‹ Athénienne, AthènesChapitre 26 sur 51 · I20 ATHÉNIENNE · texte numérisé non relu

I20 ATHÉNIENNE

talent des crépitements d'incendie dans l'herbe rousse des talus.

Bientôt le polémarque retomba dans ses sombres réflexions; le front baissé, accablé par Tétouffante chaleur, il poursuivit sa marche machinale et lassée.

De temps en temps, il rencontrait un voyageur, ayant sur la tête le pétasos rond et lourd, — attribut ordinaire de Hermès-Odoipore. — La plupart s'éloignaient en grommelant contre le Barbare qui ne daignait pas répondre au c( Khaïrc! » gracieux dont ils le saluaient.

Devant l'autel de Zéphire, comme il entrevoyait déjà le téménos du héros éponyme Lokios, il fut tiré de sa torpeur par le bruit d'une grande foule qui s'avançait en soulevant un nuage de poussière. En avant, marchaient une dizaine de femmes, les vêtements déchirés, les cheveux épars, les seins meurtris, chantant des hymnes monotones entrecoupés de gémissements. Glaucos reconnut les pleureuses cariennes qui précèdent les convois funèbres, et il se plaça sur le bord de la route dans une attitude respectueuse '.

Le mort devait avoir été un homme assez important, à en juger par le nombre de ceux qui l'accompagnaient à sa dernière demeure. L'urne en marbre blanc dans laquelle se trouvaient les cendres, était ornée de sculptures en relief; elle

disparaissait sous les couronnes d'asphodèles et de cyprès. Le plus proche parent du défunt la portait entre les bras, serrée sur la poitrine dans une dernière étreinte éperdue et navrée; derrière lui, deux prêtres, en robes jaunes, conduisaient un taureau noir, destiné à apaiser Hadès et les Juges infernaux.

Le polémarque était encore sous la triste impression de cette sinistre rencontre, lorsqu'il arriva en vue des remparts d'Athènes.

Devant lui, au pied des hautes murailles, se creusait le Barathre, où l'on précipitait les prisonniers condamnés à mort. C'était une fosse ouverte dans le rocher par les anciens habitants du pays qui avaient essayé d'en extraire du marbre, comme à Pentelès, ou de l'argent, comme à Laurion. De toutes parts, à pic, les parois du rocher descendaient dans le gouffre, au fond duquel, morte et immobile, une eau profonde sommeillait, enchâssée dans la pierre, comme une émeraude énorme.

Glaucos détourna les yeux et pressa le pas, comme s'il eût voulu fuir la voix néfaste qui criait en lui : c( Ne va pas plus loin ! » Ce n'était pas en vain que partout devant ses pas les dieux plaçaient ainsi des images de deuil. Impuissants à changer le cours des destinées, les Immortels se contentent d'avertir les hommes des malheurs qui les menacent. Les présages étaient clairs; il

n'était pas besoin de l'œil d'un oïonoscope pour les saisir et les interpréter. Les oiseaux sinistres qui saluaient son départ, les cérémonies funèbres qui entravaient sa marche, les lieux maudits qu'il rencontrait sur sa route, tout lui parlait de mort. Mais quelque légitimes que fussent ses sujets de crainte, le polémarque ne voulait pas reculer; reculer lui eût semblé une lâcheté. Si la lettre qu'il avait reçue disait vrai, Théa l'attendait; il eût préféré mourir que de désobéir à la jeune fille; et, la tête basse, plus lentement à mesure qu'il approchait de la porte Sacrée, il poursuivait sa route.

Après avoir traversé le bois d'oliviers que le poète a décrit dans son immortel OEdipe, Glaucos aperçut une centaine de speusïniens qui s'exerçaient à la course devant l'ancienne nécropole du Kéramique. Pour éviter leur rencontre, il se rejeta dans le bois et prit un sentier qui, longeant la rive droite du Képhisos, le conduisit devant la longue muraille de l'Académie. Il la suivit, pressant le pas, et déjà les massives fortifications du Dipyle apparaissaient à travers le feuillage, quand le polémarque s'arrêta en pâlissant.

Près de l'autel d'Eros, qui se dressait à l'entrée des jardins et devant lequel Platon avait coutume d'assembler ses amis, un vieillard, au visage sévère et pensif, se promenait entouré d'un groupe nombreux. Glaucos reconnut Aristote, qu'il avait

souvent rencontré à Pella, au temps où le célèbre philosophe surveillait l'éducation du jeune Alexandre.

La poitrine du polémarque se serra sous l'étreinte d'une angoisse terrible : parviendrait-il à passer devant l'ancien précepteur sans être reconnu? Il n'y avait personne sur la route, et quoique le philosophe parût fort occupé à discuter avec ses disciples, s'il levait les yeux, il ne pouvait manquer de voir et de reconnaître le Macédonien. Le danger était presque insurmontable.

Glaucos avançait lentement, le regard fixé sur le visage d'Aristote, croyant à chaque pas qu'il allait entendre son nom s'échapper de ses lèvres.

Au milieu de la voie, devant l'entrée des Jardins, se dressait la statue équestre de Kimôn; le polémarque demeura quelque temps immobile derrière le haut piédestal : comme un naufragé qui se repose sur un écueil. Enfin il prit son parti, résolument, le front haut, il poursuivit son chemin. Bientôt il eut laissé derrière lui l'entrée de l'Académie; il se sentait respirer plus librement à chaque pas qu'il faisait vers la ville ; une envie de courir s'emparait de lui, et il lui fallut toute sa volonté pour ne point céder à ce mouvement qui eût pu le perdre.

Le polémarque s'efforça de prendre un air calme et assuré : il entrait dans Athènes. Sous la

sombre ouverture de la porte Thriasia, un flot de promeneurs passait du Kéramique-Intérieur au Kéramique-Extérieur. A cet instant de l'aprèsmidi, les antiques allées, plantées par le fils de Miltiade, étaient le rendez-vous des élégants et des oisifs. Cette dernière catégorie comprenait toutes les classes de la société, depuis les métèques agricoles jusqu'aux érèthes des trières qui, venus de tous les ports de la Méditerranée, se promenaient par groupes de dix à quinze, ouvrant des yeux étonnés, muets, les bras ballants. Le plus grand nombre étaient des Phéniciens et des Carthaginois, facilement reconnaissables à leurs vêtements noirs, lisérés de rouge; il y avait aussi des Aigyptiens, maigres -ît jaunes, étranges avec leurs têtes rasées et leurs étroits caleçons de lin blanc. On avait l'habitude de voir des hommes de ces nations, mais les Athéniens s'arrêtaient avec étonnement pour regarder les rameurs d'un navire latin qui venait d'aborder au Pirée. Leurs cheveux courts, leurs traits durs et carrés, l'air bourru avec lequel ils soutenaient les regards, leurs grossières toges de laine jaunâtre excitaient une vive curiosité.

Sous la double allée de platanes, Glaucos apercevait des jeunes gens qui se promenaient à pas lents, pour ne pas déranger les plis de leurs chlamydes traînantes. Us s'appuyaient sur de longs bâtons entourés d'anneaux d'argent et, devant

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eux, les groupes bruyants des esclaves s'ouvraient respectueusement.

Portées par des Nubiens robustes, qui marchaient d'un pas égal, avec un balancement saccadé des hanches, les femmes riches passaient dans des litières aux rideaux de pourpre et d'hyacinthe.

On reconnaissait les courtisanes à leur visage découvert et à leurs tuniques étroites, fendues sur la cuisse jusqu'à la ceinture. Les femmes mariées avaient la tête enveloppée d'une épaisse calyptra, qui ne laissait voir que leurs yeux.

Une théorie se rendait dans un temple voisin pour faire un sacrifice à Apollon-Délien. Les jeunes gens qui la composaient étaient vêtus de tuniques couleur de safran; leur choryphée, couronné de lauriers, portait entre les mains un cygne blanc, comme ceux qui traînent le char du Dieu à son retour des régions hyperboréennes.

Enveloppées de transparentes draperies de Cos, un troupeau d'esclaves prostituées s'avançait lentement; derrière elles, leur maître, armé d'un roseau, en frappait légèrement sur l'épaule celles qui oubliaient de sourire.

Autour des boutiques adossées aux remparts, c'était une confusion harmonieuse, une foule joyeuse et animée : des éphèbes gracieux et rieurs, n'ayant pas encore ceint la cuirasse étroite des péripoles, coudoyaient de graves sénateurs

portant toute la barbe à la mode antique; des guerriers, aux casques énormes, regardaient d'un œil méprisant des ouvriers aux membres nus, blancs de plâtre et bruns de soleil; des laboureurs, prompts à s'émerveiller, répondaient avec mauvaise humeur aux plaisanteries des matelots insolents ; des femmes du peuple, aux cheveux soigneusement nattés retenus par une cigale d'or, lançaient de souriantes oeillades aux prêtres vierges d'Artémis.

Giaucos s'arrêta quelque temps à contempler cette animation, puis, sans que ses sombres pressentiments cessassent de l'assiéger, il continua sa route par la voie Kéramique.

Ici, la foule était moins nombreuse, et elle encombrait surtout le trottoir de droite, que recouvrait déjà l'ombre des hauts palais. Devant la plupart des portes se dressaient des bornes pyramidales consacrées à Apollon-Patroos; aux carrefours, elles étaient remplacées par les Hermès d'Hipparque, auxquels les passants ne manquaient pas d'envoyer un salut, en portant la main à la bouche en signe d'adoration.

En arrivant près de la voie Mégacléenne, le polémarque reconnut l'endroit où il avait arrêté le quadrige; le souvenir de cette scène lui rendit un peu de courage; il continua sa route d'un pas plus assuré.

Il traversa l'Agora et s'engagea dans la rue des

Trépieds, qui était peu fréquentée à cette heure du jour. C'est ce que désirait Glaucos, car tant qu'il s'était trouvé au milieu de quartiers populeux, il n'avait pas voulu demander dans quelle partie de la ville était situé le palais d'Aklaiôn. Connaissant le caractère athénien, il craignait de s'adresser à un mauvais plaisant, qui se fût joué de son ignorance de la langue et des lieux.

Enfin, dans un endroit désert, le polémarque aborda un vieillard, assis au soleil, sur le seuil d'une porte, et s'informa de la direction à suivre pour arriver à la demeure de l'eupatride.

Après avoir longuement considéré l'étranger avec une supérioritéméprisanteet railleuse, l'Athénien se décida à répondre que le palais d'Aklaiôn était tout près de là, dans la voie Acharnique, de l'autre côté de l'Acropole.

Puis il poursuivit en imitant l'accent traînant que donnait le Macédonien au dialecte attique :

« Je ne doute pas que, vêtu comme vous l'êtes, — le polémarque portait le costume des métèques agricoles, — vous ne parveniez aisément à vous introduire chez le noble Eumolpide. »

Et comme Glaucos s'éloignait sans daigner relever ce que ces paroles pouvaient avoir de blessant, le vieillard, piqué, lui cria :

« Vous ferez bonne figure dans le cortège nuptial de sa fille!

— Comment? Que dites-vous? Le cortège nuptial de qui ? Voyons, parlez, maintenant qu'on vous interroge ! Quelle fille ? Quel Aklaiôn ? Théa se marie? Avec qui? Théa, fille de... Voyons, répondez?

— Il faut vous servir en Héraklès! ne put s'empêcher de ricaner l'Athénien, bien qu'une légère crainte se mêlât à la surprise que lui causait la violente émotion qu'il venait de provoquer chez son interlocuteur. Tout ce que je sais, c'est qu'on célèbre demain le mariage de Théa avec Taréopagite Posidios.

— Théa, fille de l'Eumolpide de Lakiadie Aklaiôn?

— Théa, fille de l'Eumolpide de Lakiadse Aklaiôn! »

Ces paroles sonnèrent aux oreilles du polémarque avec la lenteur des sentences de mort.

D'abord il ne voulut point comprendre, et pour la seconde fois il répéta la même question. Impitoyable comme l'ccho fidèle qui redit la plainte sacrée des cymbales d'Eleusis, le vieillard lui fit la même réponse.

A voir le sourire clignotant de ses petits yeux gris, Glaucos eut un instant l'espoir qu'il se moquait de lui ; il éprouvaituneenvie folle d'étreindre dans ses mains robustes la gorge noueuse et décharnée de l'Athénien, afin d'étouffer le rire moqueur qui la soulevait; mais il vit bien que le

coup était porté d'une façon trop indirecte pour avoir été calculé.

Alors, chancelant comme un homme qui, à demi assommé, se relève d'une chute, il se mit à marcher au hasard, droit devant lui.

Les présages n'avaient pas menti : il se sentait mourir! Théa mariée!... C'était donc cela la joyeuse surprise qui l'attendait; c'était cette nouvelle qu'il était venu chercher à travers tant de dangers. A présent il ne doutait plus : on lui avait tendu un piège; s'il se rendait au palais d'Aklaiôn, il serait arrêté, jeté en prison, et cette fois, nul ne serait là pour l'arracher au supplice.

Pendant quelques instants, il eut la pensée d'aller malgré tout chez l'eupatride; sans doute, c'était marcher à la mort; mais Théa avait parlé, il voulait obéir! Heureusement il songea à ses soldats, à la mission que Philippe lui avait confiée, puis — et ce fut surtout cela qui lui rendit courage — il se dit que, peut-être, la jeune fille ignorait ce qui se tramait; qu'on l'avait forcée à écrire, qu'on la forçait à se marier.

Tumultueusement ces pensées se heurtaient dans son esprit, et sans plus rien voir de ce qui se passait autour de lui, le polémarque continuait sa route.

Il suivit la rue du Pry tanée, puis celle des Hippeis et revint sur l'Agora en contournant l'Acropole. Au sortir des colonnades du Poikilos,

Glaucos avait devant lui le large escalier qui conduit aux Propylées et au Parthénon; machinalement il commença à le gravir.

A mesure qu'il montait, à mesure qu'autour de lui l'horizon s'élargissait, il se sentait plus seul, plus faible, plus petit et, plus lourdement, sa souffrance lui pesait sur les épaules. Il ne vit point les temples de Ghé-Coroutrophos et de Dèmèter- Chioé; il ne vit point, sous la triomphale entrée, la lionne de bronze élevée en l'honneur de l'héroïque maîtresse de Harmodios; ce ne fut qu'en arrivant en face de la colossale Athènè-Promakos, que ses yeux s'ouvrirent et que ses douloureuses pensées s'éloignèrent comme un vol d'oiseaux de mort chassés par la splendeur de la Lumière.

Devant lui, avec la grâce infinie de ses colonnades radieuses le long desquelles coulait la fraîcheur des larges cannelures pleines d'une ombre bleue, c'était le Parthénon : le chef-d'œuvre du génie humain! Au-dessus de la longue ligne régulière des fûts de marbre, au-dessus de cette blanche forêt resplendissante de sérénité, au-dessus de cette apothéose de la matière immaculée et harmonieuse, dans la lumière, dans le rayonnement splendide de l'infini, dans la pureté éternelle de l'éther, c'était l'apothéose de la vie, l'apothéose de l'humanité, l'apothéose de l'Art et de la Beauté. Toute une population de marbre : jeunes filles aux bras frêles, immobiles en des

gestes suaves, guerriers pressant des étalons bondissants entre leurs genoux nerveux, prêtres au front hautain, mères aux seins orgueilleux, vieillards aux larges prunelles pleines du rêve des choses vues, toute une génération, toute une cité, dans son irrésistible élan vers la vie et vers l'amour, se pressait vivante, animée et belle, éternellement!

Puis, de toute part, autour du polémarque, sur la terrasse de marbre, sous les portiques sacrés se pressait, foule innombrable et subUme, une assemblée sans pareille de grands hommes, de héros, de dieux; de gloires, de vertus, de beautés : Périclès, Aristide, Thémistocle, Thésée, Solon, Miltiade, l'Hécate d'Alcamène, les Grâces et l'Hermès de Socrate, le Persée de Myron, l'Artémis de Praxitèle, le Zeus-Polieus de Leokharès, le Lysippe de Sthénis, l'Athènè de Phidias!

Et c'étaient encore d'autres temples, d'autres merveilles : l'Erechtheion, dont quatre jeunes femmes droites et cambrant, dans leur effort, la douce chair de leurs seins dressés, palpitants, sous leur tunique de marbre, soutenaient le fronton gracieux; le temple de la Nikè-Aptéros, colonnade circulaire si harmonieuse et si pure, que l'artiste ne l'avait point achevée en voûte, comme si elle n'eût pu supporter que l'harmonie et la pureté du ciel; les Propylées, amoncellement inouï de rectangles énormes du paros le plus précieux,

enveloppant le flanc gris de la colline d'un voile de lin blanc, frais et doux, que le soir changeait en pourpre somptueuse.

Pour réaliser ces ouvrages immortels, la grâce corinthienne s'était unie à la douceur ionienne et à la sérénité dorienne; tout l'effort artistique de la Grèce était venu se concentrer là; c'est là que le génie des Pélasges avait atteint et exprimé son idéal; c'est là que, nouveau Prométhée, l'homme avait complété l'œuvre du Créateur; c'est là que l'Art s'était montré Dieu! Et semblable à un autel colossal, l'Acropole offrait aux adorations de la terre et du ciel la sublime matière divinisée par le génie humain.

Dans la vaste tranquillité de l'espace, Glaucos oublia un instant sa faiblesse et son abandon. La terre était loin; il était là dans l'empyrée; la rumeur de la ville ne parvenait point à troubler le silence religieux qui planait sur les saints sanctuaires; des néocores guidant un voyageur à travers les merveilles dont ils avaient la garde, parlaient à voix basse, avec respect; perdus dans une adoration muette, les hommes et les choses semblaient à genoux devant la Beauté.

Alors, dans ce mirage de splendeur, le polémarque sentit son âme emportée sur un de ces sommets sublimes d'où l'on voit la vie de très haut. Ses terreurs, ses espérances, ses déceptions,

rout s'effaça; il leva les mains et, ébloui par la lumière sacrée au milieu de laquelle flottaic la cime radieuse, il s'écria par deux fois : « Les Dieux! Les Dieux! »

Il comprenait enfin tous les mystères de cette existence qu'il avait jusques alors traversée comme en un songe; il comprenait le Bonheur, il comprenait le Bien, il comprenait la Divinité; et il songeait avec un vague dédain à ceux qui n'étaient pas montés au Parthénon : à ceux qui n'avaient pas médité sur la Vie, devant l'Amour, devant l'Art et devant la Beauté!

Oui! la véritable Déesse de l'Acropole et d'Athènes, c'était la Beauté. C'est aux pieds de la Beauté que la Grèce venait courber son front superbe. C'est à la Beauté que souriait le vieil Homère, au milieu du fracas de ses rêves de bataille; c'est Elle que Lycurgue et Solon avaient voulu défendre dans leurs lois; c'est Elle que Socrate cherchait sous les lauriers-roses du Képhise; c'est d'Elle que rêvait Platon sous les bosquets d'Académos. C'est pour Elle — c'est pour la Beauté! — que Périclès avait orné la cime orgueilleuse de l'Acrople; pour Elle que Laïs et Phryné — ô douces saintes! — offraient la splendeur de leur nudité à Phidias et à Scopas; pour Elle que Léonidas mourait joyeux aux Thermopyles ; pour Elle que Sappho brisait sa lyre dans un spasme d'amour! Comme un aigle fuyant les fanges de la

terre, s'envole, la prunelle éblouie, vers l'or embrasé du soleil, la Grande Nation, dans une ascension irrésistible et sublime, volait vers la blanche Beauté !

Harmonie des formes, harmonie des sons, harmonie des parfums, harmonie des couleurs, harmonie des mouvements, Elle entourait Glaucos, resplendissante et divine : les yeux du polémarque se fermaient devant sa vertigineuse splendeur. Des mots d'adoration lui montaient aux lèvres et, ne pouvant exprimer le sentiment trop intense qui remplissait son âme, se sentant en face de quelque chose d'infini et d'éternel, il répétait : « Les Dieux! les Dieux!

Le polémarque voulut se rapprocher des hommes, il traversa l'enceinte de Pallas-Ergané, pour aller s'accouder à la balustrade de marbre, d'où l'on dominait la majeure partie de la ville.

Ce fut là que la conscience de sa situation lui revint plus nette et plus amère. Autour de lui, Athènes — la ville-femme, la ville amoureuse, la ville couronnée de violettes — s'étendait riante et gracieuse. La blancheur de ses murailles, les contours harmonieux de ses palais et de ses temples, la ceinture verdoyante de ses platanes et de ses lauriers-roses, l'infinie douceur de ses horizons d'or et d'azur, le diadème lumineux de ses collines sculpturales, tout était féminin en elle : tout,

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jusqu'à son nom de déesse, jusqu'à cette impassible virginité que mettait à son front le temple éternel d'Athènè-Parthénis.

Vierge indomptable et farouche, l'ambition de tous les rois avait été de la posséder : depuis Psammétique qui voulait la séduire, jusqu'à Xerxès qui avait essayé de la violer, jusqu'à Dareios qui était mort de douleur en maudissant son nom trop aimé!

Oh! Pour avoir enflammé toutes ces grandes passions, qu'elle était belle, Athènes, sous l'ardente limpidité de son ciel! Blanche, d'une blancheur douce de femme nue, qu'elle était belle telle que Glaucos la contemplait avec une admiration qui lui déchirait le cœur comme la brûlure d'une haine impuissante et dédaignée! Là étaient gravées les lois de Solôn, là Pisistrate avait rendu la justice, là Thésée avait abordé en revenant de Crète, là Thémistocle avait dressé le trophée de Salamine, là Périclès avait dit : « Je gouverne le monde! » Là Alkibiadès avait aimé!

Pour Glaucos, cette magnificence et cette poésie formaient à la femme aimée un piédestal sublime, auprès duquel, désespérément, il sentait s'accroître encore le sentiment de sa solitude et de sa petitesse.

Ce sentiment devint si intense, qu'un instant, Glaucos songea à mourir : il souffrait trop! Devant le vide immense que créait en lui l'écroulé-

ment de son rêve, il comprenait toute la place que la jeune eupatride avait prise dans son existence. Elle était la fin de toutes ses actions, l'espoir de toute sa vie, le désir de tout son être, le Dieu de toute sa foi! Il comprenait que de tous les biens du monde : richesse, puissance, gloire, aucun ne valait la possession de cette femme. En dehors d'elle, il ne voyait rien, il n'espérait rien, il n'aimait rien. Sans elle la vie était pour lui un désert, une longue suite de jours pluvieux et sombres, un noir hiver triste et morose, sans flamme, sans rayons, sans soleil!

Oh ! ses baisers, ses caresses, son amour ingénu et naïf, les balbutiements de sa passion, son sang ardent et généreux — le sang enflammé d'Hélène! — qui lui brûlait les veines et la faisait si follement amoureuse!...

Mais tout cela allait appartenir à un autre, — à un des glorieux fils de cette superbe Athènes!

Quel était-il cet heureux, ce vainqueur, ce triomphant? Sans doute un eupatride orgueilleux, un jeune débauché perdu de dettes, que sa famille voulait faire entrer dans le chemin des devoirs conjugaux.

Hélas! il était beau, peut-être; il était riche; il était noble. Désespoir! Bientôt il serait aimé! Lui, l'étranger avec son accent ridicule, avec ses lèvres maladroites qui ne savaient pas faire du baiser un mélodieux poème, pouvait-iUutter avec

ces séduisants éphèbes, superbes du titre le plus glorieux de tous : Athéniens!

A dix-huit ans, sait-on comment et pourquoi l'on donne son cœur? Et puis, avec ses trente ans, il devait paraître un vieillard à cette enfant joyeuse et insouciante, si ardemment éprise pourtant quand elle se pendait à son cou, lui mordant les lèvres dans des paroles d'amour!

Et les impressions de toute la journée lui remontant au cœur, Glaucos se prenait à haïr la ville d'un peu de la haine que, sans le connaître, il portait déjà à son rival. Oh! ce peuple railleur, élégant, spirituel, amoureux, volage, joyeux, comme il le maudissait! Comme il le détestait! Comme il se trouvait grossier, — lui ! le brillant polémarque de la cour de Pella! — à côté de ces jeunes Athéniens aristocratiques et dédaigneux!

Le soir tombait; tel qu'un gnomon géant, le Korydallos semblait étendre son ombre dentelée jusqu'aux oliviers sacrés de Lakiadœ. A l'horizon, sur le large sommet de l'Acro-Corinthe, le soleil se couchait énorme et rouge; les montagnes lointaines — très nettement — profilaient une ligne sombre au fond de l'Occident vermeil et le golfe Saronique flamboyait sous ses reflets ardents. Entre les rochers du Pirée et les falaises de l'île fatale à Xerxès, le détroit se teignait d'une pour-

pre violacée, comme si ses vagues reflétaient encore les pavillons de guerre des flottes du Grand- Roi. Étrangement modelé par le caprice des vents, un immense nuage blanc montait sur les côtes d'Argos et l'on eût dit une Victoire colossale qui serait venue dresser le trophée de Salamine à l'horizon d'Athènes.

Glaucos descendit de l'Acropole. Longtemps il erra par la ville, sans penser, n'ayant plus qu'un sentiment : une torture morale si forte, qu'elle lui causait comme une douleur physique. Enfin, quand la nuit se fut faite, il alla s'étendre sous le péristyle d'un temple, et là, les yeux pleins de larmes, avec un écrasement lent et terrible sur la poitrine, il écouta le gémissement désespéré de son âme, tandis qu'autour de lui, dans l'ombre tiède et parfumée, de douces voix rythmaient d'amoureuses chansons.

Le jour revint. Glaucos demeura sous la colonnade, indiffèrent et insensible.

Vers la quatrième heure, il fut tiré de sa torpeur par des clameurs joyeuses et par le bruit des cymbales et des flûtes : une troupe de jeunes gens couronnés de roses s'avançait vers le temple, précédant une femme chancelante, soutenue par deux vieillards.

Malgré le voile safrané qui la recouvrait entièrement, Glaucos la reconnut : c'était Théa.

Elle passa sans le voir et, derrière elle, le polémarquepénétradans le sanctuaire, invinciblement attiré.

Quand il eut vu Posidios, quand il eut vu l'immense douleur qui pâlissait le front de la jeune fille, il comprit tout.

Glaucos passa une grande partie de la journée, en face de la porte d'Aklaiôn, appuyé contre une des bornes coniques consacrées à ApoUon-Patroos.

Des chants de fête et des cris de joie arrivaient par bouffées aux oreilles du polémarque; et chaque fois, comme sous un vent de mort, son front désespéré plus profondément s'inclinait.

Depuis longtemps, la nuit était venue; les portes s'ouvrirent; des esclaves parurent, portant une litière soigneusement close, à côté de laquelle Posidios marchait à pied.

Glaucos crut remarquer que le front du vieillard était soucieux.

Derrière le chœur d'éphèbes qui chantaient les odes erotiques, le polémarque suivit le cortège sans être remarqué.

Quand, avec un bruit sourd, la porte aux barres d'airain du palais de l'aréopagite fut retombée sur le vieillard et sur celle qui, désormais, allait être sa femme, Glaucos demeura debout, immobile, stupide, semblable à un homme qui, vivant,

se voit enfermé dans une tombe. Autour de lui, dans la nuit formidable d'une mortelle vision, des images affolantes et désespérées dansaient une ronde tumultueuse:

Dans une des chambres de ce palais — une chambre ornée d'ors flamboyants — il croyait voir l'aréopagite exprimer à la vierge son triomphant amour. Il était là, l'odieux vieillard, les yeux brillants, les joues en feu, les lèvres frémissantes, la poitrine haletante, avec un tressaillement de tout son être, lentement — comme un mortel savourerait la divine ambroisie — il enveloppait de ses bras le corps révolté de la jeune fille.

Elle aussi, Glaucos la voyait, demi-nue et les cheveux épars. De grosses larmes roulaient entre ses longs cils ; ses yeux navrés cherchaient en vain un défenseur; elle l'appelait — lui! — son bien-aimé ; et un éblouissement de démence lui passait par l'esprit : il voulait arracher Théa aux étreinte de Posidios; il voulait mourir pour elle, à cause d'elle, en essayant de la défendre et de la sauver.

De nouveau la porte du palais s'était rouverte. Un à un, sans bruit, des hommes sortaient et, vaguement, comme en un songe, Glaucos se demandait quels étaient ces lémures et ces stryges. Il fit un effort pour comprendre. Il ne put pas. Une profonde lassitude l'engourdissait. Depuis

deux jours, il n'avait ni dormi, ni mangé. De cette porte mystérieuse, en face de lui, il sentait souffler sur son visage le vent froid de vertige qui sort des gouffres. Tout en se disant qu'il serait peut-être possible de profiter de la négligence des gardiens de l'entrée pour pénétrer dans le palais, il s'appuya contre le mur, puis, glissant lentement sur le sol, il se laissa anéantir par la lourde nuit d'un sommeil sans rêves.

Quelques instants plus tard, la grande fatalité qui régit les hommes et les Dieux faisait tomber Théa évanouie auprès de Glaucos endormi.

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