‹ Athénienne, AthènesChapitre 17 sur 51 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

L'Alopex

VI TrâvTîffCTl JoACl5t

Il serait bien fin et bien subtil, celui qui vous surpasserait en dissimulation et en ruse!...

(Ho-MÈRE. Odyssà; XII, 291)

A nouvelle de l'évasion de Glaucos fut reçue dans Athènes avec une colère que le châtiment du principal coupable ne parvint pas à désarmer.

La famille d'Héraclinos, rendue responsable de la faute du geôlier, fut privée des droits de cité et bannie à perpétuité.

Pour la première fois de leur vie, Eschine et Démosthènes furent du même avis, en proposant

d'inscrire le nom du traître sur les tables infamantes que l'on conservait dans le temple d'Héphaistos.

Théa avait pu rentrer dans le palais de son père sans que son absence eût été remarquée. Seule, xMatrith, sa fidèle nourrice, s'en était aperçue; mais Matrith était dévouée à la jeune fille et elle était muette, comme les ardentes solitudes du désert d'Ammon oîi elle était née.

Dès l'aurore du jour qui suivit la périlleuse évasion du polémarque macédonien, la jeune fille quitta la couche où elle n''avait trouvé qu'une insomnie fiévreuse, pour gagner la retraite favorite qu'elle s'était réservée dans les jardins. C'était, caché dans un bosquet de lauriers-roses, un large banc de marbre sculpté par un jeune artiste corinthien qui avait figuré sur le dossier les amours de Zeus et de Létho. Là, lorsqu'elle se fut étendue sur les coussins de pourpre que Matrith avait apportés, Théa ferma les yeux et, pour la centième fois, s'efforça de revivre par la pensée tous les incidents de cette périlleuse marche nocturne durant laquelle elle avait servi de guide au bien-aimé.

Oh ! comme sa main tremblait dans la main du guerrier lorsqu'ils avaient ensemble quitté le Muséon et comme la voix de Glaucos s'était faite douce pour demander si elle avait crainte.

Elle n'avait pas voulu avouer son angoisse ec

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bravement elle avait répondu que c'était la fraîcheur de la nuit qui la faisait trembler. Alors il l'avait prise contre lui — si doucement ! — sous le grand manteau que le geôlier lui avait jeté sur les épaules, et serrés l'un contre l'autre, dans la douce tiédeur du rude tissu de laine, ils avaient marché silencieux... Quel tumulte de pensées et de sensations avait rempli son âme en ces instants de silence ! Puis — et c'était surtout ce souvenir qui faisait battre son cœur à coups plus pressés — quelle joie délicieuse, lorsque, à la sereine clarté des étoiles, elle avait vu dans les yeux de Glaucos monter l'ivresse vertigineuse qu'elle-même, en ces instants, sentait en son àme!

Mais un sourire heureux lui vint aux lèvres tandis qu'elle relevait le front triomphalement : elle lui avait prouvé son amour d'une façon éclatante et inouïe. Pour lui, son beau guerrier, son amant, son époux, elle était criminelle et maudite ; elle •avait violé les lois de la cité, trahi sa patrie, cent fois mérité la mort la plus infime. Une joie débordante chantait sur ses lèvres. Ne méritait-elle pas aussi un peu de l'exécration dont Athènes enveloppait son Glaucos? Cette pensée, délicieusement, lui caressait la chair comme si elle se fût trouvée encore près de lui dans l'étreinte de son bras caressant, enveloppée de la tiède chaleur de son manteau. Avec quelle ivresse, plus tard,

lorsqu'ils seraient unis, ils se rappelleraient les dangers qu'ils avaient courus l'un pour l'autre! Quelle ivresse au milieu des joies de l'amour triomphant de s'avouer les hésitations, les scrupules, les craintes, les angoisses des heures de lutte ! Quelle ivresse de se rappeler comment elle avait réussi à accomplir cette tâche impossible, briser ses chaînes, l'arracher au bourreau ! — En vérité à cette heure déjà tout cela semblait comme un rêve! Comment avait-elle fait pour réussir? Comment avait-elle osé se rendre au Muséon ? Qu'avait-elle dit à ce geôlier dans le regard faux et sournois duquel elle avait vu un instant briller un éclair de triomphe ?

Vraiment elle ne se souvenait plus ! et puis est-ce qu'elle avait le temps de songer à tout cela ! Qu'importaient les terreurs, les souffrances, les dangers! elle était sa fiancée, sa déesse, elle se savait aimée par-dessus tout, et à travers des larmes de joie, radieuse, elle souriait...

Une voix qui s'éleva à côté d'elle la fit tressailhr : c'était un esclave qui venait de la part d'Aklaiôn dire à la jeune fille que son père désirait lui parler.

Le cœur torturé d'une grande anxiété, elle se rendit à cette invitation inaccoutumée. Son père avait-il appris quelque chose au sujet des événements de la nuit? Peut-être savait-on... et soudain une pensée la frappa : Héraclinos s'était fait

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prendre et il avait parlé, — c'était certain ! — Elle se crut perdue.

Elle trouva Aklaiôn étendu à côté d'une petite table basse, sur laquelle se voyaient encore les reliefs de son repas du matin : des olives et des figues farcies d'un hachis d'œufs.

L'eupatride Aklaiôn, un des derniers descendants de la célèbre famille des Eumolpides, avait été surnommé VcAlopex — le Renard — à cause de son caractère sournois et de sa physionomie matoise. On le disait plus subtil qu'Odysseus et plus rusé que Pandélète.

Petit, maigre, pâle, les cheveux courts et blancs, la bouche tordue par un sourire perpétuel, toute la personne et tous les gestes de l'Alopex étaient empreints d'une douce bienveillance et d'une indulgente bonté. Il parlait d'une voix onctueuse, laissant tomber les mots avec lenteur; ses gestes étaient un peu hésitants : comme des caresses; et il avait pris l'habitude d'écouter ses interlocuteurs en hochant la tête d'un air d'approbation. Mais l'éclair froid qui jaillissait de ses yeux gris donnait un continuel démenti à cette apparente douceur.

« Ma fille, dit Aklaiôn, tandis que, respectueusement, Théa s'inclinait devant lui, vous avez dix-huit ans; le temps est venu de vous choisir un protecteur autre que votre père ; j'ai résolu de vous unir à mon ami Posidios, un de nos plus

riches concitoyens, Posidios vous a vue; il consent à vous prendre pour femme. Je crois que vous serez heureuse. Votre futur mari est assez vieux et c'est un grand bonheur pour vous, car votre influence sur lui sera beaucoup plus considérable.

(( En outre, ainsi que vous ne l'ignorez pas, l'âge avancé de votre époux vous donne le droit de prendre comme amant légitime son plus proche parent, le bel Alcantis ' .

— Mon père, interrompit Théa en relevant la the, mon bonheur serait de pouvoir vous satisfaire en toutes choses; mais épouser Posidios est pour moi un sacrifice au-dessus de mes forces. Je vous en conjure, ne m'obhgez pas à vous refuser obéissance sur ce point! »

Un autre père que l'Alopex se fût irrité, eût appelé la malédiction des Dieux sur la tête de l'enfant rebelle qui osait lui résister en face; peutêtre même, usant des droits que lui accordaient les lois, eût-il chassé sa fille de sa présence, la condamnant ainsi à une existence infime.

Aklaion, lui, avec son sourire caressant, de sa voix douce et persuasive :

« Et pourquoi, ma chère enfint, ne voulez-vous pas épouser Posidios? »

Théa connaissait peu son père; elle lui parlait rarement; elle le croyait bon et avait confiance en lui.

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Elle répondit donc d'une voix tremblante, en baissant son front couvert de rougeur : « Parce que j'en aime un autre!

— Ah! ah! dit Aklaiôn, en hochant la tête avec sa bienveillance habituelle ; et peut-on savoir quel est cet autre ?

— C'est... oh! mon père, vous allez me maudire, dit l'enfant en sanglotant et en tombant à genoux.

— Je n'ai jamais maudit personne, protesta l'Alopex d'une voix insinuante, et certes, je ne commencerai pas par ma fille bien-aimée, par maThéa ! Voyons ! Puis-je savoir quel est l'homme assez heureux pour avoir fait naître cette vive passion ?

— Si vous saviez!... balbutia la jeune fille; c'est un ennemi d'Athènes; un... c'est Glaucos enfin! »

Quoique l'eupatride pût à peine en croire ses oreilles, il ne manifesta aucun étonnement ; il continua à sourire et un long silence suivit l'aveu de sa tremblante fille.

Enfin elle reprit courage :

« Vous le savez, mon bon père, l'amour est aveugle et fatal; tous nos poètes le disent, toute notre religion l'enseigne. On ne commande pas à son cœur. Les Dieux eux-mêmes ne résistent pas à la reine des passions : Ops n'a-t-elle pas aimé Attys? Aphrodite n'a-t-elle point trompé

Héphaistos avec Ares ? Artémis, elle aussi — la chaste! — ne s'épric-elle pas d'Endymion ? Il esc si beau ec si brave... peut-être renoncerait-il à combattre Athènes... »

Aklaiôn souriait toujours.

ce II m'aime tant, mon bon père!... Ce serait un grand service à rendre à la cité. Un si brave polémarque! Et puis enfin, je l'aime! Je ne sais pas comment cela s'est fait, mais maintenant il esttrop tard. Jel'aime! Je puis bien vous l'avouer: C'est moi qui l'ai délivré, hier au soir.

— Ah! fit Aklaiôn, toujours souriant.

— Je vois bien que vous n'êtes pas irrité, mon bon père! Vous comprenez votre Théa. Je n'aurais pas dû l'aimer sans votre permission ; mais on ne peut pas résister. C'est plus fort que soi...

— Voyons, dit l'Alopex sans cesser de sourire, il ne s'agit pas de pleurer! si tu écrivais au polémarque que tu désires le voir, crois-tu qu'il se rendrait à ton appel?...

— Oh! certainement.

— Hé bien ! écris-lui. Je lui ferai porter la lettre par un esclave dévoué. Tu comprends que je désire lui parler à ton Macédonien, avant de lui confier le bonheur de ma Théa bien-aimée. S'il consent à quitter son roi et à s'enrôler dans les armées de la République, nous verrons... Ècris-lui et tu me donneras la lettre. »

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Folle de bonheur, Théa se jeta au cou de son père. Elle l'aimait tant son bon père! Elle le rendrait heureux! Il verrait quel fils noble, brave, bon, généreux, il allait avoir! Ce serait une vie de joie. Ils ne se quitteraient pas. Vraiment, c'était trop de bonheur! Jamais elle n'avait osé espérer que tout s'arrangerait si bien. Elle avait promis deux colombes à Aphrodite, si elle était propice à ses vœux... Elle voyait que les Dieux étaient bons ! Elle offrirait dix colombes à la puissante Déesse; elle lui consacrerait sa chevelure! Elle était si heureuse!

Aklaiôn souriait toujours...

Théa écrivit à Glaucos qu'elle désirait le voir; il n'avait qu'à se présenter au palais de l'eupatride; on l'accueillerait bien. Elle lui promettait une joyeuse surprise. Ils allaient être heureux.

Quand Aklaiôn eut lu cette lettre, il roula avec soin la fine bandelette de peau blanche sur laquelle les caractères étaient tracés, et après l'avoir placée sur sa poitrine, il se mit à regarder Théa. Son sourire était si étrange que la jeune fille tressaillit. Pour chasser l'angoisse qui lui montait au cœur, elle demanda quel esclave son bon père comptait envoyer au polémarque.

« Ma fille, répondit l'Alopex, sans cesser de sourire, mais d'une voix cassante et incisive, je vous rendrai votre lettre dans trois jours, après vos noces avec Posidios.

— Comment? bagaya la jeune fille atterrée.

— Oui! car si vous refusiez d'épouser ce bon ami, vous me verriez réduit à la triste nécessité d'envoyer cette aimable missive à son destinataire.

— Que dites-vous?... je ne comprends pas.

— Oh ! les femmes ! Diogène a tort de prétendre que leur esprit est plus prompt que celui des hommes. Je veux dire, chère enfant, que si vous n'épousez pas sans murmurer mon excellent ami Posidios, j'enverrai cette lettre au Macédonien. Naturellement il se rendra à l'invitation, et, cette fois, j'espère que les prisons d'Athènes ne laisseront plus échapper leur captif Ainsi donc, soyons sage et obéissons. »

Et, souriant, le rival d'Odysseus sortit le front haut.

Théa ne pleura pas. La chute trop soudaine l'avait brisée. Elle retourna dans le gynécée, au milieu de ses femmes, reprit sa broderie et, sans savoir, machinalement, pour essayer de dissimuler son désespoir, elle commença à chanter, avec de longs tressaillements sur ses lèvres blanches, une ode de Philetas, que tout Athènes répétait en ce moment :

O mon roi, mon amant, je t'aime!

Je t'appartiens, je suis à toi !

Viens ! que la volupté suprême Nous unisse encore, ô mon roi!

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Je suis ton parfum et ta rose !

Je suis toit sang, Je suis ta chair ! Je suis ton Jouet, et ta chose!

Viens ! Viens, 6 toi qui seul m'es cher !

Viens! Viens, dans mon sein qui palpite Mets ton front, o mon bien-ainié!

Je t'aime ! Je t'aime ! Viens vite !

Euvons Je plaisir enflammé !

Stupéfaites, les femmes du gynécée regardaient leur maîtresse; des larmes roulaient sur ses joues, sa voix brisée scandait de longs sanglots le poème enflammé des amours antiques. Elle reprit:

Je donnerais via vie entière Pour lin seul Jour auprès de loi !

Viens! que la volupté dernière Nous unisse encore, o mon roi !

Quand elle eut fini, elle cria deux fois : « Mentir ainsi! Mentir ainsi! » Puis elle s'affaissa sur elle-même en sanglotant, et les flots dénoués de sa longue chevelure inondaient le pavement de marbre.

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