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CHAPITRE PREMIER LA FLORE DES ALPES

Terrestria sidéra, flores.

La végétation qui s'étale sur les flancs de nos Alpes, comme d'ailleurs sur ceux de toutes les autres montagnes du monde dès que celles-ci confinent aux neiges éternelles, offre un cachet d'originalité, un caractère sid generis qui frappe tous les touristes, même les plus indifférents. Chez ces plantes le port est nain et plus on s'élève dans la montagne plus la plante devient ratatinée et rabougrie. Sur les parois rocheuses des hautes altitudes et dans les niches des pierriers, les plantes ne sont plus qu'une pelote de feuillage recouverte de fleurs (voir les planches 83, 329, 331, etc. de notre Atlas). C'est la fleur, chez la plante alpine, qui occupe le plus de place et sur laquelle semble se concentrer toute l'énergie de la plante. Aussi la flore des hauteurs a-t-elle toujours frappé le touriste qui la voit pour la première fois. C'est une végétation à part dont l'aspect brillant n'a pas son égal dans nos pays des zones tempérées.

Tandis que, dans nos plaines, de grandes plantes au feuillage développé, aux branches dressées et ramifiées portent des fleurs généralement plus petites que les feuilles, sur les hauteurs de nos Alpes tout est différent. Une tige presque nulle, des fleurs relativement grandes, souvent même très grandes, un feuillage apparent, peu développé, souvent velu, surtout dans les hautes altitudes oii la plante se garnit d'un duvet pour préserver ses cellules du froid des nuits, tel est le caractère général de cette flore. Dans beaucoup de cas le feuillage est glabre ; mais alors il est coriace, ses tissus sont

comme caparaçonnés en vue de la lutte pour l'existence. La feuille, d'une texture serrée et épaisse, est alors munie d'un solide épiderme et recouverte d'un enduit ciré qui lui permet de résister au dessèchement des rayons solaires comme aux excès d'humidité. Les espèces qui croissent àl'ombre et au frais n'offrent ni l'un ni l'autre de ces caractères et leurs organes foliacés sont plutôt mous et délicats.

Sur les pentes sèches et arides des Alpes, exposées aux vents desséchants et à l'action du soleil, nous rencontrons beaucoup d'espèces velues et tomenteuses {VEdehveiss, les divers Séneçons, plusieurs Achillées et Armoises) et nous y voyons aussi des espèces glabres telles que l'Azalée (pi. 303) le Rhododendron ferrugineux, les Saxifrages crustacées dont le type est S. aizoon, des Gentianes etc., dont les feuilles dures et épaisses sont résistantes et fermes. Si nous passons aux lieux frais et ombragés, sur les pentes tournées au Nord, la végétation offre des feuillages mous et délicats (Fougères, Prrmula villosa (pi. 314), etc.).

Une autre remarque que chacun peut faire c'est que, tandis qu'au soleil, la végétation alpine offre généralement de grandes fleurs aux coloris vifs et brillants (Gentianes, Auricules, Pensées) à l'ombre et au Nord, au contraire, les fleurs sont plutôt petites et de teintes pâles. L'action du soleil exerce donc une influence plus grande sur les hauteurs que dans les basses régions.

Les espèces annuelles, si abondantes dans la végétation des plaines manquent presque totalement à la flore des zones nivales. Le court été qui leur est dévolu ne leur permet pas d'accomplir le cycle complet de leur existence pendant une seule saison. Les rares espèces qui ne soient pas vivaces sont quelques Gentianes (G. campestris, nana, nivalis, obtusifolia, tenella, utriculosa), des Rhinantacées et une ou deux Composées. Partout des plantes aux racines persistantes et à la souche renaissant à chaque printemps; partout des végétaux touffus, aux rameaux étalés sur le sol dont ils semblent rechercher la protection. Et, de fait, celui-ci conservant plus longtemps son calorique offre à la plante une attraction permanente, surtout dans les nuits froides et les trop nombreux jours de mauvais temps. C'est ce qui nous explique le port nain et étalé de plantes qui appartiennent à des genres arborescents ou sous-frutescents tout au moins dans les plaines. Les Saules sont, à la haute montagne, d'im-

perceptibles arbrisseaux couchés sur le sol et ne s'élevant pas à plus de 5 à 8 centimètres (pi. 422, 423, 424 et 425) ; le Bouleau est représenté dans quelques tourbières du Jura et dans l'extrême Nord, par un arbuste de 60 à 80 centimètres au plus et l'azalée, dont nos horticulteurs cultivent de si nombreuses variétés, se présente dans les Alpes, sous la forme d'un très petit buisson, à peine élevé de quelques millimètres, et dont les rameaux sont aplatis, étales sur le sol. La pi. 303 de notre atlas représente l'un de ces rameaux qu'on a dressé pour le reproduire mais qui, dans son état naturel, était étalé et couché sur le rocher. Il en est de même pour les Arbousiers (pi. 299 et 300) et bien d'autres espèces.

Entre les rocs, dans toutes les fissures des rochers, on rencontre des plantes à l'aspect curieux, formant comme des boules, de petits hémisphères, souvent des sortes de hérissons. Ces pelotes serrées sont formées d'une foule de petites rosettes pressées les unes contre les autres et recouvertes d'une profusion de fleurs dont les corolles sont appliquées à la surftice de la touife et serrées contre elle (voir la planche 331 par exemple). Chez ces plantes les feuilles sont très petites, serrées les unes contre les autres et imbriquées.

Ces touffes naines et fleuries produisent un effet saisissant; elles sont autant de bijoux merveilleux qui animent l'aride rocher de la haute montagne et lui donnent la couleur et la vie. Sur les cols élevés de nos Alpes, sur les arêtes décrépites des hauts sommets, s'étale cette végétation si particulière et si colorée et elle y forme de vrais tapis, des mosaïques vivantes et aux teintes les plus éclatantes. Le Roi des Alpes {Eritrichium nanum, pi. 361) forme des plages d'un azur intense, d'un bleu qui semble refléter le ciel d'Italie. Ce n'est plus un végétal, c'est un bijou; et quel bijou que celui-là! Les fleurs rases, sans tiges, sont appliquées les unes contre les autres, si bien que la touffe, entièrement bleue et rase, apparaît comme un coup de pinceau sur un tableau, si tant est qu'un peintre puissejamais rendre l'azur intense de ce divin Myosotis.

A ses côtés s'étale la douce et tendre And rosace glaciale (pi. 331) qui est en rose ce que le Myosotis est en bleu, et présente au soleil des hauteurs sa chair toute palpitante de fraîcheur. Suivant les touffes la teinte est pâle ou intensive ; elle varie du blanc pur au rose le plus vif.

Nous avons aussi le jaune pâle, la teinte soufrée, dans les corolles du Saxifraga stenopetala, l'une des plus délicates espèces de ce genre si riche en colorations. Puis c'est le carmin vif chez les Saxifrages à feuilles opposées tandis que l'incarnat brille dans les pétales de celle à deux fleurs (S. hiflora). Il y a aussi des tapis de Campanules cénisiennes dont les corolles sans tiges, bien ouvertes et regardant les cieux, sont d'un bleu lilas très particulier. Et puis ce sont d'autres teintes avec d'autres espèces, d'autres fleurs semées en une masse rayonnante et chatoyante qui forme le plus beau des tableaux. C'est bien là, sur ces arêtes décrépites et tourmentées, que les fleurs apparaissent comme les étoiles de la terre » Terrestria sidéra, flores ».

C'est au printemps, c'est-à-dire du 15 mai au 30 juin, qu'il faut monter à l'Alpe pour en admirer la flore, car l'époque du réveil est la plus intéressante à observer à la haute montagne. A ce moment-là, dans la zone alpine (de 1000 à 2000 mètres) le coup d'œil est absolument féerique. Il y a d'abord les vastes champs de Crocus (pi. 439) de ces petits Crocus alpins qui sont infiniment plus délicats et gracieux que leurs gros cousins dont la Hollande orne les plates-bandes de nos jardins. Il en est de blancs, c'est la majorité ; les autres sont d'un lilas plus ou moins foncé avec toutes les teintes intermédiaires. Le jaune d'or et l'orangé, si richement représentés dans les Crocus d'orient, manquent à la robe de notre petit safran alpin mais la couleur chère à Phœbus lui est prodiguée — et dans quels tons chauds et hardis ! — dans ses anthères et son stygmate. Ces Crocus forment de vrais champs colorés, des masses plus ou moins lilacées, de charmants lacs azurés et leur aspect est absolument enchanteur.

A la même époque, à leurs côtés, fleurit la Soldanelle (pi. 333), la fraîche et timide Soldanelle dont la cloche rêveuse se penche vers le sol. J'ai pour cette fleur en deuil, une tendresse spéciale ; elle me plaît dans sa grâce mystique et chaque fois que je la vois, sur le bord du névé qui fond, je m'arrête pour lui rendre hommage.

Vers le sol tout transi sa corolle se penche, Le domaine glacé la retient sur son seuil; Elle semble trembler aux braits de l'avalanche, Du bonheur qui n'est plus sa tleur porte le deuil.

Un jour j'ai découvert en sa robe légère

Un poème discret que nul n'a répété ;

C'est un chant grave et doux, l'éternelle prière

Qu'adresse au Ci'éateur la pauvre humanité.

Sous les frimas du Nord elle courbe la tète, Sa cloche, en frissonnant redit sou chant plaintif; Sous le plus gai soleil comme dans la tempête La tille des névés garde son air craintif.

Et voici les Anémones; d'entre toutes les fleurs de l'Alpe ce sont bien les plus glorieuses et les plus richement costumées de nos fleurs printanières ; elles dominent en reines tout le pâturage. Puis viennent les Gentianes, les Primevères et tout le monde alpin s'éveille et chante la gloire du Créateur et celle de son beau soleil.

Ce soleil du printemps travaille avec une vigueur dont seul est capable l'astre-roi, à chasser l'hiver et à fleurir la montagne:

Le soleil est le grand artiste.

Le souverain dessinateur; Le soleil est le coloriste, Le poète, le créateur.

E. Rambert.

Mais le soleil ne pourrait pas, à lui seul, fondre les neiges et transformer le tapis fauve et mort du pâturage en une mosaïque aux vives couleurs s'il n'était vaillamment secondé par le fœhn, son auxiliaire dans la lutte contre les neiges. C'est grâce à ces deux forces combinées qu'en quelques jours le pâturage fleurit et butine et que la vie apparaît rapidement là où tout n'était que mort.

A l'époque du réveil une activité extraordinaire règne dans les plantes alpines. Cette végétation, si spécialement conformée pour un développement rapide, peut se couvrir de fleurs, en quelques jours, en quelques heures, grâce à la masse de racines qui travaillent à la fois et qui travaillent dans les meilleures conditions possibles, tout contribuant à cette activité. Après le long hiver qu'il a passé sous la neige, hiver pendant lequel la plante n'a joui que d'un repos relatif car ses racines ont continué à fonctionner et la sève à circuler dans ses artères, le végétal entre tout à coup dans une période

de grande activité. Les journées offrent alors 14 et même 16 heures d'une lumière vive et intense puisque cette époque du réveil est précisément celle des plus longs jours de l'année. L'influence du soleil s'y fait mieux sentir que dans nos vallées, la chaleur y est plus intense et l'humidité abonde partout sous forme d'eau ou de vapeur.

Tout contribue donc à cette activité de la plante ; lumière vive et continue, chaleur intense, humidité permanente et, du côté de la plante, une profusion de racines et radicelles qui travaillent sans cesse dans un milieu particuli^ement propice à un développement végétal. S'il n'y avait pas des causes d'entraves, des obstacles à ce développement, la flore alpine serait la plus vigoureuse de toutes et atteindrait des proportions qui rappelleraient celles de la période houillière. Mais elles sont nombreuses et puissantes les causes qui retiennent et empêchent ce développement, qui rattachent les plantes au sol, les y retenant prisonnières.

Il y a d'abord ce fait bien constaté que les plantes s'accroissent pendant la nuit ; la plante croît d'autant moins que l'insolation est plus forte. C'est pendant la nuit que la plante croît le plus rapidement. Or, pour les plantes alpines, il ne saurait être question de croissance nocturne; les fortes gelées qui régnent presque chaque nuit y sont un empêchement permanent. Ce n'est que pendant les heures où l'insolation est peu forte, surtout vers la fin du jour et dans les longs crépuscules de l'été que la plante peut s'accroître. Et c'est là ce qui nous explique la brièveté de leurs entre-nœuds et l'aplatissement de leurs formes. La plante rattrape cela, il est vrai, dans l'arrière-saison, pendant les jours nébuleux et encore tièdes qui précèdent l'arrivée de l'hiver. C'est alors, quand la floraison a eu lieu et que la graine a mûri, quand l'activité de la sève n'est plus nécessaire aux organes de la reproduction, que la plante émet de nouvelles feuilles et de nouveaux bourgeons.

Dans les contrées polaires, où la flore offre un grand nombre d'espèces communes, à celle de nos Alpes, la végétation présente pourtant un cachet différent. Grâce au fait que la lumière du soleil y est moins intense, plus constante pourtant puisqu'elle y dure six mois sans presque d'interruption, mais aussi plus diffuse parce que les rayons solaires, y arrivant en biais, ont à traverser une couche d'air plus épaisse et où ils sont, par conséquent, moins puissants que

dans nos Alpes, les parties foliacées de la plante sont plus développées, les fleurs moins grandes, les teintes moins vives et les tiges plus longues. L'herbier de notre Jardin alpin d'acclimatation renferme des échantillons de plantes de même espèce mais de provenances différentes. Il en est qui, cueillies en Laponie ou au Labrador, diffèrent comme aspect de celles qui ont été récoltées sur nos Alpes et appartiennent cependant à la même espèce. Tandis que le Sile^ie acaiilis des Alpes, par exemple, est nain (voir pi. 83) et que ses fleurs sont réellement acaules, la plante boréale a un grand feuillage et les fleurs y sont portées sur de longs pédoncules.

Le rayonnement des nuits glacées force aussi nos plantes à chercher un abri vers le sol, son protecteur naturel, parce qu'il conserve sa chaleur plus longtemps que l'air. Plus tard c'est la sécheresse de l'air qui, alors que toute neige a disparu dans les environs et que, seules, les fortes rosées du matin donnent à la plante la fraîcheur dont elle a besoin, force encore les rameaux à s'attacher au terrain qui a absorbé l'humidité et la conserve plus longtemps que l'air.

Mais il y a d'autres causes qui nous expliquent la compression des formes chez les végétaux des régions élevées : les orages et les vents violents qui brisent toute tige portée à s'élever trop au-dessus du sol et surtout la brièveté de l'été qui leur est accordé pour accomplir le cycle de leur existence annuelle.

Plus on s'élève, dans la montagne, plus cette compression des formes est apparente et frappe le regard. Sur les corniches élevées de nos Alpes, dans les détritus de rochers vierges de tout humus, on trouve les plus minuscules de toutes nos plantes alpines et les plus brillantes cependant. Et ces touffes fleuries se présentent partout où elles trouvent un territoire libre de glace et un sol assez friable pour y enfoncer leurs racines. Dans la région glacée des neiges ou les voit garnir les moindres fentes de rochers sous lesquels elles s'abritent. De fines graminées et composées, quelques Saxifrages aux formes ténues, des Renoncules, la Linaire alpine (pi. 366), les Androsaces-boules, V Hutchinsia alpina (pi. 62) sont les espèces qui, en fait de Phanérogames, montent le plus haut dans les Alpes.

Les limites qu'atteint la flore cryptogamique (les Lichens) ne peuvent être définies car elle ascende aux plus hautes sommités.

Mais la flore phanérogamique s'arrête à une altitude assez connue. Elle ne dépasse guère 3200 à 3500 mètres dans les Alpes bien qu'on ait trouvé, sur le Finsteraarliorn, à 4000 mètres d'altitude, des Saxifraga hryoïdes et muscoïâes (pi. 169) et VAchillea atrata (pi. 228), Le Docteur Christ cite le fait que Caberla a trouvé, sur la cime de la même montagne, à 4270 mètres, un Banunculus glaciaîi.s (pi. 13) portant deux fleurs et paraissant annuel. Sur l'Himalaya, dans les Andes de l'Amérique du Sud, la végétation s'élève à des altitudes beaucoup plus considérables. Sur le Chimhorazo, par exemple, elle atteint ])rès de 5000 mètres, et Hooker a trouvé, sur les cols élevés du Thibet, des Composées à plus de 6000 mètres et des buissons de Chèvrefeuilles et de Rhododendrons à 5800 mètres.

Les plantes des Alpes atteignent, souvent, un âge très avancé; j'ai examiné parfois, sur les hauteurs de nos Alpes, de fortes touffes de Saxifrages, Rhododendrons, Androsaces qui avaient certainement près de cent années d'existence. On rencontre parfois, surtout chez les Androsaces du groupe Aretia, des plantes dont une partie de la toufte est décomposée et sert de sol à une autre plante tandis que l'extrémité des rameaux de la touffe en question est pleine de vie et de santé.

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