CHAPITRE III
Le Quadrige de Dèmèter
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Vierge, pour l'amour de toi, je vaincrai les flots impétueux, quand même la tempête ferait gronder la foudre et soulèverait l'onde.
(Musée. He'io et Uainhr, v. 203 et sqq.)
E trois ans en trois ans, le milieu de Boédromion ramenait la grande fête nationale d'Athènes et de l'Hellas :
les Éleusinies. — Durant neuf jours, ce n'étaient que blanches théories montant à l'Acropole ou traversant les rues jonchées de fleurs, sacrifices pompeux dans les temples ornés de festons de roses, danses religieuses sur l'Agora et aux carrefours autour des Hermès d'Hipparque arrosés de
laie et de miel. Les théâtres retentissaient des vers immortels de Sophocle et d'Eschyle; le stade était rempli des cris des lutteurs et du grincement des chars. Selon l'usage des ports de la cote asiatique, les courtisanes avaient dressé leurs trépieds à tous les carrefours et, dans la tiède volupté des nuits, leurs plaintes amoureuses sollicitaient le passant. Les dyctériades de Kolone et du Pirée s'étaient réunies dans la ville; on avait fait venir de Corinthe trois cents prêtresses d'Aphrodite, et toutes ces femmes, brûlées de cantharides, couraient par les rues où flottaient de subtils parfums.
Le sixième jour des fêtes — dernier jour de la seconde décade de Boédromion — avait lieu la procession d'Eleusis: le cortège, partant del'Êleusinion, suivait la voie Sacrée jusques au temple de Dèmèter-Anactoron; et les peuples accouraient en foule à cette fête de la Beauté et de l'Harmonie, que célébrait la plus belle et la plus harmonieuse des cités.
Cette année-là, quoique la richesse de la République eût été fort diminuée depuis la perte de ses principales colonies, comme la suppression du théorique venait de priver les Athéniens des représentations théâtrales, l'Archonte- Basileus avait décidé que la célèbre procession aurait lieu, malgré les irréguliers macédoniens qui tenaient la campagne.
En conséquence, le vingt de Boédromion, une heure avant le lever du soleil, le cortège s'était formé sur l'Agora, et bientôt il se déroula le long des voies du Kéramique.
En avant marchait une troupe d'hoplites chargés d'assurer la sécurité des cérémonies; ces hoplites étaient armés de la cuirasse lépidote et d'un glaive droit à double tranchant; ils portaient sur l'épaule de longues sarisses de frêne à pointe d'airain.
Coiffés d'un casque chargé d'un énorme cimier cannelé, d'où pendait une queue de cheval; chaussés de lourdes cnémides ornées en relief de têtes de léopard, ils avançaient avec lenteur, et l'on eût cru voir passer des géants de bronze.
Ils étaient suivis d'un groupe de musiciens et de chanteurs que dirigeait l'hiéraule sacré; les roulades éclatantes des flûtes se mêlaient aux vibrations langoureuses des lyres, des cithares, des psaltérions, aux plaintes sourdes des tambourins et au fracas strident des cymbales.
Tout en s'accompagnant sur leurs instruments, ils célébraient les bienfaits et les aventures de la déesse; les uns disaient ses amours avec Zeus et avec Jasion, les autres la douleur qu'elle avait éprouvée lorsque Perîéphone-Korè avait été enlevée par Hadès; le plus grand nombre chantait le Péan-Iouléosetla bienheureuse science qu'elle avait enseignée à Triptolème, fils de Kéléos.
Enveloppées de larges péplos blancs, serrés à la taille par des ceintures brodées d'or, la rieuse théorie des canéphores suivait la troupe des chanteurs. Des festons de pavots environnaient leurs chevelures relevées sur la nuque en nattes serrées. Du geste coquet et gracieux que la statue de Sperkios devait immortaliser, elles portaient sur la tête des corbeilles plates contenant le froment et les olives destinées aux sacrifices.
Les spondophores marchaient après elles ; quoiqu'ils occupassent un rang inférieur dans les dignités sacerdotales, leurs cheveux flottants étaient ceints d'un bandeau droit semblable à celui des rois. Vêtus de chlamydcs striées de blanc et de bleu, les uns portaient des patères d'argent, d'autres des amphores au col orné d'un œil d'oiseau, d'autres des vases murrhins, où tremblaient des clartés opalines.
Derrière eux, apparurent les prêtres des principaux sanctuaires d'Athènes; ils entouraient l'hiérophantide Parthénienne, portant la cuirasse, l'égide et le casque à triple aigrette. D'abord vinrent les prêtres de Zeus, en tunique blanche brodée d'or; puis ceux d'ApoUon-Délien, appuyés sur leurs grands sceptres de laurier; puis ceux d'Artémis, serrés dans d'étroites robes de lin; enfin, ceux de Poséidon : des Ioniens asiatiques, pâles et efféminés ; leurs bras étaient char-
gés de bracelets et le dessin de leurs tuniques représentait des écailles d'argent.
Mais un frémissement courut parmi les spectateurs : c'étaient les prêtresses d'Aphrodite- Pandémos. La plupart venaient de Corinthe, quoique la célèbre statue, pour laquelle la psaltria Cottyto avait servi de modèle, eût aussi un culte organisé à Athènes.
Elles étaient plus de trois cents, debout sur des chars dorés : des péplos transparents de Cos enveloppaient leurs formes gracieuses de nuages aux couleurs très douces; une large chaîne d'or leur descendait de l'épaule entre les seins; leurs cheveux, imprégnés d'ambre et de benjoin, s'enroulaient en torsades entremêlées de violettes, et elles passaient avec des sourires dans leurs grands yeux cerclés de calliblépharon.
Derrière elles s'avançait le dadoukos, chargé de la direction des fidèles qui désiraient être initiés aux mystères. Selon la coutume empruntée aux lycnochies égyptiennes, ceux-ci marchaient deux à deux, ayant à la main des torches formées de bois résineux, trempés dans de la poix. A chaque arrêt du cortège, ils se passaient ces torches l'un à l'autre — d'homme à femme — pour signifier la transmission de la vie à travers r humanité.
Enfin du haut de son char, traîné par quatre chevaux blancs de Sicyone, caparaçonnés de
liousses de pourpre, Dèmèter s'offrait aux adorations de la foule. La déesse était représentée cette année-là par l'hétaïre Théodéa, qui avait succédé à Laïs, comme incarnant le mieux l'idéale beauté féminine, exprimée par Scopas dans son c/lphrodûe nue. Une fine tunique de laine bleue tombait à plis droits le long du corps harmonieux de la jeune femme ; elle s'appuyait sur le sceptre des rois antiques, et une couronne de pavots et d'épis entourait les lourdes masses de ses cheveux.
Sur son passage, les gens superstitieux et crédules portaient la main à la bouche, en signe d'adoration; mais la plupart des assistants., ironiques et railleurs, faisaient remarquer, avec des mots plaisants, l'archaïsme de sa tunique ou de sa coiffure, et saluaient Dèmèter du nom des nombreux amants de Théodée.
Derrière le char venaient les neuf archontes, les magistrats, les stratèges, les eupatrides, les membres de la Boulé, de l'Aréopage et de l'Hélié, suivis de leurs femmes et de leurs filles, audessus desquelles — bien que le soleil ne fût pas encore levé — les femmes et les filles des métèques portaient des parasols multicolores.
Le long des rues du Kéramique, les lentes théories se déroulaient; les façades des palais étaient ornées de festons de myrtes et de roses ; les parfums de l'encens et du cinnamomeembau-
maienr les airs ; de temps en temps, les prêtres s'arrêtaient, pour offrir des sacrifices dans les temples qui s'ouvraient le long de la voie.
De tous les costumes, de tous les mouvements, de toutes les attitudes de cette foule immense consacrée aux Dieux, se dégageait un symbolisme profond et saisissant. C'était la fête de la fécondité, la fête de la génération et de l'enfanrement. Toutes les divinités de l'Olympe faisaient cortège au char de la Déesse-Mère; tout le polythéisme des passions humaines se concentrait dans la passion génératrice ; toutes les. puissances de la Nature avaient pour fin une continuelle reproduction d'elles-mêmes.
Quand sur le passage des courtisanes sacrées, ou des emblèmes de la génération, la populace ignorante laissait échapper des railleries et des murmures, le front du penseur s'inclinait respectueusement. Où la foule ne voyait que des exhibitions lascives, il voyait fimage de la particularité du désir, qui rend si différentes les amours de l'homme et les amours de la brute ; où elle n'apercevait que des symboles obscènes, il saisissait la glorification de l'amour physique qui fait l'humanité éternelle comme les dieux!
C'était là l'idée fondamentale, le dogme primitif que le génie artiste d'Athènes avait élargi et transfiguré. Avec le perfectionnement de la race, une évolution s'était faite dans les esprits.
et de la fête de l'Amour on avait fait la fête de la Beauté.
A présent, le saint frisson des suprêmes étreintes n'était plus seul glorifié dans cette splendide apothéose des forces créatrices; la beauté immatérielle de la passion s'unissait à la beauté matérielle de la chair, la volupté des sentiments se joignait à la volupté des caresses; c'était l'idéal dans la vie, le parfum dans la fleur, l'âme dans le baiser!
Et baigné deladoucelueurrosedu jour levant, le cortège déroulait ses hiératiques magnificences dans un fourmillement de tuniques multicolores, de piques d'airain, de flambeaux d'or, de globes de cristal, débranches de lauriers, de rameaux de myrtes, de parasols de pourpre, de thyrses, de pampres, de bleuâtres fumées aux pénétrantes senteurs.
Parmi les jeunes vierges qui accompagnaient Il procession, on remarquait surtout, malgré la discrète calyptra qui dissimulait une partie de son visage, la fille de l'eupatride Aklaiôn, Théa.
Théa n'avait pas vingt ans et, par ce que l'on pouvait apercevoir de ses traits et par ce que l'on devinait des formes de son corps, elle était bien la plus gracieuse de toutes ces gracieuses Athéniennes qui n'avaient qu'un seul but dans la vie : être belles et aimer.
Quand le cortège fut proche des murs de la
ville, il s'arrêta à un petit temple monoptère, consacré à Aphrodite-Mélanis. C'était là que, le soir, les courtisanes d'Athènes donnaient rendez-vous à celui de leurs amants qui avait écrit leurs noms sur la muraille du Kéramique.
Au premier rang de la foule, Glaucos était debout et, tandis que la pompe du cortège sacré se déroulait devant lui, il comprenait mieux combien sa tentative était folle, combien son amour était sans espoir. Ce découragement qu'il avait déjà ressenti la veille l'envahissait de nouveau : les splendeurs de la religion d'Athènes — la religion de la Beauté! — lui semblaient avoir pour but de célébrer la femme qui était pour lui la suprême beauté. Elles la grandissaient, elles l'éloignaient de lui, elles donnaient la ville sublime pour autel à sa divinité. Et le cœur lourd, baissant la tête, il comprenait combien elle devrait descendre pour venir à lui. Mais quand parurent les blanches théories des jeunes Eupatrides ces sombres pensées se dissipèrent, le front du polémarque s'éclaira et son œil interrogea anxieusement leurs rangs pressés.
Sa recherche ne fut pas longue ; dès qu'il aperçut Théa, son regard ardent ne la quitta plus.
Le hasard voulut que la fille d'Aklaiôn s'arrêtât presque en face du guerrier, à deux pas de lui, si près qu'il eût pu la toucher en étendant le bras, si près qu'il croyait entendre le souffle qui
passait entre ses lèvres fines, et si loin, pourtant, si loin qu'ils eussent été moins séparés par toute l'effroyable distance qui s'étend entre la région des ténèbres hyperboréennes et les côtes mystérieuses où la terre touche à la voûte de cristal sur laquelle roule le char du soleil. Théa se tenait droite, douce et pure, hautaine et gracieuse inexprimablement. Un long péplos blanc, retenu aux épaules par de lourdes broches de saphir, l'enveloppait de ses rephs mouvants; ses bords traînants étaient ornés d'un méandre d'azur ; il était serré immédiatement au-dessous des seins par la zone large et plate réservée aux vierges. Elle tenait sur le front une corbeille de figues et d'épis et son bras blanc, nu jusques à l'épaule, était relevé en un geste d'une grâce infinie. La tête haute, très fière, elle promenait ses regards sur la fibule avec une curiosité un peu dédaigneuse et, le cœur serré d'une mortelle angoisse, Glaucos attendait que les grands yeux purs et hautains se fixassent sur lui. Enfin, la jeune fille aperçut le guerrier ; elle baissa le front, pour dissimuler la rougeur qui le couvrait ; puis elle pâlit ; puis un sourire heureux éclaira son visage et, relevant les yeux sur le polémarque tremblant de joie, elle l'enveloppa du rayonnement de son sourire.
C'était une étrange histoire que celle de leur amour.
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Un jour, des hommes de la troupe de Glaucos lui avaient amené quelques voyageurs qu'ils venaient de surprendre dans les montagnes : un petit vieillard au regard faux et sournois, accompagné de sa fille et de quelques esclaves. Glaucos, qui d'abord avait accueilli ses prisonniers assez rudement, les entoura bientôt de toute sorte d'égards : il mit une hutte à leur disposition, leur laissa l'usage de leurs serviteurs et veilla avec soin à ce que rien ne leur manquât. Enfin, après quelques jours, il les avait fait mettre en liberté et, accompagné des plus braves guerriers de sa troupe, il les avait escortés jusque sous les murs d'Athènes.
Pendant le peu de temps qu'Aklaiôn et sa fille passèrent dans le camp du polémarque macédonien, ils eurent souvent l'occasion d'admirer la bravoure et la générosité de leur adversaire : celui-ci, de son côté, n'avait pu voir, sans éprouver une émotion profonde, la beauté pure et douce de la jeune eupatride.
Tout séparait Glaucos de Théa; ce fut peutêtre à cause de toutes les impossibilités qu'ils voyaient à leur union, qu'ils s'abandonnèrent à leur amour, sans même songer où il les conduirait.
Après avoir rendu la liberté à ses captifs, Glaucos n'avait pas tardé à éprouver un impérieux besoin de revoir celle qui, sans qu'il s'en doutât.
avait pris la première place dans sa vie. La jeune fille, de son côté, n'avait pu chasser de son esprit l'image du guerrier, qu'elle avait entrevu si fier et si beau, si brave et si généreux. Souvent, pour charmer l'ennui des lentes journées qu'elle passait, étendue sous les lauriers-roses du gynécée, elle avait évoqué le souvenir du polémarque; souvent, elle s'était informée auprès de sa fidèle nourrice — Matrith, la Nubienne aux voiles multicolores — de ce chef redouté qui désolait les environs d'Athènes; mais l'esclave, indifférente aux bruits de la ville, ne pouvait rien apprendre à l'impatiente jeune fille.
En apercevant celui vers lequel volaient toutes ses pensées, Théa sentit une joie ardente lui serrer le cœur. Quoique le guerrier ne lui eût jamais parlé de son amour, elle ne douta pas un seul instant qu'il ne fût venu pour la revoir. Quant à Glaucos, le sourire par lequel la vierge lui avait révélé ses sentiments, le remplit d'un bonheur d'autant plus vif qu'il était inespéré.
Cependant, d'un geste machinal, la jeune fille avait arraché une fleur à sa couronne de pavots et d'épis; prenant un front impassible que démentait son sein palpitant, elle laissa tomber sur le sol le frêle gage d'amour.
Au milieu de la fumée des encensoirs, l'hiérophante reparut et, à la faveur du mouvement qui se produisit dans le peuple, le polémarque put
ramasser la précieuse fleur sans être aperçu de personne.
Soudain une grande clameur s'éleva de la foule; sous l'influence d'une terreur subite, les chevaux du char de la Déesse s'étaient cabrés violemment; ils avaient brisé le timon orné de plaques d'or et, malgré les efforts de leurs conducteurs, ils se jetèrent dans le cortège, renversant tout sur leur passage.
Dès le premier choc, Théodéa-Dèmèter fut précipitée sur le pavement.
A la vue de cet accident sacrilège, une religieuse terreur glaça l'âme des spectateurs : quel signe plus évident les Dieux pouvaient-ils donner de leur colère ? Us repoussaient les sacrifices qu'on leur off'rait! Ils avaient donc abandonné la ville? Quels affreux malheurs annonçait ce prodige néfaste? A quelles calamités ne devait-on pas s'attendre désormais? Et le cœur rempli d'une épouvante aveugle, tous cherchaient à fuir, comme si la foudre fût tombée au milieu d'eux.
Il y eut un instant de confusion horrible : on entendait les rauques hennissements des chevaux, leur galop furieux résonnait sur les dalles comme un vaste écroulement.
Dans la foule, les plus robustes s'eflTorçaient d'écarter les plus faibles; chacun voulait se réfugier sur les hauts trottoirs qui couraient des deux
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côtés de la voie. Les vierges avec des yeux hagards fuyaient, laissant tomber leurs amphores, leurs corbeilles et leurs instruments de musique; les prêtres se poussaient en tumulte, sans aucun souci de leur dignité; activées par le vent de la course, les torchères des pyrophores jetaient de longs flots de fumée, avec de rouges flamboiements.
Les spectateurs des derniers rangs contribuaient surtout à augmenter la panique; ne se rendant pas bien compte du péril et croyant à une subite attaque des Macédoniens, ils poussaient de belliqueuses clameurs, tout en s'effbrçant de fuir.
Les chevaux, étourdis par tous ces bruits, afi'olés par la vue des flammes, aiguillonnés par les débris de char qu'ils traînaient derrière eux, s'étaient lancés avec furie dans la masse tourbillonnante des fuyards. Les cornes d'argent dont leurs fronteaux étaient ornés, leur donnaient une apparence surnaturelle; parfois, au milieu des remous humains, on voyait une croupe luisante se dresser; les longues crinières blanches se hérissaient, terribles, avec des taches de sang; les sabots cerclés d'argent se levaient comme des massues et, sous les ventres énormes, les femmes, les enfants roulaient écrasés.
La terreur croissait; nul n'eût osé s'opposer à la course furibonde du quadrige. Étendue au milieu de la voie, dans le sillon sanglant que laissait
le passage du char, une hiérophancide, les deux jambes broyées, en proie aux fureurs de l'inspiration, criait d'une voix stridente qui dominait les clameurs de la foule :
(( Un Dieu les pousse! Un Dieu les pousse! »
On croyait voir, entre les lambeaux des housses déchirées qui flottaient au vent, la barbe blanche de Poséidon, l'éternel rival de Palla?, et, machinalement, tous dans leur terreur répétaient :
« Un Dieu les pousse! Un Dieu les pousse! »
Dès les premières apparences du danger, les regards de Glaucos avaient cherché Théa. Elle s'était mise en sûreté dans l'embrasure d'une porte; mais un homme escorté de cinq ou six speusiniens l'arracha bientôt de son refuge, pour s'y abriter à sa place.
Le polémarque reconnut Épiclès qui, sans doute, était venu là dans l'intention de rechercher son compagnon de la veille.
Entraînée par le courant des fuyards, Théa fut bientôt repoussée en bas du trottoir et chaque pas qu'elle faisait la portait vers le milieu de la voie. Glaucos la vit passer devant lui, toute pâle; il quitta l'angle derrière lequel il s'abritait, pour suivre de loin celle qu'il aimait et la défendre si son intervention devenait nécessaire.
Cependant, gênée par ses larges vêtements, renversée, à chaque pas, par des fuyards affolés,
fO ATHÉNIENNE
Théa demeurait en arrière. Tout proche déjà, dans un roulement de tonnerre, avec des hennissements furieux, le quadrige galopait... Elle comprit que tous ses efforts ne la sauveraient pas; à demi morte de terreur, embarrassée dans les plis de son péplos, repoussée par une main brutale, elle s'affaissa sur le pavement et ferma les yeux pour ne pas voir l'horrible mort qui s'avançait.
Les chevaux n'étaient qu'à vingt pas; plus excités que jamais, les jambes rouges jusqu'au poitrail, secouant furieusement les chaînettes d'argent de leurs mors, leur élan paraissait irrésistible.
Alors, les deux bras écartés, déployant une draperie de pourpre arrachée aux épaules d'un fuyard, Glaucos se dressa près de Théa et, le front haut, d'un pas ferme, il marcha vers le quadrige.
On crut qu'il allait être broyé.
Mais cet obstacle subit avait attiré l'attention de l'attelage affolé; quelque rapide qu'eût été son hésiration, elle avait suffi. Le polémarque s'était accroché aux débris de mors qui pendaient sur le garrot des chevaux du milieu; d'urt effort surhumain, il leur déchira la bouche; leurs jarrets ployèrent; un instant on put croire que c'était pour bondir, mais avec un tressaillement de douleur, les animaux domptés reculèrent. Une coudée à peine les séparait de Théa évanouie.
De toute part des acclamations s'élevèrent, vingt bras se disputèrent l'honneur de maintenir
LE QUADRIGE DE DÈMÈTER fl
le quadrige encore frémissant et de le débarrasser des débris du char. On entoura Glaucos, on le félicita, on l'acclama. Lui cherchait à se dérober à ce triomphe.
Au moment où, délivré enfin de ses admirateurs, il s'enfonçait dans l'étroite voie Mégacléenne, parallèle à la promenade du Kéramique, une lourde main se posa sur son épaule et une voix railleuse demanda :
« Que fait ici le polémarque Glaucos? »
Le Macédonien se retourna et se vit entouré des figures sombres des speusiniens derrière lesquels Êpiclès, prudemment, se dissimulait. Il comprit que toute tentative de résistance était inutile et ne servirait qu'à le faire massacrer.
ce Je suis votre prisonnier ! » dit-il au chef de la troupe.
Et comme celui-ci, sans défiance, s'approchait pour le garrotter, Glaucos, tirant un poignard court et pointu, attaché par derrière à sa ceinture, écarta les hoplites stupéfaits et plongeant son arme dans la poitrine d'Épiclès :
« Voilà la récompense des lâches et des traîtres! »
Puis il se laissa enchaîner.