‹ Athénienne, AthènesChapitre 16 sur 51 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les Remparts d'Athènes

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T:ô'kvi (jTc'-^oïKJtv, w; aTî' ôjj.aai-ojv, 7vp&G«o. ri; -j&Civ' ASiôvaç oîâ'a.

J'aperçois au loin des tours qui dominent

les remparts d'une ville

Je reconnais Athènes!

(Sophocle. Œdipe à Kohnc, v. 14 et 24.)

la porte de la prison se tenait un esclave portant un gros sac contenant les statères promises au geôlier; sur

un signe de sa maîtresse, il disparut après avoir

donné sa charge à Héraclinos et les trois fugitifs

se dirigèrent vers les remparts.

Devant, Glaucos marchait guidé par Théa,

dont l'énergie semblait croître avec les difficultés

yi ATHÉNIENNE

à surmonter. Retardé par le poids de son or, et embarrassé d'une grosse corde à nœuds, Héraclinos suivait à une assez longue distance.

De plus, le prudent geôlier se disait que si quelque obstacle se présentait sur la route, il serait averti du danger par ceux qui le précédaient et pourrait fuir plus facilement.

Cette précaution n'était pas inutile. Les veilleurs de nuit et les speusiniens qui sillonnaient la ville n'eussent pas manqué de considérer comme des voleurs des promeneurs aussi attardés. La présence de Théa n'eût fait que les confirmer dans cette pensée, car il était défendu aux femmes de sortir, après le coucher du soleil, sans porter un flambeau.

Heureusement pour les fugitifs, le quartier de Mélite, qu'ils avaient à traverser, était plongé dans le silence et dans la nuit. Les astynomes ne faisaient exercer que peu de surveillance sur ces voies larges et paisibles, habitées par de riches métèques, commerçants et usuriers.

Un instant, Glaucos et Théa se crurent découverts. Au moment où ils se préparaient à traverser la large place de Khalcodon, vivement éclairée par la lune, ils aperçurent un veilleur de nuit qui venait du côté du port et marchait lentement, s'appuyant sur sa longue lance.

Ils se blottirent sous le portique du temple d'Artémis-Aristobule, qui s'élevait à côté de la

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maison de Thémistocle, et attendirent en retenant leur souffle. L'homme approchait lentement; ses regards fouillaient l'ombre; il s'arrêta un instant devant les deux amants et continua son chemin sans les avoir aperçus.

Après avoir suivi d'étroites ruelles qui s'élevaient en pentes assez raides, bordées de masures en bois et en briques crues, ils arrivèrent sur les remparts près du tombeau de Kimôn. Serrés l'un contre l'autre, ils n'avaient pas encore échangé une parole; Glaucos, n'osantcroireàson bonheur, cherchait à comprendre ce qui se passait; Théa, émue de ce qu'elle venait de faire, se laissait envahir par l'ivresse de marcher à côté du bienaimé et de le guider vers le salut.

L'endroit où ils étaient arrivés était plongé dans l'ombre que répandait autour d'elle la masse sombre de la tour de Psitalée. De là, ils pouvaient voir, sans en être vus, un soldat lourdement armé qui, éloigné de moins d'un stade, se dressait immobile au bord des murs.

Enveloppée d'une ombre lumineuse, Athènes s'étendait au-dessous d'eux. Une majesté mystérieuse et divine entourait son calme repos. La lumière bleue qui flottait entre les colonnades des temples semblait le rayonnement de leurs murs sacrés. Le sommet de l'Acropole se dessinait en vagues blancheurs d'aube sur les sombres masses del'Hymette, et, au loin, dans la nuit plus épaisse,

OÙ s'estompaient les falaises de Salamine, le phare du Pirée laissait tomber son regard rouge, clignotant, comme un œil de Cyclope chargé de sommeil.

Glaucos était debout devant Théa; longuement, il tint sur ses lèvres la fine main de la jeune fille, puis d'une voix tremblante et basse :

« Je t'aime! Je t'aime! répéta-t-il.

— Moi aussi, je t'aime, » dit-elle.

Et tous deux se turent, ne pouvant parler davantage, la poitrine lourde, écrasés par la joie, enivrés du grand amour que leur versait au cœur la nuit voluptueuse.

Enfin Glaucos reprit :

« Pardonne-moi de ne pas t'avoir dit plus tôt combien j'ai de joie dans l'âme.. Je n'osais pas croire à ce qui m'arrive. J'étais déjà si heureux de t'avoir vue me sourire et d'avoir pu te défendre... le bonheur d'être aimé de toi était trop grand... Je le répète : je n'osais pas y croire! Il me semblait marcher dans un rêve et, à chaque pas, je tremblais de m' éveiller. Je suis heureux! Je t'aime! Je t'aime mieux que tout, plus que tout, plus que ma vie, plus que ma patrie, plus que mon honneur, plus que mes Dieux! Ah! Si je ne m'étais pas attiré la haine inexpiable des Athéniens, je voudrais m'enrôler dans leurs armées : je voudrais faire trembler la Grèce aux

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éclairs de mon glaive... mais la fatalité m'a jeté parmi leurs ennemis! »

Il baissa la tête et, ne trouvant plus de mots, il se taisait.

ce Glaucos^ dit la jeune fille, d'un ton grave, je dirai comme vous : que m'importe ma patrie! Ma patrie sera là où vous serez; vos ennemis seront mes ennemis, vos Dieux seront mes Dieux! »

Puis, plus doucement, avec un beau sourire :

« Voilà longtemps que je t'aime et que je sais que tu m'aimes; une divinité favorable m'avait révélé ce bonheur. Je savais que tu devais venir; je savais tout ce qui t'intéresse! Maintenant que je t'ai vu et que je suis sûre de tes sentiments, j'attendrai avec plus de courage le jour où les destins propices nous réuniront à jamais.

— Oui ! Je voulais te revoir. Je ne pouvais plus vivre loin de toi. On m'avait dit que tu suivrais la procession d'Eleusis. Si tu savais combien je suis heureux! Il n'y a pas de mots pour rendre cela. — Comme tes cheveux sont beaux! — Et puis, j'ai peur de le dire mal; je suis encore un peu Barbare! Je t'aime! Comment exprimer ce que je sens? Ce que j'ai dans le cœur? Ce qui me fait souffrir de bonheur? Comment te dire que tu es tout pour moi, et qu'en dehors de toi je ne vois rien, je ne connais rien, je n'aime rien ! — Que tu es belle ainsi, quand tu souris ! —

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Je t'aime! Quand la paix sera faite je viendrai demander ta main à ton père. Je suis riche, je suis puissant, Philippe m'estime; nous serons heureux... je suis heureux! Je t'aime!

— Oui! Nous serons heureux, dit-elle d'une voix lente, — la tête sur la poitrine du guerrier, — nous serons heureux, car nous nous aimerons à faire sourire les sages de pitié... Je veux être ta femme; je serai ta femme, ta femme!... Et sans rougir, les paupières baissées sur ses grands yeux purs, toute à cette extase de poursuivre son cher rêve et d'écouter battre le cœur de l'être aimé : — Je serai ta femme et nous serons toujours à deux. J'aurai toute ta vie et tu auras toute ma vie; j'aurai tout ton cœur et tu auras tout mon cœur, et les Dieux nous envieront, car ils n'auront jamais ressenti autant d'amour! »

Embarrassé du double poids de son or et de sa longue corde, Héraclinos n'avaitpas tardé à perdre de vue Glaucos et Théa; ce qui d'ailleurs ne l'inquiéta guère, puisque le polémarque ne pouvait s'échapper sans son aide, et qu'il devait le retrouver près de la tour de Psitalée.

A mesure qu'il avançait, le geôlier laissait son esprit s'égarer à la poursuite de joyeuses images : la fuite était aisée ; les remparts, à l'abri d'un coup de main, n'étaient gardés que pour la forme ; avec son argent il était certain d'être bien accueiUi à

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Thèbes ou à Corinthe; il allait donc vivre à sa fantaisie, avoir des esclaves, des flatteurs, des amis, des courtisanes; tous ses désirs deviendraient des réalités.

Il fut arraché à ses rêveries par une rude voix qui s'éleva derrière lui :

« Holà, l'homme, que portez-vous ainsi? »

Terrifié, Héraclinos ne songea pas à chercher une excuse et, sans répondre, il prit la fuite.

Le veilleur de nuit qui l'avait interpellé, le prit pour un malfaiteur et, s'élançant à sa poursuite, ne tarda pas à le rejoindre. Le geôlier n'avait pour toute arme qu'un court poignard. Quand il se vit sur le point d'être atteint, il déposa son or dans l'encoignure d'une porte et se mit en état de défense.

Voyant briller l'airain, son adversaire crut sa vie menacée; d'un coup de sa longue sarisse, il étendit Héraclinos, mort, sur le trésor qui l'avait perdu.

Serrés l'un contre l'autre, les deux amants faisaient des projets d'avenir et se laissaient envahir par l'ivresse d'être réunis, quand un bruit de voix et des éclairs de torches dans la ruelle voisine les tirèrent de leur douce quiétude.

« Le chef des Onze nous a trahis ou s'est fait surprendre, dit Glaucos; voilà des soldats et des veilleurs de nuit.

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— Je veux mourir avec toi, interrompit la jeune fille.

— Non, Théa! Fuis! que nul ne puisse t'accuser ! Maintenant que j'ai vu le bonheur de si près, je ne veux plus mourir. Je vivrai pour toi, pour te rendre heureuse, pour t'aimer!

— Souviens-toi que le jour de ta mort sera mon dernier jour! » dit-elle en s'éloignant rapidement.

Quoi qu'il eût dit, la situation du polémarque était désespérée.

Les cris et les lueurs approchaient; Glaucos entendait distinctement prononcer son nom au milieu du bruit éclatant des cothurnes d'airain sonnant sur le sol durci de la ruelle.

Fuir du coté par où Théa venait de s'échapper, le guerrier n'y songea pas un instant : c'était attirer sur les traces de la jeune fille la poursuite des gardiens et des speusiniens. D'ailleurs il n'avait plus le temps.

Autour de lui, les maisons soigneusement closes ne pouvaient lui offrir aucun refuge.

Le polémarque courut vers les remparts.

Dans la nuit, à une profondeur énorme, ils s'enfonçaient, et l'on devinait à leur base les pointes des rochers sur lesquels Athènes était bâtie.

Sauter était impossible. Glaucos eût été tué, avant même de se briser sur le sol.

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Les speusiniens débouchaient sur la chaussée qui formait le sommet des murs.

Enjambant les rebords aux larges crénelures, le polémarque se suspendit par les poignets ; ses pieds glissèrent sur les blocs de marbre sans rencontrer d'aspérités qui pussent le soutenir; et il demeura suspendu au-dessus de l'abîme, tout le poids de son corps portant sur les deux dernières phalanges des doigts de chaque main.

Pendant quelques instants, il entendit un grand bruit au-dessus de lui; des allées et venues, des voix qui répétaient avec persistance son nom et celui du geôlier.

Bientôt, le sangquilui bourdonnait aux oreilles l'empêcha d'entendre.

Il leva la tête.

Une rougeur flottait devant ses prunelles, et il ne parvint pas à savoir si c'étaient les lueurs des torches, ou les éblouissements que chaque battement de ses artères faisait passer dans ses regards.

Le fugitif comprit que demeurer là, ainsi, plus longtemps, était impossible. Il essaya de remonter à force de poignets. Mais il avait mal mesuré son mouvement; ses pieds rebondirent contre le mur et, un instant, il eut la sensation d'une chute.

Heureusement, il eut encore assez de vigueur pour se cramponner au marbre, tandis qu'il s'ef-

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forçait de surmonter l'affolement de vertige qui l'envahissait.

Au-dessous de lui, formidable comme une bouche des enfers, la nuit se creusait à une profondeur infinie. Le polémarque croyait voir dans Tombre tous les génies des ténèbres qui s'accrochaient à ses pieds pour l'entraîner dans le gouffre ; il croyait entendre leurs ricanements passer autour de lui ; leur haleine enflammée lui brûlait les tempes et, au-dessus du mur, il y en avait d'autres qui lui écrasaient les doigts avec de lourds marteaux.

Pourtant il ne voulait pas mourir! Par un effort terrible, — comme s'il soulevait une montagne, — se soutenant par une seule main, il avança l'autre sur la surface supérieure du bloc à l'arête duquel il était suspendu. Il allait lentement, espérant trouver une fissure, le joint entre ce bloc et le suivant.

A chaque pouce qu'il gagnait, un désespoir plus intense grondait en lui : le marbre était poli et sans aspérité. Enfin, épuisé, Glaucos reprit sa première position ; aussi loin qu'il avait pu avancer la main, la surface était lisse et rien ne pouvait lui servir de point d'appui.

Alors le polémarque comprit qu'il était perdu ; de larges gouttes desueurcoulaient sur son front; il sentait que ses mains humides allaient glisser.

Il ferma les yeux.

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Non ! Il ne voulait pas mourir, puisque Théa l'aimait, puisqu'elle était à lui. Il voulait vivre. Nettement il eut la vision de tout ce qu'il allait perdre : d'une longue vie, à deux, dans le soleil, dans la lumière, dans la gloire. Il lui semblait tenir le bonheur entre ses mains; on voulait le lui arracher, et il s'y cramponnait avec toute l'énergie de son être.

D'instants en instants, le poids de son corps se faisait plus lourd; une angoisse lui passa par le cœur et le fit haleter comme une louve aux abois : il se sentait entraîné par le poids de deux vies... Théa était suspendue à son cou; les pauvres doigts saignants du polémarque les soutenaient, tous les deux, au-dessus du formidable abîme.

Glaucos poussa un long cri : il comprenait que ses forces étaient à bout, que malgré lui il lâcherait prise :

(( A. moi ! A moi ! »

Le rempart était désert, nul n'entendit.

Le polémarque eut un moment de folie; il crut que sa tête allait éclater ; un instant il se posa sérieusement la question de savoir s'il ne valait pas mieux tenir ses tempes à deux mains pour les empêcher de se rompre, que de s'accrocher ainsi à ce marbre implacable sur lequel ses ongles impuissants grinçaient.

Enfin, il parvint à retrouver un peu de calme ;

il se remit à crier. Après qui? — Il ne le savait pas ; — après un instant de vie, un instant de repos.

Ces derniers efforts l'épuisèrent ; il comprit que le salut ne viendrait pas ; sentant monter en lui la démence du désespoir, il ne voulut point prolonger son agonie, il renversa la tête et, les yeux fixés sur les étoiles, il ouvrit les mains...

Longuement, il eut conscience qu'il tombait. Il voyait le ciel se creuser et fuir dans un tourbillonnement de rayons. Au moment où le souffle allait lui manquer, il ressentit une violente secousse, puis il roula longtemps surquelquechofe qui cédait sous lui, avec un crépitement étrange. Enfin, après une secousse plus violente que la première, il perdit le sentiment.

Quand Glaucos rouvrit les yeux, il se trouva enfoui au milieu d'un énorme amas de feuilles sèches. Le vent, chaque hiver, chassant le long des remparts les dépouilles des platanes du Kéramique, les amoncelait dans le Barathre hors d'usage qui se creusait au pied de la tour de Psitalée. Depuis plusieurs olympiades ces feuilles accumulées avaient formé une litière épaisse dont les couches supérieures tout récemment déposées en cet endroit avaient amorti la chute du polémarque.

Il n'y avait personne sur les remparts ; dans les champs, au loin, une femme au péplos flottant

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poussait lentement deux grands bœufs noirs, attelés à un chariot aux roues pleines.

Glaucos sortit du Barathre ; il était brisé. Le souvenir lui revenait peu à peu ; il passa la main sur son front, comme un homme qui sort d'un invraisemblable songe, puis il marcha vers la voie Sacrée d'un pas machinal et chancelant.

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