SOUS LA DOMINATION FRANÇAISE
Pour quitter le pays de civilisation avancée qu'était la France au XYIIe siècle, dans le but de venir habiter le Canada, il fallait être épris de liberté, avoir l'esprit tourné vers les aventures et ne 13as manquer d'un certain courage ; '' il y avait dans les pionniers français un peu de ce qui fait les ]iéros ". On ne voyageait pas, autrefois, aussi commodément qu'aujourd'hui, et le Canada, après tout, nétait ni un Eden ni un Eldorado.
La traversée durait toujours quelques semaines, quand ce n'était pas quelques mois, et elle s'effectuait sur des navires à voiles assez frêles, que la mer liallottait comme des coquilles de noix. La contrée où ces pionniers partaient s'établir était couverte de forêts épaisses qui devaient être abattues au prix de mille peines, avant de pouvoir y cultiver la terre. Pendant des mois le sol se couvrait de neige et la surface des eaux se solidifiaient; enfin, des hordes de sauvages pillaient ou massacraient souvent les pauvres colons.
Par ailleurs comme il n'existait pas d'industrie dans ce pays neuf, chacun devait être prêt à ne reculer devant aucune besogne, si humble, si ardue fut-elle, et le même homme était tour à tour cultivateur, soldat, bûcheron, cordonnier, forgeron, chasseur, charpentier ou maçon.
Les maisons, pour la plupart en bois, n'avaient
IXTRODUCTIOX \)
aux fenêtres que des earreaiix en papier, la vitre ii'aNaut été d'un usage général qu'assez tard, et, coniparativenieut aux habitations de nos jours, elles étaient d'autant moins chaudes, qu'on faisait le feu dans des cheminées, si bien, qu'à quelques distances du fo3'er on jouissait presque de la même température qu'en plein air. Les poêles à bois devinrent communs vers la moitié du XYIIIe siècle, mais s'ils constituaient une amélioration, ils ne procuraient pas la chaleur constante et durable qu'on peut obtenir avec le charbon.
En ce qui concerne le vêtement, il était assez rudimentaire, l'été, chez le peuple. L'on allait nupieds la plupart du temps, ou bien Ton chaussait le soulier de bœuf, sans bas, parfois même le sabot. L'hiver on se vêtait convenablement, mais il n'apparaît pas qu'on s'enveloppait, ainsi qu'on le fait maintenant, au point de transpirer au bout de quel- (jues pas. Qui n'a connu de ces anciens qui ne se couvraient le torse que d'une chemise mi-partie toile, mi-partie laine, avec un veston par-dessus et qui travaillaient ou menaient les chevaux sans gants ni mitaines ?
Quant à la nourriture, elle était d'une frugalité exemplaire. Les viandes ne paraissaient, pour ainsi dire, sur la table, que durant le temps des fêtes ou aux jours des grandes réjouissances. Le reste de l'amiée on se contentait de lait, d'œufs, de poissons, de soupe aux pois, de ])6uillie, de maïs pilé, de crêpes, d'un ])ain grossier, de^ fruits et de légumes. Ce régime quasi végétarien n'empêchait pas les anciens
Canadiens d'acquérir une santé et une vigueur admirables (1). Ecoutez ce que disait la Mère Marie de rincarnation : " Un pauvre homme aura huit enfants et plus, qui Thiver vont nu-pieds et nu-tête, avec une petite camisole sur le dos, qui ne vivent que d'anguilles et un peu de pain sec; et avec tout cela, ils sont gros et gras ". (2) Soufîraient-ils moins du froid que nous? Il n'y a pas de doute. Ils devenaient, sous ce rapport, semblables aux naturels du pa3^s, lesquels passaient l'hiver à peine couverts de peaux de bêtes, habitude qu'ils ont conservée jusqu'^ nos jours dans les réserves éloignées, car voilà peu d'années qu'un gouverneur du Canada, en visite au Nord-Ouest, fut tout étonné de voir, par une température glaciale, im indien assez sommairement vêtu. Voulant savoir pourquoi cet homme s'habillait si peu, il le fit appeler et lui demanda s'il souffrait du froid. Eépondant par une interrogation, notre indigène dit au gouverneur:
— Ton nez gèle-t-y, toi?
— Xon !
— Eh bien! moi, c'est mon nez partout!
La réflexion du peau-rouge n'est pas seulement ])ittoresque, elle est aussi d'une profonde vérité.
(1) Franquet, dans ses voyages et mémoires (éd. 1889). nous laisse entendre qu'à la fin du régime français on s'adonnait beaucoup aux viandes, mais ces observations n'ont certainement porté que sur le milieu dans lequel il vécut, c'est-à-dire dans les villes, puis dans le monde des fonctionnaires qui faisaient grasse chair, sous l'intendance de Bigot.
(2) Mém. de la Soc. Roy., 2e S. T. VI, p. 182.
Plus on s'emmitoufle, plus on devient sensible aux changements de température.
Sous la domination française, les liqueurs alcooliques ne me paraissent pas avoir été à la portée constante, du moins, de ceux qui ne vivaient pas dans une certaine aisance, et s'il est souvent question d'eau-de-vie, dans la traite avec les sauvages, la présence de cette boisson est rarement constatée dans les inventaires de biens appartenant aux gens du peuple.
Est-il besoin d'ajouter que la somme de travail qui incombait à chacun, dans ce siècle sans macliines, devait être considérable !
Les magnifiques instruments aratoires qui évoluent maintenant dans les plaines et les prés étaient encore dans le domaine du rêve. La charrue, la bêche, la herse, la f aulx et la faucille, quelques râteaux et quelques fourches, voilà quels étaient les instruments d'alors. Leur emploi nécessitait une grande dépense de force physique et chacun était obligé, du plus petit au plus grand, sans distinction de sexe, de prendre part aux travaux les plus pénibles, et d'aider à récolter, à moissonner, à battre, à vanner, à b rayer (1)
Pour labourer, herser et charroyer on se servit d'abord de bœufs, car les chevaux ne firent leur apparition que sous l'intendance de Jean Talon. Le
(1) "J'ai trouvé mesdemoiselles de Saint-Ours occupée^* à couper le blé, et M. de Saint-Ours labourait lui-même ". (Dépêche de Denonville. en 1686, citée par E. Rameau, La France aux Colonies, p. 320.)
i^ JMTllODUCTION
" nol)le animal •' se multiplia assez rapidement, mais comme les routes n'étaient pas des meilleures et qu'une calèche coûtait cher, le peuple marcha, ou il se voitura en canot. Bien entraînés comme on rétait par la chasse, la pêche, le défrichement, la guerre ou la culture, nos ancêtres se préoccupaient peu de voyager à pied ou d'avironner. Aussi, raconte un historien, " il n'était pas rare de voir un cultivateur charger vaillamment deux minots de blé sur son épaule et le transporter au moulin, à travers la forêt. (1)
Donc, grâce à un concours de circonstances, nos pères furent sobres, vigoureux et sains, mais il faut l'avouer, à cette rude existence, les faibles devaient disparaître pi-omptement. La natalité, toutefois, était si grande que les vides étaient vite comblés.
D'ailleurs, ce que la race perdait en nombre elle le gagnait en robustesse.
La sélection naturelle faisait son ccuvrc, et ceux (|ui survivaient pouvaient résister à tout, ear ils avaient l'âme chevillée au corps.
Il n'y a pas très longtemps, " toute la population de l'Islet pouvait témoigner qu'à cent ans, le père Lafeuille-Bèrnier se rendait encore à pied à l'église paroissiale, distante pourtant de plus d'une demilieue ". (2)
C'est avec des hommes aussi bi(Mi constitués (\\}o les trois frères Lemovne: d'iberville, de Sainte-TTé-
(1. J. C. St-Aïuant, T/Arenir.
(2) J. Af. Loiiioino. hWlhnin du lourùfte.
lune et de Maricourt (juittaient Montréal, pendant rhiver de 1686 pour s'en aller, à pied, à la Baie d'Hudson, guerroyer contre l'ennemi; c'est encore avec de tels hommes que plus tard les Bourgeois de la Compagnie du Xord-Ouest pouvaient, en ne leur allouant qu'une once de graisse et une pinte de maïs lessivé, par jour, partir de Montréal, et atteindre Winnipeg en deux mois, dans des canots lourdement cliargés qu'il fallait en plus portager sur de longues distances. (1)
Ce fut le temps héroïque de la race ; celui où elle trempa sa constitution pour les plus dures épreuves de la vie et où elle fit des " réserves de force, de santé et de vigueur''.
sous LA DOMINATION ANGLAISE
Au point de vue spécial qui nous occupe, la cession du Canada nous a été préjudiciable, car elle nous a certainement doté de l'alcoolisme et d'un progrès qui, pour plusieurs, a été une cause de dégénérescence physique.
L'usage des boissons contenant un fort pourcentage d'alcool a dû être introduit par l'armée saxonne (2) qui a séjourné longtemps parmi nou>, et il a
(1) Abbé G. Dugas, L'Ouest Canadieth p. 204.
(2) Mgr de Pontbriand, par iin mandement de 1759, nouà apprend que l'akoolisme avait comraenoé ses ravages avant le changement de régime.
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été développé par les compagnies qui s'occupaient de la traite des fourrures ou de la coupe du bois. En tout cas, les soldats anglais, les trappeurs et les bûcherons furent des fervents de Bacchus et les villes où ils se réunissaient ont été témoins de formidables orgies. Puis, comme la Jamaïque et le whisky se vendaient à un prix dérisoire, ils pénétrèrent partout. Les cultivateurs, cependant, échappèrent plus que les autres à la contagion, et s'ils goûtèrent au poison, ce ne fut qu'occasionnellement.
Bientôt, les bateaux sillonnèrent nos fleuves et les rivières, les chemins de fer traversèrent nos campagnes, les tramways envahirent les villes, tout le monde put se faire transporter et s'éviter la moindre fatigue.
Bientôt, aussi, les villes se peuplèrent, l'industrie appela des aides, le commerce et la finance requirent des nôtres, les professions libérales en attirèrent d'autres, en sorte qu'aujourd'hui, des milliers de nos compatriotes sont condamnés à vivre sédentairement dans des atmosphères peu saines.
Si l'on ajoute que l'exercice et Thygiène sont négligés généralement, on comprendra que nous soyons rendus à un tournant inquiétant de notre existence. Sans les campagnes, où le progrès n'a pu encore tout changer, et où la race se renouvelle, nous ferions piètre figure dans ce siècle admirateur de l'athlétisme et des sports. Aussi, nous serait-il impossible de répéter, en bloc, les exploits de nos pères. On nous dira, avec raison, que cela n'est plus nécessaire, cependant, il ne faut pas oublier " que l'âme s'étiole
et s'abaisse dans une enveloppe malsaine et frileuse" et que la "liaison générale qui est entre l'âme et le corps ne permet pas que Pesprit puisse être exercé sans le corps ".
Que vous soyez un intellectuel ou un artisan, von s ne pouvez vous soustraire à l'exercice raisonné du corps^ car vous aurez toujours à réparer les déformations qui se produisent par l'usage répété des mêmes muscles, vous aurez toujours à vous développer intégralement pour acquérir cette " énergie physique qui assure l'énergie morale " et vous rend capable de plus d'audace, de plus de courage, de plus d'application.
Et notre race n'a jamais eu plus besoin d'hommes actifs et oseurs, capables d'embrasser une situation en un instant, et de prendre une décision rapide. Ces qualités, les peuples saxons les ont, et comme nous devons forcément rivaliser avec eux, il nous faut les acquérir. Comment ? Par le seul moyen qui existe : propager et pratiquer la gymnastique, puis nous adonner aux sports dans la mesure de nos aptitudes et de nos forces, parce que les sports exercent le jugement, habituent à la lutte et augmentent la confiance en soi.