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144} L'homme et la femme

cependant reconnaître que, sur ce plan, sa liberté est étroitement limitée. Comme la majorité des jeunes filles grecques doivent nécessairement préserver leur virginité jusqu’au mariage, le garçon en quête d’expériences ne peut guère s'adresser qu'aux prostituées ou aux touristes étrangères émancipées. S'il lui arrive de voir, ou de rencontrer dans un groupe d’amis un visage séduisant, les convenances lui commandent de faire les premiers pas par le truchement des proches parents de sa dulcinée. Peut-être son propre père parlera-t-il au père de la jeune fille, à moins que ce ne soit au niveau des frères que le contact soit pris? Bref, l’accord familial s’étant fait, les amoureux peuvent commencer à «sortir ensemble» sans être suivis d’un chaperon. La fiancée s’efforcera au maximum de rester chaste, car — sait-on jamais? — les accordailles peuvent être rompues. En outre, le prétendant est d'autant plus conscient qu’il doit se conduire avec sérieux que le philotimo familial est désormais en jeu aux veux de tous.

À Athènes, contrairement à ce qui se passe dans les campagnes, ces mœurs rigides s’assouplissent sous la pression d’un plus grand accès des femmes au travail. La jeune fille peut désormais s'assurer une certaine indépendance économique et, du même coup, alléger le fardeau paternel — ainsi que celui de ses frères. À noter que le tourisme et les films étrangers invitent de plus en plus l’Athénienne à une conduite affranchie, typique de nombreux pays occidentaux. Néanmoins, la nouvelle génération se révèle en général insuffisamment armée contre les dangers que comporte la libéralisation des mœurs. L'éducation sexuelle est inconnue dans les écoles. «Vous ne pouvez pas soupçonner à quel point notre jeunesse est ignorante en ce domaine, me disait une femme d’affaires. Une forte proportion de filles ne savent même pas ce que signifie ne plus avoir ses règles.»

On comprend donc que, par manque d’information, les techniques modernes de régulation des naissances n’aient pas révolutionné la vie des couples en Grèce, comme c’est souvent le cas ailleurs. En outre, l’Église orthodoxe proscrit énergiquement l’utilisation des méthodes contraceptives. De toute manière, les difficultés économiques, conjuguées à des traditions familiales solidement implantées, freinent la ruée vers ce qu’il est convenu d'appeler la société permissive.

Malgré l’iniquité et la rigidité qui caractérisent les rapports traditionnels entre les deux sexes, la femme, une fois mariée, bénéficie de certaines compensations. L'homme a une si haute idée de son philotimo que, dès qu'il a fondé un foyer, il prend en général ses responsabilités très au sérieux et veille constamment à ne pas ternir la réputation familiale. Son épouse ne se tourmentera donc pas s’il rentre à la maison en état d'ivresse; et, s’il lui arrive de prendre une maîtresse, elle aura toujours la consolation — si c'en est une — de savoir qu'il le fera très discrètement, et sans se montrer en public avec sa rivale.

Il n’est pas douteux que l’attention dont l’homme est le centre sa vie durant développe démesurément chez lui l’orgueil du mâle. Toutefois, par certains côtés, ce trait de caractère peut être une qualité digne d’admiration. À Athènes, l’homme n’est pas enclin à douter de lui-même, d’où sa faculté de se comporter avec une sorte de dignité naturelle. Vous constaterez par

Un docker du Pirée godille sous l’avant d’un des steamers qui assurent le transport des passagers et des marchandises entre le port et les îles égéennes.

Un port très actif

Depuis qu’Athènes s’est imposée, il y a deux mille cinq cents ans, comme puissance maritime, le port du Pirée est resté le foyer des activités quotidiennes de la ville. À 8 kilomètres du centre urbain, il se situe entre les eaux turquoise du golfe Saronique et les cheminées fumantes de la principale région industrielle du pays.

Dominé par les fluctuations du tourisme et du commerce, le Pirée est le port d’attache des bateaux desservant les îles grecques et un important mouillage pour une bonne vingtaine de pays. Supplantée aujourd’hui par les services que nécessitent les supertankers, la pêche demeure une industrie traditionnelle locale.

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caïque: deux ouvriers du Pirée ajustent une planche de la coque, un troisième calfate le pont.

n caïque et son chargement de bouteilles de gaz. L'éclat blanc des lampes attire le poisson.

Ces pêcheurs se détendent un peu tout en réparant leurs filets en vue de la prise du soir.

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Les ombres de l'après-midi découpent la coque et les pales d’hélice de ce navire en cours de nettoyage dans l’un des deux bassins de radoub du Pirée.

exemple que le personnel des restaurants vous sert avec bonne grâce et sans une once de servilité.

Dans certains établissements populaires, les clients ont l’habitude d’appeler le garçon de café en faisant tinter leur verre avec leur couteau. Les premiers temps, je me refusais à agir ainsi, car cette attitude me paraissait péremptoire et peu démocratique. Maintenant, j'adopte ce genre de comportement athénien, car il attire effectivement l’attention du personnage en question lequel réagit normalement avec bonne humeur. Je dis «normalement», parce qu’il m'est arrivé un jour de dîner au Pirée en compagnie d’une jeune Américaine d’allure décidée: elle fit tinter son verre; le garçon leva les yeux au plafond et ne bougea pas d’un pouce. À mon tour, je l’appelai; il accourut aussitôt et avec le sourire. Nous étions l’un et l’autre des hommes, donc des égaux.

Cependant, il existe un cas fréquent où l’Athénien ne se reconnaît apparemment pas d’égal, même parmi les individus de son propre sexe: c’est lorsqu'il est au volant d’une voiture. Cette règle ne souffre aucune exception. Je me rappelle notamment cette course terrifiante du centre d'Athènes au Pirée dans une Mercédès appartenant à l’une des femmes les plus riches de Grèce et que conduisait son chauffeur particulier. Cette dame — je la nommerai Mme Spyros — était une personne d’âge mûr, très digne, et je ne doutai pas un instant qu’elle dût avoir à son service un personnel très discipliné. Hélas! le conducteur de la voiture s'appelait Orphée — sinistre présage ! — et, comme la plupart de ses collègues athéniens, il cherchait toujours à doubler les autres automobiles, s’insérant dans une file, puis dans une autre, collant aux pare-chocs des véhicules et invectivant tous les gens qu’il dépassait. Mme Spyros était visiblement horrifiée, mais ses timides remontrances ne faisaient que l’inciter à plus de témérité. «il roule beaucoup trop vite, me dit-elle, mais que faire ? Il ne tient jamais compte de ce que je dis. Je ne suis qu’une femme.»

Je ne lui cachai pas que nous risquions à mon avis de rejoindre à tout moment Orphée aux Enfers, et que la seule solution était de congédier ce dangereux personnage et de le remplacer par quelqu'un de plus raisonnable. «Vous n’y pensez pas! s’exclama-t-elle. Il a une femme et deux enfants, des filles malheureusement. Ce pauvre homme n’est pas au bout de ses peines!»

Fait remarquable, Orphée devint un serviteur modèle dès que nous fûmes arrivés au Yacht Club du Pirée. Il sauta lestement de la voiture pour ouvrir la portière d’un geste large et noble à Mme Spvyros, et l’aider à mettre pied à terre. On eût dit un chambellan accueillant une personne de sang royal. Nous le laissâmes s’admirer dans un rétroviseur. Il redressa sa cravate, caressa sa moustache, puis se mit à épousseter le miroir étincelant à l’aide

‘d’un plumeau qu’il maniait comme une baguette de chef d’orchestre. Il y a chez tout Athénien qui se respecte un fond remarquable de narcissisme, surtout s’il porte un uniforme.

A l’époque classique, lorsque les hommes ne partaient pas en querre, ils pouvaient donner libre cours à leur agressivité en participant aux yeux Panathénaïques. Les compétitions étaient réservées aux hommes; les femmes n’y étaient même pas admises en spectatrices. De nos jours, le sport

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qui se rapproche le plus des anciens jeux est le football professionnel. Il n’est pas interdit aux personnes du “sexe faible” d’y assister, mais le jeu reste fondamentalement l’apanage du “sexe fort”; il permet au machismo athénien de se manifester sous sa forme la plus pittoresque.

C’est en compagnie d’un personnage officiel de l’Association athlétique panathénienne que j'assistai à mon premier match dans la capitale. En cette occasion, deux des dix-huit clubs qui constituent la Ligue Nationale grecque — le Panathénaikos d'Athènes et l’Ethnikos du Pirée — s’affrontaient sur un stade près du centre de la ville. «Où voulez-vous être placé, me demanda mon guide, parmi la haute société ou bien le hoi polloi?»

«La haute», lui répondis-je, pensant que dans une société composée de fanatiques du football, les moins argentés sont parqués derrière les buts. De fait, à chaque extrémité du terrain, des milliers de hoi polloi étaient massés à découvert sur des gradins tandis que, pour ma part, j'étais juste en face de la ligne médiane. Mais tous, autant que nous étions, nous nous trouvions séparés du terrain par de grands barreaux de fer dont le bout en forme de pique était recourbé vers les spectateurs. C’est ainsi qu’on isole au zoo les animaux. Mon compagnon m'en fournit l’explication: «C’est pour empêcher les supporters d’agresser l’arbitre.»

Une vague d’applaudissements réservés salua l’entrée des maillots bleus — les Ethnikos — et, dans les haut-parleurs, on entendit une voix annoncer leurs noms et leurs numéros. Inutilement d’ailleurs car, dès que les maillots blancs — les Panathénaikos — apparurent sur le terrain, leurs partisans poussèrent un rugissement assourdissant, tandis que des pétards fusaient des maisons avoisinantes. Puis, dans l'instant qui précéda le coup d’envoi, la

Quelle exultation! Les Panathénaikos, qui disputent un match sur la pelouse de leur stade, à proximité du Lycabette, viennent de marquer un but. De loin le sport le plus populaire à Athènes, le football déplace depuis toujours des foules surexcitées, composées toutefois presque exclusivement d'hommes.

clameur de la foule s’apaisa et le silence se fit, à peine troublé par l'étrange cliquetis des rosaires que les spectateurs faisaient glisser nerveusement entre leurs doigts. J'avais un voisin — genre cadre — qui possédait un komboloï dont chaque grain portait l'effigie d’un Panathénaikos. Tout en l’égrenant, il débitait avec foi la litanie de ses idoles: «Domazos, Kamaris, Anntiodes, Grammos, Constantinou.….»

J'avais l'impression qu’il était en train de prier pour la victoire à la veille d’une bataille décisive, ce qui semblait d’ailleurs parfaitement inutile car le résultat ne laissait pas de place au moindre doute: tous les paris — pratique courante bien qu’illégale — s’accordaient à pronostiquer le succès de l’équipe locale. A la mi-temps, les Panathénaikos menaient par 3 à 0, score modeste au demeurant, car ils étaient pour ainsi dire les maîtres absolus du terrain. J’eus volontiers laissé là ce combat inégal, mais je ne voulais pas déplaire à mon compagnon et, de toute manière, il était impossible de quitter le stade, les préposés ayant bouclé les issues afin de pouvoir eux-mêmes suivre le match.

Au milieu de la seconde mi-temps, alors que l’équipe d'Athènes menait par 4 à O, l’impossible se produisit. Le goal des Panathénaïikos, relâchant peut-être un instant sa vigilance, laissa les Ethnikos marquer un but. Les vivats qui allèrent à l’équipe du Pirée furent aussitôt couverts par un torrent d’injures à l’adresse du gardien fautif. Ce dernier, alors que le sort du match n'était pas encore compromis, se jeta de désespoir sur le sol, s’y roula avec rage, puis se couvrit la tête de terre. Son comportement évoquait les anciens jeux Panathénaïques à l'issue desquels, nous dit le poète Pindare, les athlètes vaincus erraient dans les petites rues écartées d'Athènes, rasant les murs et se cachant le visage.

D'un geste solennel, mon voisin détacha de son rosaire l'effigie du gardien de but. A l'entendre, ce dernier avait dû se laisser acheter pour fausser les paris. Pendant ce temps, la haute société qui nous entourait ne cessait de déverser un torrent d'insultes, desquelles il ressortait que les parents du goal n'étaient pas légitimement mariés et que la ville n’avait pas connu de traître plus fieffé, depuis que le général Alcibiade avait aidé les Spartiates à battre les Athéniens en l’an 414 av. J.-C. Dans leur fureur, les hoi polloi se montraient moins raffinés. Ils s’en prenaient aux barreaux de fer, brandissaient le poing et accablaient le malheureux gardien de but sous les vocables les plus choisis de la langue verte. Mais l’injure infamante, la flétrissure suprême, consistait à qualifier ce joueur de femme, rien de plus!

L'air agressif, les poings sur les hanches, un lieutenant evzone hurle un ordre à ses hommes qui répètent un défilé dans la cour de leur caserne d’Athènes.

Un corps militaire d'élite

Sous le soleil aveuglant de midi, un détachement de gardes exécute avec une aisance de somnambule les mouvements familiers de l'exercice quotidien.

Les evzones — ces militaires au costume pittoresque, qui montent la garde devant le palais présidentiel et la tombe du Soldat inconnu — sont des silhouettes familières d'Athènes, mais le touriste ignore en général qu’ils appartiennent à une unité dotée d’une longue histoire. Dans les années 1820, ils sortirent des villages montagnards pour arracher l'indépendance de la Grèce à la Turquie. Ils furent ensuite choisis pour former

la garde royale, parce que leurs uniformes s’inspiraient du costume national grec (euzone signifie «qui porte une belle ceinture»). Ernest Hemingway, au sujet d’un autre conflit grécoturc en 1922 rappelle le choc qu'il éprouva à la vue de ces morts en jupes de danseuses). Aujourd’hui, bien que le rôle des evzones soit surtout décoratif, les autres unités militaires considèrent toujours comme un honneur d’être admis dans ce corps d'élite.

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.* Un garde astique les boutons de cuivre de son fermeli: un cache en carton lui évite de tacher le tissu brodé de la tunique.

Il noue, à la taille du garde, un tablier de rubans de soie, ou krossia... … fait bouffer les manches de sa chemise et lui tend sa tunique.

Les servitudes d'une belle tenue

S’habiller pour une parade est une opération délicate, qui requiert l'assistance d’un camarade, à l’esprit critique. Sur ses bas blancs, l’evzone revêt une chemise à manches amples et une jupe courte appelée fustanelle, dont les 400 plis nécessitent 23 mètres de coton. Il met également des chaussures à pompons ou fsaroukia, et une épaisse tunique

de laine, appelée fermeli, confectionnée et brodée par des spécialistes du corps des evzones.

Deux sentinelles evzones montent la garde auprès de la tombe du Soldat inconnu, au pied de l’Ancien Palais — le siège actuel du parlement grec.

Changeant de poste, les sentinelles se croisent marbre, érigé en 1928 à la mémoire des disparus.

devant la dalle et la croix du monument de

A l’occasion des fêtes pascales, les evzones dansent en formation.

Jour de fête à la caserne

Comme tous les Grecs, les evzones aiment les réjouissances, et l’une des plus grandes fêtes est pour eux le jour de Pâques: ils célèbrent la fin du Carême par un banquet donné dans leur caserne, près de l’Ancien Palais. Avec leurs familles et quelques invités d'honneur — dont le président de la République —, ils dînent d’agneau grillé et se livrent à des danses traditionnelles.

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Après avoir rentré les couleurs sur l’Acropole — tâche qu’ils accomplissent tous les dimanches —, les evzones passent lentement devant le Parthénon.

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Encadré par les ministres du gouvernement (à gauche) et par les journalistes, un membre du parlement grec s’adresse de la tribune à l’assemblée. Bien que les 300 députés soient élus sous diverses étiquettes de partis, les hommes politiques tendent à se comporter en individualistes irréductibles et à accorder autant d'importance à leurs impulsions personnelles qu’à la discipline de groupe.

La passion de la politique

«Nous pensons qu’un homme ne se mêlant pas de politique mérite de passer, non pour un citoyen paisible, mais pour un citoyen inutile.» Depuis plus de deux mille quatre cents ans, cet axiome de Périclès est la devise officieuse d'Athènes. Les enfants de cette ville, où la polémique est reine, l’appliquent même avec beaucoup de conviction et je me demande souvent où ils peuvent bien trouver le temps, voire le courage, de s'occuper d’autre chose que de politique. L’atmosphère agitée des kafènéion et des tavernes ressemble étrangement à celle de la Chambre des députés, place Syntagma, et le citoyen athénien dans l'incapacité de fournir un remède précis pour assurer le salut du pays est un phénomène à peu près aussi rare qu’un touriste turc sur l’Acropole!

«En vérité, il est très difficile de faire du travail sérieux à Athènes et de se consacrer exclusivement à sa carrière et à sa réussite financière», observait récemment l’influente directrice d’un journal d’Athènes, Mme Hélène Vlachos. «Dans notre environnement, ajoutait-elle, flotte quelque chose qui contrarie toute ambition étrangère à la politique». Certains diront que la presse athénienne elle-même est un facteur essentiel de ces troubles sociologiques. Athènes compte plus de 15 quotidiens, passés au crible par des lecteurs avides de morceaux de choix susceptibles d’être resservis dans les conversations de café. Il ne viendrait à l’idée d’aucun directeur de journal de laisser ses lecteurs sans pâture; aussi les feuilles quotidiennes regorgentelles d’alléchantes chroniques sur les intrigues ministérielles, d’exquises révélations à propos de ténébreuses cabales, de délectables et apocalyptiques vaticinations de coups d'État, de crises, d’affrontements et de catastrophes de toutes sortes.

La presse athénienne, qui reflète la diversité des opinions politiques de l'extrême droite à l’extrême gauche, ne s'accorde en général que pour ignorer la distinction génante entre information et commentaire et pour sacrifier volontiers le bon goût au goût épicé. Mme Vlachos elle-même ne se fait pas faute d’assaisonner l’excellente prose de son respectable et conservateur Kathimèrini (Le Quotidien) de propos pimentés sur la vie privée des personnalités en vue.

Cibles favorites des journalistes, les hommes politiques ne se privent pas” de dire ouvertement ce qu’ils pensent des journaux athéniens, qu’un ancien ministre a qualifiés de «première presse à sensation du monde». Ils leur reprochent de s'intéresser davantage aux personnes privées qu’à leurs positions idéologiques et de rendre compte des joutes oratoires comme s’il s'agissait de matches de football. Il faut bien reconnaître en toute équité que les hommes politiques prêtent largement le flanc à ce genre de traitement.

Depuis plus de cent trente ans que le parlement grec existe, ses membres se sont le plus souvent souciés en premier lieu de leurs intérêts personnels.

164/ La passion de la politique

Peu enclins à un engagement intellectuel véritable, ils ont été quidés par l’attrait du pouvoir, créant ainsi une multitude bigarrée et remuante de groupements, de factions et d’alignements scissipares. Le politicien dont les espérances étaient frustrées dans tel parti liait son sort à tel autre avec un plein succès. Les gouvernements naïissaient et mouraient avec la régularité d’un irrésistible mouvement de marée. C’est ainsi que, entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et le début de la dictature militaire en 1967, on ne dénombra pas moins de 41 cabinets ministériels dont certains vécurent à peine deux mois.

Si le rétablissement en 1974 du régime démocratique s’est traduit par un apaisement notable des passions politiques, la stratégie personnelle compte toujours autant que l’allégeance au parti. La réussite d’un personnage public dépend non seulement de ses capacités en tant qu’homme d’État mais aussi de la façon dont il s’acquitte de son rôle de parrain — au propre comme au figuré; c’est en effet la règle essentielle du jeu politique.

Même dans l’ambiance de plus en plus cosmopolite d'Athènes, la famille reste le fondement des relations sociales; il s'ensuit que la première tâche de tout candidat consiste à s'intégrer au plus grand nombre possible de foyers. Il en deviendra membre devant Dieu en acquérant le statut de koumbaros (parrain), qui relève d’une forme d’alliance typiquement grecque et qu’il obtiendra soit en assistant à un mariage comme garçon d’honneur — et il sera désormais frère du nouveau marié —, soit en acceptant d’être le parrain d’un enfant — et il deviendra frère devant Dieu du père de l’enfant. Dans les deux cas, le koumbaros est intégré au système d'obligations mutuelles et indissolubles qu’imposent les liens véritables du sang. Il pourra donc se fier au loyalisme de ses frères devant Dieu, comme ces derniers pourront compter, en contrepartie, sur sa protection et son appui.

Devant l’École Polytechnique d'Athènes, citadelle traditionnelle du radicalisme politique, des étudiants de gauche prononcent une harangue par haut-parleur. Toujours prêts à mettre leurs idées en pratique, les aspirants polytechniciens prirent la tête, en 1973, d’un mouvement visant à soulever l’opinion mondiale contre le gouvernement militaire de la Grèce — mais ce fut au prix de 25 morts et de dizaines de blessés.

Une telle alliance présente un inconvénient: elle peut être aussi ruineuse financièrement que profitable politiquement. Chaque mariage et chaque baptême créent au koumbaros l'obligation d'offrir un cadeau digne de la circonstance, de sorte que le politicien scrupuleux risque d’avoir à mettre la main au portefeuille jusqu’à deux ou trois cents fois par an. Cette pratique n’est d’ailleurs pas une nouveauté. Au début du siècle, le Dr William Miller, correspondant à Athènes du Morning Post, de Londres, faisait cette remarque: «Un homme d’État éminent, qui fut à plusieurs reprises Premier ministre, a englouti sa fortune dans la politique; un autre y a laissé une bonne partie de la sienne, et tous se ruinent en entrant dans la carrière parlementaire. L’une des charges les plus onéreuses pour le candidat est d’être le parrain des enfants de ses électeurs. On assure que M. Ralles (personnalité influente de l’époque) compte dans l’Attique un millier de filleuls, auxquels sans nul doute il doit en partie sa popularité considérable dans cette région, un autre personnage, qui ne siège pas actuellement au Parlement, en aurait paraît-il deux cents; chaque filleul coûte au candidat de 30 à 50 drachmes, souvent plus.»

L’homme politique doit se montrer serviable non seulement envers ses frères devant Dieu mais aussi vis-à-vis des électeurs qui le sollicitent. Quelle que soit son étiquette, il est considéré avant tout comme un dispensateur de faveurs, et plus il sera généreux plus il aura de chances de recueillir des suffrages. Cela ne signifie pas nécessairement qu'il soit accessible aux pots-de-vin: l’honneur personnel, le philotimo si l’on préfère, fait en effet une distinction capitale, même si elle est un peu vague, entre les simples combinaisons et la corruption caractérisée. Ce marchandage n'implique pas chez lui un manque d’idéal politique, mais montre à coup sûr qu’il doit savoir tirer parti des événements avec autant de flair que n'importe quel richissime armateur du Pirée.

Disponible personnellement en toutes circonstances, le politicien doit en outre pouvoir procurer un emploi au chômeur, un toit au sans-logis, un lit d’hôpital au malade, une bourse à l’étudiant ambitieux, un visa à l’émigrant. S’il exerce la profession d'avocat — et c’est souvent le cas —, à lui de défendre gratuitement le plaideur indigent! Bref, il lui faut se présenter comme le bienfaiteur de chacun, en alliant l’aura de bonté du prêtre au charisme cynique du brasseur d’affaires.

Pourquoi, me suis-je souvent demandé dans ma candeur anglo-saxonne, les hommes s’astreignent-ils à un rôle aussi pénible alors que, pour jouer les Premiers ministres, il leur suffit tout simplement d’entrer dans le kafènéion le plus proche? Si vraiment la carrière politique ne réserve rien d’autre qu’un travail de titan, des sacrifices financiers et la certitude d’un ulcère, pourquoi donc Athènes regorge-t-elle d'autant de candidats à la députation que de vestiges de l’art antique? La réponse est aisée : en Grèce, la politique vient en tête des industries du spectacle et pour le citoyen la voie royale qui mène tout droit au succès et au vedettariat passe nécessairement par le palais poussiéreux de la place Syntagma où siège actuellement le parlement grec.

On peut se poser une autre question: comment explique-t-on que dans ce

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pays la politique et ceux qui sacrifient à ce culte fassent recette à ce point? Pour comprendre ce phénomène, il faut, à mon avis, prendre en considération la nature même de la société hellénique, curieusement avide de compétition. Il y a plus de deux mille ans, l’historien Thucydide émettait au sujet de ses concitoyens athéniens la remarque suivante: «La modération passait pour le masque de la lâcheté; l’homme d’esprit assez ouvert pour embrasser tous les aspects d’une situation était jugé totalement inapte à l’action, mais le coup de tête impulsif passait pour un trait de mâle assurance.»

Aujourd’hui, Thucydide n’aboutirait vraisemblablement pas à une conclusion différente. Il n'existe pas, à ma connaissance, de peuple plus grégaire ni d’ailleurs plus farouchement individualiste que les Grecs. Ils mettent dans leurs rapports sociaux une combativité de gladiateurs débouchant souvent sur l'affrontement et la violence. Leur vision de la vie ressemble à celle des fous du volant dans le centre d’Athènes: toujours à l’affût de rivaux éventuels, ils ignorent sciemment les risques de collision. Ce qu'ils aiment par-dessus tout, c’est l’ivresse de la compétition, et rien ne répond mieux à cette passion que les combats auxquels ils se livrent dans l’arène politique.

On a comparé les discordes chroniques de la Grèce moderne aux rivalités qui opposaient perpétuellement les cités-états de l’Antiquité. Il est certain que les conséquences en sont tout aussi désastreuses. La fin de la domination turque ne date que de cent cinquante ans environ, et pourtant le pays à connu depuis dix coups d’État militaires importants, une guerre civile effrovable, une occupation étrangère. La lutte pour l’indépendance avait à peine commencé que les Grecs se livraient déjà à leur passion séculaire pour les querelles intestines. Quelques mois après le soulèvement de 1821, ils n'avaient pas institué moins de trois «assemblées nationales» qui se concurrençaient âprement. Lorsque l’indépendance fut enfin chose acquise en 1829, les luttes fratricides avaient considérablement alourdi le bilan de la querre contre les Turcs.

Le premier dirigeant du nouvel État grec, l’infortuné Jean Antoine Capo d’Istria, fut assassiné en 1831. Les trois puissances protectrices — la France, la Grande-Bretagne et la Russie — décidèrent alors d'imposer à leur turbulente pupille un tuteur royal de leur choix. Pressenti, le prince Léopold de Saxe-Cobourg refusa la couronne de Grèce en prophétisant: «Celui qui deviendra roi de ce pays fera bien de tenir sa valise prête.» Le choix tomba finalement sur le jeune prince Othon de Bavière. Comme Othon (on le rebaptisa Othon [) n’était l’élu d'aucune des factions rivales, il avait peu d’amis dans leurs rangs. En revanche — élément plus favorable —, il n’y comptait guère d’ennemis non plus. Aussi les premières années de son règne se passèrent-elles dans un calme agréable, mais trompeur.

L'événement le plus sensationnel se produisit le 7 décembre 1835; ce jour-là, un navire de guerre britannique appareilla soudain du Pirée et fit route à toute vapeur sur Nauplie (Navplion), le petit port du Péloponnèse dont Capo d’Istria avait fait naguère sa capitale provisoire. Les Athéniens s’imaginèrent aussitôt qu’une insurrection venait d’y éclater ; mais quelle ne fut pas leur déception, lorsqu'ils connurent la véritable raison du départ

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Avides de connaître les dernières nouvelles politiques, les Ath

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précipité du navire britannique ! Le roi Othon avait tout simplement décidé d’abandonner son traditionnel uniforme bavaroïis pour le costume national grec. Le meilleur tailleur se trouvant à Nauplie, le bateau anglais avait reçu mission d’aller le chercher pour l’amener sur le champ à Athènes.

Pour la majorité des Grecs, l’empressement avec lequel le roi adopta leur costume traditionnel importait moins que son éventuelle aptitude à modifier les frontières du pays. Les puissances protectrices avaient délibérément restreint les dimensions du nouvel État, en se disant que, plus la nation grecque serait petite, moins elle ferait de bruit. En fait, elles n'auraient pu trouver solution plus contraire à leurs intérêts. En laissant les populations helléniques de l’Épire, de la Thessalie, de la Macédoine, des îles égéennes et de la côte occidentale de l’Asie Mineure sous la domination ottomane, elles avaient exaspéré le sentiment nationaliste et posé une bombe à retardement, dont les déflagrations allaient se poursuivre fort avant dans le xx: siècle. Ce sentiment trouva son expression dans une sorte de panhellénisme révolutionnaire — «la Grande Idée» —, qui ne visait rien moins qu’à la création d’un nouvel Empire byzantin centré sur Constantinople.

La Grande Idée n’eut pas plus fervent zélateur que le roi Othon lui-même: il passait la majeure partie de son temps à inciter — vainement d’ailleurs — les Grecs de l'extérieur à renverser leurs maîtres ottomans et à s'intégrer à son minuscule royaume. Cependant, la popularité qu'il s’assurait en exploitant ainsi le sentiment national était de plus en plus éclipsée par le mécontentement qu’engendraient ses méthodes autocratiques de gouvernement. En septembre 1843, les vétérans de la guerre d’Indépendance, qui se sentaient particulièrement frustrés par suite de leur éviction du pouvoir, montèrent un coup d’État militaire — le premier dans les annales de la Grèce moderne. Un bataillon d’infanterie de la garnison d’Athènes obligea le roi à doter le pays d’une Constitution et d’une Assemblée nationale.

Si, théoriquement, la Grèce devenait une démocratie parlementaire, pratiquement, elle restait néanmoins une monarchie absolue. Othon opposait son veto aux lois qui lui déplaisaient et usait de son droit de nommer et révoquer les ministres pour mettre ses partisans à la tête du pays. Cette politique fut efficace tant qu’il eut affaire aux hommes d’âge mûr et relativement frustes qui avaient combattu pour la Libération; mais les années 1850 virent apparaître une génération nouvelle de politiciens autrement redoutables. Leur champ de manœuvres était l’université d'Athènes, créée en 1837 et située à proximité du palais royal. Ce voisinage inspira un jour un trait d’ironie mordante à un vieux résistant, assez vif de tempérament, qui, se trouvant à l’université et regardant le palais, fit cette prophétie que l’avenir devait largement confirmer: «Ceci dévorera cela!»

Tout en ranimant le culte de la Grande Idée, les étudiants relancèrent les tentatives subversives à l'encontre du souverain. Influencés par le courant libertaire de la Révolution française, ils bombardaient la presse athénienne de manifestes appelant à l’émeute pour renverser le régime. «Une révolution sans effusion de sang est un champ de bataille sans morts, une musique privée d'harmonie, proclamait de façon sinistre un tract. La révolution doit être baptisée dans le sang.»

L’agitation connut un regain d'intensité en 1859, lorsque les Italiens prirent les armes pour arracher leur indépendance à l’Autriche. Ayant mené le même combat, le peuple grec éprouvait une sympathie naturelle pour la cause italienne, mais le roi Othon soutenait son frère de race, l’empereur d'Autriche. Pour manifester leur indignation, les étudiants grecs tentèrent d’assassiner l’épouse du roi, la reine Amélie, d’origine russe, puis, en 1862, un certain nombre de garnisons de province se soulevèrent, mais en vain. La même année, en octobre, étudiants et intellectuels fomentèrent une insurrection générale, et cette fois Othon dut abdiquer.

S’étant débarrassés d’un monarque étranger, les Grecs s’empressèrent de demander aux puissances protectrices de leur en procurer un autre. La tâche n’était pas facile. Finalement, le choix tomba sur un jeune prince de dix-huit ans, Guillaume Georges, second fils du roi de Danemark, que l’on couronna Georges [*', avec le titre, non plus de roi de Grèce comme son prédécesseur, mais de roi des Hellènes. Les Grecs en conçurent une vive satisfaction car, dans leur esprit, cette modification signifiait que tous les Hellènes, sans considération de frontières nationales, étaient désormais officiellement sujets de la Couronne de Grèce. Ils eurent encore un autre motif de satisfaction; en effet, pour marquer l’avènement du souverain, la Grande-Bretagne décida de leur céder les îles ioniennes.

Dans les premiers mois du nouveau règne, on dota le pays d’une Constitution nettement plus libérale, et certains esprits optimistes purent ainsi se persuader que l’adoption de règles démocratiques engendrerait des attitudes libérales. Cependant, ils furent bientôt détrompés; en effet, lorsque les politiciens n'étaient pas occupés à acheter ou à intimider les électeurs, ils s’efforçaient de contrarier, voire de saper, l’action du Premier ministre; de 1864 à 1908, des élections générales eurent lieu en moyenne tous les deux ans et des nouveaux cabinets se succédèrent tous les neuf mois.

Sans cesse accaparés par la lutte qu’ils devaient soutenir pour survivre, les ministères successifs n'avaient quère le temps de s’attarder aux fastidieux détails de gestion. «Tout le progrès accompli depuis quelques années dans la capitale est uniquement dû à l'initiative individuelle», écrivait un voyageur français, Henri Belle, qui vint à Athènes en 1874. «Quand on veut se rendre compte de la part qui revient dans ces embellissements au gouvernement, on s'aperçoit avec surprise qu’elle est presque nulle, et que bien souvent l’action des particuliers est plutôt entravée. Les rues sont mal entretenues, ravinées, défoncées par les pluies qui entraînent la terre et laissent à découvert d'énormes cailloux sur lesquels cahotent et se brisent les voitures. Certaines voies sont absolument impraticables. Les trottoirs, sur des points trés fréquentés et dans les quartiers les plus luxueux, sont si mal nivelés que, pendant la nuit, on manque vingt fois de se rompre le cou.

Des collèges, des hospices, des crèches, des gymnases ont été fondés en nombre trop considérable peut-être, et souvent, il faut le dire, par un mobile de vanité autant que de patriotisme. On consacre une forte somme pour élever un de ces établissements, sans songer qu’il en existe déjà plusieurs, vides et sans emploi. On veut construire grand et graver en lettres d’or son nom sur le frontispice; on ne songe qu’à paraître.»

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Ce tableau, commandé par le général Makriyannis, l’un des chefs de la guerre d’Indépendance, montre Athènes assiégée par l’armée turque.

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En dépit de ces constatations moroses, H. Belle n’était nullement pessimiste. «Une impulsion nationale bien réglée et bien dirigée, assurait-il, pourra être d’un puissant secours pour un gouvernement patriote et intelligent.» Par malheur, les gouvernements qui devaient se succéder pendant un demi-siècle allaient se montrer plus patriotes qu'intelligents et l'impulsion nationale se perdre däns toutes sortes d'entreprises futiles visant à faire de la Grande Idée une glorieuse réalité.

Le panhellénisme recrutait ses apôtres principalement parmi les étudiants et les anciens de l’université d'Athènes, dont un grand nombre venait des territoires de langue hellénique situés hors des frontières du royaume. «C’est chez ces intellectuels athéniens, avocats et docteurs de la “Graecia irredenta” que la flamme du patriotisme brûle le plus ardemment», écrivait le Dr Miller, correspondant à Athènes du Morning Post, quotidien londonien. «Il n’y a pas lieu de s'étonner outre mesure si l’on ne châtie pas des étudiants qui se livrent à des manifestations politiques. Mais pour être le foyer de l’hellénisme de la péninsule balkanique et de régions plus lointaines, l’université d'Athènes n’en est pas moins un objet de terreur pour les hommes politiques.»

La Grande Idée subit sa première et véritable épreuve en 1897, lorsque, après l’insurrection de la Crète, on proclama l’énosis — c’est-à-dire l’union — entre la grande île et la Grèce: Comme il fallait s’y attendre, les Turcs réagirent et le gouvernement grec se mit sur le pied de guerre. Tandis que le fils cadet du roi, le prince Georges, allait au secours de la Crète à la tête d’une expédition navale, le prince héritier, Constantin, prenait le comman:demment d’une armée et franchissait la frontière septentrionale de la Turquie. Les Grecs, mal préparés, n'étaient malheureusement pas de taille à lutter contre un adversaire parfaitement exercé; trente jours suffirent pour que leur campagne se soldât par une défaite humiliante. Non seulement la Grèce fut-elle contrainte de payer des réparations de guerre d’un montant de 100 millions de francs-or, mais elle dut encore abandonner à la Turquie certains territoires frontaliers.

Tandis que la nation vacillait sous le choc de la défaite militaire et du désastre financier, les politiciens recommençaient à se quereller dans le plus grand désordre. Les débats à la Chambre étaient si tumultueux qu'ils se terminaient fréquemment par des duels. Les députés n'avaient pas le privilège du sectarisme. Un jour qu’elle visitait un hôpital au Pirée, la reine Olga — l'épouse du roi Georges — suggéra d'installer un malade auquel elle s'intéressait dans un lit où, à son avis, il serait plus à son aise. Impossible, lui répondit-on; deux partis politiques s'étaient mis d'accord pour se partager l’hôpital, et le lit qui avait la préférence de la reine se trouvait dans le fief du parti auquel précisément le malade n’appartenait pas.

La poudre parlait souvent à Athènes et cela ne contribuait guère à faire baisser la fièvre politique. «La loi proscrit la détention d’armes à feu, notait le Dr Miller, mais la loi est une chose et la pratique une autre. La plupart des gens que l’on voit dans les cafés portent sur eux des revolvers et, depuis que les francs-tireurs de 1897 ont vendu leurs armes, on peut s’en procurer facilement et à bon compte. En période électorale, comme au cours des fêtes

Un grand A, initiale d’«anarkia» (anarchie), badigeonné à côté d’un moulage de buste antique sur un mur de l’École Polytechnique, rappelle l’existence d’un des nombreux groupes rivaux d'étudiants militants.

de Pâques, on tire à l’aveuglette dans les rues, d’où de nombreuses victimes. En effet, dans les grandes circonstances, le Grec aime à extérioriser sa joie en se servant d’une arme, sans se soucier de savoir dans quelle direction le coup part. Je me rappelle qu’un matin de Pâques, à Olympie, le cuisinier de mon hôtel exhiba un Mauser, dont il s'empressa de vider le chargeur au petit bonheur la chance. Un journal athénien a observé, à propos de la consommation de viande de boucherie au cours des réjouissances pascales, qu’on avait tué “plus de Grecs que d’agneaux”»

En 1910, la Grèce parvint à un tournant décisif de son histoire avec l’arrivée au pouvoir d'Éleuthérios Venizélos. En cimentant une alliance balkanique assez puissante pour faire la querre aux Turcs, Venizélos réussit, en quatre ans à peine, à doubler le territoire et la population de son pays. Il avait acquis à sa cause l’Épire, la Macédoine et sa propre patrie, la Crète. Puis, en épousant celle des Alliés contre l’Allemagne et la Turquie pendant la Première Guerre mondiale, il revendiqua pour la Grèce la possession des territoires de langue hellénique d’Asie Mineure. En 1919, les troupes grecques firent leur entrée dans la ville de Smyrne, sur la côte occidentale de l’Asie Mineure. La Grande Idée parut alors sur le point de s’accomplir. Cependant, sous la conduite de Mustapha Kemal pacha — le futur Atatürk — Jes nationalistes turcs se rassemblèrent contre les Grecs et, en septembre 1922, leur armée enlevait Smyrne et la réduisait en cendres. Les Grecs qui réussirent à échapper au massacre s’efforcèrent de gagner la mer.

Au dire d’un historien grec, la perte de Smyrne fut un événement encore plus tragique que ne l’avait été en 1453 la chute de Constantinople: «La conquête turque de 1453 n'était pas parvenue à extirper la race grecque des régions d'Europe et d'Asie où elle avait vécu depuis l’aube des temps

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historiques, écrit-il. En revanche, la victoire turque de 1922 déracina et balaya tous les Grecs — pour ne rien dire des Arméniens qui partagèrent leur sort — des territoires d'Asie Mineure et de Thrace orientale où ils étaient installés depuis des siècles, et les chassa de l’autre côté de la mer Égdée, sans espoir de retour.»

L’incendie de Smyrne sonna le glas de la Grande Idée, et constitua aussi le point de départ d’une période fort tourmentée — elle devait durer près de quinze ans. Rois, Premiers ministres, présidents et dictateurs se succédèrent, s'égosillant à tour de rôle sur la scène politique. C’est au statisticien plus qu’à l'historien qu'il revient de calculer le nombre de soulèvements que connut la Grèce de 1922 à 1936. Toutefois, d’après une évaluation digne de foi, il y aurait eu «dix-neuf gouvernements différents, trois changements de régime. sept insurrections ou coups d’État militaires et d'innombrables séditions d'importance mineure dues à l’ingérence constante de factions militaires dans le gouvernement du pays. Ce carrousel politique s’arrêta finalement en 1936 avec l’arrivée au pouvoir d’un homme de fer — un militaire une fois de plus —, le général loannis Metaxas. En avril 1936, la Chambre lui accorda les pleins pouvoirs et poussa l’obligeance jusqu’à s'ajourner pour «cinq mois». Elle ne devait pas se réunir avant dix ans! Devant la menace d’une grève générale fomentée par les communistes, le roi acquit la certitude que la Grèce était au bord de la révolution et Metaxas n'eut aucune difficulté à instaurer, avec l’accord du souverain, la dictature absolue. Il interdit les partis politiques, suspendit les libertés constitutionnelles, et prononça la dissolution de la Chambre pour une période indéterminée. À ses concitoyens divisés par les factions, Platon avait lancé jadis cet avertissement: «L’excès de liberté, dans les États comme chez les individus, ne paraît conduire qu’à l'excès d’esclavage.»

Tout en étant l’admirateur des régimes dictatoriaux de l’Allemagne nazie et de l'Italie fasciste, Metaxas n’était pas disposé à voir la Grèce devenir une simple dépendance des puissances de l’Axe. En conséquence, il s’efforça de naviguer tant bien que mal entre les dictatures et les démocraties et, lorsque la Seconde Guerre mondiale éclata en septembre 1939, il proclama la neutralité de la Grèce. Toutefois, huit mois plus tard, dès que Mussolini entra dans la querre aux côtés d'Hitler, les Grecs comprirent que leur propre engagement dans le conflit n’était qu’une question de temps.

Je revins à Athènes à l’automne de 1940 pour y enseigner l’anglais en qualité de professeur associé; pendant de longues et chaudes soirées, nos conversations se ramenaient à une seule question: «Que va faire Mussolini et quand?» Les troupes italiennes avaient déjà envahi le pays voisin, l’'Albanie, et aucun de mes amis athéniens ne doutait que la Grèce fût leur prochain objectif. A l’aube du 28 octobre — date aujourd’hui commémorée en Grèce comme fête nationale —, l'ambassadeur d'Italie vint heurter à la porte de la demeure du général Metaxas à Kifissia. En pyjama et robe de chambre, Metaxas, impassible, écouta l'ambassadeur l’informer que les forces italiennes se voyaient dans l'obligation d'occuper certaines positions stratégiques en territoire grec, ce à quoi il répondit simplement: «Eh bien! c'est la guerre!»

Pour célébrer le Premier mai à l’athénienne, deux enfants se sont couronnés de fleurs des champs dont ils ont également décoré l’automobile familiale (en bas). Bien que les activistes de gauche organisent dans la capitale grecque des manifestations en cette traditionnelle fête du travail, c’est un des rares jours de l’année où les Athéniens oublient volontiers la politique, lui préférant quelques heures d'évasion à la campagne.

176/ La passion de la politique

L'ambassadeur n'avait pas eu le temps de transmettre la réponse de Metaxas que déjà les troupes italiennes, franchissant la frontière albanaise, pénétraient en territoire grec. Face à l’ennemi commun, les Athéniens oublièrent leurs querelles politiques et se précipitèrent dans les boutiques d'occasions de la rue Héphaïstos pour v acheter fusils et uniformes datant des guerres précédentes. J'entends encore mes étudiants chanter l’hymne national, aussi émouvant en cette circonstance qu'il devait l’être en 1821, lorsqu'il stimulait l’ardeur des soldats de l’Indépendance:

Vois maintenant tes fils D'un souffle impétueux Partir pour le combat

Vers la Liberté ou la Mort!

Une curieuse allégresse collective s’emparait d'Athènes, tandis que ses enfants marchaient vers le nord pour rejoindre l’armée grecque encerclée par l’ennemi à la frontière albanaise. «Le pire qui puisse nous arriver c’est d’être tués», me dit l’un d’eux. C’est par cette héroïque crânerie que les combattants loqueteux de la résistance grecque, mettant fin au mythe de l’invincibilité fasciste, refoulèrent les régiments mussoliniens et les pourchassèrent jusqu’en Albanie. En janvier 1941, Metaxas mourut — de mort naturelle — mais les Grecs n’en poursuivirent pas moins leur lutte opiniâtre. Il fallut l'intervention de l'Allemagne, dont les troupes firent leur entrée à Athènes le 27 avril, pour que le sort en décide autrement. En effet, trois semaines plus tard, le roi Georges et son gouvernement quittait la ville pour s'enfuir en Égypte, après une ultime et courageuse tentative de résistance dans l’île de la Crète.

La plupart des metaxistes et des royalistes les plus influents avaient pris le chemin de l'exil; les Grecs asservis durent donc chercher ailleurs leur inspiration politique. Promptement, le parti communiste lui offrit la sienne. Très faible numériquement, mais rompu à l’action clandestine par des années de répression sous le régime de Metaxas, il était parvenu, grâce à la discipline accomplie de ses cadres, à constituer en septembre 1941 une organisation de résistance, le Front national de libération (E.A.M.); déguisant très soigneusement sa filiation communiste, l’E.A.M. n'eut aucune difficulté à recruter des partisans parmi les milliers de patriotes grecs qui brülaient du désir de chasser l’envahisseur.

L'un des premiers et des plus audacieux actes de résistance fut l’œuvre d’un jeune communiste athénien, Manolis Glezos, qui arracha de l’Acropole le drapeau à croix gammée. Il ne fut guère question de suivre ce noble exemple pendant le premier et terrible hiver de l’occupation qui vit chaque jour 2000 personnes mourir de faim dans la seule ville d'Athènes; mais, dès le printemps de 1942, la résistance devint effective. Tout en organisant grèves, manifestations et sabotages à Athènes, l’'E.A.M. mit sur pied le Comité de l’Armée populaire (E.L.A.S.), qui eut pour mission de lancer des opérations de quérilla à partir des montagnes du Pinde.

La résistance à l’occupant allemand n’était cependant pas le but unique, ni même essentiel, des dirigeants de l’'E.A.M. Ils avaient pour principal objectif de s'assurer un monopole de puissance tel qu'aucune autre formation

politique ne serait en mesure de leur disputer la suprématie une fois les hostilités terminées. L’E.L.AS. devait donc non seulement mener la lutte contre l’ennemi commun, mais aussi se charger de mettre au pas un certain nombre d’autres organisations de francs-tireurs qui s'étaient constituées au printemps de 1942. On assista à la triste répétition des affrontements politiques, dont s'était jadis accompagnée la guerre de libération contre l’oppresseur turc: l’'E.L.A.S. se mit à éliminer systématiquement les résistants actifs qui refusaient de rallier le camp communiste. Cette campagne implacable s’avéra si efficace que, en avril 1944, l'EL.AS. n'avait plus en face d’elle que l’Armée grecque démocratique nationale (E.D.E.S.), qui se cramponnait à une petite parcelle de territoire dans l’Épire.

Avant ainsi absorbé ou liquidé toute autre opposition potentielle, les dirigeants communistes de l’'E.A.M./E.L.ASS. avaient les mains libres pour mettre à exécution la seconde partie de leur programme: installer à Athènes un gouvernement «populaire» avant l’arrivée des troupes alliées. Chose étonnante, ils préférèrent s'associer à un gouvernement d’unité nationale dirigé par un démocrate, Georges Papandréou, et acceptèrent de placer leurs forces armées sous commandement britannique. Ils facilitèrent ainsi la tâche des Alliés qui purent, sans effusion de sang, occuper Athènes et la majeure partie de la Grèce, tandis que les Allemands refluaient vers le nord.

Pourquoi les communistes décidèrent-ils de changer ainsi de tactique, alors que le pouvoir absolu était presque à portée de leur main? Cela reste un mystère. S'inclinèrent-ils devant des pressions soviétiques ? Calculèrentils qu’il leur serait plus facile de saper le gouvernement Papandréou de l’intérieur que de le combattre ouvertement de l'extérieur ? Quoi qu’il en fût, il devint vite évident qu'ils s'étaient lourdement trompés. L'influence des ministres communistes au sein du gouvernement se révéla négligeable; mais lorsque Papandréou ordonna le désarmement et la dissolution des formations de résistance, les dirigeants de l’E.A.M./E.L.AS. revinrent rapidement à leur politique initiale, consistant à s'emparer du pouvoir par la force. Le conflit éclata à Athènes le dimanche 3 décembre, après que la police eut tiré sur des manifestants de gauche, place Syntagma. De puissantes unités de l’'E.L.AS. s'étaient déjà avancées dans les faubourgs et, en moins de quinze jours, les troupes britanniques et les forces gouvernementales grecques, très inférieures en nombre, se trouvèrent parquées dans un petit périmètre défensif au centre de la ville.

Le caricaturiste anglais Osbert Lancaster, qui servait dans l’unité britannique chargée de défendre l’Acropole, contemplait du haut de la citadelle le spectacle de la ville assiégée. Il écrivit: «Le vacarme assourdissant d'Athènes — Je fracas des tramways, les cris perçants des marchands ambulants, le chant des coqs dans les cours —, ce tintamarre habituel qu’en temps normal l'oreille perçoit comme s’il existait hors de son cadre et, pour ainsi dire, dans un espace vacant, avait cessé, et le calme qui régnait maintenant était plus accentué que brisé par le feu roulant des mitrailleuses qui crépitaient dans les rues juste au-dessous de nous, par les explosions que l’on entendait du côté de Patissia (où les communistes faisaient sauter des maisons pour élever des barricades) et par ce chuintement particulier, qui tient à la fois du

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sifflement et du déchirement d’une étoffe, que font les obus en passant au-dessus de votre tête. Quelque part, au-delà de la place Omonia, un ensemble de bâtiments brûlait, un dépôt d'essence sans doute, à en juger d’après la grande colonne de fumée noire et grasse qui se détachait sur la neige des montagnes, au loin. Derrière le Théséion, des obus de mortier tombaient avec une régularité monotone sur une maison d’angle, à proximité de l’arrêt du tramway, et la poussière qui s’en élevait formait des nuages d’un blanc jaunâtre, ronds et denses, qui restaient en suspens dans l’air pendant cinq bonnes minutes avant de se disperser.

«Sur l’Acropole même, quelques gendarmes qui avaient le coup de feu facile gardaient, avec une insouciance simulée, la porte basse de la citadelle. Le long du mur de Thémistocle, une pile de caisses de munitions montrait qu’une mitrailleuse avait été postée là tout récemment. Le musée était vide, à l'exception de quelques moulages sales qui contemplaient un amoncellement de détritus d’origine militaire. Dominant le tout, le Parthénon s’affirmait toujours comme un symbole d’absolue vérité, un symbole que ne pouvaient déshonorer les barricades dressées à la hâte avec les blocs de marbre provenant de ses colonnes et de ses caissons, et continuait de vivre à son rythme propre, indifférent aux fusées et au feu des mortiers.»

Bien qu'ils fussent désespérément à court de vivres et de munitions, les défenseurs d'Athènes réussirent à tenir jusqu’au Nouvel An; l’arrivée d'Italie de puissants renforts britanniques modifia alors l’équilibre militaire en leur faveur. Après six mois ou presque d’une lutte sanglante où l’on se battit maison par maison, le cessez-le-feu intervint le 15 janvier 1945. La bataille d'Athènes se soldait par 11 000 morts et des dégâts matériels évalués à l’époque à 250 millions de dollars. A la conférence de paix qui se tint en février, l’E.L.AS. accepta d’être désarmée et le gouvernement grec s’engagea à organiser des élections, puis un plébiscite sur le problème à nouveau controversé de la monarchie.

Les Grecs ne semblaient avoir désormais le choix qu’entre deux solutions: les communistes ou le roi. Les élections de mars 1946 donnèrent aux royalistes une victoire décisive et, six mois plus tard, 69 p. 100 des électeurs se prononcèrent pour le retour du roi Georges Il. Imputant leur échec à la fraude électorale et à des manœuvres d’intimidation, les communistes tentèrent encore une fois de se rendre maîtres du pays par la force. Bien que soutenue par les États voisins du Nord récemment gagnés au communisme — l’Albanie, la Yougoslavie et la Bulgarie —, cette nouvelle insurrection ne trouva guère d’écho dans la population grecque. Les insurgés reçurent un autre coup lors de la proclamation, en mars 1947, de la doctrine Truman, en vertu de laquelle le gouvernement grec obtint des États-Unis une aide financière massive et un important matériel militaire.

Le maréchal Tito, chef de l’État yougoslave, et le président Truman, réglèrent le sort de ce que les communistes appelaient le «troisième round». En juin 1948, ce dernier rompait avec l’Union soviétique; l’année suivante, il décida la fermeture de la frontière gréco-yougoslave. L’Albanie et la Bulgarie ne pouvaient, ni l’une ni l’autre, compenser la perte des bases de ravitaillement dont les insurgés avaient disposé en Yougoslavie; et, en

Au cours des troubles de l’hiver 1944-45, qu’on appela la «bataille d'Athènes», des soldats britanniques surveillent étroitement des rebelles communistes qu'ils viennent de capturer. L’affrontement commença

le 3 décembre, lorsque les communistes tentèrent d’arracher le pouvoir des mains des républicains, à la suite du retrait des forces allemandes d'occupation. Il dura jusqu’à l’arrivée de renforts britanniques, qui retournèrent la situation six semaines plus tard en faveur du gouvernement.

octobre 1949, la résistance communiste finit par s'effondrer. Les trois années de guerre civile avaient coûté à la Grèce 150 000 vies humaines et le peu qu'il lui restait de ses structures administratives et économiques.

Indirectement, le coût fut encore plus élevé. 100 000 communistes, au bas mot, allèrent chercher refuge de l’autre côté des frontières septentrionales. En outre, 750 000 personnes durent abandonner leurs villages: certaines fuvaient la bataille, d’autres étaient expulsées par les forces gouvernementales de sécurité qui pourchassaient les formations communistes. Il en résulta à Athènes et dans d’autres grandes cités grecques un surpeuplement effroyable. Devant tout le mal que la nation grecque s'était elle-même infligée, l'écrivain Nikos Kazantzakis eut cette réflexion: «Les loups ne se mangent pas entre eux, les Grecs, si.»

Tandis que le pays luttait pour sa survie, les politiciens se lançaient une fois de plus dans une course endiablée aux portefeuilles. De 1945 à 1952, on vit se succéder plus de vingt gouvernements différents: leur durée moyenne était de cent cinquante jours. «Est-il réellement impossible», demandait le journal Kathimèrini deux ans après la fin de la guerre civile, «d’arriver à faire dans ce pays quelque chose de sain, d’honnête, de sincère ?» Déçus par les vieux partis politiques, les Grecs se tournèrent vers le général Alexandre Papagos qui avait commandé l’armée en 1940 dans la guerre contre l'Italie,

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puis dirigé les opérations contre les communistes en 1949. Faisant figure de De Gaulle grec, il fonda un parti à l’image du Rassemblement du peuple français — le Rassemblement hellénique — et remporta une victoire écrasante aux élections générales d'octobre 1952.

L’accession de Papagos à la tête du gouvernement marqua non seulement le début du relèvement économique d’une Grèce sortant de la guerre, mais inaugura aussi une décennie de paix politique sans précédent dans les cent vingt années qui s'étaient écoulées depuis l'indépendance. Cela ne devait naturellement pas durer. En 1965, le nouveau roi, le jeune et populaire Constantin — il avait vingt-quatre ans — entra violemment en conflit avec son Premier ministre, le vénérable mais versatile Georges Papandréou, sur la question du commandement des forces armées. Bien entendu, leurs partisans respectifs se jetèrent dans la bataille et, après deux ans de soulèvements populaires et de désordres parlementaires, une junte de colonels obscurs s'empara du pouvoir.

Hélène Vlachos, qui en raison de son opposition au nouveau régime militaire devait pendant près de trois mois être mise aux arrêts à domicile, a fait le récit des heures étranges qui suivirent immédiatement le coup d’État: «On vit apparaître des soldats et des officiers en armes; ils formèrent des cordons et se mirent à arrêter voitures et piétons. Des véhicules blindés se déversaient dans les avenues du centre, et la nuit résonnait de leur fracas métallique. Des civils, furieux, protestaient bruyamment et les automobilistes, surpris de se trouver soudain devant des rues barrées, faisaient un concert strident de klaxons. Les commandements rauques et brefs des militaires étaient entrecoupés par le son aigu des voix qui demandaient ce que cela signifiait. Les bruits familiers de la ville n'étaient plus les mêmes et ce changement avait quelque chose de bizarre. Tout paraissait faux et artificiel, comme si on avait procédé, par erreur, au mixage de la bande sonore d’un film de guerre et d’un documentaire sur la vie nocturne d’une cité paisible. «Nous vîimes des chars, monstres pesants couverts de boue, s'avancer lentement pour aller prendre position en face du ministère des Affaires étrangères; des soldats sautèrent des tourelles et allèrent droit à l’agent de police qui se tenait à l'entrée et prirent sa place. “Ce sont des Grecs”, demandai-je à mon mari, stupidement. “Bien sûr que ce sont des Grecs, répondit-il. Qui d’autre veux-tu que ce soit ?”»

Tout en proclamant leur attachement aux valeurs traditionnelles de la «civilisation chrétienne hellénique», les colonels suspendirent le Parlement, interdirent l’activité politique et arrêtèrent les opposants éventuels. Outre les centaines de personnes qu'ils emprisonnèrent sur le continent, ils internèrent environ 6000 «dissidents», dans l’île égéenne de Yioura.

Quoi qu’il en fût, après deux années d’anarchie politique, l'humeur du pays était plus à l’apaisement qu’à la résistance. En se promenanit dans Athènes le lendemain du coup d’État, Mme Vlachos constata que les gens ne faisaient montre d’aucune sorte d’inquiétude, ne paraissaient aucunement préoccupés. Ce n'était une victoire pour personne, ni pour un homme ni pour un parti, c'était la défaite complète des politiciens de toute obédience, le renversement d’une situation qui, à l'évidence, n’avait pas la faveur de la

La marionnette nationale

C’est dans les théâtres d’ombres où, traditionnellement, des marionnettes représentent des scènes cocasses de démêlés entre gouvernants et gouvernés, que se manifeste le plus gaiement la liberté d’expression politique à Athènes. En général, dans ces théâtres, qui se transmettent de père en fils depuis des générations, l’animateur assure à lui seul le spectacle: il fabrique ses personnages avec de la peau de chèvre et du carton, les manipule derrière un écran transparent, interprète les différents rôles et introduit des allusions politiques dans les dialogues.

La plupart des pièces se situent à l'époque de l'occupation turque et narrent les aventures de Karagiozis, petit pantin rebelle, au dos bossu, au nez difforme et aux énormes pieds nus. Karagiozis a comme atout principal son bras droit — cinq fois plus long que son bras gauche —, dont il se sert pour satisfaire son gros appétit et harceler ses ennemis turcs, qu’il parvient également à berner par ses vantardises, ses mensonges, ses filouteries et ses larcins.

Le théâtre d’ombres connut son âge d’or dix ans avant la Seconde Guerre mondiale, où l’on dénombrait une centaine de montreurs de marionnettes ambulants; aujourd’hui, il n’en reste que quelques-uns à Athènes, car ce genre de distraction doit affronter la concurrence du cinéma et de la télévision. Mais la saga de ce vaurien de Karagiozis attire toujours un public nombreux, et les socioloques reconnaissent dans ce personnage l’incarnation de l'esprit frondeur du peuple grec face à l'oppression.

Dans la coulisse, le montreur prépare le pantin Karagiozis, tandis qu’un Turc attend sur une chaise.

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Pendant la représentation, le montreur

(à l’arrière-plan) actionne les marionnettes sur l'écran et leur prête sa voix, tandis qu’un jeune assistant prépare un autre personnage pour son entrée — il assure aussi les effets sonores.

Au crépuscule, un public fasciné suit un spectacle d’ombres, qui se déroule dans un décor typique: la cabane branlante de Karagiozis à gauche sur l’écran, et le palais couronné de tours du pacha turc à droite.

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majorité du pays. On l’acceptait avec philosophie: «Laissons-les tenter l'expérience», tel était le sentiment du moment.

Ce sentiment changea bientôt, lorsque les colonels se mirent à développer et consolider le sinistre appareil de leur tyrannie. Ils imposèrent une censure rigoureuse aux journaux et les contraignirent de publier les communiqués du service de presse de la junte; ils expurgèrent les tragédies et les comédies du théâtre classique; ils en firent disparaître toute allusion politique douteuse. Les fonctionnaires, avocats et enseignants qui déviaient de la ligne officielle étaient passibles de révocation immédiate et les étudiants soumis à des tests de «loyalisme». Des garçons chevelus et des filles en mini-jupe furent condamnés pour «dégénérescence morale».

C’est de juillet 1967 que datent mes premières impressions concernant le régime des colonels. Ma mission étant de créer une association athénienne des anciens étudiants de l’université Columbia, j'estimai préférable d'éviter toute question sur la junte. Or, mes amis grecs n'avaient pas d’autre sujet de conversation! Sans distinction d'opinions politiques, ils dénonçaient unanimement ceux qu’ils appelaient les traîtres à la cause de la liberté. Un soir, nous nous rendîmes en petit nombre dans une taverne du quartier de Plaka; il s'y produisait une chanteuse, réputée pour sa verve satirique et mordante à l'encontre du gouvernement en exercice. En principe, la loi interdisait tout spectacle, passé minuit, dans les lieux publics; aussi des personnes qui s'étaient portées volontaires pour faire le quet nous avertirent-elles de l’arrivée imminente de la force publique. Déconcertés et embarrassés par le silence franchement hostile qui les accueillit, les trois officiers de police prirent le parti de battre en retraite; à peine eurent-ils le dos tourné que l’assistance entonna l’un des airs défendus. Si les représentants de la loi durent certainement nous entendre — ils étaient encore à portée de voix —, ils ne rebroussèrent néanmoins pas chemin.

Paradoxalement, la menace d’un nouveau conflit avec la Turquie libéra la Grèce de la dictature. Le danger se présenta en juillet 1974, lorsque les colonels voulurent s'emparer de Chypre en tentant vainement un coup de force contre le président de la République chypriote, l'archevêque Makarios. Depuis des années, la minorité turque de l’île était à couteaux tirés avec la majorité grecque. Devant la perspective d’une mainmise d'Athènes sur Chypre, les Turcs se hâtèrent d'y envoyer des troupes. Peu soucieux de courir le risque d’un conflit de grande envergure avec la Turquie, les commandants des forces armées grecques non seulement refusèrent d’intervenir en faveur des Chypriotes grecs, mais invitèrent également la junte à s’effacer et à laisser la place à un gouvernement de civils. Après sept années de despotisme implacable, les colonels avaient atteint le bord de l’abîme.

Leur chute fut annoncée officiellement à la radio le 23 juillet 1974 à 7 heures du matin. À 8 heures, plus de 50000 Athéniens en délire se pressaient place Syntagma pour fêter le retour de la démocratie. La foule affluait, de plus en plus dense, dans une explosion de vivats et de chants qui créait une impression d’hystérie collective. Cette marée humaine — elle dépassait à présent les 100000 personnes — ne tarda pas à refluer dans les rues, paralysant la circulation. Le drapeau bleu et blanc de la nation grecque

surgissait de partout, et ceux qui pouvaient approvisionner cette masse exaltée en drapeaux et en effigies de dirigeants politiques faisaient des affaires d’or. Comme le joyeux cortège passait devant la Métropole — la cathédrale d'Athènes —, un prêtre fort avisé en sortit pour vendre des cierges et, quand la nuit commença à envelopper la scène, on vit de petites flammes vacillantes danser par myriades dans la foule.

Constantin Caramanlis, qui avait été Premier ministre pendant les années calmes, accepta de former un gouvernement d’union nationale; en novembre, son parti, la Démocratie Nouvelle, remportait une victoire retentissante aux élections générales — les premières depuis dix ans. Le peuple ne témoigna pas semblable enthousiasme au roi Constantin, qui s'était exilé en 1967 après l’échec de son coup d'État. Pendant huit mois en effet, il avait laissé les colonels agir en son nom; en décembre 1974, les Grecs se prononçaient, à plus de deux contre un, pour l’abolition de la monarchie.

En dépit du caractère hautement passionnel de la pièce, l’intrique était on ne peut plus familière: une junte militaire qui s'empare du pouvoir et qui le perd par la suite, un roi porté au pinacle et détrôné l'instant d’après, un gouvernement démocratique qui tente une nouvelle expérience avec la certitude que ses adversaires lui règleraient volontiers son compte en un clin d'œil. Le scénario de la tourmente politique se répète sans cesse, non pas seulement depuis l'Indépendance, mais depuis le jour où Athènes est devenue une puissante cité-état, il y a de cela trois mille ans. Sa réputation à cet égard était déjà légendaire à l’époque où l’orateur romain Cicéron, qui visita Athènes dans sa jeunesse en 92 av. J.-C., déplorait «la témérité des assemblées populaires» et la leuitas (la légèreté) avec laquelle les Athéniens exilaient d’éminents hommes politiques, en les couvrant de mépris après les avoir portés aux nues. Plus de deux mille ans après ce jugement sévère, Constantin Caramanlis a dit la même chose, et avec d’autant plus de force qu'il est une victime en puissance de cette même levitas: «De nos jours, il n'existe pas de Messie; et si par hasard nous croyons en avoir trouvé un, nous ne tardons pas à nous retourner contre lui. Voilà précisément ce qui nous caractérise, nous autres Grecs, depuis les temps antiques. Nous sommes experts dans l’art de faire des idoles, non pour les adorer, mais pour avoir le plaisir de les détruire.»

D DMUNERS

Une atmosphère villageoise

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