CHAPITRE m PLANTES SAXATILES ET CULTURE DANS LES MURAILLES
On nomme plantes saxatiles (de saxum, le rocher) les végétaux qui croissent à l'état naturel dans les fentes des rochers, dans les pierriers et les vieilles murailles ou bien encore dans les galets des plages marines. C'est à tort qu'on croit généralement que ces plantes recherchent le sec parce qu'on les voit croître dans les fissures de rochers, en apparence desséchés, ou que leurs organes foliacés sont généralement exposés aux rayons de Tardent soleil. Cette idée repose sur une connaissance imparfaite de la nature du rocher lequel n'est point aussi sec qu'on ne le croit généralement.
Les racines des plantes saxatiles sont presque toujours très développées et s'enfoncent profondément dans le roc dont les fentes, souvent très profondes, sont entretenues par une constante humidité. L'eau y suinte tout le long des parois internes et communique aux racines de la plante tout le liquide dont celle-ci a besoin. Cette eau s'échappe en vapeurs par l'orifice de la fente: elle entoure les organes foliacés du végétal et atténue les effets pernicieux des rayons solaires. Cette vapeur, continuellement exhalée à la surface du rocher, forme autour de la touffe comme un nuage protecteur, une sorte de voile qui empêche les rayons solaires de brûler le feuillage. C'est la répétition du phénomène dont nous avons parlé à propos des cultures dans le sphagnum.
Celui qui étudie un peu le rôle que joue le rocher dans l'économie de la nature comprendra d'emblée l'intiuence qu'il exerce sur la végétation. Toute pierre, de quelque nature qu'elle soit, tendre ou dure, absorbe l'humidité par capillarité parce qu'elle est plus ou
moins poreuse suivant sa dureté et le rocher agit de même que le morceau de sucre dont on trempe l'un des côtés dans l'eau et qui, rapidement, s'imprègne entièrement d'humidité. Dans les périodes de pluie les rocs font éponge, ils absorbent l'eau par leurs parois jusqu'à saturation; plus la roche est poreuse, plus rapide aussi sera cette absorption. Les pierres renferment toutes un nombre plus ou moins grand de fissures qu'on nomme, en minéralogie, des diaclases. Ils se forment insensiblement sous l'influence du gel et du dégel dans le sein des pierres les plus dures et les moins poreuses et produisent des effets considérables; ils jouent un très grand rôle dans la destruction des montagnes et de leurs arêtes rocheuses. Ces fissures constituent autant de canaux qui conduisent et écoulent l'eau absorbée par les innombrables pores qui forment le tissu intérieur des pierres et qui sont plus nombreux et plus gros chez les roches calcaires que chez les granitiques, ce qui explique pourquoi la végétation qui croît autour des premières est plus luxuriante que celle des territoires où le granit domine.
Or ces rochers, tout imprégnés d'eau, sont des réservoirs de fraîcheur et d'humidité que la nature utilise avec circonspection pour l'arrosage et l'irrigation. C'est du sein des rochers les plus arides que jaillissent souvent les eaux les plus abondantes et c'est au pied des monts les plus rocheux qu'on voit les sources les plus puissantes. C'est aussi dans les pierriers, dans les lappiaz les plus arides en apparence que s'étale la flore la plus brillante et la plus délicate. Citons, entre autres, les petites touffes-boules dont nous avons déjà parlé plus haut, VEritrichium nanum (pi. 361), les Androsace Helvetica (fig. 329), gladalis (fig. 331), Charpentieri, imhrjcata (fig. 330) puhescens, le Thalspi rotundifoUum (fig. 61) et l'adorable Pavot des Alpes (fig. 29). Les plus brillantes d'entre les Primevères, la plus belle des Raiponces {Phyteuma comosuni pi. 280) croissent dans le rocher le plus dur et le plus aride en apparence. Les brillantes Cactées des montagnes américaines habitent le plus souvent les endroits qui paraissent les plus arides et les plus secs. Mais leurs racines, généralement très développées, s'en vont au travers des fissures des rochers ou des monceaux de cailloux, chercher l'eau qui leur est distribuée dans la mesure de leurs besoins.
Le rocher joue donc, dans la nature, le rôle d'une éponge ; il absorbe l'eau alors qu'elle abonde et la rend, sous forme de vapeurs, à l'atmosphère, ou sous forme de sources émergeant de sa base ou de ses flancs. La pierre est ainsi un élément modérateur et son influence sur le monde des plantes est considérable. Voilà ce qui nous explique la présence et la parfaite santé, dans les murs et les rochers les ])lus ensoleillés, de plantes aux organes délicats et que, sans cet élément protecteur, les rayons du soleil ne manqueraient pas de brûler.
On comprend dès lors pourquoi tant de plantes préfèrent l'hospitalité des fissures de l'aride rocher ou du vieux mur à celle des sols gras et féconds. Ces plantes vivent d'air et d'eau; donnez leur un sol fertile elles mourront rapidement de pléthore. Leurs racines s'enfoncent dans les moindres fissures du rocher et y puisent, avec l'eau nécessaire à l'entretien de la plante toutes les substances qui doivent pourvoir à son développement. Essayez de démolir la muraille ou le rocher qui abrite des plantes saxatiles : vous trouverez les racines de celles-ci enfoncées dans l'intérieur et considérablement développées. Elles s'infiltrent partout et vont souvent chercher à une grande profondeur l'humidité et la fraîcheur dont la plante a besoin. Aussi ces racines sont-elles en général très grandes et très développées ; la plupart du temps elles sont de dimensions beaucoup plus grandes que la partie foliacée de la plante.
Mais ces plantes des rochers, ces espèces qui vivent ainsi, horizontalement plantées entre le ciel et la terre dans les fissures des rocs les plus hardis, sont, la plupart du temps, les plus belles qu'on puisse rêver. Elles sont merveilleuses de grâce et de coloris et ce sont elles qui sont les joyaux de la flore alpine. Aussi a-t-on, depuis longtemps déjà, cherché à les acclimater, le plus souvent sans y réussir. Il appartenait à notre grand botaniste genevois, M. Edmond Boissier, d'inaugurer le système de culture en murailles. Dans ses merveilleux jardins de Valleyres-sous-Rances, canton de Yaud, on voit de vieux murs tous fleuris, cachés sous les toufi^es des plantes saxatiles qui en émergent et y tracent un tableau admirable. Celui qui écrit ces lignes a, dès sa tendre enfance, été hanté par cette vision qu'il n'a jamais oubliée et ne pourra perdre de vue de sa vie. C'est une œuvre d'art incomparable que ces murs hauts de 3 ou 4
mètreïJ, garnis de la base au sommet, par les fleurs les plus rares, les plus belles et les plus diverses. Des touftes merveilleuses de V Omphalodes Luciliœ d'Orient, à la grande fleur d'azur clair tournant parfois au rosé, y coudoyent le curieux Velîa spinosa des montagnes d'Espagne aux milliers de fleurs jaune pâle, tandis que de grosses plaques de Saxifraga calycifJora, aux formes si originales, ou de S. cufieifolia (d'Espagne tous deux) leur font un cadre de verdure de teintes diverses. Plus loin ce sont les beaux Phyieuma comosum (pi. 280) ou bien les innombrables Primula des Alpes d'Autriche et d'Italie qui étalent leurs brillants atours et sollicitent les regards. Ou bien ce sont les gracieuses Campanules d'Orient ou des Alpes (un genre qui fournit beaucoup d'espèces saxatiles) ou les Linaires du Midi, ou bien les curieusestouffe^d^ HaberîeaBhodopensis aux fleurs lilas, l'une des i)lus belles d'entre les plantes des rochers. Il est regrettable, vraiment, qu'on ne voie pas souvent des cultures de ce genre car elles ont un cachet hautement décoratif. Il existe un mur semblable bien que très petit au Jardin alpin d'acclimatation,;! Genève. Construit depuis quatre années seulement il est déjà entièrement recouvert de végétation. Les Saxifrages les plus diverses, les Linaires, les Primevères, lesErines, les Campanules, Ephèdres, Draves, Velîa spinosa, Haberlea, Silènes, Saponaires, Mœhringies, Omphalodes, Corydales, Mathiola Valesiaca, les Joubarbes, les Orpins y jouent un grand rôle et forment comme autant de coups de pinceau sur le fond clair d'un tableau. Nous les avons placées là sans terre et elles ont été simplement enfoncées dans les fissures, entre les moellons de tuf qui composent ce mur. Les plantes calcifuges n'y sont, naturellement, pas représentées.
Ce petit mur fait les délices et l'admiration de tous nos visiteurs et c'est à qui déclare ce tableau enchanteur. 'Beaucoup d'autres personnes ont suivi cet exemple et nous sommes heureux de constater que la cultui-e des plantes saxatiles, qui est tout autre chose que celle des plantes alpines proprement dites, commence à devenir populaire.
Chacun peut, s'il a une vieille muraille un peu décrépite, s'offrir ce plaisir-là; nous avons, en plein Paris, un client du Jardin alpin d'acclimatation qui a transformé un vieux mur de séparation très mal orienté cependant en un véritable jardin botanique.
Le levant et le couchant sont les meilleures situations à donner à de semblables cultures ; pourtant notre mur du Jardin alpin, ici, est en plein Midi et son revers en plein Nord. Les deux faces sont, cependant, très bien garnies et tout y réussit merveilleusement.
Ajoutons que les murs de soutènement, ceux qui s'appuyent contre un tertre humide par exemple, sont meilleurs que les murs libres et aérés des deux côtés comme l'est le nôtre.