CHAPITRE IV
La Fille de l'Eupatride
As-f&ijV àv av'î'pa to'/S'e, twv GTaôu.wv jcûva,
xai "^^v cpavsïcïav va'jTÎXotî wap' eÀTrî^'a,
ô^'iiTTopw S'upwTt ■CTi'^aïov pîo'^.
Je l'avoue, cet homme est pour moi ce que le chien fidèle est pour le troupeau, ce que le pilote est pour un vaisseau, ce que la colonne qui le soutient est pour un palais élevé; il est pour moi comme un fils unique aux j'eux d'un père, comme la vue inespérée de la terre au naufragé, comme l'apparition d'un beau jour après la tempête, ou de l'eau d'une source limpide au voyageur altéré.
(Eschyle. Againcmnon, v. 896 et sqq.)
M^^ E toutes les collines sur lesquelles ■^)j\ Athènes était bâtie, la plus impor- -;^Xi. tante, après l'Acropole, était celle qui portait le nom du poète Muséon. Elle se dressait au sud de la ville, vers le couchant, et ses masses
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rocheuses dominaient le quartier commerçant du Kydathénaiôn. Les prisons d'Athènes étaient creusées aux flancs du Muséon. C'étaientd'étroites cellules cubiques, basses et sombres, comme des cercueils de pierre; de lourdes portes, garnies de barres et de verrous d'airain, prévenaient toute tentative d'évasion. Les malheureux que l'on enfermait dans ces tombes devaient se tenir accroupis, les genoux au menton, sans air, sans lumière, souvent sans nourriture.
Toutes les cellules s'ouvraient le long d'un corridor n'ayant qu'une issue, dans la demeure du gardien : une espèce de forteresse haute et massive, dans laquelle on montrait encore la chambre oLi Socrate avait reçu ses amis avant de boire la ciguë. Cette chambre était devenue un lieu de pèlerinage, car depuis l'injuste condamnation de son chef, l'école antithéocratique avait acquis une grande influence.
C'est dans un de ces cachots que la justice d'Athènes avait jeté Glaucos. Une fois par jour, on lui faisait passer sa nourriture — quelques figues et une amphore pleine d'eau — par une petite ouverture pratiquée au bas de la porte.
D'abord étourdi par les huées de la foule, et par les scènes tour à tour si douces et si terribles qui venaient de se succéder, il était demeuré sur le sol, sans trouver l'énergie de faire un mouvement.
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Malgré tout son courage, il comprenait qu'une évasion était impossible, que la vengeance d'Athènes allait être implacable et que l'espoir n'exisrait plus pour lui.
Des pensées plus douloureuses encore se présentaient à son esprit : que deviendraient ses soldats privés de leur chef? Comment avait-il répondu à la confiance de Philippe? Son imprudence venait de faire échouer, misérablement, l'importante mission dont le roi l'avait honoré.
Le polémarque sentit monter en lui un découragement et un désespoir sans bornes : il chassa ces pensées funèbres, pour ne plus songer qu'à son amour, pour s'absorber complètement dans le souvenir de cette scène du temple d'Aphrodite, où, si ingénument, la jeune Athénienne avait laissé deviner son tendre secret.
Oui! Théa l'aimait! Glaucos l'avait bien vu, à son sourire, à son émotion, à ce débris de couronne qu'elle lui avait jeté, comme pour dissiper ses derniers doutes. 11 l'avait là, serrée entre ses mains jointes, la bienheureuse fleur, — hélas! déjà fanée! — et il la pressait ardemment contre son cœur, comme si tout son bonheur avait tenu à la frêle corolle.
Dans les ombres qui l'entouraient, le polémarque revoyait la jeune fille au moment oii elle fuyait devant le quadrige emporté. Il la revoyait roulant sur le sol, dans les plis ondoyants
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du péplos : ses yeux clos sous ses longs cils soyeux, sa blanche poitrine que la terreur faisait bondir, et les flots de ses cheveux noirs qui ruisselaient sur la pâleur de son doux visage. Malgré la prison, la mort, le déshonneur, Glaucos bénissait l'inspiration qui l'avait conduit à Athènes, puisque, après avoir été assez heureux pour sauver la vie à Théa, il allait mourir avec l'ineffable joie de se savoir aimé...
Ces pensées firent rentrer le calme dans son âme. Il sentit que sa vie était remplie et, sans terreur, il regarda venir la mort, en songeant qu'il avait eu, ici-bas, toute sa part de bonheur. Trois jours s'écoulèrent ainsi.
La pensée d' une évasion ne se présentait même pas à l'esprit du polémarque. Le cachot était taillé dans le roc. Une nuit impénétrable environnait le prisonnier. Quand il avait essayé de se relever, son front avait heurté les rugosités de la voûte; quand il avait étendu le bras, sa main avait rencontré les parois humides; il était là dans un sépulcre et si bien enseveli, que l'on avait jugé inutile de l'enchaîner.
Le jugement devait avoir lieu le quatrième jour de la troisième décade de Boédromion, dès que les Éleusinies seraient terminées, car il n'était pas permis de rendre la justice durant les fêtes.
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La garde du Muséon était confiée aux Onze : un collège de juges-geôliers, élus par la voie du sort, comme la plupart des autres magistrats d'Athènes'. Cet étrange système d'élection avait placé à la tête des Onze un certain Héraclinos : homme des plus mal famés.
Le bruit courait dans la ville que, lors de la dernière guerre d'Olynthe, Héraclinos avait été le premier à jeter son bouclier et à donner le signal d'une retraite qui n'avait pas tardé à dégénérer en fuite. On disait encore que la pauvreté bien connue du chef des geôUers ne présentait pas de garanties suffisantes contre les tentatives de corruption; on ajoutait même que c'était une âme à vendre — à vil prix. Quoi qu'il en fut, la sagesse du hasard étant infaillible et Héraclinos étant son élu, nul ne songeait à examiner si ces vagues accusations reposaient sur la réalité, ou étaient le fruit calomnieux de l'esprit de parti et des aversions politiques.
La veille du jour fixé pour le jugement du polémarque, une femme couverte du long voile noir des veuves se présenta devant la demeure d'Héraclinos et frappa timidement à la porte. Le geôlier vint ouvrir en grommelant.
Ayant introduit la visiteuse, le chef des Onze lui demanda ce qu'elle désirait.
Après une courte hésitation, elle se décida :
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« Je ne chercherai pas à dissimuler mes intentions, dit-elle doucement, je suis venue vous proposer un marché.
— Ah! fit Héraclinos avec une certaine défiance.
— Oui. Je voudrais vous acheter la liberté d'un prisonnier.
— Rien que cela! ricana le geôlier; puis d'un ton bourru : La liberté de mes prisonniers n'est pas à vendre.
— Cependant, reprit la femme d'une voix qui tremblait un peu, si l'on vous donnait une forte somme et si l'on vous assurait le moyen de vous dérober à la colère des magistrats.. »
Héraclinos hésitait; il redoutait un piège de ses ennemis; il dit brutalement:
(( Pourquoi tenez-vous tant à ce qu'on ne voie rien de votre visage? »
Après être restée quelques instants silencieuse, son interlocutrice se décida tout à coup et laissa retomber les plis de son voile, qui découvrit les traits harmonieux de Théa.
Héraclinos connaissait la fille d'Aklaiôn, pour l'avoir souvent aperçue dans les cérémonies publiques, ou sous les platanes au Kéramique; il s'inclina profondément et attendit, en silence, qu'il plût à la jeune eupatride de lui expliquer ses désirs.
En proie à une vive éaiotion, Théa se taisait.
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Depuis qu'elle avait appris l'arrestation de Glaucos, elle avait beaucoup souffert et la pâleur qui recouvrait son visage témoignait de la violence des luttes qui s'étaient livrées en elle, entre tous les souvenirs de son passé et son amour pour l'ennemi de sa patrie.
Ne devait-elle pas se réjouir de ce qu'on eût enfin réussi à s'emparer du terrible Macédonien? C'était un coup sensible porté à la puissance de Philippe; c'était une glorieuse victoire pour Athènes. Théa avait entendu Aklaiôn, son père, se féliciter de la capture du polémarque; elle avait entendu les cris de joie du peuple qui se rendait à l'Acropole pour remercier les Dieux, et les paroles des hymnes de reconnaissance en l'honneur d'Athènè-Triomphante lui revenaient à l'esprit comme le chant funéraire de ses tristes amours.
Mais une autre voix, plus puissante et plus écoutée que celle du patriotisme, parlait en son âme passionnée. C'était pour elle que le lieutenant du roi de Macédoine s'était aventuré dans la ville; elle l'avait deviné à la façon dont il la regardait; elle avait compris qu'il n'existait plus qu'elle au monde pour ces yeux éblouis où elle voyait tant de respect et tant d'amour.
D'ailleurs, elle n'avait pas été étonnée de voir le polémarque; ils ne s'étaient jamais parlé de leurs sentiments, mais doit-on parler pour se
comprendre? Elle l'attendait; elle savait qu'il devait venir; la passion a d'étranges pressentiments!
Ce n'était pas seulement la conscience d'être aimée qui attirait la jeune eupatride vers le Macédonien : elle le trouvait beau, elle le savait brave. Lorsqu'il l'entourait de son sourire rempli d'amour, elle se sentait délicieusement émue à voir caressant et soumis devant elle le chef redouté qui faisait trembler Athènes.
Enfin, Théa aimait Glaucos; Théa comprenait que sa vie serait perdue si elle ne la consacrait pas à Glaucos. Elle comprenait que sans l'amour — ce bien suprême — tous les autres biens ne pouvaient lui donner que de trompeuses apparences de bonheur. Elle ne songeait pas à vaincre cet entraînement et à repousser ses pensées; elle se disait que toute résistance était inutile; elle se croyait sous l'mfluence d'un Dieu. C'était là le fruit de toute son éducation. Aklaiôn ayant divorcé peu de temps après la naissance de sa fille, celle-ci avait grandi sans autre distraction que les contes de sa vieille nourrice et les récits du prêtre attaché au culte des Divins Ancêtres. La pensée de la toute-puissance de l'amour, avait seule éclairé et guidé sa jeunesse. La légende et l'histoire s'étaient unies pour lui montrer la grande passion, plus forte que les lois, et plus forte que les Dieux. Toujours, comme guide des héros,
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on lui avait montré l'amour; toujours, comme guide des divinités, on lui avait montré l'amour, et voilà que l'amour étant venu, elle s'était abandonnée à lui, sans tenter une lutte inutile et cruelle.
Elle n'avait pas songé, d'abord, que son Glaucos était un étranger, c'est-à-dire un adversaire; que c'était un Macédonien, c'est-à-dire un ennemi.
Mais, à présent, que pouvait-elle faire? Il était trop tard ! Son cœur était donné ! Éros l'avait percé de ses traits divins! Elle aimait!
Elle vivait avec son Glaucos; l'image du polémarque repassait sans cesse dans la voluptueuse langueur de ses rêves, et les splendeurs de la nature et les splendeurs des arts, tout contribuait autour d'elle à enflammer son âme et ses sens.
De toutes choses sortait une grande voix qui lui criait : — « Aime! Aime ! » — Les tièdes brises de l'automne passaient amoureusement dans la douceur des jours; tout chargé des parfums pénétrants des lauriers-roses et des térébinthes, l'air qu'elle respirait l'étouffait de volupté; la lumière qui frappait ses yeux, là-haut, dans l'azur très doux, elle avait été baigner les flancs sacrés des saintes nudités de l'Acropole; les odes brûlantes que répétaient ses compagnes mêlaient les noms de Scopas et de Laïs à ceux de Sappho et de Phaon :
et dans la blanche cour du gynécée, le soleil versait des flots de flammes sur les rêveries de l'ardente jeune fille.
Elle avait hésité longtemps; puis la passion l'avait emporté et, machmalement, sans trop oser réfléchir aux conséquences de la détermination prise, elle s'était rendue au Muséon, après avoir réuni une somme énorme pour elle : cinq talents, produit de la vente de ses bijoux.
ce Vous le voyez, reprit la jeune fille, avec un peu plus d'assurance, j'ai eu confiance en vous, Héraclinos. Le marché que je vous propose est sérieux. Je vous promets cinq talents si vous consentez à faire ce que je vous demande.
— Il s'agit donc d'un prisonnier bien important?
— Il s'agit de Glaucos.
— Oh! laissa échapper le geôlier, avec un étonnement qu'il ne chercha point à dissimuler, et en même temps son front se rembrunissait : 11 ne sera pas possible de cacher sa disparition; demain matin, les Scythes viendront le chercher; il ne passe que pour la forme devant l'Aréopage. On m'a même dit que l'on supprime comme superflue la première partie de la procédure^... je devrais m'enfuir avec lui, abandonner ma charge et mes richesses... Cinq talents ne compensent pas cela : c'est trop peu.
— Hélas! Je n'ai pas une koUyba de plus!
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— Alors, je suis au désespoir; mais vous comprenez que dans ces conditions, il m'est impossible d'accepter; tout ce que je puis faire, c'est de vous jurer, par le Styx et par Kerbéros, que l'on ignorera toujours votre démarche auprès de moi. »
Théa demeurait silencieuse, écrasée par ce refus si catégorique et aussi par le ton d'ironique supériorité que le geôlier avait cru devoir donner à ses dernières paroles.
Enfin, elle se redressa; elle avait trouvé un argument suprême; elle sentait que si celui-là ne réussissait pas, elle n'aurait plus qu'à s'en aller avec sa honte, et que cet homme qui se tenait encore devant elle, rampant et soumis, se redresserait le lendemain pour lui jeter sa faute à la face. Aussi, réunit-elle toute son énergie pour bien jouer cette dernière partie.
(( Vous refusez donc?
— Absolument,
— Hé bien! je le regrette, et quoique vous puissiez penser, je le regrette surtout par intérêt pour vous.
— Oui! ricana Héraclinos, et comment cela?
— Voici : j'ai entendu dire par mon père que les archontes possédaient les preuves de votre complicité dans l'évasion d'Agrostinos, le triérarque lacédémonien, à la capture duquel on avait attaché tant de prix.. »
Le geôlier pâlit et baissa la tête.
Voyant qu'elle avait frappé juste, la jeune fille continua d'un air ingénu :
c< C'est pour cela que je suis venue à vous sans prendre plus de précautions et que je n'ai pas même voulu me servir d'un intermédiaire. Je me disais : je sauve deux malheureux, ils me seront sans doute reconnaissants...
— Oui! ne put s'empêcher de dire Héraclinos : je crois que si j'eusse été seul à sauver...
— Enfin puisque vous refusez!
— Je ne dis pas cela, fit le geôlier soudain radouci; et puisque vous semblez y tenir tant, je consens à sacrifier ma position. Quand recevraije les cinq talents?
— Un esclave qui m'attend à la porte est chargé de la somme en statères de Cyziqueî. Je vous la remettrai dès que vous aurez délivré le prisonnier.
— C'est bien. Je connais, près de la tour de Psitalée, un endroit où l'on peut descendre des remparts sans être aperçu des sentinelles; la muraille a plus de soixante coudées d'élévation au-dessus de la plaine et du grand barathre; comme nulle surprise n'est à redouter de ce côté, on le garde ordinairement assez mal. Heureusement j'ai une longue corde que m'a donnée un matelot de Corcyre... »
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Étendu sur le rocher humide, les yeux perdus dans la nuit que son imagination peuplait de blancs fantômes, Glaucos songeait à Théa; il la voyait qui lui souriait et qui venait vers lui; ses mains frêles se crispaient sur les verrous énormes; les lourds battants cédaient à ses efforts, et libres enfin, à deux, ils s'envolaient dans le calme azur.
Au bruit de la porte grinçant sur ses gonds, le prisonnier tressaillit :
c( C'est l'heure d'avoir du courage, pensa-t-il en se redressant sur les genoux.
— Venez, » lui dit Héraclinos.
Sans un mot Glaucos suivit le geôlier.
Quand il arriva dans la salle où Théa l'attendait, il ne la reconnut pas d'abord, enveloppée de ses voiles qu'elle avait rajustés; silencieux et immobile, il se demandait si son rêve continuait. Puis, tout à coup, à un mouvement de la jeune fille, un rayon de lumière vint éclairer sa souriante émotion, et dans un grand cri de joie, le prisonnier tomba à genoux :
« Théa! »
Ils restèrent ainsi muets l'un devant l'autre, se comprenant sans rien se dire, écrasés sous le bonheur immense que leur mettait dans l'âme cette subite révélation de leur mutuel amour.
La voix rude du geôlier les arracha à leur extase :
(( Si nous ne nous hâtons, disait-elle, le jour nous surprendra et il ne sera plus temps de fuir ! »