin.)Spon et Wheler parlent également, en 1676, de peintures effacées , non par la violence, mais par le temps, c'est-à-dire depuis nombre d'années, tandis que le passage de M. de Nointel est de 1674: Les Grecs l'ont rempli de peintures à fresque de leur manière qui est trèsmisérable. — Elles sont presque toutes effacées. (T. AN, p. 161.) Wheler, comme d'habitude, copie mot pour mot: This church hath been painted formerly according to the greek manner, that is, with no great art, but is now quite defaced. (P. 379.)
Les Grecs auraient donc pu prendre en patience l’usage que l’ambassadeur de France faisait d’une église abandonnée, ou au moins fort négligée par eux, mais on n’aime pas qu’un rival possède la chose même dont on se soucie le moins, et, après le départ de M. de Nointel, les habitants d'Athènes mirent ce temple-église en interdit, comme ayant été souillé par les catholiques. On a donc pu attribuer son abandon, sa dégradation, sa ruine et sa démolition complète, en 1771, à cette manifestation religieuse; mais une explication plus
raisonnable est dans la disparition de plusieurs monuments