X PREFACE
sa généralité. Sans doute, les difTérences anatomiques résultant de la diversité des causes sont quelquefois peu sensibles et consistent dans le siège, dans la physionomie et dans Tensemble des altérations plutôt que dans la modification histologique elle-même. Mais en réalité il n'y a pas lieu d'en être étonné, car les modes d'altération pathologique ne pouvant être plus nombreux que les modes d évolution physiologique, les lésions anatomiques ne sont forcément que des formations ou des dégénérescences de tissus. Du reste, notre manière de voir ne surprendra personne. Ce ne sont pas seulement les lésions engendrées par des causes générales qui offrent des différences sensibles ; celles que produisent des causes purement locales se distinguent aussi bien les unes des autres. Tout le monde sait que les effets produits par la cautérisation avec les acides sulfurique, nitrique, la potasse et autres substances, sont loin d'avoir des caractères semblables. Que font donc les ophthalmologistes et certains dermatologistes, lorsque, partant de l'examen des caractères fournis par la modification anatomique, ils arrivent à affirmer la cause productrice? Ils mettent en pratique le principe que nous cherchons à fixer définitivement et à généraliser, principe sans lequel il ne pourrait y avoir de données pronostiques et thérapeutiques exactes.
Ainsi subordonnée à Tagent étiologique , la lésion anatomique est la conséquence ou le fruit de la maladie, son expression phénoménale, sa signature, pour ainsi dire, mais non la maladie elle-même. L'identifier avec cette dernière, c'est méconnaître la valeur de deux termes distincts et confondre l'effet avec la cause. L'en séparer, c'est reconnaître à la maladie un caractère certain et simplifier la pathologie, en ce sens que le nombre des types anatomo-palhologiques est relativement restreint.
Faire connaître les principaux types anatomiques morbides observés dans nos hôpitaux, montrer leur connexion intime avec l'agent ou la cause qui leur a donné naissance, rendre l'anatomie pathologique inséparable de la clinique, fournir un appui solide à une nosologie basée sur l'étiologie, tel a été le but de ce travail. Pour atteindre ce but, il y avait
PRÉFACE. l
deux voies à suivre : ou bien passer successivement en revue les lésions typiques des diJBTérentes maladies, ou bien étudier comparativement les altérations d'un même organe. Cetle dernière méthode, qui permet de remonter des caractères spéciaux de la lésion anatomique à la maladie, à peu près comme faisait Cuvier, quand, par Texamen d'un os, il arrivait à reconstituer un squelette tout entier et à retrouver une espèce perdue, est celle à laquelle nous avons accordé la préférence. Après quelques mots destinés à rappeler la structure élémentaire des principaux viscères, les altérations dont ils sont le siège sont étudiées comparativement dans chacun des tissus qui les composent. Des observations particulières et successives viennent montrer autant que possible les différences étiologiques et symptomatiques de chacune de ces altérations. Toutefois, ne voulant rien avancer qui ne reposât sur une donnée positive, et désirant laisser aux faits toute leur éloquence, je me suis borné à n'en présenter qu'une courte appréciation dans le but de faciliter la tâche à mes lecteurs. Si mou interprétation n'a pas toujours été exacte, je suis du moins excusable, car j'ai agi sans parti pris.
Bien que je me sois attaché à présenter dans cet ouvrage au moins un type des principales altérations du corps humain, je suis loin cependant de prétendre avoir fait un traité complet sur la matière. Une œuvre de ce genre n'est pas absolument nécessaire pour mettre dans toute son évidence le principe de la spécificité des lésions matérielles des organes; dès l'instant qu'un certain nombre de maladies se manifestent par des lésions distinctes, il est logique d'admettre qu'il en est de même pour toutes les autres, puisque les lois naturelles ne souffrent pas d'exceptions.
E. LANCEREAUX.
Paris, le 27 novembre 1870.