LES DEUX FIGURES REPRÉSENTENT LE MÊME OEIL A DIX MOIS D'INTERVALLE
Louise R..., âgée de dix-neuf ans, vint se faire traiter au mois de juillet 1860, pour un affaiblissement de la vue de l'œil droit, qu'elle attribuait à un refroidissement. L'œil gauche, myope et amblyope depuis l'enfance, comptait les doigts excentriquement et d'une manière fort imparfaite, à la distance de deux pieds seulement. J'y trouvai, à l'ophthalmoscope, des altérations de la choroïde aussi étendues que profondes : c'étaient, vers la périphérie du fond de l'œil, des taches arrondies et disséminées, offrant pour la plupart des modifications de l'épithéhum, quelques-unes aussi, des altérations du stroma. Dans la région centrale, se trouvaient des lésions choroïdiennes confluentes, de même nature que celles qui survinrent plus tard dans l'œil droit et qui sont représentées dans la figure 2.
L'œil droit, encore parfaitement sain sept semaines avant l'arrivée de la malade, est tombé, dit-elle, en quinze jours, à l'état d'affaiblissement que nous lui trouvons. La malade a conservé une vision périphérique passable, mais elle accuse une amblyopie très prononcée dans une portion centrale fort considérable du champ visuel; c'est à peine si elle déchiffre quelques caractères du n" 20 de l'échelle.
Les changements ophthalmoscopiques, très différents de ceux de l'œil gauche sont représentés dans la figure 1.
La choroïde ne paraît pas altérée d'une manière très sensible; les petites macules grises, irréguUères, qu'on y découvre, ne proviennent guère que de modifications épithéliales. A peine voit-on çà et là quelques portions de vaisseaux choroïdiens. Il existe, au contraire, des troubles très frappants dans la rétine.
On ne tarde pas à reconnaître que la figure blanche irrégulière, qui semble suivre jusqu'à un certain point le parcours des gros vaisseaux de la rétine, appartient en réalité à une altération de la transparence de cette membrane, et non à une exsudation choroïdienne. Ce qui le prouve, c'est qu'elle se continue insensiblement avec la papille ; aussi ce disque apparaît-il tout à fait indistinct, sans contours précis, comme un objet rougeâtre situé dans la profondeur et à demi voilé par une substance mate. Les parties d'un blanc plus opaque sont évidemment situées dans les couches postérieures de la rétine, car sans cela les vaisseaux ne pourraient apparaître si distinctement.
D'ailleurs c^est surtout par l'état des vaisseaux que ce cas diffère essentiellement de l'aspect d'une simple rétinite primitive. En effet, les artères sont dans cette figure parfaitement normales; les
veines sont fortement dilatées, mais d'une manière assez uniforme sur une grande étendue; elles n'offrent pas de flexuosités bien prononcées, et surtout on ne les voit pas plonger tour à tour dans la substance de la rétine et en ressortir un peu plus loin, comme cela a lieu d'ordinaire dans la rétinite.
A la suite d'émissions sanguines locales et de l'usage modéré du sublimé, la vision s'améliora peu à peu : au bout de trois semaines la malade redevint capable de lire les caractères typographiques ordinaires; en même temps l'on voyait diminuer petit à petit l'opacité de la rétine. A cette époque la malade fut obligée de quitter Berlin, elle ne revint se présenter à moi que le 14 décembre; elle lisait alors assez couramment le n" 3 de l'échelle, tandis que la lecture de caractères plus grands présentait des difficultés à cause de quelques petites interruptions (scotomes fixes) qu'elle accusait près du centre du champ visuel. Ce dernier présentait du reste vers la périphérie ses limites normales, bien qu'il y eût un peu d'héméralopie. Les données ophthalmoscopiques étaient essentiellement modifiées : les troubles rétiniens avaient entièrement disparu, les vaisseaux étaient revenus à l'état normal; quant à la choroïde, elle présentait déjà des altérations presque aussi avancées que lorsque je les dessinai (fig. 2) six mois plus tard (juin 1861), après le retour presque complet des facultés visuelles.
On constate ici que la papille a recouvré toute la netteté primitive de ses contours; sa substance est revenue à un état de transparence qui permet de voir, dans le centre un peu excavé, le dessin de la lame criblée. On ne trouve plus aucune trace des changements que présentaient la rétine et les vaisseaux rétiniens. Par contre, la choroïde n'a conservé qu'en peu d'endroits sa texture normale. Dans les parties plus claires de la figure, la couche épithéliale est entièrement privée de son pigment, ses cellules mêmes sont probablement en partie détruites. Grâce à cette circonstance, les vaisseaux choroïdiens mis à nu se dessinent très nettement. Les intervalles qui les séparent, présentent des aspects très divers : sur plusieurs points le stroma est aminci et faiblement pigmenté; sur d'autres (par exemple vers l'angle inférieur gauche de la figure), il est plus foncé qu'à l'état normal.
Les taches d'un noir intense que l'on remarque surtout du côté droit de la figure sont formées par des cellules dégénérées de l'épithélium et se trouvent j^-obablement en partie dans la rétine. Ce dernier point est difficile à établir avec certitude dans chaque cas particulier, mais il est certain, d'une manière générale, que dans les cas de chorio-rétinite analogues à celui-ci, la rétine devient çà et là le siège d'une infiltration du pigment.
Notons encore qu'en dehors du champ de notre dessin, le fond de l'œil offrait, jusqu'à l'extrême périphérie, l'image de la choroïdite disséminée à grandes taches.