CHAPITRE X
La Malédiction de la Prophantide
Je suis la prétresse d'Apollon, la prophantide inspirée!
TPausaxias, lib. X, cap. xii.)
PRÈS avoir traversé Lakiadse, Hermos, Rhéti et quelques autres bourgades ^J:^^^ sans importance, le chariot de Démosthènes s'arrêta. Glaucos et Théa descendirent et s'engagèrent dans un sentier qui s'enfonçait dans le massif désolé du Parnès. Ils marchaient en silence et une joie immense était en eux. Elle songeait qu'elle appartenait sans réserve au bienaimé et qu'en dehors de lui elle n'avait plus au monde ni ami, ni défenseur. Lui, sentant peser
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sur sa tête la responsabilité du bonheur de cette existence chère, formait amoureusement de doux projets dont la réalisation devait faire de la vie de sa Théa une longue suite de jours dorés.
Cependant ils étaient arrivés à un endroit connu sous le nom de Porte d'Héphaistos : un immense bloc de granit, posé en travers sur deux autres gigantesques quartiers de roc; Glaucos s'arrêta et poussa un sifflement aigu et prolongé, auquel l'écho seul répondit.
(( Personne! murmura le polémarque; que se passe-t-il donc ? »
Le pays était devenu de plus en plus sauvage, le guerrier et sa compagne étaient arrivés au cœur de ce massif élevé qui sépare l'Attique de la Béotie. De hautes cimes, brûlées de soleil, se profilaient blanches et nues sur le bleu sombre du ciel. La verdure menaçante des cactus et des aloès animait seule leur désolation sinistre. Le sentier courait au flanc de la montagne, parallèlement à un torrent dont le lit desséché laissait voir, à une profondeur énorme, de grosses pierres couvertes de limon.
Le soleil descendait déjà sur Eleusis quand les deux amants arrivèrent à l'entrée d'une caverne sous la voûte sombre de laquelle le polémarque s'engagea sans hésiter. Au bout d'une centaine de pas le jour reparut et Théa, heureuse de sortir de la froide humidité des ténèbres, se remettait à
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marcher d'un pas plus assuré et plus rapide, quand dans une caressante étreinte le polémarque lui ordonna de rester immobile. Il continua à avancer et, après une cinquantaine de pas, se trouva de nouveau en pleine lumière, à l'entrée d'un cirque ovale, entouré de rochers à pic qui s'élevaient de tous côtés à une grande hauteur.
A l'extrémité opposée à celle où se trouvait Glaucos, quelques centaines d'hommes se groupaient autour d'un géant qui les haranguait du haut d'une espèce de tribune faite de terre et de quartiers de roc.
Leur attention était si puissamment excitée par le discours de l'orateur qu'ils ne s'aperçurent pas de la présence du nouvel arrivant.
P,armi ces hommes, quelques-uns portaient le costume des redoutables bandes du roi PhiUppe : la kausia conique, coiffure nationale des Macédoniens; les crépides garnies de clous et de lames de plomb; le bouclier rond orné du « mu »; la cuirasse d'airain d'oii descendaient, sur les cuisses d'étroites lanières de cuir bouilli, dures comme du fer. Leurs armes offensives consistaient en une sarisse d'une longueur de dix-huit pieds, deux javelots en bois de cornouiller, et un glaive court, suspendu par un baudrier couvert de plaques de cuivre pour les soldats et de plaques d'argent pour les pentadarques.
Ils étaient ainsi trois cents ; le reste de la troupe
se composait d'archers scythes et de frondeurs acarnaniens : les premiers vêtus de peaux de bêtes ; les autres demi-nus, les cheveux relevés en touffe au sommet de la tête. Ils portaient en bandoulière un petit sac de peau, dans lequel ils enfermaient les balles de plomb et les cailloux qui leur servaient de projectiles.
Le but de PhiUppe, en envoyant sous main trois cents pézétaires ■ de sa phalange et un de ses meilleurs capitaines, avait été d'affaiblir les principales cités grecques et de leur porter des coups aussi perfides qu'indirects. Il comptait bien que cette élite rallierait autour d'elle tous les mécontents et tous les bannis.
Les prévisions du roi n'avaient pas tardé à se réaliser; Glaucos n'était entré en campagne que vers le milieu de Thargélion, et à la fin de Boédromion, c'est-à-dire quatre mois après, sa troupe ne comptait pas moins de cinq cents nouvelles recrues : des Locriens, des Phocidiens, des Béotiens, des Mégariens, des Athéniens même, poussés par la misère ou attirés par l'appât du butin.
Le géant qui discourait, au moment où Glaucos était entré dans le camp, était le parent d'Epiclès, Kébrion; un ancien périèque lacédémonien, jadis condamné à mort par les éphores pour un crime de droit commun.
Glaucos avait comme principe de ne pas s'informer des antécédents de ceux qui se présen-
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raient pour s'enrôler dans sa troupe; il avait donc accepté les services de Kébrion, tout en se promettant de surveiller cet individu au regard fuyant, à la mine hypocrite et doucereuse.
Peu de temps après l'arrivée du Lacédémonien au camp, des disputes, suivies de rixes sanglantes, avaient éclaté entre les soldats; les Grecs ne manquaient aucune occasion de s'unir contre les Macédoniens et de leur chercher querelle; enfin, ce qui était plus grave, les actes d'insubordination se multiplièrent, sans que l'on pût arriver à découvrir celui qui soufflait ce vent de discorde et de révolte.
Les soldats en vinrent bientôt à murmurer contre la sévérité des chefs : on les soumettait à la même discipline qu'une armée en campagne : n'étaient-ils pas libres d'agir à leur guise? Pourquoi leur imposait-on des corvées, comme à des pézétaires réguliers?
Devant ces dissentiments qui s'envenimaient de jour en jour, ce n'était pas sans inquiétude que Glaucos, pendant ses excursions à Athènes, avait abandonné le commandement au chef des phalangites, Epitadéon.
Les craintes du polémarque n'étaient que trop fondées.
En se joignant à la troupe de Glaucos, le Lacédémonien avait cru d'abord se joindre à une troupe de brigands. Il n'avait pas tardé à recon-
naître son erreur, et dès lors il avait formé le projet de profiter de l'occasion que lui offrait la réunion des éléments qui composaient une partie de la petite armée de Glaucos pour former une bande puissante qui n'eût pas eu d'autre but que le pillage.
Le matin de ce même jour, le hasard lui avait offert l'occasion qu'il guettait depuis longtemps. Les guerriers placés en sentinelle près de la porte d'Héphaistos avaient vu venir vers eux une vieille femme qui, à toutes leurs questions, avait répondu en demandant avec obstination qu'on lui montrât le chemin d'Athènes. Comme elle refusait de retourner sur ses pas et de s'éloigner, une des sentinelles l'avait conduite à Epitadéon qui, craignant d'avoir affaire à quelque espion, avait ordonné de l'enfermer dans une hutte en attendant le retour du polémarque.
Cependant fair étrange de cette femme et ses discours bizarres avaient rempli la plus grande partie des guerriers d'une superstitieuse terreur. Us avaient cru comprendre qu'ils se trouvaient en présence d'une Prophantide de Delphe, et se demandaient s'il ne valait pas mieux la remettre en liberté immédiatement plutôt que d'attendre le retour du polémarque.
Kébrion et les quelques amis qu'il avaitgagnés à ses projets profitèrent adroitement de cette disposition d'esprit. Un cri séditieux s'était élevé :
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répété par dix voix, puis par cent, ce cri s'était changé en clameur, cette clameur en hurlement. Les lochages, les décadarques, jusqu'aux simples pentadarques, tous ceux qui exerçaient un commandement, avaient été désarmés et chargés de chaînes.
Dès lors Kébrion voyant les soldats en état de révolte ouverte, s'était imaginé n'avoir plus rien à craindre; il avait jeté le masque et, résolument, avait pris la tête du mouvement.
Sur ses conseils, les soldats avaient résolu de procéder, sans retard, au jugement de leurs anciens chefs. On avait apporté ceux-ci garrottés et bâillonnés, devant la tribune improvisée d'où le Lacédémonien excitait ses compagnons à se montrer inflexibles ; à se venger des travaux pénibles et des châtiments injustes qu'on leur avait tant de fois infligés.
En se dissimulant derrière les huttes de feuillages et les tentes de peaux qui garnissaient une partie de la vallée, Glaucos était parvenu à se mêler au dernier rang des auditeurs, sans que sa présence fût remarquée. Seul, son voisin de gauche, un vieux pézétaire blanchi sous le harnois, s'était aperçu de l'arrivée du chef; il allait s'exclamer, quand le polémarque lui imposa silence, d'un geste impérieux.
Le soldat obéit avec un éclair de joie dans les yeux.
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Les pézétaires, en effet, et avec eux la plupart des Barbares, s'étaient laissé entraîner par le courant séditieux car c'est toujours avec joie que la lâcheté humaine voit abaisser ce qu'elle a longtemps craint et respecté. Cependant, bientôt revenus d'un entraînement passager, tous ces vieux guerriers n'avaient pas tardé à comprendre combien leur manière d'agir était contraire à leur intérêt.
Eloignés de leur pays, isolés au milieu d'une population de la haine de qui ils avaient tout à craindre, que feraient-ils sans chefs pour les diriger, sans autorité pour les unir? 11 avait été convenu qu'au mois de Pyanepsion, les trières macédoniennes viendraient reprendre la petite armée de Glaucos pour la reconduire dans sa patrie. Après la révolte, Philippe tiendrait-il la parole donnée? C'était peu probable.
Il ne restait donc aux pézétaires et aux Barbares aucun espoir de revoir leurs foyers. Perdus au milieu d'une contrée inconnue, traités en bandits et en meurtriers, ils se trouvaient à la merci de la partie grecque de leurs compagnons, qui, d'un jour à l'autre, — quand ce n'eût été que pour rentrer en grâce près de leurs concitoyens, — pouvaient se tourner contre eux, les combattre et les trahir.
Kébrion était arrivé à la péroraison de son discours. Tout Grec, à cette époque, étant un
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peu rhéteur, l'ancien périèque avait parlé dans les formes :
« Compagnons, criait-il, en montrant les lochages et les décadarques étendus à ses pieds, nos anciens chefs nous ont traités comme des chiens et comme des esclaves; il est juste que nous nous vengions! Un intérêt plus puissant encore me pousse à réclamer de votre justice un châtiment prompt et sévère : c'est l'intérêt de la sûreté commune. Il est nécessaire de montrer aux faux frères, car il en est parmi nous, — il désignait un groupe de pézétaires et d'Acarnaniens qui écoutaient en ricanant; — il est nécessaire de montrer aux faux frères ce que nous faisons des traîtres! »
Une voix sonore, qui fit tressaillir l'assemblée, interrompit le Lacédémonien :
« Que signifie tout ceci? »
Un frémissement de surprise passa sur la foule et un long murmure s'éleva :
« Le polémarque! Le polémarque! »
Tous les yeux s'étaient tourné vers l'endroit d'où la voix s'était élevée et, immobiles, muets de surprise et de crainte, les révoltés voyaient s'avancer sévère, le front haut, les bras croisés sur la poitrine, le chef qui les avait si souvent conduits à la victoire.
Sans arme, au milieu de tous ces guerriers couverts de fer, calme, le visage exprimant l'étonné-
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ment plutôt que la colère, Glaucos marchait vers la tribune ou Kébrion pâle, les lèvres secouées de tremblements nerveux, perdant contenance de plus en plus, promenait des yeux égarés sur la foule de ses compagnons, qui respectueusement s'ouvrait devant le polémarque.
Quand celui-ci fut à dix pas, Kébrion, d'une main qui tremblait, essaya de tirer son glaive du fourreau.
Sans se presser, Glaucos continua à marcher vers le Lacédémonien.
« A moi, mes amis! » cria celui-ci, perdant la tête, car un pézétaire qui se trouvait au premier rang venait de diriger vers lui la pointe d'une sarisse.
D'un bond Glaucos escaladant la tribune, fut à côté du chefdes révoltés. Saisissant la poignée du glaive qui pendait à la ceinture du Lacédémonien, il tira du fourreau l'arme que celui-ci avait, d'un geste instinctif, abandonnée pour écarter de sa poitrine la pointe de la sarisse qui la menaçait.
« Grâce! » gémit Kébrion. Puis, comme dédaigneusement Glaucos se détournait de lui, il tira un court poignard de sa poitrine et se précipita vers le polémarque.
Le cri d'angoisse de l'un des prisonniers enchaînés au pied de la tribune avertit celui-ci du danger.
Il se retourna.