EUGENE TREMBLAY
Ett(;ène Tremblay,
Aucun lutteur ne peut se vanter d'avoir été aussi heureux que notre champion Eugène Tremblay. Né à Sainte-Anne de Chicoutimi on 1879. il vient tout jeune douieurer à Montréal et apprend le métier de l)oulanger, uiéticr (]ui domie de si bons muscles. Par hasard, il est conduit à lutter et ses premiers essais sont des surprises. Par hasard, encore, il compte au
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nombre de ses premiers adversaires et amis, un jeune homme qui devait devenir l'un des plus habiles imprésarios du Canada, G. Kennedy, de son vrai nom George Kendall, et celui qui allait mettre tout en œuvre pour rendre la lutte populaire en ce pays, le docteur Gadbois. Puis, comme Eugène avait des aptitudes naturelles extraordinaires, qu'il était sobre et qu'il arrivait au bon moment, il n'eut qu'à gravir lestement l'échelle de la renommée.
Les Anglais ont une expression remarquable pour indiquer qu'un homme a eu toutes les chances : ils disent qu'il a suivi la Boyal road; or, nul mieux que notre compatriote n'a trouvé cette route royale. Inconnu voilà six ans, son nom est aujourd'hui dans toutes les bouches, et la plupart des grandes revues sportives ont raconté ses. hauts faits à l'univers.
Le champion du monde, à la lutte libre, catégorie des poids légers, est un athlète de taille ordinaire ; toutefois, il est bien proportionné, solidement musclé, très au courant de toutes les prises de la lutte, et capable d'un effort long et puissant. C'est le secret de son succès.
Modeste comme on en voit peu, s'il a voulu devenir le primus inter parcs, s'il a tourné toute son énergie et ses qualités spéciales vers ce but, c'est plus par orgi.ieil national que par satisfaction intime. Il voulait faire rejaillir sur sa nationalité la gloire qui s'attache à l'athlète qui atteint le premier rang.
Sans défaillance jamais, il a lutté bravement, ardemment et franchement ; ses victoires répétées le mirent vite en lumière et les Canadiens-Français s'éprirent d'admiration pour ce jeune homme timide et bon qui faisait preuve de. tant d'énergie. Tout le monde voulut le voir, tous voulurent l'applaudir et
Tencourager. C'est ainsi qu'on peut expliquer pourquoi Tremblay a attiré les plus grandes foules qui se soient vues au Parc Sohmer.
Le populaire Eugène a paru devant le public pour la première fois en février 1902, et depuis il a rencontré des quantités d'adversaires. Mais sa première grande lutte sensationnelle est celle du 15 avril 1904, alors qu'après un travail inouï, Bothner et lui ne purent se tomber.
Ce soir-là, la foule qui se porta au Parc Sohmer fut immense, et comme les employés étaient incapables de vendre les billets assez rapidement pour satisfaire la hâte des amateurs, ceux-ci défoncèrent les portes et envahirent l'édifice au point qu'il n'y eut pas une place, pas un espace inoccupé. C'est le record night de la lutte à Montréal.
Une autre soirée mémorable fut celle du 26 mai 1905. A cette date Tremblay rencontra Yamayata, un Jm-Jitsuan jaune qui voulait prouver la supériorité de son art sur celui des blancs. Devant cinq mille personnes et en quelques secondes, Tremblay réduisit le Japonais à l'impuissance et le força à demander grâce.
Il se produisit ensuite une scène inoubliable, mais avant de la raconter je dois donner quelques explications au lecteur. .Quelques semaines plus tôt, Tremblay était sorti vainqueur d'un tournoi international pour le championnat du monde, tournoi qui avait eu lieu à Montréal et auquel George Bothner, le déten- /eur du titre depuis plusieurs années avait refusé de prendre part.
Croyant que Tremblay avait donné des preuves suffisantes de son mérite, on lui conseilla de prendre le titre que l'Américain ne voulait pas lui laisser gagner, et pour bien en marquer l'événement, les citoyens de Montréal organisèrent une souscription, et avec le montant réalisé commandèrent à notre émi-
nent sculpteur Pliilippe Hébert, une ceinture en or qui serait Temblême du championnat.
C'est cette ceinture magnifique qu'on présenta à Tremblay après sa victoire sur le Nippon.
Au milieu du silence général, M. l'avocat J. 0. Fournier s'avança devant le lutteur et lui lut l'adresse suivante :
" Mesdames; messieurs,
Les organisateurs de la démonstration de ce soir nous ont conviés à une véritable fête de famille, ou pour être plus exact, à une fête vraiment nationale. Et c'est un grand honneur qui m'est conféré, en ayant été choisi pour être l'interprète de la pensée et des sentiments d'un chacun de vous, pour présenter à notre champion, les félicitations et les remerciements unanimes de ses compatriotes, pour l'honneur qu'il a fait rejaillir sur eux.
Les qualités, essentielles requises pour atteindre les sommets de la gloire, n'ont pas fait défaut au champion. Esclave du devoir, amoureux de son art, doué de la vigueur des athlètes antiques, il a pu, servi par un travail persévérant et méthodique, occuper la première place et s'y maintenir.
Ses compatriotes reconnaissants, heureux de pouvoir lui témoigner leur admiration, ont voulu perpétuer le souvenir de cette soirée, par la présentation d'une ceinture d'or, emblème du Championnat Universel.
Permettez-moi donc, cher compatriote, de vous offrir, au nom de vos concitoyens, cette ceinture d'or, comme un hommage rendu à votre mérite, sincèrement convaincu qu'elle sera pour vous une Mascotte qui vous mènera toujours dans le chemin de la gloire et de l'honneur.
Je ne saurais terminer sans offrir au Club Canadien et aux zélés organisateurs de cette démonstra-
tion, mes plus vifs remercie iiients pour le plaisir et rinstruction qui se dégagent de cette fête.
Continuez à donner à notre race ces tournois athlétiques, lesquels procurent les fruits les plus sains tant au point de vue moral qu'intellectuel ".
Puis M. Fournier lui remit le riche trophée orné de feuilles d'érables, de castors et de motifs se rapportant à l'athlétisme.
M. le docteur Gadbois répondit pour le champion. Il remercia tous les donateurs, il félicita les promoteurs de la démonstration MM. Gravel et Archambault, puis il ajouta ces paroles qui furent couvertes d'applaudissements :
" Messieurs, l'homme qui arrive le premier dans la profession, l'art, ou le métier qu'il emljrasse est toujours digne de l'admiration des siens. Que ce soit un Eockfeller dans l'industrie, un politicien comme Laurier, un pianiste comme Paderewsky, un champion des poids lourds comme Hackenschmidt ou bien celui que nous sommes venus acclamer ce soir, notre valeureux champion Eugène Tremblay, toujours l'homme qui arrive est un homme de mérite. Aussi ce fut une heureuse idée que d'avoir pensé à consacrer dans la personne d'Eugène Tremblay les (jualités physiques qui distinguent la race canadienne-française, car si Eugène s'est acquis une grande célébrité, il a conquis pour nous un titre envié, il nous a fait connaître au loin, et il a promené sur tout le continent le nom Canadien-Français ".
Le troisème événement éclatant de sa carrière prit place le 27 septembre 1907, alors que Tremblay tomba deux fois successivement l'invincible Bothner et l'obligea à lui remettre, enfin, cette ceinture de la Police Gazette tant et depuis si longtemps convoitée par les lutteurs légers. C'est au lendemain de cette joute superbe que M. le docteur Gadbois écrivait au cours d'un loncj article:
LES ATHLETES CANADIENS "Zi)i
" Enfin, Tremblay a réalisé le rêve de sa vie ! Après cinq ans d'elîorts, il a arraché à Botlmer la fameuse ceinture, emblème du cham])ionnat.
Ce fut une scène d'indescriptible enthousiasme qui suivit l'annonce de la victoire de Tremblay : tout le monde était debout, gesticulant, criant, acclamant le vainqueur, '
Bothner prit sa défaite en vrai sport. Il remit lui-même la ceinture à son conquérant, et n'exprima pas un regret, mais seulement Tespérance qu'il lui serait accordé une chance d'essayer de regagner cet emblème qu'il a promené victorieusement par toute l'Amérique.
La ceinture a été fort admirée par les amis de Tremblay. C'est un superbe objet d'art en argent massif. Sur l'écusson central, on voit une scène de lutte, et sur les plaques latérales, on lit les victoires nombreuses de George Bothner, champion du monde.
Tremblay reçut les félicitations de ses amis et les acclamations de la foule, d'un air très modeste.
Détail intime: Dans l'immense foule, une jeune femme rougissante et tout émue ne perdait pas un détail de cette soirée excitante. Les amis du champion reconnurent Madame Tremblay ".
Oui, Tremblay était sans conteste le champion des champions, mais que de travail il avait fait. Rappelons la liste de ses exploits au moyen des notes publiées i^ar M-. A. Gravel dans ta Pnfrip et des miennes.
1902, février. — Tremblay réussit à clouer deux fois, au matelas, les épaules du Turc Stamboul. Première chute en 5 minutes; seconde en 1 minute, 5 secondes.
" 22 février. — Première rencontre de Tremblay avec Kennedv. Xotre compatriote réussit à faire partie nulle.
" 19 décembre. — Treml^lav terrasse Emile Eo-
l)illarfl en 14 minutes et en 2 minutes, 10 secondes.
1903, 3 avril. — Tremblay perd la première chute en 34 minutes, 55 secondes contre Kennedy ; il gagne les deux autres en 23 minutes et 23 minutes et 45 secondes.
" 10 avril. — Eencontre nulle avec Hazlip. Chaque adversaire compte une chute. Tremblay souffrait d'une blessure au bras droit, lorsqu'il fut renversé.
" 1er mai. — Tremblay tombe Simon deux fois.
" 21 novembre. — Victoire décisive sur Hazlip.
" 4 décembre. — Max Willie s'engage de renverser Tremblay deux fois dans une heure, mais il ne réussit pas.
" 11 décembre. — George Bothner s'engage de renverser Tremblay deux fois dans une heure, mais il ne réussit pas.
" 18 décembre. — Tremblay tombe Max Willie deux fois.
1904, 15 janvier. — Tremblay entreprend de tomber quatre adversaires: Morin, Lavigne, Urich et Eichard. Ce dernier seul n'est pas renversé.
" 22 janvier. — Victoire de Tremblay sur May. " 29 janvier. — Little (McLeod), poids lourd.
essaie de toriiber Tremblay cinq fois dans une
heure. Little ne peut obtenir que quatre
chutes.
" 13 février. — Tremblay tombe Parker. " 19 février. — Tremblay tombe Luthberg. '^ 7 mars. — Notre athlète fait lutte nulle avec
George Bothner à Xew-York.
" 1er avril. — Tremblay tombe Hazlip. " 8 avril. — Tremblay tombe Willie.
" 15 avril. — Lutte nulle avec Bothner. " 29 avril. — Nouvelle lutte nulle avec Bothner. " 30 septembre. — Victoire de Tremblay sur
Jacklitsch.
" 1-i octobre. — Tremblay tombe Ladiie, deux
fois.
'^ 10 novembre. — Victoire sur Burrows. "' 16 décembre. — Tremblay obtient la décision
contre Jackson.
1905, 20 janvier. — Victoire sur Jackson.
" 10 février. — IS'ouvelle victoire sur Jackson. Tremblay prend le titre de champion d'Amérique.
" 15 février. — Bénéfice de Tremblay au Théâtre N'ational.
" 17 février. — Victoire de Tremblay sur Richard.
" 24 février. — Tremblay tombe Sundstrom.
" 10 mars. — Deux chutes sur Luthberg.
" 31 mars. — Victoire sur Well.
'' 14 avril. — Tremblay est renversé par Luthberg.
" 24 .avril. — Tournoi international, Wiley seul obtient une chute sur Tremblay qui est déclaré champion du monde.
'^ 26 mai. — Tremblay bat Yamajata, lutteur en jiu-jitsu et reçoit la ceinture de champion du monde offerte par les citoyens de Montréal.
1906, 23 février. — Victoire de Tremblay sur Acton. " 28 sept. — Tremblay se blesse à l'épaule en
luttant avec Ackerman et il est forcé d'abandonner l'arène pour quelques mois.
1907, 22 février. — Victoire de Tremblav sur Jack Mills.
" 15 mars. — Tremblay renverse Luthberg.
" 5 avril. — Tremblay obtient deux chutes sur
George Bothner.
" 26 avril. — Tremblay obtient la décision contre
Ackerman.
" 10 mai. — Victoire de Tremblay sur Conkle. " 27 sept. — Tremblay est tombé en 2 minutes,
45 secondes par Botlmer, puis il renverse co dernier en 39 minutes et en 9 minutes. " 4 octobre. — Tremblay obtient deux chutes sur George Ackerman en 23 minutes, 45 secondes et en 21 minutes, 45 secondes.
1908, 13 mars. — Victoire sur Munday.
" 18 avril. — Victoire sur Ackerman, etc., etc.
Tremblay n'a plus rien à envier ; il a connu les émotions des grands combats et des suprêmes victoires ; il a bu à la coupe de tous les triomphes ; maintenant il aspire à couler une vie tranquille dans la jouissance du souvenir.
On ne devra donc pas être étonné si l'un de ces quatre matins on apprend que Tremblay a dit adieu à Ta rêne. Cela surtout se fera très vite s'il reconnaît, <lans l'un des nôtres, un vaillant capable de conserver, ici, le titre qu'il a eu tant de peine à faire traverser la frontière.
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