‹ Athénienne, AthènesChapitre 27 sur 51 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

L'Hospitalité de Démosthènes

^rfi^^A rue paraissait complètement déserte; ^ ^)^i Posidios eut un mouvement de joie : ^^^^ personne ne connaîtrait ses malheurs conjugaux. Il résolut de profiter de l'évanouissement de Théa pour la reporter sans bruit dans la couche nuptiale; là, son état la livrait sans défense à sa légitime et légale affection.

Plein de ces joyeuses pensées il souleva la jeune fille par les épaules et s'efforça de l'entraîner dans l'intérieur du palais. Cette tâche était au-dessus de ses forces; au bout de quelques pas, épuisé, il dut s'arrêter.

Alors une crainte le saisit: si Théa revenait à elle? Si de nouveau elle essayait de fuir?

Il poussa un cri d'appel. Tout ses serviteurs étaient absents; nul ne répondit.

Les regards désolés de l'aréopagite tombèrent sur une masse sombre étendue en face de la porte.

(( Un homme! C'est Dèmèter qui me l'envoie ! » se dit-il, en s'approchant de Glaucos.

Celui-ci dormait de si bon cœur que Posidios hésita à le réveiller. Un mouvement que fitThéa le décida. Il se mit à secouer le dormeur en criant :

« Holà! compagnon, voulez-vous gagner honnêtement un beau tétradrachme tout neuf? Cela vous va? Il suffit de m'aider à transporter cette femme — une de mes esclaves — dans l'intérieur de mon palais. »

Le polémarque, à demi réveillé, allait repousser rudement son fâcheux interlocuteur, lorsqu'il aperçut la jeune fille étendue sur le seuil inondé des pâles rayons de la lune.

« Théa ! » cria-t-il, et d'un bond il se précipita vers elle.

Un instant, Posidios demeura immobile, cloué au sol par la surprise ; puis il s'élança vers le Macédonien en appelant à l'aide.

Silencieux, serrant éperdument tout son bonheur entre ses bras, Glaucos fuyait au hasard.

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par les voies inconnues, suivi par le vieillard qui poussait des clameurs désespérées.

Bientôt des veilleurs de nuit se joignirent à l'aréopagite, ainsi qu'une troupe de jeunes gens avinés qui revenaient d'une partie de débauche.

Le polémarque, embarrassé de son fardeau, les entendait courir tout proches de lui; à chaque pas, il perdait du terrain et, avec un affolement d'angoisse, il voyait approcher le moment où il devrait renoncer à fuir.

Après la rue des Hermès, il prit à gauche celle du Kéramique. Là, il eut la pensée de se réfugier dans le temple de Thésée qu'il savait être lieu d'asile ; mais ceux qui le poursuivaient le serraient alors de trop près.

Enfin en arrivant au bout de la longue voie des Hippeis, à l'endroit où elle croise celle du Prytanée, il comprit qu'il ne pouvait plus continuer ainsi; profitant du court instant où ceux qui le poursuivaient le perdirent de vue, il se jeta sous le péristyle de la maison qui formait le coin des deux voies.

Suivant la coutume, la porte n'était fermée qu'au moyen d'un simple loquet.

Sans bruit, Glaucos la referma derrière lui et se tint immobile dans le corridor étroit et sombre qui conduisait à la cour intérieure de l'habitation.

Pendant quelques instants il put espérer que ses ennemis ne s'expliqueraient point le mystère de sa disparition; il entendait leurs exclamations d'étonnement et de dépit :

c( Où sont-ils?

— Que sont-ils devenus?

— Je ne vois plus rien !

— Hadès a entrouvert le sol sous leurs pas.

— N'avance pas ! Il doit s'être creusé un gouffre au milieu de la voie.

— De la lumière ! De la lumière !

— Nous les tenions !

— C'est la femme de Posidios.

— La nouvelle mariée?

— ■ Enlevée!

— Par qui?

— On ne sait pas.

— Ma pauvre Théa ! gémissait Posidios, elle m'aimait tant !

— Ah ! voici des flambeaux !

— On ne voit rien !

— Le sol de la voie est intact.

-- Oh! ce trou !

— Poltron ! c'est une mare d'eau !

— Regardons sur les toits.

— Ils se sont envolés !

— Visitons les maisons.

— Toutes les portes sont fermées.

— C'est étrange!

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— Pauvre Posidios !

— Zeus veut sans douter l'aider à faire un héritier!

— C'est un nouvel Amphitryon !

— Prenez garde, il va vous entendre.

— Oh ! cela m'est égal! »

Et, dominant la frayeur qui les avait tous saisis à la mystérieuse disparition du polémarque, l'un des jeunes débauchés se prit à imiter le cri du coucou '.

Dans la maison, Glaucos était demeuré appuyé contre la porte, craignant qu'on n'essayât de l'ouvrir; il sentait Théa toujours inerte et immobile, sans un soupir, sans un souffle, sans un battement de cœur ; une sueur froide lui mouilla les tempes :

« Si elle était morte ! »

Et à travers l'opacité des ténèbres, il essayait de voir le visage de la jeune fille.

Soudain, près de lui, dans la nuit, une voix s'éleva:

(( Il y a quelqu'un là? »

Le polémarque eût voulu ne plus respirer.

c( Qui est là ? » répéta la voix sur un ton plus élevé.

Glaucos n'avait garde de répondre.

Après un instant de silence, il entendit haleter un souffle rauque et bientôt les cendres ravivées d'un foyer étincelèrent dans l'ombre.

jetant un éclat rouge au visage bourru d'un vieillard.

c( Que faites-vous ici? Qui êtes-vous? Que voulez-vous ? » demanda celui-ci d'une voix effrayée lorsqu'il eut aperçu le groupe lamentable des deux amants.

— Si vous vouliez, bon vieillard, commença Glaucos...

— Je ne suis pas un bon vieillard, reprit son farouche interlocuteur; vous venez sans doute d'enlever cette jeune femme; sortez immédiatement. Sortez, vous dis-je, ou j'appelle à l'aide. Sortez! »

Au dehors, les exclamations continuaient : « Là-haut, je crois voir...

— Oui! cette ombre!

— C'est un arbre!

— D'ailleurs, ils n'ont pas d'ailes.

— Ils ont dû entrer dans une de ces maisons.

— Visitons-les! Visitons-les!

— Nous ne sommes pas à Thèbes, seigneur Aréopagite.

— Que voulez-vous dire, digne veilleur de nuit?

— Vous avez donc oublié qu'on ne peut violer le domicile des citoyens sans être accompagné d'un magistrat?

— Dix drachmes à celui qui ira me chercher Xantippe, l'astynôme de la voie Acharnienne.

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— Ce sera moi! Ce sera moi!

— Je vous dis que toutes les portes sont bien closes.

— Qii'est-ce que cela prouve?

— Oh! si je le tenais, le misérable, quel plaisir j'aurais à lui voir appliquer le supplice de la rave!

— Le vieux se fâche!

— Que dites-vous, Agamédès, fils de Démade?

— Je n'ai rien dit, vénérable Posidios!

— Respectez les vieillards, jeune homme! Quand vous aurez la même expérience que moi, vous pourrez parler.

— Zeus me préserve de la même expérience que vous, vénérable Posidios ! »

Et avec des rires ironiques, les jeunes gens aidaient les veilleurs de nuit dans leurs vaines recherches.

Glaucos entendait leurs voix comme en un rêve. Il fit un pas vers le vieillard :

« Je vous donnerai tout ce que vous voudrez : de l'or plein vos deux mains! Laissez-nous demeurer ici; cachez-nous ! Parla Déesse de l'Amour, ne nous livrez pas à nos ennemis! Si ce n'était que moi, cela ne serait rien... on me tuerait... ce serait bien fait! Je l'ai mérité!... — Oh! ne reculez pas ainsi; que craignez-vous? Vous voyez que je ne menace pas. Je prie! — Cachez-nous! Vous

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avez l'air bon, au fond. C'est pour elle! Ce misérable la rendrait malheureuse; vous comprenez. Elle a voulu le fuir... Cachez-nous! Je vous donnerai tout ce que vous voudrez! »

Le vieillard s'était redressé.

«c Croyez-vous que l'on puisse acheter un serviteur libre de Démosthènes ?

— Démosthènes! Je suis chez l'orateur Démosthènes? fils de Démosthènes du dème de Pœonie? Le ciel soit béni! Nous sommes sauvés! ô mon ami, courez à votre maître; remettez-lui ce symbole d'hospitalité ^. Approchez, que craignezvous ? Vous aviez raison de vouloir me chasser tout à l'heure! Vous êtes un serviteur fidèle. On ne doit pas accueillir ainsi les étrangers, mais moi... Voyez! La moitié de nos noms est encore gravée sur la terre sigillaire : AEMOi... Vous voyez! c'est Démosthènes évidemment! Et de ce côté : TAATK... C'est mon nom : Glaucos. Oui ! Par Hermès! Je m'appelle ainsi! Pourquoi me regarder avec de si grands yeux? Elle revient à elle! Tenez! La voilà qui soupire! Courez vite éveiller votre maître! Mon amour! Mon épouse! Ma fiancée! Tu es près de moi, tu ne me quitteras plus! Je t'aime! Tu souffres? Qu'as-tu? Je t'aime! Je t'aime! »

Et toujours appuyé contre la porte, il berçait doucement la jeune fille dans ses bras et couvrait de baisers ses grands yeux clos.

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Grommelant, le portier s'en alla, emportant une lanterne qu'il venait d'allumer aux cendres du foyer.

Au dehors, les voix damaient :

« Ah! voilà Xantippe!

— On vient d'enlever la femme de Posidios.

— Us se sont réfugiés dans une de ces maisons.

— Nous allons les visiter, n'est-ce pas, seigneur Astynôme ?

— Certainement! Rapt et adultère; ce sont des crimes très graves et Solon a dit dans...

— Où entrons-nous d'abord?

— Chez Démosthènesî

— Non, à côté!

— Mieux vaut commencer par le commencement!

— Oh! le vieil oiseau de nuit! Il ressemble à un hibou d'Athènè qui n'aurait pas emprunté la sagesse de sa maîtresse!

— Prenez garde, jeune homme! La prochaine fois que je vous trouverai dans le ruisseau, je vous y laisserai!

— Va-t'en manger les colonnes de Mégaclès 5 .

— Au nom des Dieux, ne nous disputons pas!...

— Par où faut-il commencer ? Décidez, Xantippe!

— Il y a une loi de Périclès qui dit que l'épouse...

— S'ils sont entrés chez l'orateur ils ne peuvent nous échapper.

— Comment cela?

— Démosthènes ne voudrait pas se compromettre pour une femme; on sait qu'il ne les aime guère!...

— Il faut être le fils de Démade pour se faire l'écho de ces calomnies!

— Voyons, Xantippe, que décidez-vous?

— N'oubliez pas, jeune homme, qu'une loi de Dracon, malheureusement tombée en désuétude, punissait de mort...

— Il a raison. Ils sont dans la maison voisine!

— C'est une maison publique.

— Nous n'y avions pas songé!

— Visitons-la ! »

Après quelques instants qui semblèrent d'une longueur interminable au polémarque, Démosthènes parut, précédé du vieux portier.

Dès que Glaucos ouvrit la bouche, pour expliquer à l'orateur ce qui venait de se passer, celuici l'interrompit :

« Vous êtes mon hôte; usez de ma demeure comme de la vôtre et ne craignez rien : je vous sauverai ! »

L HOSPITALITÉ DE DÉMOSTHÈNES Iff

Le lendemain, Glaucos ecThéa sortaient de la ville, dans un de ces lourds chariots couverts, qui portaient, chaque jour, dans les dèmes ruraux, les produits de la fabrique d'armes de Démos thènes.

c( Vous ne cachez pas la femme de Posidios? dit au conducteur, en riant, le gardien de la porte Thriasienne.

— Peut-être!

— Alors je vais visiter ce que vous emportez, comme il m'est ordonné de le faire pour tout ce qui passe ici.

— Comme il vous plaît. Seulement...

— Seulement ?

— Si vous me retardez, je ne pourrai rentrer en ville avant le soir, et vous savez que je vous dois une revanche au cottabe.

— Hâtez-vous alors ! »

Et pendant que le chariot s'éloignait dans un hurlement strident d'essieux mal graissés, Glaucos put entendre la voix du gardien qui criait :

« Ce matin, chez Lampédo, j'ai submergé douze amphores d'un seul coup! »

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