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CHAPITRE XII

LA VILLH MODERNE

l'hoto Hlwmaidi!

Quand le jeune royaume de Grèce, fondé en 1834 V^^ Ihéroïsme des Pallikares et par les bons offices d'une diplomatie philhellène. eut élu pour capitale l'humble bourgade gréco-albanaise, dont les trois cents masures se tassaient au nord de l'Acropole, les esprits positifs critiquèrent ce choix. Un grand nom et d'immortels souvenirs ne suffisent pas, disaientils, à créer un organisme viable et moderne. Il y avait d'autres villes, mieux qualifiées par leur importance ou par leur situation : Xauplie. Patras, Tripolitza. Livadie, Corinthe. Appartenant toute à l'histoire, Athènes ne serait jamais qu'une capitale archéologique.

Or, moins de cent ans après, qu est-il advenu de ces pronostics pessimistes? C'est qu'Athènes, plus que jamais attirante par la multitude et l'éclat de ses trésors d'art, nous étonne aussi par le miracle de sa vitalité. La logique des faits s'est chargée de ratifier l'enthousiasme tout sentimental de ses fondateurs. La voix du cœur leur avait parlé le langage de la froide raison. Ce fut un Ijon calcul, cju'ils firent d'instinct, dans un élan de confiance patriotique Leur clairvoyance plus psvchologique qu'utilitaire, en taVjlant sur l'impondérable, a vu plus juste que les réalistes, dupes des apparences matérielles. Ils s'étaient dit que la Grèce

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moderne ne trouverait pas de plus puissante sauvegarde que son passé, cher à la fois aux Hellènes d'aujourd'hui et aux consciences éclairées du monde entier. Athènes n'était-elle pas pour l'hellénisme renaissant le point de ralliement de toutes ses énergies, pour l'humanisme eurol^érn 1(- lieu commun c le toutes les sympathies philhellènes ? En Grèce, son nom la jjlaçail au-dessus des rivalités particularistes ; aux yeux du monde, il masquait de son prestige la misère des réalités. Mais il s'est trouvé que le passé garantissait à la ville nouvelle des destinées dont aucune autre ville du royaume n'eût pu escompter le retour avec la même foi. C'est que les causes permanentes de la fortune de l'ancienne Athènes allaient agir de nouveau au proiit de l'Athènes moderne, grâce au privilège indestructible de sa position et à l'esprit entreprenant de la race enfin libérée. Intermédiaires entre la (Trèce du Xord et le Péloponnèse, entre l'Europe méridionale et l'Egypte, entre l'Europe occidentale et l'Orient turc, Athènes et son port, par le jeu des mêmes lois économiques, devaient reprendre leur rôle actif dans la vie méditerranéenne.

C'est pourquoi, après une période de croissance qui ne fut ni si lente ni si ingrate que de trop spirituels et injustes pamphlets l'ont fait croire. Athènes se révèle tout autre aujourd'hui que la préfecture balkanicobavaroise ridiculisée par Edmond About. l-'.Uc aurait pu. avec honneur, n'être qu'une capitale diplomatique, administrative, universitaire, une sorte de ],a Haye hellénique, menant une vie paisible et artificielle à l'ombre du Parthénon. L'Acropole, les Musées, le Parlement, le Palais, les Légations, les Instituts archéologiques, les hôtels de touristes auraient suffi à sa prospérité. Au lieu de cela, elle s'est mise à grandir avec une précocité arriéricainc. Elle a pris la direction de l'activité générale du royaume; elle en est la capitale intellectuelle et économique, le cerveau. la banque, le marché, ("est elle qui vixifie tout le ])ays. qui le civilise en l'ouvrant aux idées du dehors, qui déjà même le fait ra3'onncr au loin. Athènes compte 175.000 habitants, le Pirée 76 000. et le mouvement croissant de son port le classe parmi les premiers de la Méditerranée.

Cette renaissance rapide n'a rien d'injurieux pour le passé. Si les amateurs d'archéologie funèbre ]X'uvent regretter que le Parthénon ne règne plus sur une solitude mélanci;)lit[ue. les philhellènes aiment à retrouver l'hellénisme fidèle à ses traditions de vie expansive. L'antiquité à Athènes n'est pas un narcotique, comme à Karnak et à Paestum, ni, comme à Sienne ou à Elorence. un décor théâtral oii l'homme d'aujourd'hui promène une âme de figurant On ne respire pas à Athène.s l'atmosphère léthargique des villes mortes ; on n'y est pas non plus choqué par la dis-

cordance des ruines avec les réalités actuelles. Passé et présent sa* combinent de façon à s'expliquer l'un par l'autre ; la vie moderne sS- compose des survivances de l'antiquité : celles-ci aident l'observateur attentif à mieux comprendre les choses d'autrefois et l'inclinent à la bienveillance pour celles d'aujourd hui. Il faut donc aborder Athènes avec un enthousiasme nécessaire, mais non pas exclusif. Le culte de l'antiquité doit savoir ici s'accommoder de ce qui. au premier contact, semble fait pour l'irriter. Tout n'est pas beau dans le neuf, mais ce serait faire preuve d'une intransigeance pédantesque que de lui dénier le droit à la vie. L'Athènes moderne a bien son charme, ne serait-ce que celui d'avoir su ressusciter en gaieté, et d'apparaître aimable et blanche comme il convenait à la cité de Phidias. Enfin, le progrès moderne n'}- est pas un anachronisme en contradiction avec l'esprit même de latticisme antique. A la réflexion, il paraîtra légitime et logique qu'Athènes bénéficie au XX' siècle des dernières conquêtes d'une civilisation qui doit à la Grèce sa méthode et jusqu'à son vocabulaire scientifiques. Electricité, télégraphe, téléphone autant de mots, autant de choses ciui ne sont pas déplacés dans la patrie de Piéton. Aussi bien, plus Athènes se civilise et raffine, plus elle redevient elle-même : le commerce, la banque, la marine, l'afflux des étrangers, loin d'altérer sa personnalité, la lui recréent par degrés. Déjà elle a recouvré avec son Université la science, la médecine surtout, l'archéologie et la philologie, av'ec son Parlement et son barreau l'éloquence, avec ses publicistes, ses orateurs et ses salons une langue puriste qui tend à remonter à ses origines classiques. Une littérature originale se développe. La culture esthétique ne saurait tarder à se mettre à l'unisson de ce mouvement intellectuel et à faire éclore des artistes qui s'inspireraient de la tradition grecque et des écoles modernes.

Le prodige, en cette ville toute neuve et toute européanisée, c'est qu'elle est restée et de plus en plus elle redevient profondément grecque d allure et d'esprit. La persistance de l'hellénisme, à travers toutes ses épreuves, la survie d'une nationalité, d'une langue, d'une mentalité vieilles de plus de deux mille cinq cents ans. non pas à l'état de souvenir historique, mais comme élément opérant et vivace, est un phénomène unique dans l'histoire. Athènes est le foyer de ce néo-hellénisme. C'est là qu'il reprend conscience de son unité, qu'il répare les méfaits d'une dispersion séculaire, et s'épure par le sentiment de sa solidarité avec l'hellénisme antique.

Athènes est la seule ville au monde où certaines suppositions, qui sembleraient ailleurs fantaisies de romancier, ne frisent pas le paradoxe. Si Aristophane reparaissait aujourd'hui, c'est encore à Athènes, dans sa

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propre ville, qu'il serait le moins dépaysé. Quelques heures d'apprentissage lui suffiraient pour se familiariser avec les solécismes romaïques et certaines particularités de la prononciation actuelle. Mais , tout de suite et sans préparation, il serait en état de lire les enseignes des magasins, d'entrer chez le kréopôlès (boucher ou Y iil lantopôlès (charcutier) ou Yaiiopôlcs boulanger), et de redire comme dans ses Cava-licrs : « i" pôles! 2' pôles! 3' pôles!'- », de compter par coudées et par drachmes.de rnmmander son repas sur le menu des restaurants, des'orien-

IMi.itv de raul.'ur.

Athènes, vue de l'Acropole : le Lvcabette, le Pcntélique et l'.\nchesmos. (En bas à gauche, la Nouvelle Métropole ; à droite, le Palais Ro\'al).

ter par les rues où il lirait son nom, ceux de ses contemporains, des tribus et des monuments de l'.Athènes de son temps. 11 pourrait, avec son vocabulaire et son aljjhaljet, ex]3édier tlans toutes les villes de Grèce une dépèche qui serait « en clair » pour tous les télégraphistes du royaume. A la tribune héiiia) de la Boitlé. il entendrait agiter les éternels problèmes d'autrefois : le péril mède. la liberté des frères d'Asie, de Thrace, de ^lacédoine, la suprématie navale d'Athènes, les préparatifs militaires, les querelles des Péloponnésiens avec les Hellènes de la Grèce centrale. Il entendrait partout la salve rapide des voyelles crépiter dans l'air sec

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