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POSITION DIFFICILE DE M. DE NOINTEL

comme un devoir de sa charge, par son goût pour

les arts", qu'il encourageait avec munificence , ayant

venir à l’audience, 1l a fallu qu'il ait modéré son orgueil , en exposant à tous les officiers turcs, rangés dans la mesme chambre, son désir de me réduire au parti qu'il vouloit, par les messages qui, de sa part, me venoient par ses affidés. L’on me dit que me trouvant placé sur le sofa, à costé de la porte par laquelle ce premier ministre devoit sortir, je serois, lorsqu'il passeroit , plus eslevé que luy, mais ceste réflexion ne tendant qu'à me surprendre, Je ne l’escoutay

point. Et enfin quand Mauro Cordato eut prononcé : II

supremo visiro commernda, che la sedia si metti da basso,

— je repliquay: Puol questo signore commendar alla sedia,

che la li lascio libera, ma non à mi, che mi ritiro nel mio

palazzo, et en même temps je passay fièrement et je suis retourné chez moy en très bel ordre. Cette desmarche, qui

s’'accommodera, comme Je l’espère, à ma satisfaction, n'a

paru nécessaire à prévenir la plus grande superbe du visir

et luy donner dans le commencement de son ministère l'opinion qu’il me doit. »

Le ressentiment du vizir fut tel, que M. de Nointel crut prudent de se retirer à la campagne dans la maison de son drogman. En s’y rendant, son escorte fait du tapage et tire des coups de fusil, sans son ordre peut-être, mais à sa grande satisfaction, car il s'était fait précéder d’un trompette qu’il avait à ses gages. « Le visir en fut informé, écrit-il de Con-

stantinople le 29 juin 1677, et m’envoya un aga qui m'a

dit qu’il avoit ordre de m'envoyer le lendemain une com-

pagnie de janissaires pour me garder, afin que je ne sortisse plus. Ceste tempeste s’est dissipée, il n’a pas esté envoyé de gardes. »

1 Dans sa dépêche du 3 septembre 1675, il s'étend longuement sur ses charges et dépenses : « J’ay déjà pris la liberté

en outre peu d'ordre et se trouvant obligé souvent d'attendre longtemps le payement de ses appointe-

ments , il en était arrivé à devoir vingt-quatre mille

piastres, et ses engagements se trouvaient dans les

mains les moins délicates de Constantinople !, Déjà

de vous parler de mes peintres, qui me donneront le

moyen de contribuer à la satisfaction de Sa Majesté, et

j'y adjouste que l’un d’eux estant demeuré à Andrinople

avec Lacroix y a eu les moyens d’y prendre quantité de

desseins des machines, des festes, du camp du Grand-

Seigneur, du disné de l’ambassadeur d'Angleterre lors de

son audience et de la paye qui y fut faitte, et il en rapor-

tera encore plusieurs portraits. »

1 Je citerai quelques passages extraits de quatre dépêches qui peignent sa triste position.

Constantinople, le 12 juillet 1677. M. de Nointel parle de sa position financière embarrassée, il avoue devoir 23,900 piastres à des juifs et à d’autres usuriers; mais il expose qu’il lui est dû par le roi 40 mille escus, ce qui fait qu’il lui restera 2,600 piastres, lorsqu'il se sera acquitté de ses debtes.

Pera, 26 mars 1677. « Je supplie très humblement Votre

Majesté d’agréer l’envoy que je luy fais de la Croix, mon

secrétaire, qui aura la gloire de se Jeter à ses pieds. »

Versailles, 2 octobre 1677. Le ministre répond : « Je suis

fasché de vous dire que le roy n’a point aprouvé le paie-

ment de vos appointemens, que vous vous êtes fait faire par le commerce de Marseille , et moins encore que vous ayez employé l'autorité du Grand Seigneur pour y forcer les marchands. Quelques soins qu'ayt pris le sieur de la Croix de faire voir la nécessité à laquelle vous estiez réduit et quoique vous en ayez rendu un compte bien exact, dans votre

» dernière lettre du 18 juillet que Jay eue l'honneur de lire

à per

1671: M. DE NOINTEL EST RAPPELÉ. 141 le roi avait vivement désapprouvé une sorte de con-

trainte imposée par l'ambassadeur au commerce de

Marseille pour le payement d’une partie de ses ap-

pointements ; plus tard il le disgracia, et son rappel

» toute entière à Sa Majesté, elle n’a pas trouvé juste que » vous fissiez souffrir les marchands de vos besoins, et elle » a Jugé que vous pouviez attendre qu’elle vous eut fait payer » des appointemens qui vous estoient dus. »

J'aurais pu donner de plus longs extraits, la dépêche suivante suffira ; elle fait le tableau éloquent de ses services et de son malheur.

Belgrade, 29 juin 1678. « Je ne sçay plus ou j'en suis, la » peste me retient à quatre heures de Constantinople, la faim, » faute d’avoir de quoy subsister, m’attaque à chasque mo-

ment et Je ne recois aucune nouvelle qui puisse me mar-

quer, avec une autorité sufisante, quand je serai secouru efficacement. — J'ay renouvellé les capitulations, Jay pro-

duit au commerce plus de huit cents mille livres de dimi-

nution et Je viens de rémédier aux inconvéniens qui pour-

roient naistre de la guerre avec l'Angleterre. Je ne parle pas des barques et des gens rendus par le défunt vizir et

de plusieurs autres particularités, de mon aplication à

maintenir mon caractère , de ce que J'ay opéré pour l'É-

glise et de mon désintéressement total; Jay peur, mon-

sieur, de vous ennuyer et Je vous demande pardon de vous en avoir tant dit; je fais en ce rencontre, ce qui se pratiquoit autrefois dans cet empire, lorsqu'un visier, moufti, ou autre grand, étoit décédé, l’on mettoit à ses mains, dans son tombeau, tous les hodjets ou sentences de ceux qu'il avoit fait mourir, ou chastié rigoureusement, afin qu'il put justifier en l’autre monde, qu'il s’estoit conduit en cela avec Justice et il se servoit encore de ces actions Justes pour contrepeser ce que d’ailleurs il auroit pu faire de mal,

lui fut sipnifié en même temps qu'on lui nommait un successeur.

Cette gêne matérielle, cette atteinte morale à son caractère, étaient inconciliables avec les grandes habitudes de M. de Nointel : il fallut réduire le train, et pour ainsi dire fermer maison. Les peintres durent partir. Carrey quitta Constantinopie un peu précipitamment même, laissant à l'ambassadeur tous les dessins qu'il avait mis au net, mais réservant pour lui-même tous ses croquis, qu'il entassa dans un coffre, et n'emportant que quelques cahiers qui lui semblaient les plus intéressants, et dont plusieurs contenaient des dessins qu'il avait faits sur les indications et pour l'agrément de son maître, le peintre le Brun.

Cette préférence donnée aux commissions fut

cause de la perte des autres dessins, qui jamais

depuis ne parvinrent à l'artiste; mais elle fut en même temps l’occasion de la faveur qu'il retrouva près de son ancien maître. Celui-ci le retint chez lui, l’admit à sa table, lui fit avoir une pension avec un

» J'aprehende, monsieur, d’estre mort dans l'esprit du roy, » Jen vois fondre sur moy les avis de tous costés, ainsi, » monsieur , Comme à mon puissant intercesseur, Je prends » la liberté de vous mettre entre les mains toutes les actions, » dont je viens de vous toucher le destail , Je vous suplie très » instamment de les présenter à Sa Majesté et de luy ofrir ma

confiance, qu'elles serviront à éfacer ce qui lui a desplu » dans ma conduite. »

16079. M. DE NOINTEL QUITTE CONSTANTINOPLE. 143 appartement aux Gobelins et à Versailles, où il fut employé à dessiner les objets les plus remarquables du cabinet du roi; lui-même se l’adjoignit dans la décoration de la galerie de Versailles pour la partie des animaux, dont il avait fait une étude particulicre.

M. de Nointel quitta Constantinople à la fin de l'année 1679 ‘, après avoir satisfait honorablement à tous ses engagements *. Il avait hâte de venir à Paris expliquer sa conduite, certain de reconquérir la faveur du roi, quand il lui aurait fait connaitre comment il l'avait servi. Il ne voulait pas rester un seul jour à Constantinople après l'arrivée de son successeur, et en l'attendant, il emballa soisneusement ses collections, qui étaient pour lui comme de glorieuses archives, et ses titres à la bienveillance de

son gouvernement. Il détacha des murs du palais

! La dernière dépêche de M. de Nointel est du 12 septembre 1679. Il attend M. de Guilleragues et compte s’embarquer immédiatement sur le vaisseau de la marine royale qui amène son successeur , afin de rentrer le plus tôt possible en France.

? Pour obtenir ce résultat, il fit le plus pénible des sacrifices, il vendit sa terre près Compiègne et son marquisat à Louis de Bechameil , conseiller secrétaire du roi, Les chansons satiriques du temps ne ménagèrent pas ce dernier. La collection Maurepas , de la Bibliothèque Impériale, en a recueilli deux ; elles sont rangées dans les années 1679 et 1683.

Voyez tome IV, folio 551, et tome V, folio 260. Voyez aussi

les Mémoires de Saint-Simon, tome VI, page 5.

de France les grands tableaux de Carrey, qui devaient rappeler à ses successeurs une ambassade illustrée par tout ce qu'il y a de plus noble dans la facon de représenter son pays à l'étranger, et surtout en Orient. Il les plaça dans son château de Bercy, qu'il avait fait construire magnifiquement par le Vau, l'architecte du roi, dans des temps meilleurs. À son retour à Paris, il fut mal accueilli à la cour, quoique le ministre, moins oublieux des services rendus par l'ambassadeur, le défendit généreusement. Cette dissrâce lui fut très-sensible, et le jeta dans une gêne pénible. Il vendit avec précipitation une partie de ses collections ’, et s'éloigna de Paris pour vivre plus économiquement à la campagne. Là, au milieu de la solitude, il chercha dans ses souvenirs de voyage et dans leur rédac-

tion * à oublier l'ingratitude des hommes et l'injus-

1 Le comte de Caylus écrivait en 1764 : « Ce ministre cu- » rieux et attentif à observer ce qui méritoit d’être remarqué, » avoit fait des réflexions intéressantes sur les antiquités , il » en avoit fait dessiner un grand nombre : malgré toutes mes » recherches, 1l ne m'a pas été possible de les retrouver. Il a » certainement apporté à Paris plusieurs marbres antiques et » beaucoup d'inscriptions , J'avoue à la honte de mon pays » qu'on ignore ce que les uns et les autres sont devenus ; on » sait seulement qu'il en avoit donné plusieurs à M. Baude- » lot, digne membre de l’Académie des belles lettres, à la- » quelle il a légué en mourant son cabinet d'antiquités. » (Recueil d'antiquités, 1. VI, p. 197.)

? M. Letronne affirme que M. de Nointel consulta sou-

IGS5. RÉSULTATS DU VOYAGE DE M. DE NOINTEL. 145 tice des gouvernements. Une attaque d'apoplexie le surprit dans ces nobles travaux, et il mourut le 31 mars 1685.

L'ambassadeur mort, voyons ce qui restait de cette belle ambassade. Un frère qu'il avait était avec lui à Constantinople; le climat lui fut contraire et il succomba, à la grande douleur de M. de Nointel". Faidherbde, le peintre flamand, mourut à Naxos en 1673. L'abbé Pécoil vint terminer sa carrière à Lyon, entouré d’une considération méritée. Cornelio Magni parcourut l'Italie, s'arrêtant à où l’on voulait bien publier ses Souvenirs de voyages, seul moyen d'existence qui lui restät. Galland eut plusieurs missions, et retourna en Orient et à Constantinople à la recherche des médailles antiques et

des manuscrits orientaux ?; rentré définitivement en

vent Thévenot pour la relation de ses voyages, qui l'occupa constamment dans sa retraile. Je crois que ce n’est qu'une supposition.

! Galland mentionne ce fait et s'exprime d’une manière touchante sur la douleur de M. de Nointel.

? Je lis dans une lettre écrite à M. de Louvois par M. Girardin, de Constantinople, le 25 mai 1686: « Le sieur Galland qui » recherche icy des médailles men a remis un pacquet que » je me suis chargé de vous faire tenir. Je luy ay fait donner » un passeport de la Porte pour le voyage qu'il est sur le » point de faire à Smirne et aux autres lieux où 1l croit pou- » voir s'employer utilement pour s'acquitter des ordres que » vous luy avez donné. » Ce passe-port est transcrit en son entier dans le second volume du Journal de l'Ambassade de

France , il s'attacha à plusieurs savants que la mort successivement lui enleva : mais son heureux caractère, son assiduité à l’étude, sa fidélité à ses devoirs lui créèrent rapidement de nouveaux appuis, et, sous leur protection, il publia de nombreuses dissertations sur des suJets de numismatique, et des traductions d'ouvrages orientaux parmi lesquelles les Mille et une Nuits sont restées populaires comme la

réputation qu'elles lui ont acquise. Carrey ‘enfin, le

M. Girardin ; 1 porte la date du 15 mars 1686 et est délivré pour aller de Constantinople à Smyrne , à Alep, à Seyde , à Barut (Beyrout), au Caire et pour revenir à Constantinople.

1 Je placerai ici quelques détails biographiques sur Carrey. En premier lieu, on lira avec plaisir Particle que lui a consacré Grosley, le spirituel et patriotique historien de Troyes ct des Troyens (en Champagne).

« Carré (Jacques) naquit à Troyes, le. janvier 1649, Poussé

par son génie à l'étude du dessin , il en prit à Troyes les » premiers principes, qu'il alla perfectionner à Paris. Il y » eut le bonheur d’être admis parmi les élèves de Ch. le » Brun. M. Ollier de Nointel, partant en 1677 (lisez 1670) » pour sa célèbre ambassade de Constantinople, demanda à » le Brun un dessinateur en état de rendre larchitecture, » la sculpture, les animaux et le paysage. Carré lui fut donné. » Dans le cours de son ambassade, M. de Nointel parcourut » successivement Ja Grèce, l'Asie mineure, et la Palestine. » Ces courses, protégées de toute l'autorité du grand-seigneur, » découvrirent une foule de monuments dans tous les genres, » échappés aux recherches inquiètes et tracassées des anti- » quaires, qui n'avaient parcouru qu’en tremblant ces beaux pays. Tout fut dessiné par Carré, sous les veux de M. de

peintre de M. de Nointel, le dessinateur des antiquités

d'Athènes, se retira à Troyes après la mort de son

Nointel. Ces dessins, qu'il mettait ensuite au net, sont d'autant plus précieux, qu'ils contenaient quantité de monuments très-importants, détruits depuis ou très-dégradés.

Je ne nommerai que le temple de Minerve dans Pacropole

> d'Athènes, qui, dans la guerre des Turcs contre les Vé-

nitiens , à la fin du dernier siècle, ayant été converti en magasin à poudre, fut en partie démoli par l’explosion des poudres qu’il renfermait.

» Carré avait réservé les brouillons , esquisses et croquis. A son départ de Constantinople, il y en laissa un coffre rempli, qu'on lui devait faire repasser en France, et dont il n'eut plus de nouvelles. À la mort de M. de Nointel, les mis au net, qui formaient une suite considérable, passèrent à M. Foucault , intendant de Caen. Des informations sur leur sort, à la vente du cabinet de ce dernier, m'ont appris que l’on présumait qu'acquis pour l'Angleterre ils y étaient passés. D’après cette présomption, craignant qu'ils ne soient tombés dans quelque château où maison de campagne, lieux où les Anglais rassemblent ce qu'ils ont de plus précieux , J'ai publié dans le Londres, 2° édition, tome IF, p. 212, une proclamation où j'invite les Anglais qui pourraient avoir connaissance du lieu qui recèle ces dessins, à l'indiquer aux savants qui forment la Société des antiquaires. J'ignore si mes vues auront été remplies. Les croquis de M. Carré demeurèrent à Constantinople, parce qu’il donna la préférence aux commissions dont le Brun Pavait chargé : différents habillements à la lévantine, animaux, plantes particulières au Levant dessinées et en nature, armes offensives et défensives des différents peuples de ces contrées , formaient la pacotille qu’il ne voulut pas abandonner, et qu’il rapporta en France. Le Brun, sensible à certe

148 ATHÈNES AU XUII° SIÈCLE. IGS5.

maître le Brun, son seul protecteur. il continua

dans sa ville natale à peindre, à dessiner, à graver

attention et aux progrés de son élève, le retint chez lui, lui donna sa table avec un appartement aux Gobelins et à Versailles. Son œil et sa main exercés à voir et à copier l’antique, furent employés à dessiner les morceaux les plus intéressants du cabinet du roi, où il travaillait enfermé sous clef. 1] partagea depuis les travaux de le Brun, dans la galerie de Versailles pour la partie des animaux , dont il avait fait une étude particulière. Il existe des monuments particuliers de ses talents dans trois grands tableaux qui décorent le salon du château de Bercy, près Paris. Carré y a représenté la première audience du mar quis de Nointel chez le grand visir, l’entrée solennelle du même ambassadeur dans Jérusalem, la cérémonie du feu sacré , espèce d’orgie que les Grecs célèbrent le samedi saint dans l’église du saint sépulchre de la ville sainte,

» Depuis sa retraite à Troyes, Carré allant à Paris avec un de ses neveux, et passant devant le château de Bercy, son neveu lui proposa de revoir ces tableaux ; 1l le refusa obstinément, et lui dit pour justifier ce refus : Mon œil y verrait des défauts que ma main ne serait plus en état de corriger. Carré revenu à Troyes à la mort de le Brun, peignait pour les églises, des tableaux d’autel. I fit en 1720, pour Péglise de Saint-Pantaléon, sa paroisse, six grands tableaux, où il représenta les principales actions de la vie du médecin grec. Ces tableaux se ressentent de la vieillesse de l'artiste, mais ils offrent quelques bonnes réminiscences. Celui où le martyr est représenté dans la fosse aux lions, est précieux par la manière dont ces animaux y sont traités. I lui restait quelques dessins de ses Études de Constantinople. J'ai vu la marche d’un nouveau sultan qui va

prendre possession de la Mosquée de Soliinan, ébauchée

jusqu'à ses derniers jours. Sa réputation l'avait pré-

cédé, Il la devait à la protection de le Brun,

sur un papier de très-grande largeur, sujet traité et fini dans la partie du cabinet du roi, exposée au Luxembourg.

> Son neveu n’a donné un de ces dessins, qui représente lopération de lempalement , telle qu’elle se pratique parmi les Turcs. Il possédait encore de lui, une suite d'animaux gravés à l’eau forte, sur des planches de quatre à cinq pouces de longueur. Carré mourut d’apoplexie le 19 février 1726, âgé de 77 ans.

gravés en petit par lui-

» J'ai des oiseaux domestiques même, d’après ses dessins. Il les avait donnés à mon père, avec une tête de Diane en bas-relief, qu’il avait ramassée dans le port de Pyrée, parmi les galets et les cailloux roulés par la mer. Cette tête gravée comme la Vénus de Médicis, a de plus un voile très-léger, qui partant de lPocciput où se termine la spirale que décrivent les tresses des cheveux, vient en flottant légèrement, passer sur l’épaule gauche. Le marbre de ce bas relief, qui offrait une figure entière, réduit à la tête, forme un médaillon de deux pouces de diamètre qui a acquis le lisse des cailloux roulés.» (OEuvres inédites de P.-J. Grosley. Paris, 8°, 1812. Mémoires pour servir à l’histoire des Troyens célèbres, t. [.) Bien qu'écrite par un concitoyen et un homme d'esprit, cette biographie demandait quelques rectifications, J'ai été à Troyes pour les faire, Elles porteront d’abord sur l’orthographe du nom de Carrey, sur quelques circonstances de sa vie, et plus particulièrement sur la nature de son talent étudiée dans ses tableaux. En premier lieu, Jai cherché dans sa ville natale si on y conservait quelques dessins de sa main, quelques gravures exécutées par lui, ou des documents intimes, comme lettres autographes, récits de voyages, ete., etc. Je n'ai rien trouvé, ni dans la bibliothèque

dont on se figure difficilement aujourd'hui l’'auto-

rité et la grande position, mais qui par sa seule

publique , ni chez les amateurs, et feu M. Arnaud , peintre (l'auteur du Voyage archéologique dans le département de l'Aube, Troyes, 1837, in-folio, et des Antiquités de Troyes, in-folio), m'avait écrit de son côté (juillet 1844) qu'il n'avait rien découvert provenant de ses travaux ou Concernant sa vie. Quant à son nom, tous les auteurs de la province l’écrivent Carré comme Grosley. Pour m'assurer de la véritable orthographe, j'ai recherché dans les archives départementales les registres des comptes de la fabrique de l'église Saint-Pantaléon. J'espérais qu'il y serait fait mention de l’acquisition des cinq grands tableaux représentant la légende du saint patron, et qu’en conséquence le nom de lartiste serait porté conformément à la signature de sa quittance. Je trouvai en effet ces registres, et je les ai dépouillés attentivement depuis 1690, année de la mort de le Brun et du retour de J. Carrey à Troyes, jusqu’à 1727, l’année qui suivit le terme de sa carrière. Antérieurement à l’année 1701 je ne trouvai rien ; mais le compte de cette année est signé par lui, en sa qua-

lité de marguillier de la paroisse, ainsi :

ta CL

I signe de la même manière les registres de cette paroisse, jusqu’en 1704, et cette année il tient lui-même le compte, qui est entièrement écrit de sa main. En voici le début :

« Compte que Jacque Carrey, marguillier de l’église Saint- » Pantaléon de Troyes, rend : — pendant l’année qui à Com- » Inancé le cinquiesme jour d’aoust mil sept cent trois et » finy le dimanche vingt sept juillet mil sept cent quatre. »

Après l'enregistrement des revenus et des dépenses, le

approbation érigeait un élève en peintre de renom ;

il la devait aussi à ses voyages en Orient à la suite

compte se termine ainsi: « L’an mil sept cent six, le cin- » quième febvrier, honorable homme Jacques Carrey, bour- » geois à Troyes, etancien marguillier de l’église S. Panta- » léon dudit Troyes, a présenté et exibé le présent compte... »

Il signe après les autres marguilliers, comme le montre le fac-simile donné plus haut; mais l'habitude du pays de suivre la prononciation est si bien établie, qu’un habitant ajoute ces mots au-dessous de son nom : Recu de monsieur Carré le 10 juin 1707, etc., etc.

Dans le registre de l’année 1717, je trouve encore la mention suivante : « Dix livres payées à monsieur Carré, pein- »tre, pour le tableau qu'il a fait et fourny pour servir de » ciel au dessus du grand autel, suivant sa quittance du » 2 avril 1717 — cy — 10,0,0. »

Je ne saurais expliquer pourquoi les cinq grands tableaux de la vie de saint Pantaléon ne sont portés dans aucun des comptes jusqu’à l’année 1728, Ont-ils été donnés? les a-t-on payés en dehors des comptes de la fabrique ?

L’orthographe de ce nom bien établie, nous voyons dans les renseignements recueillis par Grosley: 1° que les dessins de Carrey, acquis ou hérités par M. Foucault , auraient passé en Angleterre. Comment concilier ce renseignement avec la présence de Palbum d’Athènes dans la collection de M. Begon? Je ignore; 2° qu'il rapporta avec lui des armes et des costumes ; 3° qu'il dessina les morceaux les plus curieux du cabinet du roi, c’est-à-dire les objets antiques; 4° qu'il avait près de soixante-dix ans lorsqu'il fit pour Saint-Pantaléon de Troyes les cinq grands tableaux qui ornent encore au- Jjourd’huni cette église; 5° qu'il grava à l’eau forte plusieurs planches d'animaux; 6° enfin qu'il avait ramassé sur le port

du Pirée et rapporté à Troves une tête de Diane en has-relief.

d'un ambassadeur, enfin à quelques souvenirs des

dispositions remarquables de sa jeunesse. Carrey,

Je m’attacherai plus particulièrement aux travaux de peinture de Carrey, parce que je trouve à Troyes des ressources suffisantes pour apprécier sa manière de peindre. Il aurait fait, c’est-à-dire livré ou donné, en 1720, cinq grands tableaux de la légende de saint Pantaléon, commencés sans doute vers 1714 ou 15. Ces tableaux, Je les ai vus, ils sont dans un état de conservation qui permet très-bien de les juger sous le rapport de la composition et de l'expression , comme sous celui de l'exécution matérielle. La composition est théâtrale et académique, les expressions sont monotones et complétement nulles, le type de saint Pantaléon est sans noblesse, et surtout sans caractère; enfin la touche est molle et indécise, et les tons tranchent en rouge et en bleu sur une gamme générale grise et monotone. C’est une œuvre de vieillesse, et en somme moins limitation de le Brun que sa mauvaise queue. On ne retrouve plus dans aucun de ces tableaux la moindre influence des chefs-d’œuvre de l'antiquité ou des beautés de l'Orient, soit dans les types, soit dans le coloris. Le seul souvenir de l'ambassade de M. de Nointel se trahit dans le choix des costumes. Carrey avait dans son atelier à Troyes quelques vêtements et armures rapportés de Constantinople. Il s’en servit pour ses tableaux. Saint Pantaléon est costumé avec une antérie violette, au col et aux manches serrés par de petits boutons passés dans un cordonnet; 1 a un ample caftan rouge, et dans toutes les scènes le turban joue un grand rôle. C’est surtout dans le tableau où saint Pantaléon est représenté ressuscitant un malade devant le roi, que l'artiste a entouré celui-ci d’une cour orientale, à laquelle il ne pouvait donner ce caractère et cette exactitude de costume qu'avec le secours des objets eux-

mêmes, de dessins faits sur les lieux et de ses souvenirs. Les

1685. BIOGRAPHIE DE J. CARREY. 153 rentré dans ses foyers et livré à lui-même, s'efforca de justifier cette réputation; malheureusement, sa carrière d'artiste avait été scindée par ses voyages sans résultat utile pour son talent. Parti à l'âge de vingt et un ans, près de dix années d'études des chefs-d'œuvre de l'antiquité et des types caractéristiques de l'Orient auraient développé ses dispositions naturelles en leur donnant une vraie originalité, en ouvrant une vaste carrière à sa pensée, si, revenu à Paris, il ne fût pas rentré dans l'atelier et sous la férule du maître qui lui avait accordé son congé. Il reprit donc sa routine et sa dépendance. bonnets rouges à queue des bostangis, les turbäns verts des descendants de Mahomet , les turbans à fourrues et les casques à la circassienne, cette variété et ce fouillis qu’on voit à Constantinople, se retrouvent très-bien dans ce tableau. Ce sont les seuls ouvrages de Carrey que je connaisse, car pour ceux qui ornaient le château de Bercy, je ne sais ce qu'ils sont devenus, n’ayant pu obtenir, M. le comte de Nicolaï étant absent , entrée dans ce château qu'il n’habite plus et qu'il entretient à peine. On lit dans la dernière édi-

tion de la Description de Paris, de Brice (t. IV, p. 358):

Le grand salon (du château de Bercy) est orné de quelques

peintures singulières, qui représentent l'audience donnée » par le grand vizir au marquis de Nointel, ambassadeur de » France à la Porte ; l'entrée du même ambassadeur dans » Jérusalem et la cérémonie du feu sacré chez les Grecs. » Piganiol répète la même chose presque dans les mêmes termes. (Descript. hist. de la ville de Paris, Paris, 12°, 1765, p. 98.) Dulaure, dans son ouvrage sur les Environs de Paris,

ublié de nos jours, n’y change rien.

| ] ) le]

Quand, plus tard, en 1690, à la mort de le Brun, il se trouva tout d'un coup livré à lui-même et seul dans une petite ville, sans guide comme sans conseil, son inexpérience se trahit sans naïveté, ses hésitations ne se rachetèrent par aucun élan. I] montra une timidité vieillotte; ni dans ses composi-

tions. ni dans son dessin, ni dans le type de ses

figures, on ne sent, on ne voit percer aucune rémi-

niscence de cet art antique qu'il avait étudié couraseusement en Grèce et dans ses chefs-d’œuvre. Son beau voyage était comme non avenu. Il ne se rappela que les défauts de son maître et ses mauvaises tendances, sans avoir cette fougue et ce grandiose avec lesquels Ch. le Brun les dissimulait. Jacques Carrey mourut à Troyes le 19 février 1726.

Quels sont les résultats de l'ambassade de M. de Nointel, de ce voyage d'exploration et des travaux de cet artiste laborieux et fécond? Je les ai recherchés avec soin; je vais les exposer en détail, ils sont moins considérables, moins intéressants surtout que je ne l'espérais.

On fit, dans ce voyage, en l'absence d’érudition et de saine critique , tout ce qu'à cette époque il

était possible de faire ! : acquisition et enlèvement

* On retrouve, dans le voyage de Spon, le souvenir de cette investigation consciencieuse s'étendant à tout. Ainsi, lorsque

le voyageur parle des armoires fermées de tables de marbre que personne n'ose ouvrir, il ajoute : Monsieur l'ambassadeur de

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