‹ AthènesChapitre 8 sur 84 · Renan. Souvenirs d'eiifaiicc et Je jeunesse · texte numérisé non relu

Renan. Souvenirs d'eiifaiicc et Je jeunesse

I1IST0IRI-; ET TOPO(iRAFHIE MO N l" M K NT A LI- 19

de la (rrande Grèce ont oljtenu la consécration de leurs gloires. L'idéal attique, préparé par les méditations des P\-thaoore. des Thaïes, des , ^Vnaxagore, est un acte de foi en l'omnipotence de l'esprit, seul capable d'organiser le chaos de la nature et de classer les réalités incohérentes. Pour la première fois, la logique et la raison sortaient du domaine de la spéculation pure ijour s iin])oser en tant que disciplines de la vie réelle. Comme les victoires sur les .Mèdes avaient consacré l'excellence des méthodes grecques, on en conçut un enthousiasme sans bornes pour la science faite d'ordre et d'harmonie. On prétendit tout connaître, tout classer, tout ramener en théories, de façon à dégager de l'éphémère et capricieuse réalité des cléments permanents, définitifs, généraux.

T/art obéissait aux mêmes lois que la science. Il visait à l'expression d'une beauté où les traits individuels, accidentels et passagers, se fondaient en des types d'une vérité générale. Cet idéal collectif s'accordait si bien avec les aspirations et les besoins de la communauté qu'il forme l'esthétique même de la Cité. Toute manifestation de l'esprit, discours, histoire, drame, temple ou statue, devait offrir un enseignement qui glorifiât le triomphe de la raison sur la sensiliiliié.

Cette sérénité olympienne exaltant la maîtrise de soi. cette austérité dans la grâce, cette mesure dans la force, voilà la marque» propre de l'atticisme. C'était alors une nouveauté: il était réservé à ^Vthènes d en être l'initiatrice. Athènes sut imposer aux expansions du tempérament méridional le frein d'un intellectualisme réfléclii L'art ionien avait exprimé la joie débordante de vivre; l'art dorien avait glorifié jusc[u'à l'emphase la force phj'sique. Plus délicat, plus apte à l'abstraction qui spiritualise la nature. Tesprit attique avait à la longue reçu de l'atmosphère subtile, de l'aridité du sol. de la fixité de ses horizons, cette trempe qui allégeait les intelligences et les corps, cette finesse nerveuse, cette \igueur souple, cet amour du permanent et du définitif. L'idéal de beauté physique que traduisaient les premiers maîtres alliiiucs. de la fin du W et du début du V siècle, s'élargit à 1 âge sui\anl. Aussitôt liljérés des canons massifs des maîtres ioniens et péloponnésiens. à ])eine hors de lisière et livrés à leur propre sincérité, les Attiques avaient recherché des formes élancées jusqu'à la gracilité, d'une anatomie sèche et dégraissée. 11 >" avait là, certes, un trait de nature locale et topique, d'une vérité très particulière. C'est même pour cela qu'il fut bientôt proscrit par le large épanouissement de l'art généralisateur.

Tout ce cortège de grands esprits, qui se déroule avec la majesté d une frise, sur le fond de l'histoire d'Athènes au V siècle, s'avance vers un idéal

commun. Sous des moN'ens d'expression divers, la même foi simple et forte les inspire, d'Eschyle à Isocrate : la dignité par la discipline morale, le triomphe de l'ordre dans le monde de la matière comme dans celui de la conscience, voilà ce que poètes, historiens, philosophes, orateurs, hommes d'État, artistes, ingénieurs, médecins, savants, poursuivent à travers toutes les variétés des connaissances humaines.

Athènes est alors le cerveau de l'hellénisme. Toutes les idées s'y élargissent. Le succès et la prospérité agrandissent les âmes surtout quand ils apparaissent nettement comme la conséquence de l'unité dans l'effort. L'art subit cette influence ; peu à peu l'archaïsme se dilata et se déraidit ; vers 450 son évolution était achevée : le style v' siècle était né. C'est donc après la fin de la guerre contre les Perses, en 449, que la métamorphose était accomplie et que le triomphe d'Athènes produisit son plein effet. A ce moment, Périclès, chef du parti démocratique depuis dix-sept ans, tenait seul en mains le gouvernail que la confiance des Athéniens devait lui abandonner jusqu'à sa mort pendant vingt ans encore- Comme Pisistrate. Périclès usa du pouvoir pour parfaire Athènes. Mais il avait sur le tvran, entre autres supériorités, celle d'apporter à cette tâche des idées d ensemble, un idéal élevé d'homme d'Etat et une doctrine esthétique. En s'adjoignant le sculpteur Phidias comme surintendant des travaux, il choisit le collaborateur le plus apte à comprendre sa pensée, à l'interpréter, à la réaliser avec toute la grandeur et la perfection qui fût alors au pouvoir de l'art.

L'amitié de ces deux grands hommes reposait sur d'étroites affinités de culture et d'aspirations. Tous deux avaient puisé dans l'idéalisme transcendant de leur maître Anaxagore cette foi en l'intelligence organisatrice, cette noblesse de pensée qui s'élevait d'emblée vers les sommets à la poursuite des réalisations harmonieuses. Le rêve national d'expansion hégémonique et de rayonnement civilisateur s'organisa dans le cerveau de Périclès en conceptions rationnelles et précises. Avec une intuition lucide des enthousiasmes et des besoins de son temps, il dégagea les traits essentiels de l'idéal épars autour de lui ; il le fit sien et le paracheva par tout ce que pouvait y ajouter la clairvoyance dominatrice d'un génie à la fois pratique et spéculatif.

Son éducation philosophique lui avait appris à chercher dans l'analyse des réalités et dans les données de l'expérience, l'unité, les concordances et les rapports fixes d'où se dégage la règle générale et permanente. Au delà du présent éphémère, il apercevait clairement l'avenir. Comme un pilote qui, dans le tumulte des flots et le désarroi passager de l'atmos-

Page 1