F.-X. AUBRY
UNE ClIKVATTCIlÉrO SAXS EXEMPLE
F.-X. AriîKv,
.Je lie sais rien de j)liis r()iiianes(|ue que la earrière (le ce prestigieux Caiiadien-Franeais qui a nom F.-X. Aubry.
Né à Maskiiion.ué, U> I décembre 1824, d'une fa- Miill(> très pauvre, il reçoit (juel(|ues rudiiiuMits d'instruction, et à douze ans il est déjà commis dans son
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village. Mais la tranquillité d'une campagne canadienne n'est pas son lot, un sang ardent bout dans ses veines, notre jeune compatriote rêve l'ortune, aventures, gloire, et, le premier mai 1843, il quitte son pays natal pour Saint-Louis, Missouri.
Après un séjour d'une couple d'années, durant lequel il l'ait des économies, et mûrit ses plans, on le voit enfin à l'œuvre.
Du premier coup, il réussit, à travers mille dangers, à établir un système de commerce par caravanes entre le Xouveau-Mexique et le Missouri. Cette entreprise extraordinaire lui permet de faire une fortune considérable très rapidement, et alors le richesse ne lui suffit plus. Il se lance dans une série de voyages d'explorations, restés célèbres, et il finit par découvrir la meilleure route pour se rendre en Californie à travers les plaines immenses et les montagnes gigantesques de l'Ouest, route que bien d'autres cherchaient vainement, depuis longtemps.
Au retour de ce voyage périlleux, mais heureux tout de même, le 24 août 1854, pendant qu'il fête à Saint-Louis, avec des compatriotes, l'immense succès qui vient de lui échoir, il est lâchement assassiné par le major H. Weightman, l'agent d'une compagnie de chemin de fer dont Aubry dérangeait les projets.
Ce véritable héros n'avait pas encore trente ans, et depuis dix ans ' il aff'rontait la mort sous toutes ses formes ; il résistait à toutes les fatigues, domptait les tribus indigènes les plus féroces, commandait des troupes d'individus ne reconnaissant qu'une loi, celle de la force, exécutait les projets les plus audacieux^ grâce à l'énergie de son caractère, à l'excellence de sa constitution physique et à la fertilité de son esprit.
De nombreux écrivains américains ont chanté ses exploits avec enthousiasme, et l'un de nos historiens, l'honorable J. Tassé, a fort bien résumé, dans un ouvrage que nous devrions tous connaître, les œuvres de ses devanciers.
,)e jiiu contenterai, pour rester dans les limites (jue je me suis tracées, de signaler ici une prouesse d'endurance qui n'a certainement jamais été égalée par les cow-boys et autres fameux cavaliers dont les montures foulent les prairies du continent américain.
J'en extrais le récit des Canadiens de l'Ouest, titre de Fouvrage, dont je viens de parler.
" En 1848, le major L. C. Easton, quartiermaître au fort Union, Nouveau-Mexique, ayant un message important à expédier, le confia à Aubry et lui promit une rémunération de mille piastres s'il le délivrait en sept jours au bureau de poste le plus rapproché, qui était Indépendance sur le Missouri, distance d'environ huit cents milles. Celui-ci n'hésita pas à accepter cette tâche, et il partit seul, à cheval, traversant une région infestée de Sauvages féroces.
Aubry n'avait guère songé aux dangers et aux obstacles. Il voulait faire un tour de force inouï et il y réussit. A tous les cinquante milles environ, il changeait de cheval, qu'il menait constamment à fond de train. Aussitôt que l'un était surmené, il en enfourchait un autre, et s'il arrivait que la monture s'abattit de lassitude, à huit ou dix milles du prochain relai, l'infatigable cavalier, qui pouvait franchir une pareille distance presque aussi rapidement qu'un cheval, recourait à la vitesse de ses jambes.
Dans cette course prodigieuse, il creva plus de six chevaux, traversa plusieurs rivières à la nage, parcourut vingt milles à pied, reçut sur la tête une pluie torrentielle pendant vingt-quatre heures, et fut obligé, sur l'espace de six cents milles, de galoper sur des chemins boueux et difficiles. Aubry ne dormit (jue quelques heures durant le trajet : la lune et les étoiles éclairaient sa marche la nuit ; il ne nuingea (jue six fois. Jl fut un ])eu retardé au foi*t. ^Eaun, où il avait des afi'aires à négocier.
n ari'iva à Indepi'ndance avant 1(^ temps fixé, car
il avait fait ce trajet en cinq jours et seize heures. Parti de Santa Fé le 12 septembre, il était arrivé à destination le seize au soir. Si Ton en croit M. Albert D. Eichardson, dans '* Beyond the Mississipi", l'intrépide cavalier était tellement barrasse de iatigue en atteignant Indépendance qu'on dût le descendre de cheval.
Après un effort aussi surhumain, on aurait pu croire qu'Aubry serait mort d'épuisement ; mais il avait une organisation extraordinaire, et elle n'en souffrit nullement.
Ayant emprunté aux Sauvages quelque chose de leur esprit superstitieux, Aubry croyait, comme eux, qu'après une pareille lassitude, un homme qui dort plus longtemps qu'à l'ordinaire, c'est-à-dire huit ])cures, ne doit plus jamais s'éveiller. Il avait, en conséquence, chargé l'hôtelier de mettre fin à son repos coûte que coûte au bout de cet espace de temps. C'est ce que ce dernier avait tenté de faire, mais malgré les rudes coups qu'il lui administra, il lui fut impossible de le tirer de ce sommeil presque léthar- ,irique. Autant eût valu frapper sur du bois ou sur de la pierre.
Aubry ne rouvrit les yeux qu'après vingt-quatre heures de ce profond assoupissement. Il entra alors dans une grande colère contre l'hôte, lequel réussit difficilement à le convaincre que rien n'avait pu le tirer de l'état d'insensibilité où il avait été plongé pendant tout ce temps.
Le Ecpiihlican de Saint-Louis. Mo., déclara que jamais on n'avait parcouru ce trajet aussi rapidement, et que l'indomptable énergie dont Aubry avait fait preuve surpassait toute imap^ination.
Cette course fit grand bruit aux Etats-Unis. La presse en donna les détails les plus circonstanciés, et le nom d' Aubry fut dans toutes les bouches. Suivant la mode américaine, la photographie répandit à
profusion les traits énergiques de notre compatriote, et on trouva son portrait dans mille endroits de réunion publique. Aubry était devenu le héros du jour. Il ambitionnait la gloire, ressojt puissant de tous les actes qui devaient l'illustrer, et il réussit à l'obtenir. Son nom était tellement populaire dans les grandes villes américaines que la foule le suivait dans les rues si quelqu'un, le montrant du doigt, venait à dire : Voilà le fameux Aubry qui passe ! "
Cette chevauchée légendaire qui a même étonné les Américains, le peuple le plus adonné aux exercices du corps de tous genres, n'est pas la seule qu'il ait accomplie, et il faut lire toute sa biographie pour comprendre jusqu'à quel degré cet homme était doué d'audace, d'énergie, de bravoure, de sang-froid, de résistance et d'activité.
Souhaitons que quelque romancier popularise, un jour, l'existence mouvementée et magnifique de cet humble fils de cultivateur canadien-français dont la notoriété extrême est un hommage à notre race et à ses superbes qualités physiques.
...x-x-x-x-r-x-x-X'X-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x CLAUDE GRENACHE
Si Grenoii a été l'hercule presque fabuleux dont les exploits rappellent les temps antiques ; si Montferrand a surtout été le batailleur agile et brave, toujours prêt à soutenir l'honneur du nom^ Grenache a été un athlète adulé, parce qu'il réunissait la beauté plastique à une force remarquable.
Lorsqu'il paraissait tout à coup sur la scène, vêtu d'un maillot et d'un collant de soie rose qui mettaient en relief sa taille élevée, son étonnante musculature,-ainsi que Tharmonie générale de ses formes, la foule enthousiasmée applaudissait avec chaleur pendant des minutes. Le public reconnaissait immédiatement en lui un de ces rares privilégiés qui semblent avoir reçu de la nature tous les dons physiques.
Ajoutons que Grenache fut le premier athlète qui parcourut le pays en donnant des exhibitions de force et d'adresse avec des acrobates, des magiciens et des chanteurs : qu'il initia pour ainsi dire les nôtres à un genre de spectacle nouveau qui frappait l'imagination, et vous vous ferez facilement une idée de la popularité extraordinaire dont notre compatriote a joui.
Il y a cinquante ans, il en était do Grenache comme de Cyr aujourd'hui ; nul n'ignorait son nom, tous lui concédaient la royauté de la force. Sa renommée, chose rare à cette époque, avait même traversé la frontière et les Américains admettaient volontiers sa suprématie.
L'accident dont il fut la victime mit le com])lément à cette popularité en endeuillant son souvenir d'un regret. Et si vous rencontrez un vieillard qui
VOUS dise : " Ah ! mon ami, vous parlez d'atlilètes ! Si vous aviez vu Grenache ! Quel bel homme et quel homme fort c'était II n'y en a plus comme ça ! '' Ne le contredisez point, son opinion mérite le respect. Grenache, il est vrai, nous a quitté sans avoir donné la mesure exacte de sa force, mais, aussi, sans avoir rencontré son maître. Nos pères restent donc libres de faire les conjectures qui leur plaisent.
Sixième enfant d'une famille de neuf, en autant ."[u'on peut le savoir, Claude Grenache naquit à Saint-Jacques l'Achigan, le 13 février 1827, du mariage de Sébastien Grenache (1) et d'Anathalie Thibodeau. Il a grandi dans sa paroisse natale, il y a même passé son adolescence, aussi n'étonnerai-je personne en disant que quelques-uns de ses compagnons de jeunesse existent encore là-bas. Ils conservent toujours la mémoire de leur " boulé Claude ", ainsi qu'ils le désignent familièrement, et si vous les mettez sur le chapitre de cet hercule, ils ne se tariront pas d'éloges sincères et de franche admiration pour ce jeune homme si bon et si " bien planté ".
A l'école, un des grands amusements des camarades de Claude était de le taquiner. Quelques audacieux osaient parfois s'avancer seuls pour tirer la queue de son veston, mais gare au téméraire s'il ne fuyait pas assez tôt. Un coup de revers de main le clouait sur place et lui permettait do méditer longuement sur les conséquences de son audace. D'ordinaire, cependant, on se groupait pour l'attaquer, et lorsque quelqu'un était parvenu à lui donner un croc en jambe par surprise, toute la bande se jetait
(1) Le père de Claude est n^ vers 1785. et il s'est marié vers 1816. Il a été inhumé il St- Jacques, le 21 juin, 1852.
sur Grenache, histoire de se bousculer et d'essayer de maîtriser le jeune lion. Le nombre n'y faisait pas toutefois, car Claude finissait toujours par se tirer d'affaire, non sans avoir contusionné la plupart de ses adversaires, ^'importe, à la prochaine occasion le jeu recommençait. Heureuse jeunesse !
Au sortir de l'école, Grenache adopta le métier de forgeron pour lequel il semblait destiné de l'aveu de tous. Comme ce métier est un excellent entraînement pour les muscles, notre compatriote se développa rapidement, et à vingt ans, il pesait 210 livres, était fort comme trois hommes de son âge et pouvait rencontrer tout venant.
Parlant du temps où il pratiquait son métier, un de ses amis disait : " Quand il avait enserré la jambe d'un cheval entre son coude et sa hanche, elle était dans un étau; l'animal, s'il était vicieux, avait beau gigoter, il lui faisait parfois manquer une tête de clou, mais il ne réussissait pas à lui faire lâcher prise ".
C'est vers sa majorité, c'est-à-dire en 1848, que Grenache dit adieu à sa paroisse natale. Fut-il pris de l'envie de voir du pavs, d'aller en chantier, comme plusieurs des jeunes de son époque, ou fut-il entraîné à exhiber sa force? En tout cas, je perds ses traces pendant trois ou quatre ans, puis je le retrouve à l'âge de 25 ans, marié à Elisabeth Daubreville, et demeurant à Sainte-Hélène, comté de Bagot, dans une maison qui existe encore et qui est fameuse par un geste extraordinaire: celui de la charrue. Le récit de ce fait est des plus connus, parce que Montpetit l'a popularisé en lui donnant une teinte de merveilleux qui l'a fait considérer comme une fable. Le voici :
"Un jour que Grenache labourait tranquillement
son chaiiiD, à Sainte-Hélène, dans le comté de Bagot, il vit venir à lui nn homme de haute taille, à Pair fier et hardi comme Diavolo.
— Bonjour, Monsieur, !
— Bonjour, Monsieur !
— Connaissez-vous un nommé Grenache ?
— Un peu, répondit Grenache, en arrêtant ses chevaux et en attachant aux manchons de sa charrue, les guides qu'il avait ])assées autour du cou. Que lui voulez-vous, mon ami I
— J^ai entendu parler de sa force et je voudrais le ta ter un peu.
— Et quel est votre nom, s'il vous plaît ?
^ — Mon nom, oh ! je n'en ai pas honte, vous avez dû entendre parler plus d'une fois de l'Oiseau Rouge, à preuve que j'en porte la plume à mon chapeau, comme vous voyez.
— Vous êtes un grand batailleur, je suppose?
— Comme vous dites, Monsieur, depuis dix ans que je vais dans les chantiers, je n'ai pas encore rencontré mon maître.
— Mais Grenache n'est pas un batailleur, lui, il est aussi paisible, aussi doux qu'un agneau.
— Ta ! ta ! je saurai bien trouver son côté sensible : vous n'avez qu'à me conduire chez lui ou m'indiquer sa deuieuro, et vous verrez qu'il n'entendra pas chanter l'Oiseau-I^ouge, sans faire entendre son ramage à son tour.
Grenache tenait, en ce moment, sa main droite sur un des manchons de sa charrue.
— S'il faut vous conduire, dit-il, vous ])ouvez vous adresser à d'autres que moi, car je n'ai pas de temps à perdre; mais, quant à vous indiquer sa maison, rien n'est plus facile : tenez ! voyez-vous cette ]ietite maison blanche, derrière les arbres, c'est là qu'est sa demeure.
LES ATHLETES CAXADIEXS
Et CTrenachc, pour indiquer sa maison, avait lové, d'une main, sa charrue et la tenait ainsi, à bras tendu, dans la direction voulue.
L'Oiseau-Eouge n'en entendit pas davantage et s'éloigna à tire-d'ailes, en publiant partout qu'il avait vu le diable labourant un champ ".
D'anciens pionniers de Sainte-Hélène affirment que le fond de cette anecdote est vrai, mais que Grenache s'est servi de ses deux mains.
Louis Cyr, une autorité, avec qui j'en ai causé, m'a répondu : Les charrues de cette époque étaient presque toutes en bois et pesaient au plus cent livres, or j'ai manié facilement dans mes premières exhibitions une charrue de 125 livres que j'élevais perpendiculairement et que je plaçais en équilibre sur mon menton. Il n'est donc pas impossible qu'en appuyant les deux avant-bras sur les mancherons, il ait pu soulever son instrument.
Voilà donc une question réglée.
Grenache habita Sainte-Hélène une dizaine d'années. De temps à autre, il s'absentait pour aller donner des séances dans les villes et les villages importants du Canada et des Etats-Unis. Bien vu partout, il était même admis à exécuter son répertoire dans les écoles et les collèges. Et c'est au cours d'une de ces tournées, que le notaire C. E. Leclerc, alors dans sa prime jeunesse, le vit accomplir, à Sainte- Thérèse, une prouesse dont il a conservé un souvenir très net et qui n'était pas inscrite au programme des représentations de l'hercule.
La troupe de Grenache arrivait en voiture au village; elle était suivie d'un de ces lourds véhicules de photographes ambulants, très communs à cette époque et qui ressemblaient aux roulottes françaises.
Le pesant charriot s'embourba dans une chaussée qu'il devait traverser pour arriver sur le terrain assigné. Le charretier, comme celui de Lafontaine
. . .jurait de son mieux,
Pestait en sa fureur extrême,
Tantôt contre les trous, puis contre les chevaux,
Contre son char, contre lui-même,
rien ne bougeait. Des badeaux se mirent aux roues, mais sans succès. Survint Grenache. Il écarte les gens, se place l'épaule sous un coin de la voiture et donne au charretier l'ordre de lancer ses chevaux. La voiture s'ébranla aussitôt comme par enchantement à la grande admiration du public. Cet exploit valut une réclame au cirque de Grenache et la recette fut superbe ce jour-là.
Mais puisque nous venons de rencontrer Grenache on tournée, j'en profiterai pour énumérer les tours de force et d'adresse qui constituaient son numéro dans une exhibition: