PRÉFACE DE LA DIXIÈME ÉDITION XV
furent, il se plaira à retrouver dans un livre des sensations et des sentiments qu'il connaît. Il faut seulement que la peinture de ces sentiments soit asseï vivante et asseï animée pour que Von puisse pardonner à un auteur de les avoir fait éprouver à des personnages vêtus d'une autre façon que nous, et ignorant les beautés de notre civilisation.
J'ai cru devoir insister sur ces principes à cause du préjugé courant : un roman historique est condamné à un succès d'estime, parce qu'il ne peut être compris du grand public. En présence de la généralité de cette croyance erronée, il ne semble pas inutile d'affirmer que dans le roman historique, comme dans toute œuvre d'art, ce qui doit occuper la première place, c'est le cas sentimental. Le reste n'est que le cadre et l'accessoire, tN^ombreux sont les écrivains qui l'ont compris, ^ombreuses sont les œuvres composées d'après ces principes et qui ont obtenu le succès le plus large. éMais souvent — toujours peut-être — en s' efforçant de satisfaire la masse des lecteurs, en
XVI ATHENIENNE
donnant une place trop importante à la fiction romanesque, on court le risque de déplaire à l'érudit, au penseur, qui ne peuvent prendre qu'un plaisir incomplet aux aventures auxquelles se délecte la foule. C'est là un écueil contre lequel les plus habiles se sont heurtés. Ce qu'il faudrait, — mais combien d'années d'études nécessiterait un tel travail et comme on comprend bien qu'à notre époque de production fiévreuse et incessante aucun écrivain n'ait eu la patience de l'entreprendre ! — ce qu'il faudrait, c'est savoir peindre les hommes d'autrefois, tels qu'ils furent réellement, et non tels qu'eussent été à leur place des hommes de notre époque. L'auteur devrait pouvoir se dégager de ses préjugés, faire abstraction de ses sympathies, oublier son idéal, sentir et penser coînme sentirent et pensèrent ceux qui vécurent dans le milieu qu'il décrit. Il devrait, à force d'imagination et d'études, faire revivre ces âmes avec leurs ignorances et leurs erreurs, et tandis que dans les caractères ainsi décrits le lecteur ignorant s'intéresserait aux traits généraux et immuables qui se retrouvent dans la passion à toutes les époques et dans tous les pays, l'érudit s'intéresserait aux traits particuliers qui font que ces personnages sont de leur temps et non du nôtre.
Lorsqu'on examine les chefs-d'œuvre du genre à ce point de vue, on est étonné de voir qu'ils sont tous entachés de ce même défaut. Eudore a trop lu le