‹ Athlètes canadiens-françaisChapitre 4 sur 44 · GRENON, L'HERCULE DU NORD · texte numérisé non relu

GRENON, L'HERCULE DU NORD

La force physique a toujours été en si grande admiration que chaque peuple s'est ingénié à se créer des héros dont la puissance était incalculable.

A diverses époques, nos pères ont senti le besoin d'avoir de ces prototypes de la force que leur imagination invoquait, et sur le compte desquels ils pouvaient relater des faits qui ébahissaient les auditeurs, iromanquablement. Ces héros populaires portaient, autrefois, les noms de Grenon, de Montferrand, de Grenache, mais entre ces trois rois du muscle, il serait difficile de ne pas accorder la palme à Grenon. Celui-ci vécut dans les dernières années de la domination française et au commencement de Toccupation anglaise, et il a joui, alors, d'une gloire si incontestée que durant son vivant on lui décerna le titre d'Hercule du nord.

Pour plusieurs, le mot "hercule" ne devrait s'appliquer qu'à dés hommes aussi extraorrl inaires par leur stature que par leur force, c'est-à-dire à des colosses ou des géants. Tl n'en est pas ainsi. Un hercule est un homme fort, mais pas nécessairement un Beaupré. (1) Charles Eousselle, de Lille, France, qui au 18ème siècle fut surnommé, lui aussi, "l'Hercule flu nord ". dut son titre plutôt à la beauté de ses formes et à sa forte musculature qu'à sa taille fpii élait oxienc. Gi-cnriu. tout ordinaire

(1) Géant oanadipii uiort il y a quoltiuos années.

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qu'il fut d'apparence^ pouvait accomplir des exploits tellement prodigieux que le titre d'Hercule lui convenait parfaitement et la postérité le lui conservera.

Je viens de dire que rien n'annonçait dans Grenon une vigueur physique plus qu'ordinaire. Cela frappait même tellement que la plupart de ceux qui l'ont connu ont mentionné ce fait. Grenon était sec et de la taille d'un " homme du commun ". Son torse, il est vrai, était velu et les muscles lui saillaient sur les os comme des câbles lorsqu'il les contractait, mais cela n'a pas paru suffire à expliquer, à la masse de ses contemporains, la puissance phénoménale dont il disposait et qui les épeurait autant qu'elle les étonnait.

Voilà pourquoi Ja plupart de ses chroniqueurs ont attribué à sa force une origine diabolique. Pourtant le paisible et patient Grenon n'abusa jamais de sa force. Loin de là, il se refusait souvent à l'exhiber. Peut-être aussi, en paysan madré et malin, jouissaitil intérieurement du respect craintif avec lequel on Taccueillait, et préférait-il laisser croire aux autres qu'il lui fallait une aide surnaturelle pour accomplir ses exploits prodigieux.

Quoi qu'il en soit, je vais maintenant vous servir le plat copieux des anecdotes que j'ai recueillies sur Grenon. A l'exception d'une seule, toutes sont extraites des " Mémoires " de M. de Gaspé. Cet auteur dit les tenir de l'hon. de Sales Laterrière, de son fils P. A. de Gaspé, et de divers habitants de la Baie Saint-Paul ou des environs. Ajoutons, pour que nul ne l'ignore, que la Baie Saint-Paul est une très ancienne paroisse du comté de Charlevoix, sise sur une petite baie do la rive nord du Saint-Laurent, en face de l'Ile aux Coudres.

Voici une des premières prouesses de Grenon. M. de Gaspé la croit véritable, parce qu'elle lui a été racontée par plusieurs témoins oculaires :

" Grenon fit rencontre un dimanche, dans les bois, d'un jeune ours, gros comme père et mère; Tanimal voulut fuir à son aspect, mais Thercule le considérant de bonne prise, lui livra bataille, le terrassa, finit par le saisir par la nuque et arriva avant la messe à la porte de l'église de la Baie Saint-Paul avec son prisonnier, où de nombreux spectateurs furent témoins de cette scène assez nouvelle pour eux. Il paraît que le maître de nos forêts canadiennes goûtait peu cette manière de voyager, car Grenon dit en arrivant: le gredin n'aime guère la société des honnêtes gens; il s'accrochait avec ses griffes à tous les arbres et racines qu'il trouvait à sa portée.

L'inspection des lieux convainquit bien vite les curieux de la vérité de ces dernières paroles: jeunes pousses d'arbres et racines auxquelles l'ours s'était accroché, jonchaient le chemin qu'il avait parcouru ".

" Un jour qu'il avait fauché des joncs sur les grèves de la Baie Saint-Paul, avec plusieurs habitants, son cheval, surchargé de fourrage vert, ne put monter les formidables côtes qu'il avait à franchir. Grenon détèle son cheval, allume sa pipe, s'assied près du chemin et se met à fumer tranquillement.

— Que vas-tu faire ? lui dit un de ses amis.

— Je vais laisser reposer ma bête, fit Grenon, et je ne suis pas en peine qu'elle montera bien sa charge ensuite.

Sur ce, les autres partirent. A la nuit, un des habitants revint sur les lieux et se cacha près d'une clôture pour voir comment Grenon et son cheval se retireraient d'affaires. Mais les cheveux lui vinrent à pic sur la tête, quand il vit Grenon monter les épouvantables côtes de la Baie Saint-Paul, au pas ordinaire, en traînant seul sa charrette, tandis que

son cheval suivait la charge en se régalant de quelques gueulées de loin qu'il ai-racUait de la voiture. Le curieux voulut alors i'uii-, croyant que c'était le diable en personne qu'il \'oyait, lorsque Grenon qui le reconnut, lui cria : '' Malheur à toi si tu en parles ! " Toute la paroisse a toujours pensé que Satan seul pouvait être doué d'une telle force ".

" Vous devez avoir vu, me dit, une fois, mon ami l'hon. P. de Sales Laterrière, quelques-unes des anciennes cheminées que l'on construisait au bon vieux temps ?

— Oui, fis-je, il Y en avait une semblable dans la cuisine de mon grand-père au manoir de Saint- Jean-Port- Joli, dans laquelle un arbre entier pouvait flamber à Faise !

— On en construisait une semblable, reprit monsieur Laterrière, pour le presb3'tère de la Baie Saint- Paul, huit à dix hommes vigoureux avaient renoncé à ]X)ser le manteau, pierre énorme de six pieds de longueur, sur dix-huit pouces de hauteur et huit pouces d'épaisseur; car le plus difficile n'était pas de la lever de terre mais de l'asseoir sur les deux jambages d'une élévation de quatre à cinq pieds audessus de l'âtre de la cheminée. Les manœuvre;? avaient donc renoncé à cette rude taclie, lorsque voyant ]:>asser Grenon. un d'eux lui cria :

— Toi qui es fort comme un taureau, viens donc nous aider à mettre en ])lace le manteau de la cheminée !

— "C'est l'heure de mon déjeuner, ainsi que du vôtre, fît Grenon: je vous donnerai un coup de maiTi quand nous aurons fini notre repas.

Ils se séparèrent sur cette assurance, mais Grenon revint sur ses ]")as quand ils furent éloiçrnés ot posa seul la pierre. . .

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Après leur retour, les niaeons ne manquèrent pas d'attribuer cette prouesse à sa majesté satanujue, malgré les réclamations des femmes d'une maison voisine qui affirmaient qu'elles avaient vu Grenon entrer et sortir seul du presbytère après leur départ et sans que le diable l'accompagnât. J'avais déjà entendu parler de ce tour de force, mais j'ignorais les dimensions de cette pierre dont le souvenir s'est conservé, je vois, jusqu'à nos jours, parmi les habitants des Laurentides ".

* îf: *

Abandonnons M. de Gaspé pour un moment afin de donner place à une anecdote qui va nous montrer Grenon sous un autre jour. Cette intéressante page est reproduite de F" Abeille" de 1859:

" Lorsque la flotte anglaise remonta le fleuve, au mois d'août 1759, elle mouilla à l'Ile aux Coudres, la veille de l'Ascension, et elle remplit les habitants d'une si grande frayeur, que la plupart des femmes, passèrent à la Baie et allèrent se cacher dans les ])ois, avec les familles de cette paroisse, qui ne s'élevaient pas alors à un cent. On sait d'ailleurs, que le gouvernement français avait donné ordre de faire évacuer cette Ile ainsi que celle d'Orléans. Ces familles restèrent ainsi cachées, jusqu'au commencement de septembre, avec M. Chaumont. Les hommes seuls sortaient, le plus souvent, la nuit, pour veiller à leurs travaux des champs et élever des fortifications de sable sur le rivage. On voit encore aujourd'hui ces fortifications que l'on appelle les Canons.

Le capitaine Gorliam qui commandait cette expédition dit, dans son rapport, n'avoir eu qu'un seul liomme tué, mais on assure que plusieurs eurent le même sort, et qu'on les jeta dans l'étang de la cha-

pelle, près duquel nombre de coups de fusil furent échangés, à l'endroit appelé la Pointe d'Aulne.

Les Anglais firent deux prisonniers, Tremblay, des Eboulements, et Jean-Baptiste Grenon, de la Baie Saint-Paul. Ils les amenèrent tous deux à bord, les mains liées derrière le dos.

Tremblay était petit et grêle, mais doué d'un grand courage : il rugissait de se voir ainsi les mains liées et livré aux insultes, aux railleries d'une troupe de soldats rendus furieux par les avanies que leur avaient causées de pauvres diables de paysans armés, tout au plus, de quelques vieux fusils. Grenon, lui, marchait tranquillement, baissant le front sous son malheur, et recevant sans sourciller les crachats qu'on lui jetait au visage. Seulement, lorsqu'une pointe de baïonnette lui piquait trop rudement les reins, qu'il sentait son sang couler sur son corps, il s'arrêtait pour regarder le lâche qui l'avait ainsi maltraité, et le plus souvent, ce seul regard mettait le bourreau en fuite ou le laissait confondu.

C'est que Grenon était d'une force surhumaine, et que, comme tous les hommes ainsi puissamment trempés, il était froid, calme et patient.

Maudits habits rouges ! démons d'enfer ! brûlots du diable ! tueurs de femmes ! hurlait incessamment Tremblay, aux oreilles de ses tourmenteurs qui ne comprenaient pas ses paroles, mais qui comprenaient bien sa colère et s'en amusaient à gros rires.

Mais il fallait à ces trois cents braves, que vingt hommes mal armés avaient, de leur propre aveu, tenus en échec, pendant deux heures, il leur fallait, dis-je, un plus ample divertissement. A peine ontils mis le pied sur leur navire, qu'ils s'emparent de Tremblay, le font asseoir sur une de ces planchettes, sur lesquelles les matelots se hissent au haut des mâts pour les réparer ou les astiquer, suivant le besoin. Trop faible pour opposer aucune résistance, Tremblay se laisse hisser jusqu'aux plus hautes ver-

gues. Arrivé à cette hauteur, deux matelots se saisissent de lui et le précipitent à la mer, au milieu des cris et des hourrahs forcenés de leurs compagnons restés sur le pont.

Grenon a vu son pauvre ami tournoyer dans Fair et venir s'aplatir sur les vagues ; un éclair de vengeance a passé dans ses yeux. On repêche à la hâte le malheureux Tremblay, on le remonte sur le pont, tout pantelant, tout brisé et respirant à peine. Mais, sans lui donner le temps de se remettre, on le hisse de nouveau sur la planchette et le même jeu va recommencer.

Arrêtez, misérables ! s'écrie Grenon, vous allez tuer cet homme ! Et d'un brusque mouvement, il rompt les liens qui lui saisissent les poignets, culbute cinq ou six soldats qui le séparent de son ami, et leur dit à tous : " Maintenant, venez lui toucher " !

Il y avait tant de fermeté dans son attitude, les soldats qu'il avait couchés par terre d'un seul mouvement de ses bras avaient été tant rudoyés, que le capitaine Gorham, admirateur passionné de la force physique, s'empressa d'intervenir.

— Laissez cet homme tranquille, dit-il à ses soldats, en désignant Tremblay, et vous Grenon, venez avec moi.

Grenon se calme, redevient doux, et livre de nouveau ses mains aux chaînes. Content d'avoir sauvé son ami, il suit le capitaine dans sa cabine.

Gorham lui offre un verre d'eau-de-vie, cause avec lui de sa force extraordinaire, palpe ses muscles de fer et reste stupéfié en présence d'une si belle machine humaine.

Ce tête-à-tête de Gorham et de Grenon avait duré moins d'un quart d'heure, et lorsque le pauvre prisonnier revint sur le pont, son ami Tremblay avait disparu. Il s'avance au pied du mât où il l'a laissé à demi-mort. Les soldats qui s'y trouvent réunis lui

livrent passage, mais à peine est-il auprès de la planchette, que dix des plus résolus se précipitent sur lui. Il a les mains liées et bien liées cette fois, il ne peut se servir de ses pieds, tant on le serre de près, il ne peut se défendre, mais il sent qu'il peut résister. Dix autres viennent se joindre aux premiers. Eiïorts inutiles ! Grenon reste debout, sous leur masse grouillante, il reste immobile, inébranlable comme un rocher sur lequel se tordent vainement les vagues.

Le bruit de cette lutte arrive aux oreilles du capitaine, qui survient soudainement, et fait lâcher prise aux assaillants.

Grenon parait à peine ému, et le premier mot qui s'échappe de sa bouche : " Qu'ont-ils fait de Tremblay'', en s'adressant au capitaine?

— Où est l'autre prisonnier? dit alors Gorham, parlant à ses soldats.

Pas une réponse, pas un mot.

Gorham qui a compris, retourne cacher sa honte dans sa cabine.

Après l'intervention de Grenon, Tremblay avait été de nouveau hissé sur la planchette et précipité à la mer. A la troisième passe de ce jeu de cannibales, le pauvre Tremblay n'était plus qu'un cadavre qu'on laissa à la mer le soin d'engloutir. Un homme do moins, un crime de plus, qu'était-ce pour ces intréj-jides et généreux soldats?

Dès que Grenon avait reparu, ou avait tenté do l'asseoir à son tour sur la fatale planchette; on a vu comment il y échappa.

Cependant, la protection de Gorham ne le défendait pas contre les railleries, les insultes et les provocations de ses compagnons d'armes. Il résolut alors, pour le sauver, de le débarquer et de l'envoyer au Sault-Montmorency.

Là. un matelot robuste prenait plaisir à donner.

de temps en temps, des chiquenaudes sur le nez de Grenon qui en pleurait de colère. Colère de lion que la mouche a piqué.

'^ Faites-moi délier les mains, dit-il au capitaine, donnez-moi une chance contre cet insolent ''.

Le capitaine acquiesça à sa demande, Grenon a les mains libres.

L'imprudent matelot veut continuer sa farce ; mal lui en prend, car du revers de la main seulejuent, Grenon l'étend sur le plancher où il expire (juelques minutes après.

Gorham, plein d'admiration, remit alors son prisonnier en liberté.''

Dans l'anecdote suivante rapportée dans les '"*' Mémoires ", on voit que Grenon conserva sa force prodigieuse jusque dans un âge assez avancé, car il devait avoir tout près de 70 ans lorsqu'il accomplit l'exploit dont il est question. C'est M. Louis Fournier, un ami de l'auteur, qui a la parole :

" J'étais ici, à cette batture, il y a quarante ans, avec mon frère Pierre que vous voyez, feu mon frère Michel et le défunt José Jean, lorsque nous ^'îmes venir du nord, im canot qui se dirigeait vers cette batture. C'est un de nos amis de l'Ile-aux-Coudres, qui vient nous rendre visite, dîmes-nous. Le soleil venait de se coucher, le vent du sud s'éleva, en sorte que le feu allumé à la porte de notre cabane nous incommodait beaucoup: les flammèches, les charbons nous aveuglaient. Un de nous proposa alors d'aller chercher à une petite distance sur le sable un arbre de merisier afin d'en faire un coupe-feu. Mais, après bien des efforts (et nous étions pourtant des hommes tous dans la vigueur de l'âge), nous n'avions pas le poignet pourri et mon défunt frère

Michel, surtout, était d^une force athlétique remarquable ; après bien des efforts, dis-je, il fallut, à notre courte honte, renoncer à notre entreprise ; outre que l'arbre était très pesant, les branches enfouies dans le sable à une assez grande profondeur, rendaient notre travail inutile.

Il était nuit close, et il faisait bien noir, quand celui dont nous attendions la visite arriva. C'était un petit vieillard chétif en apparence dont nous n'aurions pas donné quatre sols. Quoiqu'il nous fût inconnu, nous lui fîmes le meilleur accueil possible, et nous lui offrîmes de souper avec nous.

— Ce n'est pas de refus, dit-il, mais je ferai comme les sauvages, je vous laisserai aussitôt que j'aurai pris mon repas, car je ne veux pas perdre la marée montante pour me rendre à l'Ile-aux-Grues. Et puis, il ajouta : est-ce que vous n'avez pas de coupe-feu que vous vous laissez aveugler par les flammèches ?

— Il y a bien, lui dis-je, un arbre, le long de ce banc de sable, qui pourrait nous rendre ce service, mais il est si pesant que nous avons renoncé à le traîner jusqu'ici.

Le vieillard continua à fumer pendant quelques minutcF tout en jasant avec nous, se leva ensuite; et grâce à l'obscurité, nous le perdîmes de vue. Quelle ne fut pas notre surprise, notre horreur, lorsque à l'expiration de quelques minutes, nous le vîmes revenir l'arbre sur l'épaule !

— Tenez, dit-il, en le jetant à terre, voici votre coupe-feu et nous souperons plus à l'aise. La pesanteur de l'arbre était telle que sa secousse en tombant près de nous, nous fit faire un bond d'un pied de hauteur. Nous crûmes fermement que c'était le fliablc en personne qui nous avait rendu visite, et nous le vîmes partir de grand cœur quand il eut soupe. Ce ne fut que le lendemain que nous apprî-

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par Dufour, de l'Ile-aux-Coudres, que c'était le bonhomme Grenon, et non le diable qui avait soupe avec nous, Xous avions souvent entendu parler par les gens du Xord de sa force surhumaine, sans y ajouter foi, mais nous en fûmes cette fois convaincus. J^ai été depuis rendre visite au père Grenon, un brave homme s'il en fut, qui s'amusa beaucoup de la belle peur qu'il nous avait donnée '\

Une dernière anecdote racontée, dit M. de Gaspé, par un farceur de l'Ile-aux-Coudres :

'* Grenon travaillait dans la forêt près d'un camp sauvage avec un de ses amis; ce dernier, chargé de faire la cuisine, dit à Grenon, lorsqu'il vint dîner, qu'un indien d'une taille énorme lui avait rendu visite, avait soulevé le couvercle de la marmite dans laquelle leur soupe mitonnait, et avait fait une insulte à la dite soupe. Quoiqu'on n'en vît aucune trace, ce n'était pas moins un cruel et sanglant affront à leur potage. Grenon leva les épaules et dîna d'assez mauvaise humeur. Mais le même sauvage continuant le même jeu pendant deux jours consécutifs, Grenon prit la chose au sérieux et dit à son compagnon: je' garderai la cabane demain.

L'indien arriva à la même heure que de coutume et traita la malheureuse soupe avec autant de mépris que les jours précédents. L'hercule irrité saisit le sauvages par les jambes au-dessus de la cheville du pied et, s'en servant comme d'une massue, il en frappe un arbre avec tant de violence, à plusieurs reprises, que de la tête, des bras et du tronc de l'Indien, il ne lui resta que les jambes ou'il tenait en mains. Il est inutile d'ajouter que c'était celui des exploits de Grenon qui m'amusait le plus, lorsque j'étais enfant, et auquel j'ajoutais le plus de foi. Il

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est cependant permis de croire qu'il y a ciuelque chose de vrai dans cette anecdote si connue dans les Jjaurentides et que le sauvage paya cher sa gentillesse/'

Les contemporains de Grenon s'accordent à dire que toute sa famille se faisait remarquer par une vigueur physique plus qu'ordinaire. Un de ses fils fit bonne figure parmi les voyageurs d'autrefois, mais il paraît que c'est sa fille Marie, seule, qui hérita complètement de la musculature sans égale de notre hercule. Rapportons deux anecdotes sur ces dignes rejetons:

" Un des fils de Grenon, après un séjour de trois ou quatre années au service de la Compagnie du IS^ord-Ouest, retournait dans sa famille chargé de trophées sous la forme de plumets qu'il avait gagnés dans les luttes qu'il avait soutenues contre les Montferrand (1), les Monarque, les Dumouchel et autres fiers-à-bras redoutables, voyageurs des pays d'en haut. On informa son père, qui passait par hasard, que son fils venait d'entrer dans une auberge. Ijc père Grenon s'empressa d'aller le rejoindre, et voyant qu'il avait le dos tourné à la porte, il fit signe aux gens de la maison de ne rien dire, et, marchant à pas de loup derrière son fils, il lui prit la tête entre ses deux mains. Le fils fit des efforts inutiles pour se dégager de cette étreinte et s'écria: C'est mon père, il n'y a pas un autre homme dans le Canada capable de me tenir avec des pinces semblables".

" En m'entretenant des prouesses du vieux Grenon avec un vieil habitant nommé Joseph Chartier, mon

(1) Si le fils de Grenon s'est mesuré avec un Montferrand, ce ne peut être qu'avec le père dn fameux Joseph, car ce «lernier est né en 1802, tandis que le Grenon en question a dû naître entre 1750 et 1770.

voisin à la campagne, écrit M. de Gaspé, je lui dis que Ton m'avait assuré que les filles même de cet hercule avaient des nerfs d'acier.

— Je n'ai jamais connu le bonhomme Grenon, ni ses fils, me dit Chartier, mais quant à une de ses filles, je puis vous en parler savamment. J'avais alors environ vingt-cinq ans, et c'était la première fois que je mettais le pied sur la terre du nord. J'arrivais à grands pas au pied des côtes épouvantables de la Baie Saint-Paul qu'il me fallait franchir, lorsqu'une jeune fille, chargée d'un paquet qu'elle portait sous ses bras, passa près de moi en trottinant. J'étais dans l'âge où l'on sait accoster proprement une créature, et je lui dis, après avoir ôté mon bonnet en la saluant jusqu'à terre: J'ai deux grâces à A'ous demander, mademoiselle ; d'abord, celle de me ])ermettre de jouir de votre agréable compagnie aussi longtemps que nous suivrons la même route, et celle, ensuite, de vous soulager du paquet que vous portez. Vous vo3'ez, monsieur, ajoute le père Chartier, que c'était parler poliment et comme un homme qui sait vivre avec le monde.

— Je vois, père Chartier, lui dis- je, que vous savez accoster une créature sans réplique, et qu'elle dut être sensible à vos politesses.

— Je n'eus point à m'en plaindre au début, répliqua le vieillard : elle me fit une belle révérence et me dit : C'est trop d'honneur que vous me faites de m'offrir votre agréable compagnie, et je l'accepte avec plaisir; mais quant au léger paquet que je porte, ce n'est pas la peine de vous en embarrasser.

— Je n'ai pas été élevé parmi les Sauvages, que je lui répliquai ; les gens du sud connaissent les égards qu'ils doivent à la créature.

— Puisque vous êtes si galant, vous autres messieurs du sud, à ce qu'elle me dit, voici le paquet.

Etant sous l'impression, fit le père Chartier, que

ce paquet enveloppé proprement dans une nappe blanche contenait de la laine ou tout au plus du linge, je voulus le prendre sans précaution, mais, à ma honte, il m'échappa des mains et tomba à terre.

— Faites excuse, à ce qu'elle me dit, c'est une gaucherie de ma part d'avoir laissé tomber ce paquet.

J'étais rouge jusque dans le blanc des yeux, et me baissant aussitôt, ce fut à grand'peine que je réussis à mettre sur mes épaules son léger fardeau.

— ^Mais, dis-je au père Chartier, quel était donc le contenu de ce paquet ?

— Une misère qui ne vaut guère la peine d'en parler, reprit le vieillard: c'était tout simplement un minot de sel.

Ça alla assez bien tant que nous marchâmes sur le chemin planche, mais lorsque nous fûmes dans les côtes, les sueurs m'abîmaient. Quant à ma compagne elle caquetait comme une pie; et tout en sautant sur un pied et sur l'autre, elle me faisait en ricanant des excuses de la peine que je prenais pour elle : ajoutant que les messieurs du sud du fleuve Saint- Laurent étaient beaucoup plus polis que ceux du nord.

Lorsque je m'arrêtais pour me reposer en montant les infernales côtes, sous prétexte de lui faire admirer quelques points de vue, elle me disait :

— Nous autres, montagnardes, sommes si accoutumées à ce spectacle que nous n'en faisons aucun cas ; mais tenez, monsieur, je suis un peu pressée, ma mère m'attend, rendez-moi, s'il vous plaît, mon paquet, et je vais continuer ma route, tandis que vous jouirez des beautés de la nature.

Je rentrais en terre; la honte me donnait des forces et je répliquai que je ne voudrais pas me séparer d'une si aimable compagne: et je re])ris le collier de misère tout en haletant comnu^ un chien

(|u"ou fesse pour lui faire tirer sa charge. .J'étais éreinté, lorsque nous arrivâmes, j^ar bonheur, à un chemin de traverse. Je lui demandai alors de quel côté elle allait prendre, bien déterminé à gagner le nord-est si elle allait du côté sud-ouest. Xoiis finîmes piir nous séparer; elle me fit encore une belle révérence, en me disant qu'elle n'oublierait jamais la gcjlanterie des messieurs du sud.

Je l'envoyai, en moi-même, à tous les diables, et je fis une halte à la première habitation que je trouvai et où je demandai un vaisseau de lait, pour me rafraîchir, car la langue me desséchait dans la bouche.

Je m'enquis de la maîtresse de la maison si c'était, ici, le pays où les femmes sont plus fortes que les hommes; et je lui racontai mon aventure.

— C'est Marie Grenon, me dit-elle, en éclatant de rire; et elle vous aurait, au besoin, porté par-dessus so3\ minot de sel et monté les côtes sans fléchir ! . . . "

Terminons en mentionnant que Jean-Baptiste Gi'enon était fils de Joseph Grenon et de Françoise Tinon, et qu'il fut baptisé à la Pointe-aux-Trembles d'3 Québec, le 14 mai 1724.

A l'âge de 24 ans tout près, le 10 janvier 1748, il épousa Marie-Dorothée Fortin, à la Petite-Rivière, paroisse voisine de la Baie Saint-Paul, et il vécut dons cet endroit jusqu'à sa mort.

De son mariage, d'après Mgr Tanguay, il paraît avoir été père de deux garçons et de cinq filles, mais il n'y a aucun doute que sa famille fut plus nombreuse que ne l'indique le ^'Dictionnaire généalogique." De nouvelles recherches et de nouveaux renseignements permettront peut-être de compléter plus tard la biographie de ce personnage qui mérite d'être mieux connu de tous ceux qui s'occupent de culture physique.

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